‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. troisièmeChapitre 48 sur 262 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

périrent? Dans ce moment, quelques milliers d'habitants blancs et noirs ne peuvent y trouver leur subsistance; ils sont obligés d'avoir recours aux îles voisines, et c'est dans ce pays qu'on propose de transporter cinquante à soixante mille prêtres! Ce serait envoyer ces malheureux à la mort: au nom de l'humanité, au nom de la justice, je demande la question préalable sur la proposition de Cambon. »

Vergniaud combat aussi la loi proposée, parce qu'elle enveloppe dans la même proscription l'innocent et le coupable. « Tâchons, s'écrie-t-il, en finissant notre carrière, d'emporter les regrets de nos concitoyens et l'estime de la nation. Laissons dans cette enceinte le souvenir que nous avons fait, pour sauver la patrie, tout ce qui était nécessaire, et que, dans l'énergie des moyens que nous avons choisis, nous avons respecté l'humanité. »

Vaines protestations! Les Girondins étaient déjà débordés. Cambon, qui, en dehors des questions de finance, se laissait facilement entraîner par sa fougue méridionale et passait d'un extrême à l'autre, déclare qu'il n'a jamais proposé d'envoyer à la Guyane les prêtres insermentés sans secours, sans moyens de subsistance. « Qu'on leur donne, dit-il, des vivres, des femmes même; mais qu'on nous en débarrasse et qu'ils ne soient plus à craindre. »

Un pareil raisonnement met fin aux hésitations de l'Assemblée qui, d'urgence, adopte une loi1 en douze articles, par laquelle tous les ecclésiastiques inser-

i. Collection des lois de 1792, t. X.

mentés sont contraints à sortir, sous huit jours, du département où ils ont leurrésidence, et, sous quinzaine, de ce que l'on appelait encore le royaume. Étrange désignation d'un ordre de choses qui n'était plus la royauté, qui n'était pas encore la république, et qui ne méritait, à vrai dire, qu'un seul nom, celui d'anarchie]

Pendant les quinze jours de délai qui leur étaient accordés, les prêtres insermentés pouvaient choisir le lieu de leur exil ; mais, la quinzaine expirée, ceux qui n'auraient pas obéi au décret de bannissement devaient être déportés à la Guyane française. Les directoires des districts avaient la mission de les faire arrêter et conduire de brigade en brigade aux ports de mer les plus voisins. Un secours de trois livres par journée de dix lieues était accordé aux indigents.

Pour l'exécution d'une pareille loi, si conforme à ses passions, si directement inspirée par ses colères, ]a commune déploya un zèle extraordinaire. En vertu d'un arrêté spécial, tous les prêtres qui se trouvaient sous le coup de la loi du 26 août, étaient tenus de faire inscrire dans les vingt-quatre heures, sur un registre ouvert dans chaque section, leur nom, leur signalement et le pays qu'ils avaient choisi pour retraite1. Le département de police devait sur-le-champ leur délivrer nn passe-port.

Voilà ce qui avait été promis; en fait, voici ce qui arriva. Après que les malheureux prêtres insermentés

1 . MM. Bucliez et Roux, dans leur Histoire parlement/lire, t. XVII, p. 159, donnent le texte même do cet arrêté.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

se furent dénoncés eux-mêmes et qu'ils eurent déclaré qu'ils étaient prêts à obéir à la loi j au lieu de leur remettre le passe-port qu'il leur avait fait espérer, le comité de surveillance les envoya au séminaire Saint-Firmin et aux Carmes, provisoirement, disait-on, et pour attendre une translation générale qui devait les garantir de tout outrage, de toute vexation, de toute violence. Les massacreurs de septembre les y trouvèrent et changèrent leur arrêt de transportalion en un arrêt de mort1.

Dès le 3.5 août, Merlin (de Thîonville) avait proposé que les femmes et les enfants des émigrés fussent considérés comme les otages de la nation. Le 18, la commune avait demandé qu'ils fussent réunis dans des maisons de sûreté2.

\, Les prêtres insermentés, qui avaient huit jours pleins à partir du 29 août, jour de la promulgation de ia loi, pour sortir des limites .du département, ne pouvaient être légalement arrêtés le 34 août et le 4,r septembre- Le comité de surveillance, jouant sur les mots, ne les renferma donc pas dans des prisons proprement dites, niais bien dans des lieux de dépôt, dont l'établissement n'était prévu, ni par la loi, ni même par l'arrêté municipal. Ainsi s'explique naturellement pourquoi il ne fut pas établi de registre d'écrou pour les Carmes ni pour Sdint-Firmin ; les noms des malheureux que, grâce à son odieux stratagème, le comité de surveillance avait fait déposer dans ces deux maisons furent à peine inscrits sur des feuilles volantes sans caractère authentique. Aussi, après les massacres, ful-il beaucoup plus difficile de constater le décès des malheureux pritres, que celui de3 victimes égorgées dans les autres prisons.

