LIVRE XII
elle? Elle se sent enveloppée d'une lourde atmosphère de terreur qui énerve ses résolutions, lui enlève toute énergie. N'espérant plus ressaisir le pouvoir que lui a arraché son indigne rivale, elle achève d'épuiser ses dernières forces dans de misérables disputes de partis.
Au moment où Jouneau va reprendre sa place au milieu de ses collègues, Maribon-Montaud, aujourd'hui Montagnard, autrefois marquis, s'écrie: « Ce serait intervertir les règles ordinaires que de laisser siéger au milieu de vous un de vos membres décrété d'accusation; je demande qu'il reste sous le glaive de la loi. »
Lacroix , se laissant aller à un noble mouvement, fait observer que Jouneau n'est pas sous le coup d'un décret d'accusation. « 11 est poursuivi, dit-il, par un de ses collègues pour une querelle particulière jugée comme telle par l'Assemblée. Cela est si vrai, que si M. Grangeneuve voulait renoncer à ses poursuites, M. Jouneau serait libéré et devrait reprendre sa place parmi nous; je demande que l'Assemblée, considérant qu'il n'aurait pu, sans risque pour sa vie, rester dans la -maison d'arrêt qui lui a été assignée, lui permette de rester sur sa parole d'honneur dans un comité de l'Assemblée.
Tous les regards se tournent vers Grangeneuve ; on espéré qu'il va se lever, tendre la main à son collègue, et sacrifier son ressentiment à l'intérêt public; mais lui qui, moins de deux mois auparavant, prodiguait si facilement aux membres de la droite le baiser Lamowette , reste immobile à son banc, et l'Assemblée en est réduite à adopter la proposition de Lacroix.
Les malheureux prisonniers sont donc abandonnés sans recours ni mercîà la fureur de leurs assassins. Quoiqu'il nous en coûte, revenons à l'Abbaye, où nous attendent d'autres scènes plus lamentables encore que celles que nous avons déjà racontées.
Là, suivant l'expression d'un contemporain1, « les juges et les bourreaux, le tribunal et le supplice, la vio et la mort, tout est tellement rapproché que tout paraît confondu ; tandis qu'un prisonnier est jugé, d'autres sont exécutés; les cris de ceux qu'on égorge étouffent la voix de celui qui se justifie. » Là, les prisonniers peuvent suivre avec une fiévreuse anxiété les alternatives de tumulte et de silence qui se succèdent périodiquement, suivant que l'on interroge ou que l'on tue un de l^urs malheureux compagnons. De la fenêtre de la tourelle, qui fait le coia de la rue Sainte- Marguerite, quelquesuns peuvent apercevoir les scènes de la rue, ils racontent ce qu'ils voient à leurs compagnons et tous se regardent, se serrent les mains, s'embrassent en silence. Les plus courageux emploient le temps qui leur reste à vivre, en calculant quelle position ils doivent prendre pour moins souffrir, quand le moment fatal sera arrivé.
Une grande partie des prisonniers étaient réunis dans
1 . Mémoires de Garât, reproduits dans X Histoire parlementaire, de Bûchez et Roux, t. XVIII, p. 315.