‹ Histoire de la terreur à BordeauxChapitre 12 sur 34 · LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ A BORDEAUX ET DANS LA GIRONDE · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ A BORDEAUX ET DANS LA GIRONDE

Analyse de la Constitution civile du clergé. — Mar Champion de Cicé^ «rehevéque de Bordeaux. — - Le club du Café national lui écrit. -^ ' Le serment constitutionnel. — - Le Prône d*un bon curé, -^ Le clergé assermenté. — L'abbé Landard et le clergé insermenté. •— Invitation ftite à celui-ci d'assister aux cérémonies du culte constitutionnel.-— Vers sur Ma' Champion de Cicé. •— Évéché métropolitain du Sud-Ouest* — • Élection de M. Pacareau en qualité d'évéque. — Il est sacré dans l'église Saint- André. — Élection des curés constitutionnels de Bordeaux. — Le curé Toucas-Poyen. — Arrestation de sept prêtres à Nérigean. — Lettre de M. Pacareau au Souverain Pontife. — Un pamphlet anti-religieux de Marandon. — Il est dénoncé à l'autorité. — Lacombe dans l'église des Récollets. — Fermeture des églises conventuelles. — Lettre de Mo' Champion de Cicé à M. Pacareau. — Panégyrique et vers en l'honneur de M. Pacareau. — Le curé Dominique Lacombe. — Ses pamphlets et ses sermons. ^ Il est nommé député à l'Assemblée législative. — L'abbé Daguzan, curé et maire de Bègles. — Le vicaire-général Hollier. — Le Jacobin Pinon et l'avocat Lisleferme. — Écrits relatifs au serment. — L'abbé Réaud, curé et maire de Léognan. — Le serment rectifié. — Le clergé du Bla3rais. — Les Amies de la Constitution font chanter un Te Deum à Saint-André. — Ovations au clergé constitutionnel. — Les prêtres réfractaires et le club du Café national. — M. Plas de Saint-Georges.

— Le chevalier de Pichon. — La femme du maire de Lesparre. — Persécutions contre les prêtres dans le Libournais. — L'abbé Langoiran.

— La Noôl en 1 79 1 . — On ferme trois églises louées aux catholiques. — Profianation sacrilège au cimetière Sainte-Eulalie. — On demande l'expulsion des prêtres réfugiés à Bordeaux. — Suppression des congrégations religieuses et des ordres religieux. — Pamphlets et caricatures. — > Le Bon Dieu dans une giberne. — Troubles à Labarde (Médoc). — Assassinat des abbés Langoiran et Dupuy. — L'argenterie des églises est déposée à la Monnaie. — Circulaire du ministre Roland aux pasteurs des villes et des campagnes.

Un décret de TAssemblée constituante du 1 2 juillet 1 790 avait établi la Constitution civile du clergé. Il nous paraît indispensable de donner ici une brève analyse des principales dispositions de ce décret :

€ Qiaque département devait former un seul diocèse, et

46 HISTOIRE DE LA TERREl'R A BORDEAUX.

chaque diocèse devait avoir la même étendue et les mêmes limites que le département.

» Tous les autres âéges non compris dans cet article étaient supprimés.

1 Le rovaume était dirisé en dix arrondissements métropolitains^ dont les sièges furent : Reims*, Rouen, Besançon^ Rennes, Piuris, Bourges^ Aix, Bordeaux, Toulouse et Lyon.

» Lorsque Tévêque diocésain prononçait dans son s)mode sur des matières de sa compétence, il y avait lieu au recours du métropolitain, lequel de^'ait prononcer dans le sjmode métropolitain.

> La paroisse épiscopale ne devait pas avoir d'autre pasteur que Tévèque; tous les prêtres établis pour la desservir étaient ses ricaires et en faisaient les fonctions.

"^ Tous chapitres^ canonicats, prébendes et bénéfices généralement quelconques étaient supprimés.

» La Constitution établissait un seul mode de pourvoir aux évèchés et aux cures : les élections par la voie du serai in et à la pluralité absolue des suffrages; les élections devaient se /aire dans la /orme prescrite et par le corps électoral indiqué par le décret du 22 décembre ijSg^ pour la nomination des membres de F Assemblée du département.

» L'élection de Tévèque ne pouvait se faire ou être commencée qu'un jour de dimanche, dans Téglise principale du département, à Tissue de la messe paroissiale, à laquelle seraient tenus d'assister tous les électeurs.

» Au plus tard dans le mois qui sui\Tait son élection, celui qui aurait été élu à un évèché devait se présenter en personne à son évèque métropolitain, et s'il était élu pour le siège de la métropole, au plus ancien évêque de Tarrondissement, en justifiant du procès-verbal de soû élection et de la proclamation qui en aurait été faite, et il le supplierait

de lui accorder la confirmation canonique. Le métropolitain, ou Tancien évêque, aurait la faculté d'examiner Télu, en présence de son conseil, sur sa doctrifte et sur ses mœurs. S'il le jugeait capable, il devait lui donner Tinstitution canonique; s'il croyait devoir la lui refuser, les causes du refus étaient données par écrit, signées du métropolitain et de son conseil, sauf aux parties intéressées à se pourvoir, par voie d'appel, devant le tribunal du district.

» L'évêque à qui la confirmation était demandée ne pouvait exiger de l'élu d'autre serment, sinon qu'il faisait profession de la religion catholique, apostolique et romaine.

> Le nouvel évêque ne pouvait s'adresser au Pape pour en obtenir aucune confirmation, mais il était tenu de lui écrire comme au chef visible de l'Église universelle, en témoignage de l'unité de la foi et de la communion qu'il devait entretenir avec lui. Sa consécration ne pouvait se faire que dans son église cathédrale, par son métropolitain ou, à défaut, par le plus ancien évêque de l'arrondissement de la métropole, assisté de deux évêques des diocèses les plus voisins, un jour de dimanche, pendant la messe paroissiale, en présence du peuple et du clergé. Avant que la cérémonie de la consécration commençât, l'élu était tenu de prêter, en présence des officiers municipaux, du peuple et du clergé, le serment solennel de veiller avec soin sur le troupeau qui lui était confié, d'être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenirde tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi.

> L'évêque avait la liberté de choisir les vicaires de son ^lise cathédrale dans tout le clergé de son diocèse, mais à la charge par lui de ne pouvoir nommer que des prêtres qui auraient exercé les fonctions ecclésiastiques au moins pendant six ans, et il ne pouvait les destituer que de l'avis de son conseil et par une délibération prise à la pluralité des voix, eti connaissance de cause.

» Les Tkaires sapcricars et les vicaires directeurs des sémintires eaient nommés par réràjoe et son conseil ; ils ne poonient être desdtnés qpat de U même manière que les TKâires de r<^fise cathédrale.

> L'âection des cnnes derak avoir lieu par les électeurs, dans la fonne t-^ e &uhc pour les érêqnes, etc. Elle ne pomrait se fiiire m £n« co m men c ée qa\m four de dimanche , dans U principale ârfise da cbef-lieQ de district et à IMssue de la messe paiobsiale^ à laquelle tous les électeurs étaient tenus dTassisier* Uâu derùt se présenter en personne devant révàq[iie« avw le pr(icès-^¥ert>al de son âection, à Teffet dTobienir de hit rinsdtudon canonique. Si Térêque dOTait devoir la lui refuser^ la caose du refiis dirait être dûiuiéc par écriti s^née de résèque et de scm consdl, sauf le itcours des paities; à la puissance dvile. Les curés âus et institués ne pouvaient emcer les fondons curiaies avant d aviMr prËié le «ennenL

a Les év^&dhés et les cures ébient repaies vacants jusqu^â ce que les âus eussent p^o^t k serment.

a IVnJânt U vacanOÊ du sià^e qsboopal^ le premier, ou i MU déùtut^ le $ecdnd vicaire de régjEse cathédrale, tempUçâit révèquc tant pour les fanctiotts curiaies que pour Ic^ «aoes de forididian n esbseant pas le caractère épbcopal; maiss en toiut c»k il éuk lenu de se condu ir e sur Tavis du oonsoil. a

Les dî^f^tïons du Mte lit sont rebin«s aux traitements des év^î^qpies^ des curés et des vkuKs. Gehn des éeâques &Bé à 12^000 £r. dans les villes dVme population de ta^ûoo imcs et «sh-dessous et à a^coo fr, pour les asatnes sa^^es. to porte à 5<X4>c»o cr. poior la m àro p ole de Paris. Le traànexx^em des^ curés et des vicaires n^oDoédait pas cdus que fÉuit leur alkxic au^k^urd^hoi.

Le ùre IW relaiit i la rcsidcMe^ <&( curien; il mérite d'être reprodait ia eMcno:

> La loi de la résidence sera observée régulièrement, et tous les membres du clergé y seront tenus sans aucune exception, ni distinction.

1 Aucun évêque ne pourra s'absenter, chaque année, plus de quin\e jours consécutifs, que dans le cas d'une véritable nécessité, et avec Y agrément du Directoire du dqpartement dans lequel son siège sera établi; il en sera de même pour les curés et vicaires, qqi devront, en outre, obtenir Tagrément de leur évêque et de leur district , les vicaires la permission de leurs curés respectifs.

» Si un évêque ou un curé s'écartait de la résidence, la municipalité du lieu en donnerait avis au procureur général syndic du département, qui l'avertirait par écrit de rentrer dans son devoir, et après une seconde monition, le poursuivrait pour le faire déclarer déchu de son traitement pour tout le temps de son absence, etc. <'). »

Telle était l'œuvre des constituants.

Sanctionnée par le roi le 23 août 1790, elle rencontra une improbation et une résistance générales de la part du clergé, et provoqua de terribles orages.

Sa Sainteté le Pape avait écrit à Louis XVI, en réponse aux conseils que ce prince lui demandait : e: Si le roi a pu renoncer aux droits de sa couronne, il ne peut sacrifier par aucune considération ce qu'il doit à l'Église, dont il est le fils aîné. :» Les évêques et une partie des curés avaient trouvé dans ces paroles du Souverain Pontife un encouragement à refuser de se soumettre au décret du 1 2 juillet. Le 26 novembre 1 790, le Comité ecclésiastique de l'Assemblée dénonça leur conduite en les accusant «d'apprendre au peuple à braver les lois, de le façonner à la révolte, de dissoudre tous les liens du contrat social et d'exciter à la guerre civile. » — Le lendemain 27, l'Assemblée décrétait

(1) Essai sur la constitution civile du clergé, etc., par M. Sénemaud aîné. (Ouvrage manuscrit.)

cque les évêques, curés, vicaires, foncdonnaires publics seraient tenus de jurer fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi, et de s'obliger à maintenir la G>nstitution de tout leur pouvoir; que les réfractaires seraient remplacés; que les prêtres qui violeraient leur serment seraient poursuivis comme rebelles à la loi, et que le serment prescrit serait prêté par les membres de TAssemblée. »

Retenu par des motifs de haute prudence, le roi ne donna sa sanction à ces dispositions que le 26 décembre.

Toutefois, devançant le jour fixé par le décret, soixantecinq prêtres, sur trois cent un membres du clergé que comptait l'Assemblée, \înrent, Tabbé Gr^oire en tête, prêter le serment à la tribune : les autres, invités le 4 janvier 1791 à remplir cette formalité, répondirent par un refus unanime.

Ce fut le signal d'un schisme dans toute la France.

Bordeaux fut, après Paris, une des \illes où les questions religieuses suscitées par la constitution civile du clergé et par le serment soulevèrent le plus de controverses et agitèrent le plus les esprits.

Le siège archiépiscopal de cette \ille était occupé en 1 789 par M*' Champion de Cicé, originaire de Rennes. Ce prélat, qui avait été ricaire général de son frère, évêque de Troyes, et plus tard vicaire général à Auxerre, fut nommé évêque de Rodez, et transféré le 4 février 1781 à Tarchevêché de Bordeaux.

Député de Tordre du clergé de Guienne aux États Généraux, il y fit preuve d'une grande modération, mais en même temps d'une tendance prononcée en faveur des idées nouvelles. Il fut un des premiers qui se réunirent aux représentants des communes.

On cite de lui un remarquable rapport fait à l'Assemblée au mois de juillet 1789 sur un projet de constitution.

Ses principes et son attitude lui avaient mérité TafTection

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE. 5l

des habitants de Bordeaux, qui accueillirent avec joie en 1790 sa nomination au ministère de la justice, devenu vacant par la retraite du garde des sceaux Barentin.

Le poste était difficile : la Révolution marchait rapidement, les décrets se succédaient, le mouvement devenait universel et l'agitation s'accentuait chaque jour davantage.

M** Champion de Cicé était obligé, en sa qualité de ministre de la justice, d'apposer les sceaux de l'État aux lois sanctionnées par le roi, bien que quelques-unes n'eussent pas toujours son approbation personnelle.

Dans ce nombre figure notamment la loi sur la constitution civile du clergé, qui ne tendait à rien moins qu'à établir le presbytérianisme en France. Le parti philosophique de la Constituante, représenté par Camus, Fréteau, Treilhard, les protestants Barnave et Rabaud Saint-Étienne, les Mirabeau, les Lameth et tous les encyclopédistes, avait usurpé dans cette constitution sur le spirituel et bouleversé l'Église et son antique discipline.

L'archevêque-ministre reconnut plus tard son erreur devant ses diocésains et l'Europe catholique; il l'expia par l'exil, par les larmes et par le repentir.

Il se démit d'un ministère qui lui avait laissé des remords, et le 21 octobre 1790 il reprit dans l'Assemblée constituante une place que peut-être il n'aurait jamais dû quitter.

Dès 1 79 1 , M«^ Champion de Cicé s'était expliqué sur le serment constitutionnel, et ses sentiments étaient bien connus. On savait qu'il manifestait une vive opposition à la constitution civile du clergé; aussi, le Directoire du département de la Gironde et les Sociétés populaires s'empressèrent-ils de le représenter comme l'ennemi du nouvel ordre de choses, comme le partisan dévoué des vieux préjugés.

A sa sortie du ministère. M»*" Champion de Cicé avait cru devoir écrire à la municipalité de Bordeaux pour lui

expliquer sa conduite à 1^ Assemblée et demander la continuation de la confiance de ses commettants.

