‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. troisièmeChapitre 133 sur 262 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

elle? Elle se sent enveloppée d'une lourde atmosphère de terreur qui énerve ses résolutions, lui enlève toute énergie. N'espérant plus ressaisir le pouvoir que lui a arraché son indigne rivale, elle achève d'épuiser ses dernières forces dans de misérables disputes de partis.

Au moment où Jouneau va reprendre sa place au milieu de ses collègues, Maribon-Montaud, aujourd'hui Montagnard, autrefois marquis, s'écrie: « Ce serait intervertir les règles ordinaires que de laisser siéger au milieu de vous un de vos membres décrété d'accusation; je demande qu'il reste sous le glaive de la loi. »

Lacroix , se laissant aller à un noble mouvement, fait observer que Jouneau n'est pas sous le coup d'un décret d'accusation. « 11 est poursuivi, dit-il, par un de ses collègues pour une querelle particulière jugée comme telle par l'Assemblée. Cela est si vrai, que si M. Grangeneuve voulait renoncer à ses poursuites, M. Jouneau serait libéré et devrait reprendre sa place parmi nous; je demande que l'Assemblée, considérant qu'il n'aurait pu, sans risque pour sa vie, rester dans la -maison d'arrêt qui lui a été assignée, lui permette de rester sur sa parole d'honneur dans un comité de l'Assemblée.

Tous les regards se tournent vers Grangeneuve ; on espéré qu'il va se lever, tendre la main à son collègue, et sacrifier son ressentiment à l'intérêt public; mais lui qui, moins de deux mois auparavant, prodiguait si facilement aux membres de la droite le baiser Lamowette , reste immobile à son banc, et l'Assemblée en est réduite à adopter la proposition de Lacroix.

Les malheureux prisonniers sont donc abandonnés sans recours ni mercîà la fureur de leurs assassins. Quoiqu'il nous en coûte, revenons à l'Abbaye, où nous attendent d'autres scènes plus lamentables encore que celles que nous avons déjà racontées.

Là, suivant l'expression d'un contemporain1, « les juges et les bourreaux, le tribunal et le supplice, la vio et la mort, tout est tellement rapproché que tout paraît confondu ; tandis qu'un prisonnier est jugé, d'autres sont exécutés; les cris de ceux qu'on égorge étouffent la voix de celui qui se justifie. » Là, les prisonniers peuvent suivre avec une fiévreuse anxiété les alternatives de tumulte et de silence qui se succèdent périodiquement, suivant que l'on interroge ou que l'on tue un de l^urs malheureux compagnons. De la fenêtre de la tourelle, qui fait le coia de la rue Sainte- Marguerite, quelquesuns peuvent apercevoir les scènes de la rue, ils racontent ce qu'ils voient à leurs compagnons et tous se regardent, se serrent les mains, s'embrassent en silence. Les plus courageux emploient le temps qui leur reste à vivre, en calculant quelle position ils doivent prendre pour moins souffrir, quand le moment fatal sera arrivé.

Une grande partie des prisonniers étaient réunis dans

1 . Mémoires de Garât, reproduits dans X Histoire parlementaire, de Bûchez et Roux, t. XVIII, p. 315.

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