‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. troisièmeChapitre 27 sur 262 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

mains la moindre parcelle de la puissance publique.

Jamais, depuis le commencement de la Révolution, les fonctionnaires civils ou militaires de tous les ordres n'avaient eu à délibérer avec eux-mêmes dans des circonstances plus difficiles et plus délicates. De toutes les phases que la Révolution française avait eues à traverser, celle, dans laquelle elle entra le 10 août, était la première où les lois reconnues par la nation entière eussent été brisées par la force brutale. La convocation des états généraux, le serment du Jeu-de-Paume, la réunion des ordres, la prise de la Bastille, la translation de la famille royale à Paris, l'espèce d'emprisonnement moral qui en avait été la conséquence, l'adoption de la Constitution civile du clergé, l'acceptation du pacte de 1791 avaient été des événements d'une portée immense; mais ils avaient tous été couverts par l'assentiment plus ou moins spontané, plus ou moins sincère du pouvoir royal.

Le monarque était resté sur son trône , acceptant successivement les modifications qui avaient été apportées à l'autorité absolue qu'il avait reçue des mains de ses prédécesseurs. Les fonctionnaires publics, civils et militaires, pouvaient donner leur démission, si ces modifications ne leur convenaient pas, et rentrer dans la vie privée. Mais, s'ils demeuraient à la place où la confiance du roi les avait mis, ils n'avaient aucun droit de refuser obéissance à des mesures législatives que Louis XVI lui-même avait revêtues de sa sanction. Le 10 août, droits anciens, pacte nouveau, tout était brisé, tout était remis en question; ceux qui avaient juré la Constitution

de 1791 pouvaient-ils se croire déliés de leur serment par ce fait seul que le roi était prisonnier, et que quelques milliers d'émeutiers régnaient dans Paris par la terreur ?

Nous avons souvent en tendu des partisans dévoués de la liberté blâmer le général La Fayette d'avoir voulu opposer quelque résistance aux décrets que les commissaires de la Législative avaient été chargés de lui porter.

Un tel reproche implique forcément le dogme de l'obéissance passive, non plus aux ordres d'un gouvernement régulièrement établi et auquel on a prêté serment (ce que nous ne pourrions même admettre qu'avec certaines restrictions), mais aux ordres d'un gouvernement quelconque, sans qu'il y ait lieu d'apprécier la nature de ces ordres ou la qualité de ceux qui les ont signés.

Nous disons qu'un fonctionnaire civil ou militaire ne doit pas obéir à toutes les instructions qu'il peut recevoir d'un gouvernement, même régulier, auquel il a prêté serment. Le refus du comte d'Orthez de laisser exécuter le massacre de la Saint-Barthélémy, dans la ville dont la garde lui était confiée, a consacré les légitimes limites de l'obéissance. Mais, si ces instructions émanent d'un gouvernement qui a renversé violemment celui auquel ' on a prêté serment, d'un gouvernement qu'on ne reconnaît pas, qu'on aurait honte de reconnaître, que doit faire le fonctionnaire public? Il n'a que deux partis à prendre : s'éloigner en laissant à d'autres le soin d'accomplir les ordres qui lui ont été transmis, ou faire usage de Ja portion de la puissance publique qu'il a entre les

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mains, pour résister à la révolution ou à l'usurpation qui vient de s'imposer.

Que les esprits honnêtes y réfléchissent donc à deux fois, avant de blâmer la conduite tenue par La Fayette et les magistrats des Àrdennes en août 3792.

Le despotisme et la démagogie, deux noms que nous ne cesserons pas d'accoler ensemble, parce qu'ils signifient la même chose sous une dénomination différente, s'accommodent fort bien de la théorie du succès amnistiant ou légitimant les moyens. Suivant cette théorie, la France a dû se soumettre, sans mot dire, an 10 août, plus tard au 31 mai, au 18 fructidor, au 18 brumaire , à toutes les autres usurpations violentes auxquelles la populace ou la soldatesque ont, à tour de rôle, prêté leur appui depuis soixante-dix ans. Mais les libéraux sincères n'ont et ne peuvent avoir qu'un respect fort médiocre pour les faits accomplis. Ils se reconnaissent toujours le droit d'en discuter sévèrement la moralité. Ils détestent les surprises et ne se prosternent pas devant tous les gouvernements dont l'avènement leur est annoncé, comme autrefois, par des courriers de cabinet, comme aujourd'hui, par le frémissement d'un fil électrique.

Le 10 août fut une surprise. Cette vérité pourrait être contestée, si ce fait restait isolé dans l'histoire de nos révolutions, si depuis nous n'avions pas été les témoins et les victimes de plusieurs surprises semblables, dont les conséquences ont été aussi durables et souvent aussi funestes que celles du 10 août 1792. Mais celle-ci était la première que la nation eût à subir. On pouvait donc

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espérer qu'elle ne l'accepterait pas. C'est cette espérance qui dicta la conduite de La Fayette. Il ne savait pas tout ce qu'on peut faire supporter aux Français, quand on sait les tromper d'abord, les terrifier ensuite. Sa tentative de résistance avorta, mais il eut droit et raison de la faire.

La Fayette fait la première confidence de ses projets au maire de Sedan, M. Desrousseaux, avec lequel il se trouvait en contact journalier pour tous ies besoins de son armée. Aussitôt qu'il s'est assuré du concours de ce magistrat courageux et dévoué, il écrit une lettre officielle à la municipalité. Il y expose a que le représentant du pouvoir exécutif étant prisonnier, le pouvoir législatif étant asservi, les chefs du pouvoir militaire devaient se mettre à la disposition des autorités administratives qui subsistaient encore et jouissaient de la plénitude de leur liberté;... que dans le département des Ardennes, où se trouvait le quartier général de son armée, la première de ces autorités était le conseil général séant à Mézières , mais que, vu l'urgence des circonstances et en attendant qu'il pût recevoir ses ordres, il se mettait, lui et son armée, à la disposition du pouvoir civil le plus rapproché de lui. »

Au reçu de cette communication, le conseil de la commune de Sedan est réuni extraordinairement par les soins du maire et, le jour même (12 août), il prend un

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