Les membres du club du Café national ayant eu connaissance de cette lettre, en éprouvèrent une vive irritation; ils osèrent, sans y avoir été autorisés par la municipalité, écrire au prélat, le 3o novembre 1790, une réponse dont nous allons reproduire les passages les plus audacieux.

Après avoir rappelé à M«' Champion de Cicé qu'il avait été leur évêque et qu'il Jouissait de la considération attachée à sa dignité, à son pouvoir et à sa fortune immense, ils continuaient en ces termes :

« Vous aviez des flatteurs, des courtisans; vous n'aviez pas d'amis. Les personnes impartiales qui n'attendaient de vous ni protection, ni faveur, ni bénéfices, vantaient votre esprit, vos talents, la facilité de votre élocution ; mais de là à l'éloge que mérite un vrai pasteur, la distance est considérable. :d

Lui rappelant ensuite que ses premiers pas avaient été ceux d'un citoyen zélé pour la patrie, qu'il avait travaillé à ramener les ordres de la noblesse et du clergé à l'égalité avec le tiers-état, et qu'il avait donné l'exemple d'une réunion que commandait le salut du royaume, ils ajoutaient :

a Ce moment. Monsieur, fut le plus beau de votre vie. Votre élévation au ministère parut une juste récompense de vos sentiments, et l'on ne douta point que votre nom ne fût destiné à purifier le sceau de l'État, qu'avait souillé la main de votre prédécesseur. . .

» Votre lettre à la municipalité vous peint exempt de tout reproche dans le cours de votre -administration : la France entière, Monsieur^ en a jugé tout autrement.... Un ministre doit, comme la femme de César, être non seulement à l'abri du blâme, mais du soupçon. »

Puis, les clubistes disaient à l'archevêque que son

dvisme et même son humanité étaient suspects ; que Ton était en droit de le croire d'après sa correspondance avec le maire de Montauban au sujet des troubles dont cette ville avait été le théâtre, et Tattitude qu'il avait prise en faveur de quelques fonctionnaires gravement compromis, par suite de ces troubles, dans l'opinion publique. Après avoir énuméré certains griefs se rattachant aux affaires de Montauban : < Joignez à cela, écrivaient-ils, des plaintes de la capitale et de toute la France sur le retard de l'envoi des décrets et sur l'altération du texte de quelques-uns, vous sentirai combien on a dû mettre de la sévérité dans les jugements qu'on s'est permis de porter contre vous... Cependant vous désirez la confiance des Bordelais, et si nous sommes forcés de dire qu'il pourra vous être difficile de l'obtenir, nous devons convenir que cela n'est pas impossible. . .

» Quelque solides que soient les écrits que vous mettez sous les yeux du public, le public n'y croira pas... Revenez dans l'Assemblée nationale ce que vous étiez à l'ouverture des États Généraux : l'ennemi de toute distinction, de tout privilège, de tout abus qui pèse sur le peuple... Prouvez enfin à la France, à l'Europe, que l'évêque d'Autun n'est pas le seul qui sache faire à la vertu, au bien public, le sacrifice de ses richesses et de ses titres. Les citoyens. Monsieur, ont droit d'être étonnés de vous voir prendre encore le titre inconstitutionnel d'archevêque. Si vous êtes soumis en effet à cette constitution que le roi a acceptée, que vous avez scellée du sceau de l'État et que vous avez juré d'observer, pourquoi tardez-vous si longtemps à vous y conformer?... »

Cette lettre agressive et violente est un indice certain de la mauvaise disposition des esprits et de l'accentuation du mouvement révolutionnaire dès cette époque.

Après la clôture des travaux de l'Assemblée constituante.

]i^ C^ençùr ôï Ozt n^ pane 2^ i Bcrdeaux^ mais il y

xnx iFTss:: ôss >M. : àeiJiH'i> sîr^ s: ivirirs, qui recevaient c îss cv.'iTiiniHMiyiFrTr sz rjrrgé da «fiocèse. Ot: fnriTyfFT àss ^isczinc^ «rîfcr^sygjyies dams tout le

ZDCcs d^ ifiTTiisr «^ cssk jj '■" fc'r . Fardievêque de Bixde£;ii crx ôcv^s^ s'apftyir- ^^loc pbs de dôreloppemeos <^1I ne T^và îè: dâi 5sr je semym coQsdtiitionnel diits 003^ ksir& isxessé£s« Tizie mi Directoire du dépinecKOt^ et li secccoe i M. Toocis-PoTen, curé de

€ Je ne psix pràicr je sertnest od^ écrivait-il aux administrateurs du dqfiarteszKsa* sans reconnaître que le pouvoir d^il s^êoend sur ies effets spirituels^ sur le gouvernement de TEg&se et sa <£sdp&De^ et qu'il a droit dV statuer sans rinterventîon de Tautorîté ecclésiastique; or, c'est ce que ks principes dans lesquds j'ai été élevé ne me permettimt pas de reconnaître. >

Dans sa lettre au curé de Talence, savant et vénérable prêtre qui a été longtemps curé de Téglise Saint-Pierre de Bordeaux, M^ Champion de Cké disait : c J'ai adhéré à ï Exposition des principes formulée par les évêques, avec presque tous mes coliques de Tépiscopat. Lorsque, après ma sortie du m'mistère, le serment a été décrété, je n'ai pas attendu qu'il me fut demandé, ou à aucune autre personne de mon diocèse; je me suis adressé au département lui* même et à tout mon clergé diocésain, pour leur manifester que ma conscience ne me permettait pas de prêter le serment. »

Ces deux lettres sont catégoriques; elles prouvent que les calomnies perfidement répandues sur le compte de M«'' Champion de Cicé étaient entièrement dénuées de

(i) Gci Icttrci sont imprimées.

fondement, et que ce prélat n'avait jamais prêté le serment constitutionnel .

On avait espéré, à la faveur d'un mensonge habilement répandu, entraîner le clergé dans la voie du schisme. Cet espoir fiit déçu.

Dans le mois de janvier 1791, et comme pour ajouter à Teffct produit par les lettres du vénérable prélat, lettres devenues publiques, il parut une brochure qui contribua beaucoup à entretenir l'agitation dans les esprits. Cette brochure, ayant pour titre : Prône d'un bon curé sur le serment civique exigé des évêques, des curés, etc. ^^\ causa une vive sensation dans le public et préoccupa l'autorité.

Gensonné, alors procureur de la commune, dénonça cette brochure à la municipalité, qui, par un arrêté, en ordonna la suppression « comme étant séditieuse, attentatoire à la souveraineté de la nation, et aux décrets de l'Assemblée nationale sanctionnés par le roi, défendit d'imprimer et de distribuer cet écrit, ou tout autre semblable, tendant à altérer le respect à la loi, à alarmer les consciences et à détourner les ecclésiastiques fonctionnaires publics de Tobéissance qu'ils doivent à la loi, sous peine, par les auteurs et imprimeurs, d'être poursuivis comme perturbateurs du repos public, réfractaires à la Constitution et aux lois du royaume ^^^ d

Le corps municipal commit un grave abus de pouvoir en prenant cet arrêté; il n'avait pas le droit de supprimer les écrits, et anticipait sur les attributions de l'autorité judiciaire, qui seule pouvait, par un jugement, ordonner une pareille suppression. La municipalité n'y regarda pas de si près. Les abus de pouvoir étaient presque de droit commun à cette époque, surtout quand il s'agissait des prêtres non assermentés.

(1) Spicilége bordelais. L'auteur de la brochure n'est pas connu, (s) Archives municipales de Bordeaux.

Voulant remédier à la sensation produite par le Prône d'un bon curé, la municipalité lui opposa une autre brochure qu'elle fit publier sous le titre d'Instruction sur la constitution civile du clergé. C'était son droit assurément, mais elle ne s'arrêta pas là; elle ordonna que cette instruction serait lue à l'issue de la messe, dans chaque paroisse de Bordeaux, par le curé ou son vicaire, et, en cas de refus de ceux-ci, par un officier municipal.

Le clergé fut très mécontent de cette usurpation sur le pouvoir spirituel, et les Bordelais s'égayèrent aux dépens des théologiens du Conseil général de la commune.

La mesure, d'ailleurs, ne ramena aucun prêtre à l'amour de la constitution civile, et la municipalité, ne sachant plus quel moyen employer pour triompher de la résistance opposée au serment par le clergé dissident, se réunit quelques jours après sous la présidence de M. de Fume), maire de Bordeaux, afin de délibérer sur les mesures à prendre. On discuta longtemps, et l'on finit par décider que le 3o janvier le corps municipal entier se rendrait à l'église Saint-Martial pour y entendre la messe et le sermon.

On prit en même temps un arrêté qui défendit à tous les prêtres dissidents de se réunir pour combiner et préparer le refus d'obéissance aux décrets sanctionnés par le roi; l'arrêté plaça sous la sauvegarde de la loi spécialement tous les ecclésiastiques sans distinction d'opinions et tous les autres citoyens ; il fit d'expresses inhibitions et défenses de troubler les ecclésiastiques dans l'exercice de leur culte et de leur ministère, etc. <'^

Cet arrêté fut imprimé, publié et affiché; le corps municipal assista à la messe paroissiale et au sermon, et les choses continuèrent comme auparavant.

(0 Archives municipales de Bordeaux.

On marchait vers un but fatal et inévitable.

La désorganisation religieuse allait de pair avec la désorganisation politique; les mauvais prêtres, il y en eut malheureusement à cette époque, entretenaient le trouble dans les esprits et les consciences ; les clubs s^agitaient avec audace, et une partie du peuple, entraînée par des excitations coupables, méconnaissait l'autorité de ses anciens pasteurs.

C'est ainsi que M. Tabbé Landard, notamment, éprouva les vicissitudes que nous allons raconter.

Les prêtres constitutionnels, forts de l'incurie de l'autorité et de sa faiblesse, que nous avons suffisamment indiquées, faisaient surveiller par leurs partisans les insermentés, et lorsque l'un de ces derniers entrait dans le domicile d'un malade qui l'avait appelé, on voyait aussitôt une bande d'émeutiers l'attendre à sa sortie, le suivre, l'injurier et se porter à des violences sur sa personne.

Le fait suivant en donnera une idée :

L'abbé Landard, ex- vicaire de Saint-Michel, sortant de la maison d'un malade, fut assailli par une bande qui le mettait, et poursuivi à coups de pierres. Le pauvre abbé échappa avec peine à ces furieux et parvint à se réfugier à l'Hôtel de Ville, où il demanda secours et protection. Invité par les officiers municipaux à signaler les coupables, il lui fut impossible d'en désigner aucun. Il quitta l'Hôtel de Ville pour rentrer chez lui; mais à peine parut-il dans la rue, qu'une autre bande, cachée aux environs, l'entoura ; et sans la prompte intervention d'un poste de gardes nationaux, il eût été infailliblement égorgé.

Ce poste était commandé par le capitaine Risteau, qui d^agea le malheureux abbé et le conduisit brutalement devant le maire, en sommant les magistrats, au nom de la garde nationale et des amis de la patrie, d'ordonner la punition de ce prêtre, accusé d'être un perturbateur de la paix publique, ajoutant que si l'on n'en faisait justice,

o/f aurait beau le requérir à Tavenir pour apaiser le désordre et les rassemblements. Le maire lui représenta vainement que la loi respectait les opinions, et que nul ne pouvait être inquiété pour ses principes religieux; Risteau continua à vociférer contre les réfractaires, demandant à haute voix une punition prompte et sévère contre Tabbé Landard. L'émeute grondait au dehors. A la fin, le maire mécontent dit sèchement à Ténergumène qu'il changeait la liberté en t}Tannie; il lui signifia qu'il mettait dès ce moment Tabbé Landard sous la protection de la municipalité et des administrateurs du département. Cette protection n'était peut-être pas fort rassurante contre Fanarchie; toutefois Tabbé Landard put, grâce à l'énergie du maire dans cette circonstance, rentrer en sûreté quelques heures plus tard dans son domicile.

Telle était alors la situation du clergé dissident.

M* O'Rcilly constate toutefois, dans son Histoire de Bordeaux^ que c les prêtres persécutés intéressaient tous ceux qui avaient la foi : c'étaient leurs confesseurs, leurs parents* leurs amîs^ dont le seul tort consistait à s'en tenir à leurs dewMrs religieux* à leurs \xeux et à leur conscience. *

M. Barcnnes^ procureur général sjTidic du département, voulant remédier au mal, s'imagina qu'une invitation fraternelle pourrait décider les prêtres insermentés et leurs ouailles à se rendre aux processions et aux autres cérémonies du culte constitutionnel : € Nous vous prions. Messieurs les Administrateurs* disait-il aux membres du département* de les y in\îtcr par un arrêté qui annonce tout à la fois à vos ciMicitoxxns \\>trc amour et \'otre respect pour la religion* et à Messieurs du denpu x-otre juste confiance dans leurs \xrtus religieuses et patriotiques. >

Le Directoire du dépancnicnt prit un amèté conforme qui fiit publié et adfidié; mais Tinritiition iiratenidle ne fut pas accudllie comme M. Baronnes Tavaii espéré^ ^ les

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. 5c)

catholiques ne parurent point dans les églises constitutionnelles, qui restèrent désertes comme auparavant. L'administration et les auditeurs assidus des clubs et sociétés populaires y parurent seuls, ainsi qu'aux autres cérémonies religieuses.

Le schisme s'accentuait, et l'absence de l'archevêque semblait ajouter peut-être aux difficultés de la crise affligeante que traversait l'Église.

Nous devons cependant reconnaître que Ms"" Champion de Qcé était vénéré par les catholiques de son diocèse : on le désirait et on l'attendait avec impatience dans sa ville archiépiscopale; mais il jugea prudent de ne pas y paraître parce qu'il craignit que sa présence n'y augmentât l'agitation religieuse et les troubles que redoutait le Directoire du département.

Dans un recueil de pièces sur le clergé de Bordeaux, on lit les vers suivants qui lui furent adressés pour hâter son retour; ils sont médiocres, il est vrai, mais ils montrent la vénération du troupeau pour son pasteur :

Cicéy viens dans nos murs où t'attend notre hommage ; Montre un père, en ces lieux, trop longtemps inconnu ; Reviens, et qu^à jamais Bordeaux te dédommage Du prix dont Tinjustice a payé ta vertu.

