LIVRE XIII
Les gendarmes insistent et demandent si, depuis quelques jours, plusieurs prêtres insermentés n'ontpasétéamenés à Meaux par des détachements de gardes nationaux. Les administrateurs déclarent que ces prêtres n'ont pas été arrêtés en vertu de mandats réguliers, mais que la force armée, agissant sans réquisition, s'est emparée d'eux de sa propre autorité; ils ajoutent que la municipalité a reçu le matin même l'expédition de la loi qui prononce la peine de la déportation contre les ecclésiastiques qui ont refusé Je serment, et qu'elle va la mettre immédiatement à exécution.
Les gendarmes se retirent à moitié satisfaits, promettant du moins de ne pas troubler la tranquillité publique. Peu rassurés par ces promesses, les membres de la municipalité se hâtent de rédiger une proclamation afin « d'exhorter leurs concitoyens à ne pas se laisser égarer par les excitations d'agitateurs secrets qui cherchent à inspirer des soupçons sur le civisme des magistrats de la cité. » Des officiers de police sont chargés d1aller lire à son de trompe cette adresse dans tous les quartiers de Meaux. Mais, arrivés sur la place de la Halle, ils trouvent réunis les gendarmes parisiens et tous les mauvais sujets de la ville. Ils sont accablés d'insultes, menacés de mort, contraints de se réfugier à la maison commune. Le conseil général, voyant l'émeute grandir, fait un appel désespéré à la garde nationale. Un officier municipal se rend à l'église, où siègent les électeurs qui procèdent à la nomination des députés à la Convention nationale, et leur apprend ce qui se passe; mais ceux-ci déclarent que
les questions de sûreté et de police intérieure ne sont point de la compétence du corps électoral ; qu'il doit se borner à l'exercice de ses fonctions spéciales et s'en rapporter aux. autorités constituées, qui sauront remplir leur devoir.
Cependant les gardes nationaux répondent très-lentement à l'appel delà municipalité; quelques-uns sont complices de l'émeute, d'autres cachent leur lâcheté sous les plus honteux, prétextes. « Le peuple est souverain, disent-ils, il n'y a aucune force à lui opposer lorsqu'il demande qu'on lui livre ses ennemis. »
Profitant de l'indécision de la force armée, les assassins, sous la conduite d'un nommé Turlaire, limonadier et officier de la garde nationale1, envahissent la prison, mettent en fuite le geôlier et se précipitent dans la chambre où sont renfermés les sept prêtres spécialement désignés à leurs fureurs2.
\. Ce Turlaire était depuis peu de temps établi à Meaus. Il était originaire de Paris et y habitait rue Perrin-Gasselin; il n'avait que 22 ans. 11 est plus qu'à croire qu'il avait d'anciennes relations avec les organisateurs des massacres de Paris, et peut-être aussi avec les chefs de cette troupe qu'on décorait du nom de gendarmerie et qui n'était qu'un ramassis de soudards recrutés, Dieu sait comment, parmi les déserteurs de tous les régiments.
2, Ces sept malheureux prêtres étaient :
Duchêne, ci-devant curé de la paroisse Saint-Nicolas.
Pasquier, prêtre, ci-devant chapelain de la cathédrale.
David, ci-devant curé de Vîllers-sur-Morin.
Mugnien, prêtre, ci-devant chapelain de l'hôpital.
Capy, ci-devant curé de Bontemps,
Hébert, ci-devant curé de Segv.
Goudin, ci-devant curé de Hautcfeuille.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France