LIVRE XI
Il était naturel que le premier acte du drame sanglant, médité depuis quelques jours par les décemvirs, se passât au lieu même où tout avait été préparé et ordonné.
Le dépôt de la Mairie, situé sous les appartements qu'occupait Pétion, était l'antichambre des diverses prisons de Paris et spécialement de celles où s'entassaient les suspects que le comité de surveillance faisait arrêter, interrogeait sommairement et envoyait rejoindre les malheureux incarcérés les jours précédents.
Le 2 septembre, le dépôt contenait vingt-quatre personnes, dont vingt-deux prêtres coupables de refus ou de retrait de serment; parmi eux était l'abbé Sicard1.
1. Les deux prisonniers laïques étaient M. Martin de Marivaux, ancien avocat au parlement de Paris, et Labrouche, surveillant de l'institution des sourds-mueis, que l'on avait arrêté avec l'abbé Sicard, à cause de son attachement pour ce bienfaiteur de l'humanité.
Quelques historiens, et notamment M. GranierdeCassagnac (p. H9 du t. II), parlent d'autres prisonniers renfermés également- le t septembre au dépôt de la Mairie, et qui, dirigés sur la Force et ta Conciergerie, auraient été également massacrés. Ils ont été trompés par les indications erronées du journal de Marat et du procès-verbal du conseil général de la commune. Dans la précipitation des événements, les rédacteurs ont sans doute écrit à la place du mot d'Abbaye celui de Force ou de Conciergerie. Tous les prisonniers du dépôt de la mairie furent transportés en même temps à l'Abbaye. Le récit de l'abbé Sicard est positif à cet égard. Si des individus avaient été conduits de la Mairie dans d'autres prisons et massacrés sur ia voie publique, il serait évidemment resté quelques traces du fait dans les récits contemporains.
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m HISTOIRE DE LA TERREUR.
A deux heures,'au moment même où le canon d'alarme fait entendre ses premières détonations, la grande salle du dépôt est envahie par une bande de Marseillais4 qui se saisissent des prisonniers et les entraînent dans la cour. Là on leur annnonce qu'on va les transférer à l'Abbaye; on les entasse dans quatre fiacres, et le chef de la bande donne aux cochers l'ordre d'aller très-lentement, sous peine d'être massacrés eux-mêmes sur leurs sièges. Les soldats — si on peut donner ce nom à des misérables qui déshonoraient l'uniforme français. — annoncent hautement aux prisonniers qu'ils n'arriveront pas vivants à leur destination, que rien ne pourra les soustraire à la rage du peuple. Pour que cette menace puisse plus sûrement s'accomplir et que la populace ail toute facilité d'exercer ses outrages , les portières des liacres sont laissées ouvertes. Les Marseillais les maintiennent ainsi pendant toute la roule, malgré les supplications qui leur sont adressées.
Durant le trajet, effectué avec la lenteur commandée, le long du quai des Orfèvres, sur le Pont-Neuf, à travers la rue Dauphine, les gens de l'escorte ne cessent de vomir les invectives les plus grossières et d'exciter la fureur populaire contre les malheureux prison-
4. La coopération ardente et presque exclusive tics .Marseillais aux massacres de septembre est constatée par la plupart de ceux qui échappèrent, à ces scènes hideuses, et notamment par les abbéa Sicaid et Sjurin, qui étaient l'un à l'Abbaye, l'autre aux Cumins, par Jouruiac de Siiint-Méard, et par le frère de Bertrand de iilolleville. Les individus avec lesquels ils Turent en contact parlaient tous le palois provençal, ce fut môme à la connaissance de ce patois que les trois derniers durent leur salut.
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niers. Avec la pointe de leurs sabres ils les désignent aux passants, comme s'ils montraient des bêtes féroces enchaînées. « Voyez ces hommes, répétaient-ils, ce sont vos ennemis, ce sont les complices de ceux qui viennent de livrer Verdun (qui n'était pas livré alors), ils n'attendent que le départ de vos défenseurs pour égorger vos femmes et vos enfants! » La foule s'arrête, regarde, écoute, pousse quelques huées, mais n'agit pas; elle semble avoir conscience de l'horreur du crime dont on veut lui faire prendre ]a responsabilité.
Au carrefour Bucy, il y avait un très-grand rassemblement autour de l'estrade dressée pour les enrôlements. C'est le moment de faire croire que l'idée du massacre des prisonniers se rattache aux pensées patriotiques qui font affluer laies volontaires. Les excitations des Marseillais redoublent; quelques-uns vont jusqu'à offrir leurs piques et leurs sabres aux hommes du peuple afin qu'ils s'en servent contre les prisonniers; mais il ne se trouve dans la foule personne d'assez lâche pour se ruer suides malheureux sans défense. Un des Marseillais se décide alors à exécuter lui-même l'ordre qu'il a reçu à la mairie; il monte sur le marche-pied de l'une des voilures et plonge son sabre dans la poitrine du premier prêtre qui lui tombe sous la main1.
1. Nous avons eu le bonheur, au début de nos recherches, do découvrir au greffe criminel de la cour impériale de Paris le volumineux dossier des poursuites dirigées, en l'an iv, contre les septembriseurs. Plus lard nous avons retrouvé à Londres, au British musœum, le discours que le président du tribunal criminel, Guhier, depuis minisire de la justice cl membre du directoire, prononça punr résu-
HfSTOIUE DE LA. TERREUR.
A ce signal , les plus animés de ses camarades suivent son exemple et frappent au hasard à travers les portières ouvertes. En vain les prisonniers demandent grâce et poussent des cris lamentables : la fureur des assassins ne fait que s'accroître. Cependant peu de victimes sont atteintes mortellement, car les coups sont mal dirigés; les voitures marchent toujours et les sicaires n'osenten arracher les prêtres, de peur que, dans la confusion et le tumulte, ils ne trouvent moyen de s'échapper.
Enfin on arrive à l'Abbaye; les voitures entrent dans la grande cour du cloître et viennent successivement se ranger au bas du perron qui conduisait au réfectoire des anciens moines, là même où siégeait le comité civil de la section des Quatre-Na lions. Aussitôt quelques misérables de la meute maratiste se précipitent sur le premier
mer les débats qui eurent Heu devant le jury à l'occasion de ces poursuites. Nous avons pu ainsi recomposer toute l'instruction orale et écrite de ce procès, dont les éléments épars gisaient dans la poudre des greffes et des bibliothèques. Nous nous eu sommes servi dans tout le cours de notre récit. C'est ainsi que nous avons pu ajouter des détails nouveaux à ceux déjà connus, On trouvera à la Ûn de ce volume un résumé de cette immense procédure; après chaque épisode, nous donnons l'indication aussi précise que possible du dossier spécial auquel nous l'empruntons.
Jusqu'ici, les deux seuls récits dont avaient pu se servir les historiens pour décrire la première scène des massacres étaient ceux de Mehée lils et de l'abbé Sicard. Blehée raconte que le fédéré qui donna le signal du massacre avait été provoqué par un des prêtres, qui l'avait frappé d'un coup de canne à la tète. Les écrivains qui ont pris à tâche de fausser la vérité sur les événements de septembre se sont naturellement emparés de cette assertion. Cependant elle n'est appuyée sur le dire d'aucun autre témoin oculaire; les journaux et les discours de
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