De ces longues erreurs tu perdras la mémoire ; Autant que ton esprit, ton cœur fut toujours bon, Et je te vois encor, voulant placer ta gloire, Par de nouveaux bienfaits, à sceller le pardon. Du sort de ses brebis que le pasteur dispose, Et que chacun s'écrie en bénissant tes soins : Ce prélat, de son peuple, a défendu la cause. Tandis que ses secours soulageaient nos besoins (0.

Nous l'avons dit, M«^ Champion de Cicé ne reparut pas à Bordeaux-, il préféra Texil aux triomphes de la popularité

(i) Bibliothèque de Bordeaux, n» 27058.

6o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

et garda pure de toute apostasie la doctrine de 1^ Église catholique, apostolique et romaine.

Son siège fut déclaré vacant.

Le procureur général syndic du département convoqua pour le 1 3 mars l'assemblée électorale chargée de procéder à rélection de Tévêque métropolitain du Sud-Ouest.

Cet évêché, dont le siège était à Bordeaux, avait pour évêchés suffragants les sièges de Luçon (Vendée), de Saintes (Charente-Inférieure), de Dax (Landes), d'Agen (Lot-et-Garonne), de Périgueux (Dordogne), de Tulle (Corrèze), de Limoges (Haute- Vienne), d'Angoulême (Charente) et de Saint-Maixent (Deux-Sèvres).

Quelques jours avant l'élection, M. Pacareau, chanoine de la cathédrale, fit paraître une brochure intitulée : Réflexions sur le serment civique du clergé, ou Lettres adressées à un commissaire du Roi dans un département de France ^'^

Ces réflexions sont datées du i®^ mars 1 791 . M. Pacareau, après avoir déclaré qu'il écrit avec toute l'impartialité que Ton doit attendre d'un homme droit et sincère qui aime l'ordre et la paix fondés sur la vérité, pose cette question :

Le clergé peut-il et doit-il prêter le serment civique?

Il y répond en disant que le serment peut et doit être prêté. Il discute ensuite longuement le principe des élections et le droit de l'autorité civile d'ériger ou de supprimer les évêchés, attendu que l'Église n'a point de territoire, que son règne, comme celui de son Divin Maître, n'est pas de ce monde, mais qu'il est purement spirituel, etc., etc.

Puis il termine ainsi : a Paix désirable, fille duciel, descends au milieu de nous; viens nous apporter et nous faire goûter les fruits salutaires que le Dieu des miséricordes a promis aux hommes de bonne volonté. »

(0 1 791, 21 p. in-80, Bordeaux.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. 6l

Cette brochure, pleine d'erreurs savamment exposées, ne dut pas être étrangère au résultat des élections dont nous allons rendre compte.

Le i3 mars 1791, l'assemblée électorale se réunit dans relise Saint- André. Après la messe, célébrée par le curé de la paroisse, les opérations commencèrent : Guadet fut élu président; Duvigneau, secrétaire, et MM. Daroles, administrateur du département, Daguzan, curé de Bègles, et Bemon, archiprêtre de Gradignan, scrutateurs.

De nombreux discours furent prononcés; les scrutateurs prêtèrent serment; puis on donna lecture de plusieurs décrets relatifs aux qualités requises pour être éligible aux évêchés et mis au nombre des fonctionnaires publics ecclésiastiques <■).

Un premier tour de scrutin eut lieu le 14 mars, sans résultat. On comptait 433 votants.

A la séance du matin, le i5, 484 électeurs prirent part au vote : la concurrence s'établit entre M. Pacareau et M. Constans, religieux jacobin, professeur en l'Université, et il n'y eut pas encore d'élection.

Enfin, un troisième tour de scrutin eut lieu à la séance du soir : 481 votants y prirent part, et M. Pacareau fut élu.

Ce résultat, immédiatement annoncé par Guadet, fut accueilli par des applaudissements universels et aux cris (dusieurs fois répétés de : Vtpe la Nation! Vive la Loi! Vive le Roi!

Des commissaires, députés vers M. Pacareau pour lui porter la nouvelle de son élection, rentrèrent bientôt après annonçant qu'il acceptait, et que si son grand âge ne s*oppos:iit pas aux vœux de son cœur, il serait venu avec

(1) L^élection des ëvéques se fera dans la forme prescrite et par le corps électoral indiqué par le décret du 22 décembre 1789 pour la nomination des membres de rassemblée du département. (Art. 3, titre II de la loi du 12 juillet 1790.)

eux pour exprimer sa reconnaissance à rassemblée électorale et lui présenter ses hommages.

Le lendemain i6 mars, la cérémonie de la proclamation de révêque métropolitain du Sud-Ouest était célébrée à la cathédrale. Ici, nous croyons devoir céder la place au procès-verbal officiel :

oc A neuf heures du matin, l'assemblée électorale s'est rendue dans la chapelle de Tévêché , en même temps que ses commissaires recevaient dans l'église métropolitaine de Saint- André les corps invités à la cérémonie de la proclamation de M. Tévêque métropolitain du Sud-Ouest.

:» Il avait d'abord été arrrêté que l'assemblée électorale irait en corps chez M. l'évêque, pour le conduire à Saint André; mais cette visite devant occasionner une marche rétrograde d'où pourrait résulter du désordre, vingt-quatre commissaires ont été chargés d'aller chez M. l'évêque et de le conduire dans le sein de l'assemblée. Ces Messieurs partis à l'instant, sont rentrés bientôt après, accompagnant M. l'évêque, qui a été accueilli avec les plus vifs applaudissements et toutes les démonstrations d'une joie universelle.

> Alors, l'assemblée électorale a dirigé sa marche vers le lieu de la cérémonie; M. l'évêque était à la tête, ayant le président de l'assemblée à sa droite et le secrétaire à sa gauche ; une foule immense s'est portée avec empressement sur les pas du nouveau prélat; des applaudissements unanimes, des cris d'admiration et de joie l'ont accompagné jusqu'aux portes de la cathédrale.

p L'intérieur de l'église offrait l'aspect le plus imposant ; la nef était entièrement occupée par les corps invités, placés de manière que lorsque chaque électeur a eu pris son rang, le corps électoral environnait tous les autres d'une triple enceinte; un peuple immense remplissait toutes les tribunes et l'espace qui sépare la nef du chœur; il circulait sans cesse dans les galeries intérieures et extérieures et occupait, jusque

sur les combles, tous les points d'où il pouvait contempler Tauguste cérémonie.

» Un clergé, cher au peuple par son patriotisme et ses vertus chrétiennes, attendait à Tautel.

• Au moment où M. Tévêque a paru dans Tenceinte accompagné et soutenu de MM. Guadet et Duvigneau, président et secrétaire de l'assemblée électorale, les voûtes ont retenti d'applaudissements qui se sont prolongés jusqu'à ce qu'il ait pris la place qui lui était destinée; à ces acclamations, à ces transports civiques et religieux, a succédé bientôt un profond silence; alors M. Guadet, président de rassemblée, est monté en chaire pour y faire la proclamation ; il a dit : c Qtoyens, et vous tous que la 3 cérémonie la plus auguste réunit dans ce teniple ! Tas- » semblée électorale vient de donner un évêque à ce » département. Que les amis de la Patrie et de la Religion w se réjouissent, la voix de Dieu s'est fait entendre : c'est » elle qui a inspiré le choix de votre pasteur ; oui, c'est elle, » car la voix du peuple est la voix de Dieu. Citoyens, 1 l'érudition la plus vaste, l'attachement le plus constant 1 à ses devoirs, la charité la plus active, l'humilité la plus 3 profonde, le patriotisme le plus éclairé, telles sont les

> vertus qui caraaérisent notre nouvel évêque. Il nous est 1 donc permis de l'espérer : toutes les haines vont se taire, 1 toutes les discussions vont s'éteindre, et les ouvriers vont

> rentrer dans la vigne du Seigneur. Eh ! comment pour-

> raient-ils refuser d'y suivre celui que, pendant quarante 1 ans, ils regardèrent comme leur guide et leur flambeau ? 3 Et vous, vénérable vieillard, ministre respectable d'une » religion sainte, recevez aujourd'hui le prix de soixante » années de vertus. Cédez, nous vous en conjurons, cédez 3 au vœu d'un peuple immense qui demande votre prompte ï consécration ; le pauvre attend en vous son père, le > faible son appui, et la religion le restaurateur de sa

» gloire. Gtoyens,, à ces traits vous reconnaissez sans # cloute M. P. Pacareau, que je proclame, au nom de » rassemblée électorale, évêque métropolitain du Sud* M Ouest. »

1 A peine ce discours était-il achevé, que le peuple, y retrouvant tous les sentiments qui l'animaient, toutes les expressions de son endiouâasme, s'est livré aux plus vifs transports, et au même instant où le président de l'assemblée électorale reprenait sa place au bruit de longs et éclatants applaudissements, au même instant où le nom du nouvel évêque de Bordeaux retentissait dans le temple de TÉternel, toutes les cloches de la ville et les canons de la rade l'annonçaient aux peuples du département.

9 M. révêque a voulu exprimer au peuple les sentiments qui remplissaient son âme; il est monté en chaire, où il a prononcé le discours suivant :

« Mes Frères et chers Concitoyens, que ma langue ne 1 peut-elle exprimer les mouvements dont mon cœur, dans » ce moment, est agité, partagé entre les sentiments de la

* plus vive reconnaissance, de crainte, d'espérance, de

* frayeur ! Vous venez de faire un grand ouvrage, magnum

* opus; mais sera-t-il avoué du Seigneur? Pourrons-nous 9 dire : A Domitio factum est istud? Vos intentions sont ji pures, et le désir que j'ai d'y répondre est ardent; mais » peut-être qu'une ombre de quelques vertus, le son pas- 9 sager d'une réputation aussi peu solide que l'air qui la > transmet, a trompé le désir sincère du bien que vous f attendez. Dieu seul, scrutateur infaillible des cœurs, peut j» discerner les vertus et leur donner le prix; il faut espérer 1 qu'il bénira nos efforts; que, secondé de vos dispositions 1 chrétiennes et civiques, après avoir eu le bonheur de 1 faire votre consolation sur la terre, vous serez ma gloire 3 et ma couronne dans les deux. >

> Ce discours, vivement applaudi, a paru augmenter

encore Tamour et le respect du peuple pour son nouveau pasteur.

» M. révêque ayant repris sa place, la messe a commencé; elle a été suivie d'un Te T)eum, et le peuple a mêlé à ce cantique les cris répétés de : Vive la Nation ! Vive la Loi! Vive le Roi!

9 Après la cérémonie, M. Tévêque, accompagné du président, du secrétaire de l'assemblée et de vingt-quatre commissaires, s'est rendu dans le sanctuaire, où l'attendaient avec la plus vive impatience MM. les curés de Saint- Mexant et de Saint- Nicolas, MM. les doctrinaires et plusieurs autres ecclésiastiques officiants; ils sont tous accourus au-devant de lui, les yeux mouillés de larmes. Après ravoir longtemps serré dans leurs bras, après lui avoir prodigué mille témoignages du plus tendre attachement, de la plus profonde vénération, ils l'ont conduit aux marches de l'autel, où l'attendaient, avec leurs ornements sacerdotaux, MM. Bemon, Daguzan, Guieux de Charence et Latapy, curé de Lucmau, par qui la messe avait été célébrée; M. l'évêque les a embrassés, il a fait le tour du sanctuaire; reprenant ensuite la route de son domicile, il a été accueilli sur la porte de l'église et précédé jusque chez lui par un détachement de la garde nationale et de la musique militaire. Ce cortège, mais surtout les citoyens qui se portaient en foule sur les pas de ce prélat vénérable, et les applaudissements, les bénédictions dont ils le comblaient, ont rendu cette marche vraiment triomphale.

1 Un acte aussi touchant que sublime, digne à la fois du respect religieux qu'inspirent les vertus de M. Pacareau et sa simplicité patriarcale, devait terminer ces moments glorieux. En rentrant dans son appartement, une jeune fille vient au-devant de lui ; elle se met à genoux ; puis, levant les yeux et les mains vers le vieillard auguste, elle lui présente une corbeille de fruits et une couronne de fleurs ;

tW.^ HISTOIRE DE LA TTltREr» A BORDEACX.

son geste, ses regards^ tout en dk semblait dire : c En adressant cette offrande a votre Tertiu je crois l'adresser au dd mème^ et lui rendre un hommage digne de lui. 3

» Tandis que M. réveque était reconduit dans sa maison, les C(»ps inxîtés quittaient la cathédrale et défilaient dans le plus grand ordre. Cette solennité n*a été heureusement troublée par aucun de ces événements si fréquents dans tous les lieux où les cîto^-ens se portent en foule; ce grand jour n'a été témoin qiie de la îoîe du peuple; les temples et les airs n'ont retenti que d'actions de grâces; le fanatisme et TiaTeur même ont £ùt taire leurs murmures séditieux; le nom de P^areau semble avoir levé tous les doutes, rassuré toutes les coasdences et dissipé tous les partis : pas une bouche n'a osé s'ouvrir pour blâmer cet acte de la souveraineté du peuple^ qui é(e\^t â rq>iscopat le plus digne prêtre^ le pfu$ ndèle des serviteurs de Dieu. »

]>jins la soirée %le ce iour« M. Pacareau se présentait à rassemblée Rectorale pour lui od&ir les témcNgnages de son respect et de sa reconnaissance, c Monsieur l'évêquoi lui répond Guadet» un grand peuple cââ?rant par des acclamations te choix d'un é\'èque qui est son ouvrage, est un spectacle digne dks regards du GeU et c'est celui que vous nous a\'ez o&rt auKxxrd'hui. Il y a bien des siècles que les fidèles avaient perdu le droit d'éUre leurs pasteurs : de là peut-être tous les oaaux de l'EgUse et la plaie pct^onde faite à sa gloire. Nous l'avons enàn reconquis ce droit précieux, et nous avons prouv^:<» en vous noaxmant» que nous étions dignes de cette conquête. Aux eonemis de notre Constitution^ qui accusent l'Assemblée nationale de renverser la religion^ nous opposerons M. Pacareau^ élu, par les représentants d'une portion du peuple français^ évêque métropolitain de la Gironde. >

Cette élection fut la première application^ dans notre ville, des «^spositions de la cv>ustitution civile du det^

Uélu était octogénaire.

