LIVRE XI
civile et de l'invasion étrangère que si l'on revient sur un décret inexécuté et peut-être inexécutable, il faut se hâter de faire un appel à, la concorde.
Vaincu parles sollicitations véhémentes, par l'éloquence révolutionnaire de Danton, qui lui présente un projet de décret tout rédigé, Thuriot accepte des mains de son ami le papier fatal; il y fait quelques changements dans le but d'en diminuer la portée, qu'il se dissimule peut-être à lui-même1, et court à la salle du Manège, où la séance vient de s'ouvrir. A peine arrivé, il monte à la tribune et débute par le sombre tableau des dangers de la patrie. Il insiste vivement sur la nécessité de presser l'armement des places frontières, l'approvisionnement de l'armée, l'arrivée des volontaires; puis, changeant brusquement l'ordre de ses idées, il dit :
<> Il est encore un objet digne de toute votre attention ; l'union entre tous les citoyens de la capitale est de lu plus haute importance. L'intrigue a cherché à l'altérer par les mesures que l'on a récemment prises. Dans les grandes circonstances où nous nous trouvons, ilestessentiel que le service de la commune de Paris soit très-actif. Pour cela, il faut que le nombre des membres qui la composent soit très-considérable. En 1789, nous étions trois cents à la ville et nous n'avions à surveiller que les tra-
1 . Nous avons tenu entre les mains la minute même du projet proposé par Thuriot. Aux ratures et aux corrections nombreuses dont elle Ont surchargée, il est facile de reconnaître que ce dut être après une longue hésitation et avec certains remaniements que Thuriot consentit à portsrà l'Assemblée le décret qui devait consolider dans son pouvoir dictatorial la commune insurrectionnelle du 10 août.
mes du château de Versailles ; tous les citoyens de Paris étaient unis pour conquérir la liberté ; aujourd'hui la commune doit porter sa surveillance sur un bien plus grand nombre d'objets et de travaux. Nous ne voyons pas que l'on s'occupe des moyens d'assurer autour de Paris les apports de grains, fourrages et autres approvisionnements nécessaires à la capitale ; il faut que la commune puisse donner des soins à ces immenses et importants objets. La représentation de la ville de Paris ne peut rester telle qu'elle est constituée par le décret que vous avez rendu le 30 août ; il faut la porter à trois cents personnes; la municipalité a repris ses fonctions, tuais elle est insuffisante ; le conseil général est égalemetn insuffisant. Je pense qu'on pourrait concilier les mesures qu'exigent les besoins publics avec le décret rendu, en adoptant celui que j'ai l'honneur de vous présenter1. »
Et aussitôt, aux applaudissements de la Montagne, ïhuriot lit le projet convenu entre lui et Danton :
a L'Assemblée nationale, considérant que le danger de la patrie augmente, que la direction des armées paraît être principalement contre Paris ; qu'il importe, par conséquent, que l'administration de cette commune, dont les travaux vont se multiplier, soit surveillée et aidée par un plus grand nombre de citoyens; considérant, d'ailleurs, que l'organisation provisoire du conseil général de la commune et la fixation du nombre des commissaires de chaque section dont il peut être formé sont d'un objet
* . Voir le Journal des Débats et Décrets, n" 341 , p. \ 8 ; le Moniteur, p. 1048, et YHisloire parlementaire, de Bûchez et Roux, t. XVII, p. 336.
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purement local et particulier à la ville de Paris, décrète qu'il y a urgence.
« L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui suit :
« Aiit. 1er. — Le nombre des citoyens qui, aux termes de la loi du 30'août dernier, doivent former le conseil général de la commune de Paris, sera augmenté et porté à deux, cent quatre-vingt-huit, non compris les officiers municipaux, le maire, le procureur de la commune et ses substituts.
«Art. II. — Les commissaires en exercice à la maison commune de Paris depuis le £0 août dernier seront membres du conseil général de la commune, à moins qu'ils n'aient été remplacés par leurs seciious.
« Art. III. — Les sections qui, en exécution de la loi du 30 août dernier, ont nommé deux citoyens pour être membres du conseil général de la commune, désigneront ceux de leurs six commissaires qu'ils doivent remplacer.
« Art. IV. . — Dans le jour de la publication du présent décret, les sections dont le nombre des commissaires n'est pas complet seront tenues de le compléter.