2. La discussion sur les enfants ot veuves d'émigrés est à peine men-

Le 23 au soir, Merlin renouvelle sa motion en rappelant le vœu émis par la commune. Il est appuyé par Bazire, qui déclare que le moyen proposé par son ami est conforme à la plus saine politique, que, pour arrêter la rage des ennemis de la nation, tous les moyens sont bons, tous sont justes. Mais Thurïot, ce jour-là heureusement inspiré, s'écrie : « Vous voulez faire déclarer que les femmes et les enfants sont pour nous des otages? Qu'en tendez- vous par là? Youdriez-vous punir les enfants du crime de leurs parents? La France serait déshonorée si on adoptait le système barbare et sanguinaire de M. Merlin. Tl n'y aurait pas de bourreau en France, capable d'assassiner l'enfant dans les bras de sa. mère parce que son père aurait porté les armes contre sa patrie. 11 faut repousser avec horreur celte mesure... »

Ces belles paroles arrachent des applaudissements aux représentants et même aux spectateurs des tribunes, et l'Assemblée, en proie à la plus vive émotion, passe à l'ordre du jour.

Pour combattre nos ennemis, tous les moyens sont bons. Effroyable maxime qui , proclamée lour à tour par les démagogues et par les suppôls de la tyrannie, tendrait à amnistier les crimes des populaces et les coups d'État des despotes! On la préconisait, on la mettait chaque jour en pratique dans le sein de l'Assemblée nationale de France. Un député, qui ne comptait pas cependant

Lionnée dans le Moniteur, p. 4007 el 4008. Elle est reproduite avec plus de détails dans le Journal des Devais et Décrets, a" 331 , p. 28 et suivantes.

parmi les plus fougueux montagnards, Jean Debry, propose l'organisation d'un corps de douze cents volontaires se dévouant à attaquer corps à corps les tyrans en guerre avec la France et les généraux qui commandaient leurs armées. Celte motion fait bondir d'enthousiasme Chabot et Merlin ; ils s'écrient qu'aussitôt qu'ils auront cessé leurs fonctions législatives, ils iront s'engager dans le corps des vengeurs de l'humanité. Quelques observations sont cependant hasardées contre le sublime projet. Mailhe se charge de les réfuter. « On ne doit pas, dit-il, raisonner sur la guerre actuelle comme sur les guerres anciennes. La guerre actuelle est une lutte à mort. Il n'est rien qui ne paraisse juste pour soustraire un peuple à l'esclavage. »

La motion de Jean Debry avait toutes les chances d'être acceptée, lorsque Vergniaud, qui ne peut pas plus longtemps contenir son indignation, laisse enfin échapper de son cœur le cri de l'humanité et de l'honneur :

« Je ne traiterai pas cette question, dit-il, sous le rapport de la moralité. La solution en est dans toutes les âmes. Je n'examinerai pas la question de savoir si c'est à nous de délivrei* les peuples étrangers de leurs tyrans, ou si c'est à ces peuples eux-mêmes. Nous faisons à nos ennemis une guerre franche et loyale. Ce n'est pas le peuple français, ce n'est pas un peuple libre qui donnera le premier l'exemple de semblables moyens contre ses ennemis. »

Son collègue et son ami Sers (de Bordeaux) ajoute : « L'Assemblée ne peut rendre la loi qu'on lui propose

sans se déshonorer devant toutes les nations civilisées. » Néanmoins l'extrême gauche demande le renvoi à la commission extraordinaire. « Ce renvoi seul, s'écrie Larivière, serait une offense au peuple français. » Il est, malgré tout, décrété; l'Assemblée décide implicitement que la théorie de l'assassinat sera soumise aux. délibérations de son comité1. Celui-ci, hâtons-nous de le dire, oublia de présenter un rapport que, du reste, on oublia de réclamer de lui.

Pendant que l'on discutait à l'Assemblée sur le sort des prêtres insermentés, des femmes et des enfants d'émigrés, on cherchait u surexciter les passions de la population parisienne par l'appareil d'une fêle funèbre « en l'honneur des conquérants de l'égalité et de la liberté, morts le 10 août, au massacre de la Saint- Laurent, » comme disaient les journaux jacobins. Les apprêts de cette fête avaient été ordonnés par Sergent, l'un de ceux qui, huit jours plus tard, devaient présider aux massacres de septembre. Ils avaient été combinés de manière à accroître les colères et les haines des masses, déjà enfiévrées par les nouvelles des frontières et les accusations de trahison lancées vaguement du haut de la tribune.

Au milieu du jardin des Tuileries, que l'insurrection avait dévasté, s'élevait un obélisque colossal avec celte inscription :

silence! ils reposent.

1. Moniteur, p. 105). Journal des Dcbals et Décrets, d" 333, p. 77-78.

Page 1