M. Pacareau (Pierre), né à Bordeaux le 27 septembre 17 II, avait embrassé la carrière ecclésiastique et obtenu un riche canonicat dans Téglise primatiale de Saint- André. Son influence dans le chapitre était grande, et à la mort de M** d^Audibert de Lussan, archevêque de Bordeaux, ses confrères Tavaient choisi pour l'un des trois vicaires généraux capitulaires pendant la vacance du siège. Doux, modeste et très charitable, M. Pacareau écrivait et parlait plusieurs langues étrangères, outre le grec, le latin, Thébreu et le syriaque. Il avait publié avant la Révolution plusieurs ouvrages oubliés aujourd'hui ('). Il avait manifesté des opinions favorables au jansénisme, et lorsque la Révolution éclata, il en embrassa les principes avec ardeur, et applaudit vivement aux changements qu'elle devait amener; il favorisa toutes les institutions schismatiques de l'Assemblée constituante et fut un des premiers à prêter le serment exigé par la constitution civile du clergé.

Son élection à l'évêché métropolitain du Sud-Ouest peut être considérée comme une récompense de la ligne qu'il avait suivie depuis 1789. Sa conduite affligea les vrais catholiques, mais n'étonna personne ^^K

Il était, dit-on, l'auteur de divers noëls patois très connus, que l'on chantait tous les ans, à la messe de minuit, dans les églises de Bordeaux ainsi que dans quelques églises du diocèse.

M. Pacareau se fit sacrer le 3 avril 1791 dans l'église métropolitaine de Saint- André, par M. Saurine, évêque constitutionnel des Landes, assisté de MM. Barthe, évêque du Gers, Robinet, évêque de la Charente-Inférieure, et Pontard, évêque de la Dordogne.

(i) Considérations sur Vusure et le prêt à intérêt. — Mémoire sur les droits du chapitre Saint- André, etc.

W 0*RcilIy, Histoire de Bordeaux, t. ler, 2« partie, p. 118.

Après avoir préalablement prêté serment entre les mains de la municipalité, il fut installé par Vergniaud, qui présidait ce jour-là rassemblée chargée d'élire les ecclésiastiques du second ordre, les curés constitutionnels des cures vacantes du distria de Bordeaux ^^K Vergniaud adressa aux électeurs une allocution chaleureuse; il signala d'abord les défections de quelques prêtres qui avaient porté la consternation dans la vigne du Seigneur : ce Mais cette vigne, dit-il, ne sera pas frappée de stérilité ; il s'est présenté des ouvriers dignes d'elle, qui la travailleront avec ardeur. De nouveaux époux iront consoler l'Église que la crainte d'un veuvage avait ajBiigée. Déjà le peuple a nommé des évêques qui n'ont pour tout cortège, pour tout luxe que de longs travaux, de grandes lumières et leurs vertus. On ne pourra les remarquer qu'à leur simplicité vraiment évangélique et à leur tendre sollicitude pour les troupeaux confiés à leurs soins. Voyez-les dans ce jour solennel, assis au milieu de nous comme des pères dans le sein de leurs familles : ainsi les Mathias, les Jacques, les C)rprien méritèrent l'amour des fidèles dont le suffrage les porta sur les chaires pontificales; ainsi ils devinrent la gloire de la primitive Église... » Nous nous bornons à la reproduction de ce passage de l'allocution de Vergniaud, comparant MM. Pacareau, Barthe, Robinet et Pontard aux gloires de la primitive Église.

Le sacre du nouvel évêque remplit de joie les partisans de la constitution civile du clergé, et des armateurs de Bordeaux, que nous pourrions citer, s'empressèrent de donner le nom de Pacareau à un de leurs navires appelé La-Saintonge , qui, le même jour, arbora le pavillon national.

(0 L*élection des curés se fera dans la forme prescrite et par les électeurs indiqués dans le décret du 22 décembre 1789 pour la nomination de rassemblée administrative du district. (Art. 25, titre II de la loi du 12 juillet 1790.)

Le jour du sacre de M. Pacareau fut en même temps celui, comme nous l'avons indiqué, où l'assemblée électorale du district procéda à l'élection des curés constitutionnels des églises de Bordeaux.

Ces élections, qui eurent lieu dans tous les districts du département, furent l'occasion d'une recrudescence de persécution contre les membres du clergé fidèle.

Celui-ci comptait dans ses rangs un prêtre respectable M. Toucas-Poyen, curé de Saint-Genès de Talence, homme très savant et jouissant de l'estime publique. Il avait un grand nombre d'amis, même parmi les patriotes modérés; ses liaisons avec l'abbé Langoiran, un des prêtres les plus compromis pour son courage à confesser la vérité catholique, ne lui avaient pas nui dans l'esprit des autorités, qui cherchaient, au contraire, à le gagner au clergé constitutionnel. On mit tout en œuvre pour le décider à prêter le serment; on alla même jusqu'à le laisser libre dans les restrictions qu'il voudrait y apporter. Sa conquête était désirée par M. Pacareau, qui faisait agir auprès de lui les membres de la Société des Amis de la Constitution ; elle était d'autant plus importante pour le schisme, que tous les dissidents partageaient ses principes et marchaient avec lui.

Ce prêtre refusa constamment de faire un serment que repoussait sa conscience, malgré les restrictions dont on le laissait maître. Il monta en chaire un dimanche, et déclara formellement que sa conscience lui défendait ce serment, qu'elle seule le dirigeait dans son refus, et qu'il n'était guidé par aucune considération humaine.

Deux notables de la paroisse, gens ignorants ou de mauvaise foi qui assistaient à l'office divin, furent courroucés d'entendre cette déclaration si franche et en même temps si nette, bien qu'ils n'en eussent pas saisi le sens. Ils pensèrent qu'elle était dangereuse pour le salut de la patrie, et ils se décidèrent à dénoncer leur curé. <r II avait déclaré en plein public.

dirent-ils à l'officier municipal qui reçut leur dénonciation, qu'il ne reconnaîtrait jamais Pacareau pour son évêque, et que si lui, curé et pasteur légitime, était remplacé par un intrus, ses paroissiens alors pourraient faire chez eux leurs prières, qui seraient aussi bonnes qu'à Téglise. » Ce sont leurs expressions.

M. Toucas-Poven fut traduit devant le tribunal du district et interrogé par M. Desmirail, président; il déclara n'avoir pas tenu les propos que lui imputaient ses paroissiens, qui n'avaient pas compris les paroles qu'il avait prononcées du haut de sa chaire: «J'ai déclaré, il est vrai, que je ne communiquerais jamais avec M. Pacareau, parce que je ne puis le regarder comme le chef spirituel du diocèse de Bordeaux; mais j'ai ajouté que j'étais prêt à reconnaître qu'il était Tévcque d'après la loi de ceux qui partageaient sa croyance; j'affirme que je n'ai jamais prononcé dans la chaire de Talence, ni ailleurs, des discours de nature à provoquer la désobéissance aux lois et à troubler le repos public. »

Le tribunal n'ayant pas vu dans les faits dénoncés le délit de provocation à la rébellion ni à la désobéissance à la loi acquitta, le 19 avril 1791, le curé de Talence, malgré les murmures des constitutionnels, et aux applaudissements universels des fidèles, qui avaient assisté à l'audience ou se tenaient aux portes du Palais-de- Justice.

M. Toucas-Poyen n'étant pas en sûreté, quitta Bordeaux lorsque la République fut proclamée, et se retira à Orthez, d'où il passa à l'étranger. Rentré en France sous le Consulat, il fut appelé par W^ d'Aviau à la cure de Saint- Pierre.

Nous trouvons dans les archives de la Gironde (*^ les détails suivants sur l'arrestation de sept prêtres insermentés dans une commune voisine de Libourne.

(0 Archives départementales, série L, carton 60.

Le club des Cordeliers de cette ville écrivait, le 6 avril 1 79 1 , au Qub national de Bordeaux :

€ Frères et amis, au mépris des décrets qui défendent les attroupements d^ecclésiastiques , une demi-douzaine, ou plus, se rassemblaient depuis quelques jours chez le sieur Bordes, curé de Nérigean, dans des vues sans doute très peu canoniques. Les habitants du lieu, témoins de ces rendez-vous, en ont prévenu leur municipalité, qui a requis immédiatement la troupe nationale de l'endroit, qui les a pris en flagrant délit et les a conduits dans nos prisons. Un d'eux leur a offert vingt-cinq louis d'or ; mais ces braves soldats ont préféré l'honneur à l'argent. Ces ecclésiastiques sont : MM . Bordes , curé de Nérigean , Q)uprie, curé de Cursan, Gudes, ci-devant chanoine à Génissac, Rivière, curé de Saint - Germain , Loménie, vicaire à Saint-Germain, Eyquem, curé du Pout, et Pinaud, aussi curé. Tous ces curés sont de l'Entre-deux-Mers. Voilà un assez bon coup de filet. Le temps n'est plus où les gens de campagne regardaient leurs curés comme des envoyés de Dieu, sur lesquels ils n'auraient osé imposer (sic) les mains parce qu'ils les prenaient pour des êtres d'une nature toute différente de la leur. Nous sommes, etc. »

Le Club national répondit à cette communication, le i3 avril : € Nous avons fait imprimer votre dernière lettre. Cette nouvelle a fait plaisir à tous les bons citoyens; le peuple surtout s'empressait (Ven acheter, et, comme vous le dites, il ne craint plus comme autrefois la soutane et la calotte. Il sait que la plupart des prêtres abusaient de leur faiblesse; il sait qu'au nom de Dieu et par les menaces de l'enfer, ils obtenaient d'eux ce qu'ils voulaient ; il sait que la plupart d'entre eux sont hypocrites et sacrilèges, et qu'ils se croient autorisés à commettre toutes sortes de crimes sans crainte d'être punis ; il sait enfin qu'il est libre, et que, comme tel, il n'est plus sujet que des lois.

s> Dimanche dernier, nous avons installé nos nouveaux curés avec pompe; chaque régiment a pris les armes et gardé sa paroisse respective... On ne vit dans nos églises aucun des ci-devant curés ou vicaires ; ils étaient sans doute rassemblés et pleuraient ensemble la perte de leurs bénéfices. Peut-être, et pour mieux dire, ils tramaient de nouveaux complots; mais nous les surveillons plus que jamais, et nous ne les épargnerons pas si nous les surprenons en flagrant délit. ...»

L'esprit dont est animée cette correspondance démontre à la fois l'influence délétère et Taudace du Club national, et peint mieux que nous ne pourrions le faire ces temps de persécution contre les membres du clergé resté catholique. Leurs personnes, nous l'avons vu déjà, n'étaient guère en sûreté, et cependant des temps plus sombres les attendaient : les prisons, la déportation, l'exil, l'échafaud devaient être bientôt leur partage.

Revenons à M. Pacareau.

L'article 19 de la Constitution civile du clergé exigeait que l'évêque élu écrivît au Pape une lettre de communion.

M. Pacareau, pour obéir à cette disposition, adressa le 12 avril au Souverain Pontife la lettre suivante :

t Très Saint-Père,

I Aussitôt que, par un décret de la divine Providence et par les suffrages du peuple, j'ai été élevé au siège épiscopal métropolitain de la Gironde, mes premiers soins ont été d'accourir, en signe de communion, au siège apostolique, comme à l'arsenal et au temple de la vérité, comme au centre de l'unité, où la foi de Pierre est et sera toujours en vigueur. Ne dédaignez pas, Très Saint-Père, ne frustrez pas l'attente de celui qui, dès ses plus tendres années, étroitement attaché à la pierre angulaire, a toujours honoré et respectera jusqu'à ses derniers soupirs, dans ceux qui vous ont précédé, les successeurs du Prince des Apôtres, et dans vous, Très Saint-Père, qui tenez, heureusement avec tant de sagesse, le timon de l'Église au milieu des ravages qui l'agitent de toutes parts. Tels ont toujours été et tels sont mes sentiments.

» Que des bouches perverses répandent à torrents le fiel de la calomnie, il n*est pas moins vrai qu'il ne s'est rien passé dans notre Assemblée nationale, qu'on n'a sanctionné aucun décret qui puisse porter atteinte au dc^me de la foi et à ses divins préceptes. Nous ne connaissons qu'un Dieu, tine foi^ un baptême, un Christ, prêtre étemel, chef invisible de l'Église, dont vous êtes le chef visible comme premier vicaire de son amour, et le premier des évéques que le Saint-Esprit a établis pour gouverner TÉglise de Dieu.

1 Tels sont les points fondamentaux et inébranlables de notre crojrance; il n'en est pas ainsi de la police ecclésiastique : elle varie au gré des circonstances, des lieux et des temps; elle peut changer de mieux en mieux, sans préjudice aux saintes règles de la foi et des mœurs.

• Cest ce que nous faisait pressentir le Roi-Prophète dans cet admirable cantique où, parlant de l'Église sous l'emblème de répouse du roi Salomon, il nous la représente assise à la droite de son céleste époux, revêtue d'une robe diversifiée des plus riches couleurs et brillant de l'éclat le plus pur. C'est ce que l'Apôtre insinuait aux Corinthiens, en leur promettant de régler les autres articles de discipline, lorsqu'il serait rendu près d'eux.

• Très Saint-Père, vous ne connaissez que trop la situation où l'Église est réduite en ces jours malheureux. Ah ! combien de fois, personne ne l'ignore, répandant votre âme aux pieds des saints autels et mêlant vos larmes aux gémissements de la colombe, vous avez conjuré le Père des miséricordes de dissiper les ténèbres qui nous cachent la vérité, de répandre sur nous les lumières de sa grâce, et de rendre à l'or pur de la religion son antique splendeur !

» En attendant avec confiance que le Dieu de paix et de consolation nous accorde ce bienfait et qu'il achève la grande œuvre qu'il a commencée parmi nous, daignez, Très Saint-Père, accorder votre bénédiction apostolique au plus humble de vos serviteurs.

I» t PIERRE, » Évêque métropolitain de la Gironde (0. »

On verra bientôt que cette lettre ne reçut l'approbation d'aucun des partis qui divisaient T Église.

