LIVRE XIII
saires ne nous révélaient l'arrivée, durant la nuit, d'un émissaire cle la commune, chargé de faire modifier l'itinéraire projeté et de diriger les prisonniers non plus vers Paris, mais sur Versailles.
Quel était le motif de ce changement d'itinéraire? Les organisateurs des massacres avaient pu s'apercevoir que la population parisienne sortait de sa stupeur et pouvait s'opposer au renouvellement des massacres. Ils résolurent donc de transporter ailleurs le théâtre de leur dernier exploit.
Quatre lieues séparent Versailles de Paris. Rien n'étaii donc plus facile que d'y envoyer les assassins à la solde du comité de surveillance; en dirigeant sur celte ville les prisonniers que l'on avait hautement annoncé vouloir conduire dans la capitale, on paraissait, jusqu'à un certain point, obtempérer au décret de l'Assemblée.
Les deux journées que Fournier eut l'air de perdre Étampes donnèrent aux organisateurs des massacres le temps de faire concorder l'arrivée des prisonniers à Versailles avec un nouveau dimanche, jour, il faut le remarquer, presque toujours choisi pendant la révolution pour tous les mouvements populaires.
La masse des volontaires que commandait Fournier, et auxquels celui-ci ne pouvait, sans se compromettre, expliquer tout haut les motifs du contre-ordre qu'il venait de rerevoir, fit d'abord la plus vive opposition au changement d'itinéraire. On craignit à plusieurs reprises une sédition rarmi ces troupes] indisciplinées. Il fallut que les commissaires de la commune jurassent de mar-
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cher avec l'armée parisienne jusqu'à Versailles, en ajoutant que, là, justice serait faite1.
Les prisonniers étaient assez bien traités depuis leur départ d'Orléans. Si parfois les sentinelles, placées près des chariots aux diverses halles, les insultaient, et, dans la franchise de l'ivresse, leur prédisaient le sort qui les attendait, les officiers affectaient pour eux une sympathie hypocrite, cent fois plus odieuse que la brutale rudesse des soudards et des vauriens qu'ils avaient sous leurs ordres. Fournier surtout se montrait, non-seulement humain, mais prévenant à l'égard des prisonniers. Il leur procurait, à chaque couchée, de la paille fraîche; à chaque repas, de bons vivres; il ne cessait de leur faire entendre des paroles presque amicales. Ainsi parvint-il à capter leur confiance, et même à devenir le dépositaire de leurs secrets, de leurs derniers bijoux et de leurs valeurs de portefeuille. Pendant les deux jours que le funèbre convoi séjourna à Élampes, il redoubla pour eux de soins ; il les visita dans le couvent abandonné qui leur servait de prison ; il leur expliqua, à sa manière et à son avantage, la cause des tumultes dont le bruit et les clameurs étaient parvenus jusqu'à eux ; il se posa comme leur protecteur et leur ami.
Ces malheureux gisaient sur la paille, qu'on avait étendue à la hâte dans de grandes salles toutes nues, sans meubles et sans lits. Ils étaient garrottés et semblaient de vils animaux que l'on mène à la boucherie, mais dont on prend soin cependant, afin qu'ils arrivent
\. Ce font les tmres mêmes de leur rapport.
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en bon état entre les mains de ceux qui doivent les égorger.
Fournier avait accordé à ces infortunés une suprême faveur, il leur avait permis d'écrire à leurs proches et à leurs amis et avait autorisé les gardes qui veillaient sur eux à desserrer les liens qui retenaient leurs mains captives. Mais, de peur qu'ils ne tentassent de s'échapper, on n'en déliait que quelques-uns à la fois. Ils se passaient de main en main les trois ou quatre plumes que l'on avait mises h leur disposition. Aussitôt que l'un d'eux avait fini sa lettre, on le garrottait de nouveau et on débouclait son voisin *.
Ces prisonniers n'étaient pas tous, comme on pourrait le croire, également découragés. Ceux qui avaient le pressentiment du sort qui les attendait l'envisageaient avec assez de fermeté pour cacher leurs appréhensions à leurs compagnons d'infortune et leur épargner les inutiles anxiétés d'une trop longue agouie. Tel , qui venait d'écrire son testament et d'adresser ses suprêmes adieux à ses amis les plus chers, tendait en souriant la plume à son impatient voisin, à qui il tardait de faire partager à sa mère ce que son insouciance lui laissait encore d'espoir. Tous innocents et presque tous jeunes, la plupart se rattachaient avec tant d'ardeur à la vie qu'ils ne demandaient pas mieux que de s'aveugler sur
1 - Les lettres écrites par les prisonniers d'Orléans sont datées du 4, du 6 et du 7. A la première dale, ils avertissent leursamis qu'on va les transférer d'Orléans à Saumur; à la seconde, ils annoncent qu'ils sont dirigés sur Paris; à la troisième, que c'est décidément à Versailles qu'on les mène.
le danger de leur position et se prenaient à croire aux propos équivoques par lesquels Fournier et ses confidents cherchaient à les endormir. Ils ne soupiraient qu'après des juges et espéraient en trouver là où on les menait. Ils se louaient des soins dont les entourait le général de l'armée parisienne, et surtout de la promesse solennelle qu'il leur avait faite d'envoyer immédiatement leurs lettres à destination.
Mais Fournier, infidèle à sa parole, inaccessible à toute pitié, garda cette correspondance dont il avait accepté ou, pour mieux dire, extorqué le dépôt, et l'envoya au comité de surveillance. Ces dernières volontés des mourants, regardées comme sacrées dans tous les pays, à toutes les époques, furent soustraites par une infâme trahison aux familles auxquelles elles étaient adressées; et cependant, dans ces épanchements des affections les plus légitimes, on ne trouve aucune trace des prétendus complots que l'on accusait ces infortunés d'avoir noués avec les ennemis de leur patrie; on y reconnaît, au contraire, des gens sûrs d'eux-mêmes qui ne se plaignent que des lenteurs de la justice, qui se fient a leurs bourreaux et parlent de leur délivrance ou de leur mort prochaine sans affectation, sans amertume, avec l'inimitable accent de l'innocence1.
4. Nous avons eu le bonheur de retrouver les lettre? remises par les prisonniers d'Orléans enlre les mains de Fournier. Nous en publions les extraits les plus importants à la fin de ce volume. En lisant ces confidences d'outre-tombe, que Fournier et ses patrons ont eu la cruauîé du dérober aux inères, aux femmes, aux amis auxquels elles étaient destinées, on sent redoubler sa pitié pour les vicLimes, sa (laine pour les bourreaux.
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