LIVRE XIII
Turlaire intime h ces malheureux l'ordre de descendre dans la cour; ils obéissent sans défiance, et sont, en arrivant, massacrés à coups de sabres et de piques. S'lk individus, prévenus de délits ordinaires, subissent le même sort. Celte sanglante exécution ne dure pas une demiheure, et lorsque les officiers municipaux accourent à la tête des quelques gardes nationaux qu'ils ont pu enfin entraîner avec eux, ils trouvent treize cadavres gisant sur le pavé. Il ne leur reste plus qu'à dresser procès-verbal de ce sinistre événement1.
À Reims, le chef des agitateurs était le procureursyndic de la commune lui-même, le nommé Couplet, dit Beaucourt, ex-moine apostat2. Par ses discours incen-
1. Ce meurtre abominable fut vengé quelques années après. Dans la notice consacrée aux procès faits en l'an îv aux septembriseurs, et que l'on trouvera a la (in de ce volume, nous faisons connaître les différentes phases que suivit l'instruction criminelle que les autorités judiciaires du département de Se ine-et- Marne eurent le courage d'entamer contre les assassins des prisonniers de Meaux.
Nous avons établi noire récit des massacres de Meaux : 1° sur le procès-verbal rédigé le 4 septembre même par les corps administratifs do la ville de Meaux ; 2° sur te prouès-verbal de l'assemblée électorale de Seine-et-Marne, également en date du 4 septembre ; 3° sur les interrogatoires subis en janvier 47'J3 par les principaux prévenus de ces assassinats, devant le directeur du jury d'accusation près le tribunal de Meaux ; 4° sur l'instruction faite en germinal an m, auprès de tous les citoyens qui étaient, en septembre 4792, revêtus de fonctions publiques dans la ville de Meaux.
5. Couplet, dit Beaucourt, était né à Rue, près d'Abbeville; il était
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
diaires, par ses motions furibondes, il entretenait la population dans un état de surexcitation continuelle. Grâce à cet énergumène, la terreur était à l'ordre du jour dans cette industrieuse cité. Il ne fallait plus qu'une occasion pour que l'on passât des paroles aux. actes.
Le 3 septembre au matin, arrive un détachement de volontaires parisiens; ils portaient cette inscription sur leurs chapeaux : « hommes du 10 août. » Aussitôt ils se répandent par la ville et font entendre des menaces de mort contre les aristocrates et les prêtres insermentés.
Les maratistes rémois leur désignent, comme première victime à sacrifier, le directeur de la poste aux lettres, Guérin, accusé d'avoir, d'accord avec un de ses facteurs, le jeune Carton, brûlé des papiers compromettants. Aidés de leurs nouveaux amis, les Parisiens envahissent la prison, en arrachent Guérin et l'immolent sur la place même de l'Hôtel de Ville. Us s'apprêtent à faire subir le même sort à Carton, mais quelques citoyens courageux parvîennentà le retirer de leurs mains et à le conduire dans la salle où siège le conseil général. Les assassins l'y poursuivent. Beaucourt prend la parole, inoins pour rappeler l'assistance au respect de la loi que pour établir la réalité du délit imputé à Carton. Il déclare « que, des renseignements ayantélé recueillis avec le plus grand scrupule, il est impossible de justifier le facteur infidèle. »
venu s'établir quelques années auparavant à Reims, pour s'y livrer à l'instruction publique. Il y avaitépousé une ex-religieuse. Ce misérable disparut après la tourmente révolutionnaire; nous n'avons pu savoir ce qu'il devint.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Ce discours est accueilli par les émeutiers avec des applaudissements frénétiques. Us demandent à grands cris qu'on leur livre le traître, et annoncent qu'ils l'auront de gré ou de force. Des officiers municipaux, essaient de faire évader Carton, mais, au moment où on espère l'avoir sauvé, il est saisi et mis en pièces.
Quelques heures auparavant, Beaucourt avait fait arrêter et avait conduit lui-même en prison un officier supérieur, M. de Montrosier, depuis peu démissionnaire du commandement de la place de Lille et retiré chez son beau-père, M. Andrieux, l'un des hommes les plus considérés de la ville, officier municipal en exercice.
Un boulanger, récemment établi à Reims et nommé Mitteau, vient, au nom des émeutiers, dont deux assassinats n'ont point rassasié la fureur, demander au Conseil général la tête de Montrosier. « Il a voulu me faire pendre, dit-il, lorsque je servais sous ses ordres à Lille ; c'est à moi aujourd'hui à lui rendre la pareille. » — Le Conseil général refuse de livrer I'ex-commandant; mais la populace ne tient aucun compte des exhortations qu'on lui adresse , elle court à la prison et se fait livrer M. de Montrosier, sous prétexte de le conduire à l'Hôtel de Ville. En route, Mitteau lui porte un coup de sabre dans le dos, il tombe; des forcenés l'achèvent, lui coupent la tête et la portent en triomphe.
Peu après, on amène deux prêtres, qu'une bande armée était allée chercher dans un village voisin, à Monchenot, près Villers-Allerand. C'étaient deux chanoines de Reims, MM. de la Condamine de Lescure et de Vachères, qui s'étaient retirés dans cette petite localité
pour être à l'abri des persécutions. On les fait descendre de voiture et on les fusille à bout portant- La nuit étant venue, les hommes du 10 août et les maratistes rémois allument un immense bûcher sur la place même de l'Hôtel de Ville; ils y jettent les membres épars des cinq malheureux déjà égorgés. Bientôt on y précipite tout vivants deux autres prêtres1, puis on va chercher les drapeaux, qui étaient suspendus aux voûtes de l'église de Saint-Rémy et qui entouraient le tombeau du saint. Faute de nouvelles victimes humaines, on donne à dévorer au brasier ce qui, depuis quatorze siècles, était l'objet de la vénération universelle.
Pendant cette nuit funeste du 3 au h septembre, l'assemblée électorale du département de la Marne se tenait dans l'église Notre-Dame sous la présidence de Ûiot, l'évêque constitutionnel. Les massacreurs s'y rendent et signifient aux électeurs, qu'ils aient à donner leurs suffrages à Armonville, le cardeur de laine, que la démagogie rémoise avait mis à sa tête, et à Drouet, le fameux maître de poste de Sainte-Menehould, qui avait arrêté Louis XVI à Varennes.
Plus de la moitié des électeurs se retirent pur ne pas obéir à ces brutales injonctions. Ceux qui restent élisent les deux personnages que les assassins viennent de leur désigner2.