A quelques jours de là, un fait scandaleux vint attrister les âmes honnêtes. Marandoh, rédacteur du Courier (sic) de la Gironde, osa publier dans son journal ^^^ un pamphlet impie, qu'il fit réimprimer et vendre dans ses bureaux.

(1) Spicilége de Bordeaux,

(a) N«« 78 et 79 du 18 mai 1 791 .

74 HISTOntE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

Ce pamphlet était intitulé : Relation véritable et remarquable du grand l'orage du Pape en paradis.

Plusieurs habitants de Bordeaux, et entre autres M. Ferrère, avocat, qui a acquis parmi nous une réputation si éclatante et si justement méritée, adressèrent à l'accusateur public, à raison de la publicité donnée à ce pamphlet, une dénonciation dont voici les principaux passages :

« Nous, citoyens actifs de la ville de Bordeaux <'\ avons Thonneur d'exposer à M. l'accusateur public qu'il est de certains crimes qui s'exécutent et se consomment dans un seul instant par des actes publics de violence et de force et deviennent incontinent notoires aux magistrats préposés au maintien de l'ordre et de la sûreté publique. Mais il est d'autres crimes qui ne peuvent, par leur propre nature, produire que des effets progressifs et ne se manifestent que lentement. De ce genre sont les libelles et écrits scandaleux et impies. Il faut un certain temps pour qu'ils se répandent et se propagent au point d'opérer une rumeur et une fermentation publiques qui parviennent aux oreilles des ministres de la loi...

> Nous nous faisons donc aujourd'hui, dans l'intérêt de la religion, des mœurs et de la société, le devoir de vous apprendre que, depuis quelques jours, on voit circuler à Bordeaux et dans tout le département, le libelle le plus scandaleux, le plus exécrable qu'ait enfanté l'esprit d'irréligion, de blasphème et d'impiété. Cet infâme écrit a produit une indignation si générale et si vive, que nous assurons, avec la plus vive confiance, qu'en le dénonçant à la justice nous ne faisons que seconder les vœux de tous les citoyens honnêtes de la ville; nous n'en exceptons ni les luthériens, ni les calvinistes, ni les juifs, et il ne doit pas paraître étonnant que la différence de culte ou de religion n'en ait produit aucune dans la sensation qu'a fait naître cet abomi-

(i) Cette dénonciation est sign^ par 129 citoyens notables de Bordeaux.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. j5

nable libelle, car il livre TEtre Suprême à la dérision la plus effrénée et la plus impudente, et anéantit, par conséquent, toutes les religions pour y substituer l'athéisme, cette peste cruelle de toutes les sociétés.

3 Le rédacteur du journal de Bordeaux et du département de la Gironde, qui ne s'était déjà que trop fait connaître par la licence de sa plume, soit contre les particuliers, soit contre les autorités publiques, vient de se signaler en insérant dans sa feuille de mercredi 1 8 du présent mois de mai, n** 79, un pamphlet aussi insolent que grossier, sous le titre de Relation véritable et remarquable du voyage du Pape en paradis. Cet horrible écrit n'eùt-il d'autre objet que de déverser le mépris et l'opprobre sur le Pape, serait toujours de nature à provoquer la sévérité de la loi... Après un dialogue infâme, on fait dire à Jésus-Christ : Cest bien asse\ d'avoir été lanterné une fois, sans m* exposer à rêtre une seconde. Pour terminer dignement cet ouvrage infernal, on devait mettre aussi sur la scène le Saint-Esprit : « Le Pape entra dans un cabinet où il vit un beau pigeon blanc perché sur un bâton de perroquet, et le Pape lui adressa l'hymne Veni Creator spiritus, car f ai besoin de votre âme. » Vient là-dessus un colloque digne de ce qui précède, et le Saint-Esprit finit en disant : « Je me souviens trop bien du décret sur la chasse et je n'ai pas envie de me faire mettre du plomb dans les f ^

» Le rédaaeur dira-t-il qu'il n'a point composé ou publié cette production comme un ouvrage sérieux ; qu'il l'a simplement donnée sous le titre de facétie ? Cette réponse n'offrirait qu'une dérision de plus. D'une part, il n'est jamais permis de plaisanter sur la religion, et d'autre part personne n'ignore que c'est principalement par les armes du ridicule que les impies et les gens sans mœurs attaquent une religion qui n'aurait rien à craindre d'une attaque sérieuse et réfléchie...

» Plusieurs particuliers qui avaient entendu parler de cette attaque du journal de la Gironde, en avaient fait demander des exemplaires à Timprimerie, et comme il n'en restait plus, on leur répondit qu'ils pourraient revenir dans deux ou trois jours, parce qu'il allait paraître une seconde édition de l'article. On vient de nous faire parvenir des exemplaires de cette édition, preuve trop certaine du progrès que cet exécrable écrit fait dans le public, et le succès enhardit Tamour-propre et la cupidité de l'auteur,

» Par ces raisons, nous, citoyens actifs de Bordeaux, avons rhonneur de demander acte de notre dénonciation, etc.

3> Fait à Bordeaux, le 28 mai 1791. — Signé : Cambon, Touzar, Ferrère, homme de loi, Duvergier et cent vingt cinq autres citoyens. »

Marandon irrité, écrivit en réponse un factum rempli d'injures contre les signataires de la dénonciation, et particulièrement contre M. Ferrère ^^K II y fait parade d'un patriotisme effréné, mais il finit cependant par reconnaître qu'il avait eu tort de publier son opuscule : oc Je l'avoue, dit-il, je n'aurais pas dû peut-être, dans les circonstances actuelles, choisir une plaisanterie qui pouvait blesser des objets consacrés par la vénération de nos pères, et sur laquelle de lâches fanatiques ne pouvaient manquer de verser par torrents le poison de leur rage ; mais si c'est une faute, elle fiit involontaire de notre part, et je le prouverai; je l'ai réparée, au reste, autant qu'il était en mon pouvoir. »

On ne trouve pas dans les archives les suites de cette affaire, qui peut-être ne fut pas soumise au tribunal par l'accusateur public.

Quant à Marandon, qui se montra constamment, dans son journal et dans les actes de sa vie privée, l'ennemi du clergé non assermenté et de la religion, il finit tragiquement

(0 Observations préliminaires, Bordeaux, 1791, i5 p. in-8*. Prix, 6 sols.

en 1793, et nous le retrouverons devant le tribunal du sanguinaire Lacombe.

Puisque le nom de ce dernier, dont nous avons signalé précédemment l'apparition à Bordeaux, revient sous notre plume, racontons un fait spécial le concernant. Le jour de Pâques de Tannée 1791, il assistait dans Téglise des Récollets à un sermon dont le sujet était emprunté aux persécutions exercées contre la primitive Église. Le prédicateur avait à peine commencé à en exposer le texte, quand tout à coup un homme l'interrompit impudemment. C'était Lacombe. Il apostropha le prêtre et lui reprocha de prêcher inconstitutionnellement . Ce fut un grand scandale : les assistants indignés se levèrent en masse, et Lacombe et les obscurs acolytes qui l'accompagnaient furent ignominieusement chassés au milieu des huées et des menaces.

Le Qub national ne tarda pas à intervenir, et ses réclamations déterminèrent la fermeture de toutes les églises conventuelles et la conservation des seules églises desservies par les prêtres constitutionnels.

L'esprit d'irréligion avait fait d'immenses progrès, et les violences contre le clergé étaient à l'ordre du jour.

Nous en donnerons bientôt des preuves.

Cependant le Saint-Siège avait fulminé un bref d'excommunication contre tous les ecclésiastiques, de quelque rang hiérarchique qu'ils fussent, qui auraient revêtu le ministère pastoral sans l'autorisation ni l'aveu de l'Église.

M*^ Champion de Cicé adressa à M. Pacareau le bref du Pape par une lettre à la date du i®^ juin 1791, dans laquelle il lui rappelait son serment et ses devoirs ; elle est longue et parfaitement écrite <'^. Nous en reproduisons quelques passages :

« C'est à vous surtout. Monsieur, qu'il est important de

(1) Cette lettre est datée de Saint-Amand, sans nom d'imprimeur ni lieu dHmpression; elle a 16 pages in-8*.

faire connaître le bref de Notre Saint-Père le Pape, du 1 3 avril dernier. Les dispositions de la puissance publique ne permettant plus une publication légale, c'est à votre conscience que je crois devoir l'adresser.

» Vous y verrez, Monsieur, l'approbation que donne le Saint-Père aux principes exposés par les évêques de France; vous y verrez le jugement qu'il porte du serment exigé par l'autorité temporelle, des éleaions faites en conséquence du refus de le prêter, et les censures que ce bref contient contre ceux qui ont envahi le ministère pastoral.

:» Vous n'êtes pas expressément dénommé dans ce bref parce que votre élection n'était pas encore connue du Saint- Père; mais vous ne pouvez vous dispenser de vous appliquer à vous-même toutes les dispositions de ce bref, qui ont pour objet MM. Expilly, MaroUes et autres... »

M8' Champion de Cicé, parlant de Jésus-Christ comme le principe et la source de la mission des pasteurs, dit : « C'est lui-même qui a établi le sacerdoce, ses degrés, sa hiérarchie. Cette constitution a eu lieu dès la naissance du christianisme; elle a été une vigueur, elle a reçu des formes plus étendues au milieu des nations infidèles et sous le fer de la persécution; c'est cette constitution antique et vénérable qui établit la nécessité de la mission divine pour les pasteurs et l'impossibilité de faire son salut hors de l'Église et de la soumission aux pasteurs légitimes... On prétend que les décrets dont il s'agit se bornent à des objets temporels, et l'on veut les justifier par le principe que l'Église n'a de droits que sur les choses purement spirituelles. Nous n'avons jamais pensé que le pouvoir tout spirituel de l'Église s'étendît sur le temporel ; mais il s'exerce nécessairement sur des choses mêlées de temporalité. Tels sont les sacrements et leur forme d'administration, le culte divin, les lois de l'abstinence et du célibat des prêtres. Il n'est donc pas nécessaire qu'un objet soit purement spirituel pour être

soumis au pouvoir de TÉglise. Ainsi, la loi du jeûne est une loi de rÉgUse parce que sa destination est dans Tordre du salut... ]»

Le vénérable prélat dit ensuite à M. Pacareau : « Nous gémissons avec tous les fidèles de ce qu^un grand nombre d^ecclésiastiques, égarés par Tesprit du siècle, ont déserté les voies antiques. Mais c'est vous surtout, Monsieur, vous qm êtes à la tête du schisme qui s'introduit dans mon diocèse, qui élevez autel contre autel, et arborez, dans rÉglise même où vous étiez fonctionnaire, Tétendard de la rébellion dans TÉglise! Quoi! vous. Monsieur, parvenu à rage où la nature vous avertit du compte prochain que vous allez avoir à rendre au souverain Juge, vous ne craignez pas de charger votre conscience d'un si effrayant fardeau! Vous vous êtes volontairement engagé dans une route où vous êtes condamné à emprunter le langage et les sophismes de tous les partisans de Terreur que TÉglise a foudroyés!... ]»

M«^ Champion de Qcé termine ainsi sa lettre : oc Prévenez, je vous en conjure. Monsieur, au nom de tous les droits que me donne sur vous mon titre, et surtout de ceux de la charité évangélique, prévenez, par un juste et prompt retour sur vous-même, les anathèmes dont vous êtes menacé; montrez- vous enfant de TÉglise, soumis à notre mère commune, et consolez -la par votre repentir après Tavoir affligée par votre chute. »

Cette lettre ne changea pas les dispositions de M. Pacareau. Il crut pouvoir garder le siège épiscopal qu'avaient si glorieusement occupé des prélats tels que saint Delphin, saint Seurin, Bertrand de Goth, Pierre Berland, les Sourdis et tant d'autres.

Les prêtres constitutionnels célébraient d'ailleurs à Tenvi l'ardent patriotisme de leur évêque; ils proclamaient ses vertus et sa science. Ils trouvèrent toutefois sa lettre au

Saint-Père trop timide; ils auraient voulu, disaient-ils, un ton plus accentué. De leur côté, les catholiques la persifflaient, tout en regrettant la persistance du vieillard dans son erreur.

Un M. Mollin écrivit le panégyrique du métropolitain, et après avoir adressé des injures aux prêtres non conformistes (c^est ainsi qu^on désignait ceux qui avaient refusé le serment), il déclarait que le Seigneur avait béni l'élection du nouvel évêque ; il adressait à Dieu des actions de grâces et engageait tous les fidèles à demander la conservation d'un élu qui, malgré son grand âge, sacrifiait tous les instants de sa vie à rétablir le bon ordre, à édifier ses diocésains et à confirmer Theureux choix de MM. les électeurs, a Le peuple, dit-il, grâce au nouveau régime, choisira ses pasteurs et son évêque ; puisse, en tout lieu, la Providence leur accorder un bonheur semblable au nôtre! d

Non content de célébrer en prose son métropolitain, M. Mollin, qui se croyait sans doute poète, adressa à M. Pacarcau, sur Tair : Vous m'entefidei bien, de mauvais vers dont nous citerons seulement deux couplets :

Vive Tévéque de Bordeaux 1

Oh 1 que ses mandements sont beaux 1

Ce n*est pas un emblème Hé bien?

Il les fera lui-même...

Vous m'entendez bien !

Que Dieu conserve Pacareau Pour le bonheur de son troupeau.

En lui tout vous invite Hé bien?

A chanter son mérite...

Vous nVentendez bien!...

En France, le ridicule tue, et M. Mollin compromettait certainement, par ses burlesques inepties, le caractère de M. Pacarcau.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. 8l

Son âge avancé ne permettait pas à Tévêque constitutionnel de donner à son Église les soins et la direction qui lui manquaient. Elle avait besoin d'un chef, il s'en présenta un : ce fut Dominique Lacombe, qui occupa plus tard le siège métropolitain de Bordeaux ^^K

Dominique Lacombe, né le 26 juillet 1749 à Montréjeau, ancien diocèse de 0)mminges, entra en 1766 chez les Doctrinaires de Tarbes. Après avoir terminé ses études dans le collège qu'ils y dirigeaient, il remplit différentes places dans la Congrégation, et devint, en 1 788, recteur ou principal du collège de Guienne à Bordeaux. Il embrassa avec ardeur la Révolution, et n'hésita pas à prêter le serment imposé par la constitution civile du clergé. Dominique Lacombe était instruit, savant même, mais ses principes l'inclinaient vers le jansénisme; son orgueil et son ambition, joints à une indomptable opiniâtreté, le précipitèrent dans le schisme. Il venait d'être élu curé constitutionnel de Saint-Paul de Bordeaux, et il se hâta de faire imprimer ses productions en faveur de la constitution civile, dont il fiit, jusqu'à son dernier soupir, le défenseur le plus ardent. Quelques-uns de ses écrits paraissent annoncer une secrète tendance vers l'hérésie.

