livre xi. m
Electrisée par l'énergie que vient de déployer son plus grand orateur, l'Assemblée vote, par acclamation et à l'unanimité, toutes les mesures qui lui sont proposées. En présence de l'ennemi victorieux, il ne peut plus y avoir de partis.
« Envoyez des courriers extraordinaires qui portent dans tout l'Empire le tocsin général qui doit s'y sonner. » Ainsi parle la gauche par l'organe de Cambon. La droite, par la vois de Mathieu-Dumas, demande que le pouvoir exécutif prenne sur-le-champ les mesures propres à accélérer les armements; en même temps, elle recommande l'union de tous les pouvoirs constitués pour diriger les efforts des citoyens.
Danton voit le moment propice pour abriter ses projets de terreur sous le masque du patriotisme; il s'élance à la tribune et ne semble préoccupé que de donner une vie nouvelle aux sentiments qu'ont exprimés les précédents orateurs. Mais en réalité il présente à mots couverts le programme des forfaits que vont oser ses amis du comité de surveillance. « Tout s'émeut, s'écrie-t-il, tout s'ébranle, tout brûle de combattre ; que quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un sigual â'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie: pour les vaincre, messieurs, il faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. »
Aussitôt, Sur la motion de Lacroix, l'ami et le confident de Danton, l'Assemblée nationale décrète la peine de mort contre tous ceux qui, soit directement, soit indirectement, refuseraient d'exécuter ou entraveraient les ordres don-
nés et les mesures prises par le pouvoir exécutif provisoire.
Pendant que l'on rédige le décret qui lui décerne à luimême et à ses collègues une sorte de dictature, Danton disparaît et court au Champ-de-Mars haranguer les nombreux volontaires qui s'y rassemblent. Il sait la véritable signification du signal qui va partir du terre-plein du Pont-Neuf, il tient a ne se trouver, au moment décisif, ni dans la salle des Feuillants, ni à l'Hôtel de Ville, ni au ministère de la justice. La haute position qu'il occupe l'oblige de rester derrière le rideau, tant que le crime se consomme, sauf h paraître, une fois le crime accompli, pour en recueillir les fruits.
Danton vient de quitter l'Assemblée; presque aussitôt le canon d'alarme tonne , les cloches de toutes les églises sonnent à la fois le tocsin , la générale retentit à travers toutes les rues, le drapeau noir de la patrie en danger s'élève dans les airs.
A ce signal, donné en même temps sous tant de formes diverses, le héros et le sicaire répondent. L'un court rejoindre ses camarades déjà rassemblés au Champ-de- Mars et se disposant à partir pour les plaines de Yalmy. L'autre se glisse le long des murailles de l'Abbaye pour être exact au rendez-vous que lui a donné Maillard.
Jamais peuple au monde ne se leva avec tant de majesté et d'enthousiasme pour chasser de son territoire les armées étrangères. Pourquoi fallut-il que le grand mouvement patriotique, qui doubla en un seul jour le contingent de Paris, fût, à son origine même, souillé du plus horrible des crimes par le fait de quelques scélérats?