LIVRE XIII
Ce n'était pas au ministre de la justice, tuais au ministre de l'intérieur qu'il appartenait de pourvoir à l'exécution du décret du 26, relatif à l'envoi d'une force armée à Orléans- Roland aurait pu diriger sur le Loiret des gardes nationaux choisis avec soin, et mettre à leur tète un homme de cœur, muni des pouvoirs nécessaires pour ranger sous ses ordres les détachements déjà en marche. Mais ce ministre, qui se croyait inflexible parce qu'il était rogue, inaccessible à la crainte et aux entraînements parce qu'il se plaisait à se représenter sans cesse comme tel, subissait, sans qu'il s'en doutât, l'influence de son audacieux et habile collègue. Danton lui persuada qu'il n'avait rien de mieux à faire que de suivre l'exemple que venait de lui donner la représentation nationale, d'admettre le fait accompli, de délivrer à Fournier une commission qui l'investit régulièrement de l'autorité dont if s'était emparé et lui donnât le commandement officiel des détachements marchant sur Orléans, aussi bien de ceux qui étaient partis de leur autorité privée que de ceux qui seraient envoyés en vertu du décret de l'Assemblée.
Fournier attendait tranquillement à Étampes le bi-evel de général de l'armée parisienne, que ses amis de l'Hôtel de Ville lui avaient promis. Il lui fut apporté par les chefs de la deuxième bande, partie de Paris le 26 août au soir. Ces chefs étaient Bécart, commandant du bataillon de Popincourt, et le fameux Lazowski, commandant des canonniers de la section du Finistère. Cette bande vécut en chemin, comme celle qui l'avait devancée, aux dépens des communes et des particuliers, au
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moyen de réquisitions qui furent plus lard fort contestées par ceux même qui les avaient faites1.
Le 30 août, l'Américain arrivait à Orléans. Il y était reçu avec les plus grands honneurs par la municipalité et le déparlement, qui croyaient voir en lui et en ses compagnons les vrais représentants de la garde nationale parisienne. Fournier, aussitôt après avoir fait vérifier par les autorités orléanaises sa commission signée Roland2, envoie ses bandes prendre possession des deux prisons affectées aux prisonniers de la haute cour, Saint- Chartes et les Minimes.
Les volontaires parisiens s'emparent de tous les postes, pénètrent dans les chambres, exercent sur les prisonniers les plus grandes brutalités, en blessent même quelques-uns. Ayant inspiré à tous ces malheureux une terreur salutaire, ils organisent le pillage, font main basse sur l'argenterie et les antres valeurs portatives. Léonard Bourdon est là, approuvant tout par sa présence, et prenant les noms des prisonniers pour savoir si le compte des individus qu'on a promis de lui livrer se retrouve exactement.
1. Lorsque Fournier rendit à sa manière les comptes de son expédition, ainsi qu'on le verra dans la noie placée à la lin du volume, il repoussa les réclamations de plusieurs des communes qu'il avait dévaluées, et Tiolammnu de la municipalité d'Àrpajon , prétendant qu'elles dtaienl insidieuses et tardives.
2, M. Granier de Cassagnac, p. 478 de son deuxième volume, donne à croire que les autorités d'Orléans n'auraient pas dû obtempérer aux réquisitions de Fournier. C'est une erreur complète, l'Américain avait une commi-sion parfaitement en règle, signée du ministre de l'intérieur.
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LIVR1Î XI ir.
Cetle première expédition faîte, Fournier et ses deux lieutenants, Bécard et Lazowski, posent des sentinelles à tous les guichets, à toutes les portes, dans tous les corridors, avec la consigne d'opposer un refus formel à quiconque, sous n'importe quel prétexte, demanderait à communiquer avec les prisonniers.
Cetle consigne est exactement suivie. Un homme énergique essaye cependant de la forcer. Gilbert-Bonnet, huissier audiencier de la haute cour, se présente aux Minimes le let septembre et déclare qu'il doit signifier à certains accusés divers actes de procédure; l'entrée lui est brutalement refusée. A force d'insistance, il parvient, à travers six cordons de sentinelles, jusqu'à un des officiers de Fournier, le somme de le laisser pénétrer dans la prison, et, sur son refus, lui demande son nom pour verbaliser. «S.... n,. de D..., lui répond brusquement l'officier sans-culotte, si tu ne te retires pas promptement, je te ferai consigner de manière que tu ne feras jamais de pareilles questions, » Gilbert- Bonnet court à l'Hôtel de Ville, où il trouve Fournier à la tête d'un détachement de canûnniers parisiens; il lui demande de donner des ordres pour que lui , huissier de la haute cour, puisse pénétrer dans les prisons et y accomplir les actes de son ministère. Mais Fournier s'emporte et crie d'une voix tonnante: « S.... n,. de D... (il parait que c'était ainsi que commençaient tous les discours de ces scélérats), je n'ai aucun ordre à donner. Quand ces sacrés gueux auront tous la tête coupée, on fera le procès après. Je n'entends pas les chicanes; tu peux l'aller faire f Ni toi ni d'autres
HISTOIRE DR LA TEMiEUH.
n'entreront jamais clans les prisons tant que je serai à Orléans avec mon armée-. » Gilberl-Bonnet ose demander au général son nom, quoiqu'il le sache fort bien. Mais Fournier lui réplique: « Retire-toi, te dis- je, sans d'autres raisons, si tu ne veux passer un mauvais quart d'heure. »
Menacé par les sicaires de l'Américain, l'huissier de la haute cour est obligé de faire retraite. Mais, poussant aux dernières limites sa courageuse persistance , il dresse procès-verbal de tous ces faits et le notifie au général dans la personne, à la vérité, d'un de ses suppôts, car il n'eût pas été possible d'obtenir une seconde audience du terrible chef de l'armée parisienne1.
vin
Fournier, Bécard, Lazowski régnent en maîtres souverains dans Orléans. Sur la place du Martroy, les canonniers de la section du Finistère stationnent avec pièces chargées et mèches allumées. Cependant, les maratisles de la localité et, à leur téle, le tailleur démagogue nouvellement élu maire, Lomhard-Lachaux, traitent de leur mieux leurs amis parisiens et marseillais. I^e dimanche 2 septembre, ils leur donnent une fête civique : drapeaux, lampions, musique, banquet, chansons, harangues, tonnes défoncées; rien n'y manquait.
^ . Le procès- verbal de Gilbei t-Bonnet est conservé dans les archives rie la Cour impériale d'Orléans.