Ce prêtre fut la cheville ouvrière de l'épiscopat de M. Pacareau. Il se fît aider par Lalande, sous-principal du collège de Guienne, qui avait été élu curé constitutionnel de Saint-Michel. Ce Lalande n'était pas toutefois très rassuré sur le bon accueil de ses nouveaux paroissiens, car dans son discours d'installation, il s'écria : ce Je redoute comme un malheur tout ce qui a pu apporter quelque changement dans ma situation et me faire occuper une I^ace dans le sanctuaire. J'ai eu le courage d'affronter les périls de la situation en acceptant la cure constitutionnelle

(I) En 1797,

de Saint-Michel ; mais, hélas ! je ne sais que trop que mes nouveaux paroissiens me refuseront tout accès auprès d'eux, et cette pensée verse déjà Tamertume dans mon âme. »

Après son élection, Dominique Lacombe débuta par un pamphlet intitulé : Adresse au clergé inconstitutionnel. Il y prodigue les invectives les plus odieuses aux insermentés, qu'il ose apptltr fanatiques, lâches, vils, traîtres, perfides : « Dépouillés, écrit-il, de leurs titres chimériques, ils réclament, au nom de la religion, les honneurs d'une monstrueuse inégalité. Ministres de Jésus-Christ, leur dit-il, vous avez trahi son Église; il remet aujourd'hui ses intérêts aux mains du peuple, c'est par lui qu'il vous déclare sa volonté, j)

Dominique Lacombe accuse ensuite les cardinaux de l'Église romaine d'être la cause de tous les maux de la patrie et du monde; et, remontant à la collation des bénéfices, il prétend que les abbayes étaient possédées par des personnes indignes, que les bénéfices étaient le firuit de la simonie : a Comment de tels pasteurs sont-ils arrivés à ces postes, demande-t-il ? Par la protection d'un homme de qualité, d'une femme, par des conventions secrètes et honteuses, des préventions en cour de Rome... Enfin, des intrigues de tout genre ont introduit le prêtre dans le sanctuaire, et les richesses de l'Église sont devenues l'apanage d'une multitude éCêtres qui ne croient même pas en Dieu qui les nourrit. Le sacerdoce est devenu un état humiliant pour qui n'a pas l'adresse d'envahir l'encensoir, et le pauvre prêtre avili rampe indignement sous des maîtres orgueilleux. Un corps, dit-il en parlant du clergé, parvenu à un certain degré de corruption périt plutôt qu'il ne se régénère lui-même; il faut que le Ciel l'y contraigne, et le seul prodige que nous devons en attendre, c'est la Révolution française. »

Puis, passant à un autre ordre d'idées, il applaudit à la confiscation des biens du clergé et approuve le mode des

élections ecclésiastiques par le peuple : <r II n'est pas dans Tordre des choses que ceux qui gouvernent fassent les lois. . . Si les évêques et les conciles, indépendamment de la foi et des mœurs, ont le droit de faire des lois sur la discipline, les peuples ont le droit d'accepter celles qui leur conviennent et de rejeter celles qui ne leur conviennent pas. »

Telles sont les aberrations de langage et de pensée auxquelles se livrait un prêtre égaré par Torgueil et par Tambition.

Mais ce n'est pas tout ; montant en chaire, un dimanche, Dominique Lacombe débita un long sermon pour établir que la juridiction des évêques et des curés était subordonnée à la volonté du peuple. « Prêtres, vous ne pouvez pas nous prêcher, si nous ne voulons pas vous entendre, et nous ne pouvons pas vous recevoir, si vous ne voulez pas nous prêcher notre foi. Il faut donc en ce sens que les peuples et les prédicateurs concourent à l'établissement de l'Évangile. . . Comme il est libre à chacun de choisir le directeur le plus sage, un département entier a le droit de choisir le pasteur général ou l'évêque qui mérite le plus sa confiance, jd

Dominé par la colère contre les prêtres insermentés, il s'écria : « Les prêtres réfractaires seront justement dépouillés de l'exercice de leur autorité; l'homme ne doit pas obéir à l'homme qui ne veut pas obéir aux lois... Sachez, peuples, que si les pasteurs ont le droit de rappeler à la vérité les pécheurs qui s'égarent, vous avez également le droit de rappeler à leurs devoirs les pasteurs qui pourraient les oublier... Et vous, sages représentants de la nation, dont la main hardie a détruit Tédifice que l'orgueil avait élevé pour nous donner des fers et nous tenir dans l'esclavage, ne cessez de veiller contre les ennemis d'une religion sainte qui appelle les hommes à une véritable liberté.»

Puis il termina son sermon par Téloge du nouvel évêque, dont il vanta les vertus et les talents; il le représenta comme un anachorète des premiers temps de TÉglise, et même comme un saint.

Dominique Lacombe n'en resta pas là. Il monta quelques jours après en chaire, à Saint-Paul, et y prononça un discours violent contre le Souverain Pontife, au sujet de la bulle d'excommunication contre les évêques et les ecclésiastiques qui prêteraient le serment; il y entassa des arguments tous plus répréhensibles les uns que les autres pour combattre la suprématie du Saint-Siège; il y prodigua les invectives au Souverain Pontife, tout en protestant de son respect pour le vicaire de Jésus-Christ. Il feignit de croire que la bulle n'était pas Tœuvre du Saint-Père, mais d'un écrivain hérétique et ignorant; qu'elle était puérile, entachée d'hérésie, renversait d'une main téméraire les bases de l'autorité la plus juste, en insultant à la Déclaration des droits de V homme, de ces droits que l'on ne pouvait violer sans outrager la Divinité qui en avait doué sa créature. Tout le discours de ce malheureux prêtre respirait la haine et le mépris pour le Siège apostolique.

En voici le début :

« Cum autem venisset Cephas Antiochiam in faciem ei restiti, quia reprehensibilis erat : Céphas étant venu à Antioche, je lui résistai en face parce qu'il était repréhensible. [Epist. Pa. ad Gai., caput 11, v. 9.) — Tandis que fermant l'oreille aux cris de la rébellion, fidèles à Dieu et à la patrie, vous accourez dans ce temple, devenu plus majestueux par votre piété ; tandis que la plus douce et la plus intime confiance s'établit entre le pasteur et le troupeau ; que mes brebis commencent à distinguer ma voix, à chérir mes conseils; que je connais leurs besoins, leurs ennemis, leurs ressources; tandis, enfin, qu'une abondante moisson flatte mes espérances, et, en confondant nos ennemis,

absoudra peut-être de témérité le cultivateur qui a osé se charger d'un travail au-dessus de ses forces, faut-il, mes très chers Frères, que de nouvelles alarmes viennent troubler vos voies, et jeter entre moi et vous de nouvelles incertitudes! J'entends retentir de toutes parts les noms effrayants de bulle, de schisme, d'excommunication ! Vous venez vous-mêmes me demander avec terreur si les pâturages où je vous conduis ne sont pas des herbes mortelles, si les fontaines où je vous fais désaltérer ne sont pas des sources empoisonnées ?. . . J'avais prévu, en me mettant à votre tête, les blasphèmes des impies, les outrages des méchants, vous le dirai-je ? les anathèmes de la politique romaine et jusqu'aux éclats de ses foudres. Oui, j'ai prévu qu'elles gronderaient sur ma tête; et, appuyé sur mes principes, sur les étemels principes de la raison et de la vérité, fat osé les braver. Eh ! n'avons-nous pas été accoutumés à les entendre, toutes les fois qu'on a voulu restreindre dans les justes limites l'autorité des Souverains Pontifes ? Attentifs à profiter du sommeil des peuples et des rois pour étendre leur domination, sitôt que les peuples et les rois se sont éveillés et ont voulu ressaisir leurs privilèges, les Papes ont eu recours à leurs armes sacrées; ils ont fait parler les anges et les saints, pour imposer silence aux justes réclamations, et ils ont été cacher dans le sein de la Divinité les larcins qu'ils faisaient sur la terre... i^

Après ces outrages au Saint-Siège, le curé constitutionnel de Saint-Paul ose parler de son respect et de son amour pour la papauté, et ajoute : « Cependant, mes très chers Frères, nous prononçons malheur et anathème contre les chrétiens qui, à l'aspect de tant (ïiniqiiité, diminueî^aient le respect qu'ils doivent à la chaire de Saint-Pierre. L'univers doit fléchir le genou devant cette pierre fondamentale, sur laquelle repose inébranlablement l'Église de Jésus-Christ. C'est le point central d'où partent et auquel

aboutissent tous les rayons de la vérité évangélique; c'est le tronc qui, planté par le Sauveur des hommes, a jeté de profondes racines et étendu sur toute la terre ses branches protectrices ; c'est le gouvernement qui dirige l'arche sainte au milieu des flots de l'erreur et de l'iniquité, qui viennent battre et se briser contre elle. Mes très chers Frères, vénérons le Siège apostolique où se sont assis tant de grands saints, etc., etc. <*). »

Nous ne reproduisons pas les autres passages de ce sermon; Dominique Lacombe y dénature souvent les faits historiques et les altère pour représenter les papes comme les ennemis des peuples, usurpant une puissance supérieure à celle des conciles et des rois. Il les accuse de provoquer dans la chrétienté des crimes, des enlèvements, des meur^ très; il insulte à la mémoire des Souverains Pontifes les plus vénérés, et déclare calomnieuse la bulle qu'il signale en même temps comme séditieuse et puérile; il pousse l'extravagance jusqu'à dire que le Saint-Siège était étranger à ce libelle obscur.

Le curé constitutionnel de Saint-Paul montait souvent en chaire pour inviter ses paroissiens à surveiller les prêtres insermentés : oc Le Ciel est pour le clergé constitutionnel, disait-il ; les réfractaires sont des loups, et Dieu ne permettra pas que les fidèles deviennent leur proie. » Il parlait de lui-même en ces termes : « Je n'ignore pas que je vais être parmi vous un sujet de scandale pour les méchants et de doute pour les fidèles; la mauvaise foi interprétera mes démarches et dénaturera mes intentions; mais n'importe, ma conscience a parlé, je dois surmonter les périls et braver les tempêtes, etc. 3>

Dominique Lacombe, on le comprend facilement, jouissait

(i) Discows sur la MU et les menaces d'excommunication au sujet de ta Constitution civile du clergé, prononcé par Lacombe, prêtre doctrinaire et curé constitutionnel de Saint Paul. — Bordeaux, 1791, 16 pages.

de la plus haute considération parmi les patriotes de Bordeaux, et les assermentés le considéraient comme la pierre angulaire du schisme. Quant à M. Pacareau, il était complètement effacé par le curé de Saint-Paul, homme ambitieux et bruyant sur qui se portaient tous les regards. Celui-ci daignait cependant faire Téloge de son évêque; il vantait dans ses sermons, nous Tavons dit, sa science, ses vertus et ses grandes qualités épiscopales.

L'Assemblée constituante allait terminer sa session et faire place à la Législative. Les électeurs primaires furent convoqués pour élire ceux qui devaient nommer les nouveaux députés. Jaloux de s'élever, Dominique Lacombe profita de cette circonstance et se hâta de publier une Instruction chrétienne adressée aux assemblées primaires de Bordeaux. Cette publication lui fut utile auprès des électeurs, qui renvoyèrent à l'Assemblée législative. Il ne voulut pas partir pour Paris avant d'avoir fait ses adieux à son troupeau, ainsi qu'il l'appelait dans tous les sermons dont il ne le laissait pas manquer. Après s'être modestement comparé à saint Paul, s'adressant aux habitants de Milet : <t Je puis aussi me flatter, dit-il, d'avoir sacrifié le repos de mes jours au bonheur de mon troupeau; je puis aussi attester, pour garants de mon zèle et de ma tendresse, ma conduite au milieu de vous, les tribulations que j'ai souffertes, les sollicitudes de toute espèce dont vous avez été la cause et l'objet; mais les traverses qu'on m'a suscitées ont été pour mon âme un sujet d'allégresse, parce que je souftrais pour vous, parce que je trouvais au fond des cœurs fidèles le dédommagement de tous mes sacrifices. »

Cet exorde terminé, il continue et se désole d'être obligé de rompre les doux liens qui l'unissent d'une manière indissoluble à son cher troupeau : a: Malheureux qui attribuerait mon départ à une vaine ambition! Si j'ai consenti à m'éloigner de vous, c'est pour mieux assurer

votre félicité sous le double rapport de la religion et des lois sociales. Qu'il est beau, en effet, et qu'il est intéressant pour vous le nouvel apostolat dont la cité vient de me revêtir ! . . . De quel abîme de maux ne puis-je pas vous garantir en sortant de cet étroit bercail, pour consacrer mes soins à la nation entière!... etc. 7>

Dominique Lacombe avait une haute opinion de son importance parmi le clergé constitutionnel de Bordeaux, et il se croyait de très bonne foi un personnage indispensable à r Assemblée législative; il y fut profondément ignoré et ne parut pas à la tribune, où d'ailleurs il n'aurait pas brillé d'un bien vif éclat. Après la chute de la monarchie, il se retira à Bordeaux et se fit oublier pendant la Terreur.

Les discours dont on vient de lire des extraits n'étaient pas de nature à modérer le mouvement des esprits.

Il faut ajouter d'ailleurs que la presse révolutionnaire attaquait journellement la religion et le clergé. Chose triste à dire, elle avait pour collaborateurs quelques prêtres républicains étrangers au diocèse de Bordeaux et de rares ecclésiastiques qui se déshonorèrent par la remise de leurs lettres de prêtrise ou par l'apostasie; ils publièrent de nombreux écrits sur la constitution civile du clergé et sur le serment. Voici les titres de quelques-uns de ces écrits :

Discours prononcé le S juillet 17 go dans la cérémonie qui a terminé les travaux de l* Assemblée électorale de la Gironde, par M. Daguzan, maire et curé de la paroisse de Bègles lO.