« Art. V. — Les sections auront toujours le droit de rappeler les membres du conseil général de la commune par elles nommés, et d'en élire de nouveaux. »
Le projet présenté par Thuriot avait été conçu dans une forme des plus captieuses ; au premier abord il paraissait maintenir la loi du 30 août qu'il mentionnait formellement à deux reprises différentes ; en y regardant
de plus près, on aurait pu voir qu'il la détruisait de fond en comble. Il semblait donner gain de cause aux sections qui s'étaient empressées d'élire de nouveaux représentants et avaient soutenu leur droit de révoquer les membres du conseil général dont elles pouvaient être mécontentes; mais en réalité, il maintenait en fonctions les commissaires qui s'étaient installés le 10 août à l'Hôtel de Ville, n'exigeait plus qu'ils représentassent leurs pouvoirs, par conséquent reconnaissait implicitement la légalité de tout ce qu'ils avaient fait et de tout ce qu'ils feraient désormais.
A la simple lecture, il était difficile de discerner ces nuances délicates, de comprendre toutes ces réticences. Aussi beaucoup de députés, empressés de subir le joug de la commune ou seulement fatigués de lui avoir résisté, effrayés de l'avoir combattue, demandent-ils à aller aux voix et à voter immédiatement le projet qu'on leur présente comme le gage de la réconciliation. Cependant d'autres, plus circonspects ou mieux avisés, proposent le renvoi de la motion de Thuriot à la commission extraordinaire. Il est ordonné malgré l'insistance des amis de Danton.
Une heure après, Gensonné vient, au nom des Vingt et un, présenter un projet de décret qui, en principe, maintient le renouvellement du conseil général provisoire de la commune de Paris, mais admet que ceux de ses membres, actuellement en exercice, qui ont conservé la confiance publique, pourront être réélus. Jusque-là tout était bien, tout était dans les règles ordinaires ; malheureusement le projet ajoutait que chaque section pourrait,
à son choix, envoyer ait conseil généra) six commissaires comme cela avait eu lieu depuis le 10 août, ou deux seulement, comme le voulait la loi votée depuis trois jours.
Dans cette circonstance, comme dans toutes les crises en présence desquelles ils se trouvèrent1, les Girondins, en tergiversant, en offrant des solutions équivoques, laissaient échapper de leurs mains le gouvernement de l'Assemblée et donnaient sans le vouloir à leurs adversaires, les Montagnards, toute facilité pour s'en emparer; ceux-ci au moins savaient qu'on ne peut rallier les volontés flottantes et indécises des corps délibérants qu'en leur soumettant, au moment décisif, des propositions simples, nettes et tranchées. Ce fut là le secret de leur force et la cause de leur triomphe.
Quand Gensonné a fini d'exposer le plan présenté par la commission extraordinaire, Thuriot remonte à la tribune et n'a pas de peine à faire ressortir les inconséquences que renferme le projet des Vingt et un. Pouvait-on subordonner la composition du conseil général au bon plaisir, de chacune des sections parisiennes ? Était-il admissible que telle comptât six représentants et telle autre deux? A l'anarchie dont on se plaignait n'était-ce pas substituer une nouvelle anarchie que de
1. Nous avons vu, le 10 août, les Girondins voter en même temps le maintien et la destruction de la royauté; nous les verrons le 17 janvier voter l'amendement de Jlailhe qui, au moyen d'un misérable faux-fuyant, avait la prétention de sauver le malheureux Louis XVI tout en le sacrifiant. Nous les verrons, le 31 mai, déclarer que les citoyens de Paris ont bien mérité de la patrie au moment où, au nom de ces mêmes citoyens, la commune vient exiger leur expulsion du sein do la représentation nationale.
laisser indécis à la fois et l'existence et le renouvellement toujours provisoire de la commune?
Personne ne répond à Thuriot; son projet est adopté sans discussion aucune, sans qu'on veuille en entendre une seconde lecture.
Voilà donc la commune insurrectionnelle rétablie dans la plénitude des pouvoirs dont elle avait si fort abusé depuis vingt jours, dont elle va, dans quelques heures, abuser bien plus encore. Dès lors la voie est libre à ceux qui, comme Danton et ses complices, savent, pour nous servir des expressions de madame Roland, que « c'est par l'accumulation des crimes qu'on s'en assure l'impunité. »
Mais pendant ce temps que se passe-t-il à l'Hôtel de Viïle, au sein du comité de surveillance et dans les sections ?
Le conseil général, sachant qu'il n'a plus rien à craindre pour lui-même, se résout à déployer le plus grand zèle pour la défense nationale. Manuel annonce que les Prussiens ont investi Verdun ; il ajoute que cette place est la seule qui puisse encore arrêter l'ennemi sur Ja route de Paris, mais qu'il est à peu près certain que sa brave garnison sera impuissante à la sauver. En conséquence, il propose de rassembler immédiatement au Champ-de-Mars tous les citoyens en état de porter les armes. Le conseil vote par acclamation la motion du procureur-syndic et arrête, en outre, que, pour faire comprendre aux patriotes
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France