LIVRE XII
une vaste chapelle- Tout à coup, à la tribune de cette chapelle, paraissent deux vieillards : l'abbé Lenfant, ancien prédicateurdu roi, et l'abbé de Rastignac, ancien membre de l'Assemblée constituante. Ils annoncent à leurs compagnons qu'ils vont tous bientôt paraître devant Dieu, et ils les invitent à se recueillir pour recevoir leur bénédiction. Mais laissons parler un témoin oculaire échappé presque par miracle aux massacres de septembre; nous ne pourrions qu'affaiblir son récit.
« Un mouvement électrique, qu'on ne peut définir, nous précipita tous à genoux et, les mains jointes, nous reçûmes leur bénédiction. A la veille de paraître devaut l'Être suprême, agenouillés devant deux de ses ministres, nous présentions un spectacle indéfinissable. L'âge de ces deux vieillards, leur position au-dessus de nous, la mort planant sur nos têtes et nous environnant de toutes parts; tout répandait sur cette cérémonie une teinte auguste et lugubre, elle nous rapprochait de la Divinité, elle nous rendait le courage ; tout raisonnement était suspendu, et le plus froid et le plus incrédule en reçut autant d'impression que le plus ardent et le plus
sensible Une demi-heure après,., ces deux prêtres
furent massacrés et nous entendîmes leurs cris1. »
1. Journiac de Saint-Méard, « Mon agonie de quarante -huit heures. » Ce récit, le plus intéressant el le plus exact de tous ceux qui furent publiés à l'époque même, eut plus de 60 éditions en moins d'un an, du 4o septembre 4792 au 31 mai 1793. Il a été réimprimé depuis dans la Collection des mémoires sur la Révolution, dans Yflïstoire parlementaire, t. XVIII. Nous ne l'analysons même pas, car il faut lire dans l'original ce tableau palpitant de réalité.
284 "HISTOIRE DE LA TERREUfi.
L'imagination des poètes et des romanciers pourraitelle inventer une scène pins attendrissante et qui révèle mieux tout ce qu'il y a de grand et de divin dans la religion, tout ce qu'il y a de consolant dans la foi en une autre vie?
A l'Abbaye se trouvaient quatre malheureuses femmes. Une seule était sous le coup d'un mandat d'arrêt; c'était la princesse de Tarante. Cette amie de la reine, plus heureuse que M™ de Lamhalle, put être soustraite à la rage des assassins. Les trois autres étaient librement entrées depuis quelques jours dans ce lieu de douleur. Mmû de Fausse-Lendry était venue partager la captivité de son oncle, l'abbé de Raslignac; M"* Cazolte et M"" de Sombreuîl, celle de leurs pères.
Plusieurs heures après que son oncle eut été immolé, M"'c de Fausse-Lendry ignorait encore la destinée de celui au salut duquel elle s'était dévouée. Elle est amenée devant Maillard. « Pour quelle raison étes-vous ici , lui dit le farouche président? — Ce n'est point par un décret que je suis détenue; je me suis constituée prisonnière volontairement, pour remplir les devoirs de la reconnaissance et de l'humanité. — Envers qui? — C'est pour donner mes soins à un vieillard respectable, qui est mon oncle et mon bienfaiteur, l'ami elle soutien des malheureux. — Tout cela ne dit pas son nom. — C'est l'abbé de Raslignac. — Vous avez fait une grande imprudence. — Non , monsieur, puisque je demande à partager son sort. — Vous êtes libre et vous pouvez sorlir. » Mme de Fausse-Lendry s'apprête à obéir, lorsqu'un des assistants s'élance vers elle en s'écriant : « Non, madame, nesor-