Ce prêtre, qui fut l'ennemi acharné de l'abbé Langoiran, parle dans ce pamphlet le langage le plus exalté; il fait une peinture exagérée des maux incalculables sous lesquels gémissaient les Français, « accablés et opprimés par le despotisme assis sur un trône de fer, qui pesait cruellement

(i) Bordeaux, 1790, 12 p.

sur le peuple le plus digne de vivre libre...; jd il foudroie en termes ampoulés « les milliers de tyrans qui avaient asservi les Français après les avoir avilis...; » il finit en déclarant que € les grandes villes sont d'immenses ateliers d'esclaves forcés au travail par d'autres esclaves. ]i> Ses arguments pour défendre la constitution civile du clergé et le serment ne sont qu'une ennuyeuse répétition de ceux qui avaient paru depuis longtemps dans des publications émanées de plumes plus distinguées que la sienne.

Daguzan fut récompensé de son patriotisme par les éleaeurs, qui le nommèrent curé constitutionnel de Saint- Louis de Bordeaux. Le 5 frimaire an II, il renonça à ses fonctions et fit la remise de ses lettres de prêtrise.

M. Hollier, chanoine de Saint-Émilion, devenu vicaire général de M. Pacareau, se signala par ses discours républicains, et publia une adresse aux ouvriers des villes et aux habitants des campagnes en faveur de la constitution civile du clergé. Ses pamphlets respirent la haine des rois, des évêques et de toutes les classes supérieures de la société.

L'un d'eux, intitulé : Les Chicanes de la Théologie sur la Constitution civile du clergé ramenées aux principes de la Raison et de VÉvangile <*\ est un recueil d'injures à l'adresse du clergé insermenté.

Un religieux jacobin, nommé Pinon, ne craignit pas de publier sous le titre de : Lettre de consolation au clergé sur la perte de ses biens, un pamphlet odieux et lourdement écrit, qui ne contient que d'insipides et inconvenantes railleries adressées au clergé dépouillé.

Enfin, l'avocat Lisleferme fit imprimer contre les prêtres fidèles plusieurs opuscules remplis d'invectives, et qui ne valent pas l'honneur d'une analyse.

La question religieuse était à l'ordre du jour durant

(i) Bordeaux, 1791, 44 p. in-80.

Tannée 1791 ; la ville de Bordeaux fiit inondée de brochures de toute espèce sur ce grave sujet. Les clubs, on Ta vu, n'y restaient pas étrangers : le Qub national et les Amis de la Constitution étaient de ce nombre. Un jour, ces derniers envoyèrent au Directoire du district un sieur Concordau pour lui offrir, au nom de la Société, divers écrits relatifs au serment exigé des ecclésiastiques fonctionnaires publics. Le Club national ne voulut pas rester en arrière : il envoya en même temps une députation qui présenta au Directoire, avec grâce, dit le registre, plusieurs exemplaires d'une brochure qu'il était dans Tintention de publier, au sujet de la question du serment; il y joignit les Observations de M. Lecoz, évêque de Quimper et procureur -syndic du district.

Le Directoire agréa ces offres avec une grande satisfaction, félicita le sieur Concordau, ex^religieux dominicain, de son patriotisme, ordonna le dépôt des brochures dans ses archives, et remercia les deux Sociétés.

Mais une lettre qui causa au Directoire la plus vive admiration, ce fut celle de M. Réaud, curé et en même temps maire de la commune de Léognan, lui annonçant qu'il allait procéder à la réception du serment de ses vicaires, et que lui-même le prêterait ensuite entre les mains d'un officier municipal, à l'issue de sa messe paroissiale. Le registre du district l'analyse ainsi : « Un style doux, une érudition profonde, quarante-trois ans de ministère sans reproches, tout, dans cette lettre, paraît propre à ramener dans le sentier du devoir et de la vertu les ministres de la religion qui, dans une circonstance si délicate, ont eu la faiblesse de se laisser égarer... Les administrateurs, ajoute le registre du Directoire, jaloux de la gloire et de l'honneur de leurs pasteurs, et convaincus qu'ils ne peuvent leur offrir un modèle plus parfait que M. Réaud, ont arrêté unanimement que sa lettre serait imprimée et publiée non seulement

dans la ville de Bordeaux, mais encore dans toutes les communes du district. ]»

Une députation qui devait tempérer la joie du Directoire fut admise, vers cette époque, devant lui. MM. Montmirel, curé de Saint-Michel, Philippot, curé de Saint-Pierre, et Cornet, curé de Puy-Paulin, avaient été sollicités et pressés de prêter le serment; ils s'y étaient toujours refusés. Voulant en finir, ils firent demander au Directoire une audience qui leur fiit accordée; ils se présentèrent devant les administrateurs, et M. Montmirel prit la parole : « Nous venons, dit-il, vous témoigner tous les regrets que nous éprouvons d'être forcés d'abandonner le troupeau qui nous a été confié; mais quels que soient notre patriotisme, notre amour pour la paix et notre obéissance aux lois, nous ne pouvons nous soumettre à celle qui prescrit le serment aux ecclésiastiques. Nous vous proposons l'interprétation de cette loi et de nous autoriser à prêter ce serment en y faisant des modifications dont nous vous laissons les maîtres; nous sommes prêts à rendre publiques nos dispositions à prêter le serment rectifié. Nous attendons votre délibération sur cette proposition, que nous sommes prêts à vous faire notifier par un acte authentique. ]>

Le Directoire entendit cette proposition dans un morne silence, dit le procès-verbal de la séance, et le président déclara que l'exécution des lois était recommandée aux municipalités, dont le zèle et la fidélité à leurs devoirs étaient connus et garantissaient qu'elles sauraient les faire exécuter. c Nous allons délibérer sur votre demande, ajouta le président, et, dans tous les cas, nous vous ferons connaître nos résolutions dernières, d

Les trois curés se retirèrent, et le Directoire embarrassé députa M. Duranthon, procureur-syndic, et deux de ses membres pour se concerter avec le Directoire du département sur la mesure à prendre. L'Administration départementale

applaudit à la prudence et à la sagesse du District, et promit de le seconder dans cette affaire ^^K

On ne trouve pas aux Archives la suite donnée à la demande des trois curés; mais il est certain que le serment rectificatif ne fut pas autorisé, puisque MM. Montmirel, Cornet et Philippot furent démis de leurs cures et remplacés par les électeurs.

Il est vrai que les administrateurs avaient, d'autre part, des compensations. Ainsi, la constitution civile compta quelques partisans dans le clergé de Blaye, et la municipalité de cette ville adressa au Directoire du département une liste des prêtres de son district qui avaient prêté le serment : en tête, figurait M. Duvergier, ci-devant chanoine de Saint-Sauveur de Blaye, devenu maire de la ville. Il parut dans la chaire le 7 février 1 79 1 , après avoir célébré la messe :

« Messieurs, dit-il à ses auditeurs stupéfaits, déjà comme maire et notable de la cité et comme citoyen je vous ai donné des preuves de mon zèle, de mon dévouement et de mon patriotisme; il me reste à vous en donner comme prêtre, d Un officier municipal se présenta alors, et Duvergier prêta entre ses mains le serment de fidélité à la Nation, à la Loi, au Roi et à la Constitution civile du clergé. Quatre autres prêtres suivirent son exemple : ce furent MM. Siozard, curé de Saint- Romain, Lavergne, ex-prieur de Saint- Romain et aumônier de Thôpital Saint-Nicolas à Blaye, et deux autres curés.

Quelques jours après, le curé de Branne écrivit à ses confrères pour les engager à prêter le serment; il s'élevait dans sa lettre contre le despotisme des évêques et déclarait qu'il avait fait son serment avec plaisir, sans contrainte ^^K

La municipalité de Blaye, triomphante, écrivit à TAs-

(0 Archives de la Gironde, série L, liasse 186. (3) Id,, district de Blaye.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE. qS

semblée nationale pour la rassurer sur la ville et les campagnes du district, qui n^coutaient ni les conseils, ni les séductions des prêtres réfractaires : c Rendez-nous justice, disait la municipalité, l'égarement de nos prêtres n'a pas influé sur nos cœurs; nous sommes et nous avons toujours été dignes de vous. Nos prêtres frémissent à l'idée de Tabîme où les entraînait la perfidie de M. Delage, curé de Saint-Christoly, membre de l'Assemblée nationale, âégeant au côté droit; plusieurs parmi eux ont fait le serment; leur exemple sera suivi. ]^ La liste des ecclésiastiques ayant prêté le serment fut en même temps envoyée à l'Assemblée.

Ces défections, toutefois, n'entraînèrent point les autres ecclésiastiques du Blayais, et pour manifester leurs sentiments d'une manière plus éclatante, ils adressèrent aux administrateurs de la Gironde une déclaration dont nous reproduisons les passages suivants :

t C'est un crime, disait un empereur chrétien, à ceux qui ne sont pas inscrits sur les catalogues des saints évêques, de s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques... Quelque talent, quelque connaissance qu'ait un laïque, il ne cesse pas d'être brebis pendant qu'il demeure dans l'ordre des

laïques Pleins de confiance en la grâce de Dieu et en

son infinie miséricorde, nous jurons et promettons de vivre et mourir dans la foi de la religion catholique, apostolique et romaine, seule véritable, seule digne de l'homme, seule capable de le conduire en paix à l'heureux terme de sa carrière, religion dont nous sommes les apôtres et demain les martyrs, s'il le faut.... Nous ne devons ni ne pouvons faire d'autre serment que celui qui est dans le cœur de tout

Français, et plus particulièrement dans le nôtre Nous

jurons et promettons d'être soumis à la Nation, à la Loi et au Roi, dans tout ce qui concerne l'ordre civil et politique Fidèles aux devoirs du catholicisme et du

sacerdoce, nous refusons expressément notre adhésion à la constitution civile du clergé, décrétée par une Assemblée purement civile et politique, promulguée sans le concours de la puissance ecclésiastique et par des formes inusitées jusqu'à nos jours; nous attendons avec autant de fermeté que de respect la décision de PÉglise, et jurons d'avance de nous soumettre à son jugement, etc. ^^\ »

Cette déclaration fut signée par dix-neuf curés de la ville de Blaye et de diverses communes. Parmi les premiers, on remarque M. Delage, député à l'Assemblée constituante.

La congrégation, consultée sur cette manifestation, déclara qu'elle n'avait pu lire sans attendrissement les différents sentiments qui y étaient exprimés ; elle y avait reconnu avec la plus grande satisfaction les principes qu'elle avait constamment professés.

L'approbation est signée par M. Delaporte, vicaire général, président, et par tous les membres de la congrégation. Cette déclaration fut approuvée par trente-six curés et vicaires de la ville de Bordeaux et signée par trente-trois ecclésiastiques du Blayais, tous ayant charge d'âmes. D'autres adhésions à la déclaration portèrent à cent quatre-vingt-neuf * le nombre des membres du diocèse de Bordeaux qui refusèrent le serment. On doit y ajouter M. Villars de La Châtaigneraie, curé de Guillac, et M. de Gerlin, curé de Grayan, qui rétractèrent leur serment comme ne l'ayant prêté que par surprise.

Tous les autres ecclésiastiques du Blayais et du diocèse qui n'avaient pas adhéré à la déclaration n'en restèrent pas moins fidèles à leurs devoirs; ils firent même imprimer une adresse collective contre le serment. L'autorité les menaça, ainsi que les signataires de la déclaration du Blayais, de les poursuivre comme perturbateurs du repos

(0 Déclaration des curés et vicaires du Blayais à MM, les administrateurs de la Gironde, Imprimé à Bordeaux, 1 791, 8 p.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. qS

public; quelques-uns eurent peur et rétractèrent leur agnature, mais en petit nombre. Les catholiques comptèrent avec peine parmi ces transfuges MM. Valcanel et Girodeau, curés de Saint-Sauveur et de Villeneuve en Bourges.

Ici nous devons indiquer comme un signe des temps et de la perturbation morale qui régnait dans les esprits, l'immixtion des femmes dans les affaires publiques. La manie de la politique les avait chassées du gynécée et faisait des ravages, surtout dans la classe moyenne. Paris en offrait des exemples, Bordeaux les suivit : on voyait les femmes abandonner leurs ménages, les soins à donner à leurs enfants et aux affaires domestiques, pour se réunir sur les places publiques, où les plus audacieuses haranguaient la foule ébahie et parlaient sur toutes les questions à Tordre du jour avec une volubilité qui émerveillait les auditeurs. Cétait un spectacle à la fois risible et déplorable.

Ces femmes obtinrent de la municipalité la permission de se réunir aux Augustins pour y tenir un club sous le nom di Amies de la Constitution. Elles élirent un bureau et leur réunion acquit une renommée qui engagea les autres femmes à se présenter au club et à s'y faire admettre. Elles étaient jalouses de mériter le titre de bonnes citoyennes, et leur nombre dépassa bientôt deux mille.

Ces citoyennes résolurent de donner à M. Pacareau un témoignage public d'attachement et de vénération pour sa personne et ses vertus; elles arrêtèrent en assemblée générale le programme suivant, programme extrêmement curieux :

t Article premier. — Les citoyennes dont les noms sont inscrits ci-après se trouveront, le 28 de ce mois (juin 1791), à huit heures da matin, au Champ-de-Mars, pour de là se rendre dans l'église Saint-André.

» Art. 2. — Le même jour, dans ladite église, il sera célébré une messe et chanté le Te Deum, en actions de grâces envers VÊtre*

suprême (0, de ce qu'il lui a plu d'accorder à ce diocèse le bonheur d'avoir pour chef un citoyen non moins recommandable par sa piété que par ses lumières, et pour demander au Ciel la conservation des jours précieux de cet illustre prélat.

» Art. 3. — Après cette cérémonie religieuse, toutes les citoyennes qui pourront y assister prononceront le serment civique ci-après : f Nous jurons, en présence de l'Être suprême : i» d'être fidèles à la i Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout notre pouvoir » la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale; ^^ d'élever nos » enfants dans ces principes et de ne rien négliger pour leur inspirer » l'amour de la liberté et des lois; 3<» de nous opposer de toutes nos

• forces aux projets des ennemis de la Constitution, et de dénoncer,

• aussitôt que nous en aurons connaissance, les manœuvres qu'ils » oseraient tenter dans le coupable but de la renverser ou d'y porter i la moindre atteinte; 4° de ne point souffrir en notre présence, sur i le compte de notre respectable prélat, ni sur celui des autres » prêtres constitutionnels, des propos injurieux tendant à affaiblir le

• respect qui leur est dû comme fonctionnaires publics, mais en

• même temps de nous abstenir de toutes voies de fait contre ceux » ou celles qui pourraient s'égarer au point de se livrer à de pareils » excès, et de nous borner à les dénoncer aux administrations et » aux tribunaux, afin qu'ils soient poursuivis et punis suivant toute > la rigueur des lois ; 5^ de ne jamais rien entreprendre qui gêne la 1 liberté des opinions religieuses et la facilité que la Constitution i donne à tout citoyen d'exercer tel culte que bon lui semble, i pourvu qu'il respecte l'ordre public établi par la loi.

i Art. 4. — Ce serment sera lu à haute et intelligible voix dans l'église Saint- André; ensuite toutes les citoyennes se lèveront et dirons : Nous le jurons,

• Art. 5. — Après la prestation de serment, nous nous rendrons, par députaiion et avec le plus d'ordre qu'il nous sera possible, mais sans bannière, sans drapeau, dans la maison de Pierre Pacareau, pour lui offrir un bouquet et lui remettre la présente délibération, dont un double a déjà été remis à MM. les Maires et officiers municipaux.

» Art. 6. — Quatre d'entre nous se transporteront le 27, devant MM. les administrateurs du département et du district, devers MM. les maires et officiers municipaux, les corps civils et militaires,

(i) Les philosophes du xvin« siècle avaient mis à la mode plusieurs noms pour désigner^ la divini^té : c'était VÉternel, le Souverain Ordonnateur des mondes, VÉtre des Êtres; on arriva enfin à VÉtre suprême, dont la Convention nationale, devancée en cela par les dames de Bordeaux, voulut bien plus tard décréter l'existence.

MM. les curés de la ville, vicaires de Tévêque, etc., pour les prier d'assister à Tauguste cérémonie qui vient d'être décrite.

• Art. 7. — La fraternité et Tégalité étant la base de la présente résolution, toutes les bonnes citoyennes, les mères de famille ou leurs filles^ qui désireraient être admises parmi nous, le seront sans difficulté, et à la suite des noms de celles qui seront présentées, on inscrira ceux des citoyennes qui ne pourront y assister, soit pour cause de maladie, etc.

i Art. 8. — Chacune de nous versera, suivant ses facultés, ou 26 sols ou 12 sols, ou même quelque chose de plus ou de moins, dans la caisse commune tenue par M"^ Dubois, et le montant de cette souscription servira aux frais de la fête; le surplus sera distribué aux pauvres; cette distribution est confiée à M"^ Gentil et Dubois.

• Signé : F. Gestii^ présidente ; Dubois, trésor ière; Thiévent, secrétaire (0. i

Cet arrêté fut porté à la municipalité par une députation des citoyennes clubistes. Le maire, après Tallocution de la femme Gentil, mit l'affaire en délibération, et le Conseil général prit Tarrêté suivant :

t Considérant que les sentiments patriotiques des citoyennes bordelaises méritent les plus grands éloges; que le devoir des officiers municipaux les porte à favoriser le développement du patriotisme; que, d^ailleurs, cette généreuse démarche de la part <les citoyennes de Bordeaux ne saurait avoir trop d'éclat, ni être nttrquée par une approbation trop manifeste de la part des citoyens,

» Arrête que le Corps municipal se rendra, le 28, au Champ de Mars; que là, il se mettra à la tête des citoyennes de Bordeaux pour les conduire à la cathédrale; qu'après la cérémonie religieuse M' le maire recevra le serment patriotique de ces bonnes dames; ^ M. le commandant général sera requis, au besoin, de commander w fort détachement des troupes sous ses ordres pour escorter le cortège depuis le Champ de Mars jusqu'à Saint-André, et pour "oaintenir le bon ordre dans l'intérieur de cette église.

» Bordeaux, le 27 juin 1791.

» Signé : SAIGE, maire (2). »

Le même jour, la députation de ces citoyennes se présenta i la Société des Amis de la Constitution et y fut reçue au

(')'(>) Archives municipales de Bordeaux.

milieu des applaudissements de l'assemblée. La femme Larmée, son orateur, prononça le discours suivant :

oc Monsieur le Président, Messieurs, pénétrées des sentiments que vous ne cessez de montrer pour le bonheur de la patrie, nos coeurs reconnaissants s'empressent de vous en féliciter. Bientôt, Messieurs, vous ne verrez plus en nous des femmes uniquement occupées d'objets frivoles; notre plus doux plaisir sera de couronner vos vertus et de les imiter. Fidèles aux devoirs que la société nous a assignés, notre soin le plus précieux sera d'élever nos enfants dans les principes de la Constitution, et c'est au milieu de vous que nous viendrons les former; là, ils apprendront à vivre libres, à connaître les droits de l'homme, à ne point s'abaisser devant d'autre pouvoir que devant celui des lois et de la vertu. On ne verra plus enfin un sexe que la nature a formé pour donner à l'exemple l'attrait le plus séduisant de la persuasion, oublier les devoirs sacrés qu'elle lui impose.

» Voilà, Messieurs, les sentiments qui nous animent; nous espérons que vous voudrez bien ajouter à l'éclat de la fcte de demain par la présence de vos députés. }^

Ce discours fut suivi d'acclamations générales ; M. Ducos fils, président de la Société, y répondit par une allocution vivement applaudie ^^K

« Le lendemain, 28 juin, à huit heures du matin, dit le Journal de Bordeaux, les citoyennes composant la Société des Amies do la Constitution se sont rendues, au nombre de près de 2,000, au Champ de Mars. La municipalité, M. le maire à la tctc, le département, le district, les tribunaux, l'état-major de la garde nationale, les députations des Amis de la Constitution et du Club national, sont arrivés successivement. Le cortège s'est rendu à l'église

(0 Journal de Bordeaux, 1 791 , no 81 .

métropolitaine, en défilant dans le plus grand ordre entre une haie de la garde nationale. Le vénérable Pierre Pacareau, évêque constitutionnel de la Gironde, pour qui la fête était préparée, était à la petite fenêtre de sa petite maison, environné de son clergé. Des applaudissements universels, des cris de joie, des bénédictions sans nombre ont porté jusqu'aux deux Thommage que les bons citoyens rendaient à ses vertus. Deux orchestres étaient placés dans réglise métropolitaine : la messe a été célébrée avec pompe, et M. Roch a dirigé la musique. Après la célébration du sacrifice, le Te Deunt a été chanté. Les citoyennes ont ensuite prêté, entre les mains du vicaire, le serment d'être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, d'élever leurs enfants dans les principes de la Révolution, de vivre libres ou de mourir. M. Tévêque a été ensuite reconduit à sa maison; là, ces dignes citoyennes lui ont présenté un bouquet, et ont reconduit la municipalité jusqu'à la maison commune. > Nous nous hâtons, dit le journaliste, de donner la première annonce de cette fête touchante, qui a porté le dernier coup à l'aristocratie. »

Mises en goût par les compliments qu'elles Paient reçus en cette circonstance, et flattées dans leur orgueil par le rôle principal qu'elles y avaient joué, les citoyennes Amies de la Constitution jugèrent à propos de renouveler, mais avec moins de solennité, la fête du 28 juin.

Dans le mois suivant, en effet, elles allèrent complimenter M. Tymbaudy, curé constitutionnel de Sainte- Eulalie, puis le curé de Saint-Michel, et pour ne pas faire de jaloux sans doute, elles visitèrent tous les curés assermentés de la ville et remirent à chacun d'eux des bouquets d'immortelles mêlées de laurier, accompagnés de discours et de dithyrambes en leur honneur, a C'était, dit l'abbé O'Reilly, une compensation du respect et de l'estime que les catholiques leur refusaient, lo

Ces bonnes darnes^ comme les appelait le maire, se signalèrent aussi par leur enthousiasme lors de la fête de la Fédération, célébrée à Bordeaux le 14 juillet 1791.

Pendant que M. Pacareau et son clergé étaient Tobjet des ovations que nous venons de raconter, les mesures prises par les autorités de Bordeaux contre les prêtres non conformistes présentaient graduellement un caractère plus rigoureux. Le Qub national et les autres Sociétés populaires mettaient en mouvement la population infime de cette grande cité, qui obéissait à leurs ordres et donnait la chasse, suivant le langage du temps, aux réfractaires.

Les prêtres constitutionnels voyaient avec désespoir leurs églises désertes, tandis que celles accordées, d'après la loi, aux insermentés regorgeaient des fidèles accourus de tous les quartiers de la ville et même des campagnes voisines, qui repoussaient les intrus et fuyaient leurs églises.

Cet abandon presque général piqua Torgueil et le patriotisme de Tautorité, qui fit fermer les églises des non-conformistes. Ce fut, de sa part, un abus de pouvoir et une grave violation de la loi ; cette mesure, loin de produire le résultat espéré, eut pour conséquence d'augmenter l'agitation et d'accroître le mécontentement contre les prêtres constitutionnels, auxquels on imputait, non sans raison, d'avoir sollicité la fermeture des églises rivales. Les passions étaient d'ailleurs exaltées par les événements politiques, qui prenaient chaque jour une teinte plus sombre, et l'on redoutait une collision entre les gardes nationaux, que divisaient profondément les opinions religieuses. On tremblait de voir se renouveler à Bordeaux les scènes qui avaient afflige Nîmes et Montauban.

La presse démagogique signalait journellement les réfractaires comme les ennemis les plus dangereux de la patrie et du nouvel ordre de choses. L'agitation gagnait les villes et les campagnes du département de la Gironde ; la

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE. lOI

pièce suivante, publiée par le Club national, n^y contribua pas médiocrement (*>.

c Messieurs, Tamour du bien public, qui nous a réunis en société, nous amène en ce jour auprès de vous pour mettre sous vos yeux le nouveau sujet de nos alarmes, car sans cesse occupés à veiller, à garantir Tédifice imposant de la Constitution, nous prenons ombrage de tout ce qui pourrait tendre à Tébranler.

1 Plusieurs ecclésiastiques réfractaires à la loi, tournant contre elle-même le précieux bienfait de la liberté qu'elle nous a rendu, font édifier chez eux des chapelles, les unes dans Tenceinte de nos murs, les autres à la campagne... Sans chercher à interpréter leurs intentions, nous ne pouvons néanmoins nous les dissimuler, d'après leur rébellion soutenue. Plus pervers dans leur égarement que les dix tribus infidèles, non seulement ils rompent Tunité du culte, mais, en abandonnant la maison de Dieu, ils la dépouillent pour décorer leur nouveau temple de Samarie et les autels qu'ils dressent sur les hauts lieux; ils y transportent les ornements et les pierres sacrées sur lesquelles se fait la célébration de nos saints mystères. Une fois possesseurs de ces précieuses et intégrantes parties de nos autels, ils ne manquent pas de dire à des ouailles déjà trompées par leur séduisante hypocrisie que nos mystères n'ont de réalité qu'autant qu'ils sont offerts sur ces pierres sacrées, et que les nouveaux évêques, qu'ils traitent d'intrus, n'ont pas le pouvoir d'en élever d'autres, etc. ^^K »

Le Club fait intervenir la religion, criant à ces mauvais jn'ctres qu'ils abusent du caractère sacré dont elle les a

(^) La Naticfn, la Loi et le Roi, adresse du club du Café national à UM, les Administrateurs du département de la Gironde, concernant les wumcmvres des mauvais prêtres et Venlèvement des pierres sacrées et des ornements. Bordeaux, de Timpr. du Club national, Tan II de la liberté.

<>) On est presque heureux de voir les énergumènes du club du Café Bttional parler ainsi avec componction des saints mystères de la religion.

revêtus. La prosopopée de ce factum a trois pages; les lignes suivantes la terminent : « C'est ainsi, Messieurs, que parle notre religion en s'adressant à ces mauvais prêtres; mais, semblables à Taspic, selon l'expression de TÉcriture, ils se boucheront les oreilles du cœur pour ne pas l'entendre. »

Les clubistes demandent ensuite aux administrateurs de faire vérifier promptement les inventaires de chaque église et de s'assurer que les pierres sacrées n'ont été ni changées ni enlevées ; d'ordonner à toutes les municipalités du département de faire ^ce//er ces pierres saintes, après la célébration de l'office par le prêtre constitutionnel de chaque paroisse respective; et déclarent que leurs observations ne sont dictées que par leur dévouement à la chose publique; ils les soumettent, disent-ils, à la sagesse du Directoire, qui saura trouver les moyens de dissiper les perfides complots des ennemis de la patrie.

Si la publicité donnée à cette pétition excita la haine des hommes de désordre contre les prêtres non-conformistes, la lettre suivante dut en revanche flatter les Bordelaises qui ne faisaient pas partie du troupeau. Elle est au moins curieuse et nous a paru devoir être reproduite. C'est un jeune patriote qui s'adresse aux dames; il débute ainsi : « Aimables concitoyennes, serait-il vrai que vos cœurs si tendres et si compatissants se fussent ouverts à l'esprit de parti, cette source inépuisable de malheurs? On le dit, mais à peine puis-je le croire. Eh! que vous importent les criailleries de quelques hommes qui, sous le vain prétexte qu'on les dépouille de ces biens dont ils faisaient souvent un si mauvais usage, veulent aujourd'hui tout bouleverser et mettre leur bonheur à la place du bonheur public?... »

Le jeune patriote continue en assurant à ses concitoyennes que l'amour et les hommages des hommes leur sont nécessaires, et que, s'ils ne devaient plus les aimer, elles ne

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. Io3

seraient presque rien sur la terre; et après trois ou quatre pages écrites dans ce goût douteux, il brûle de Tencens en faveur de M. Pacareau et termine sa galante épître en ces termes : c Pardonnez si j'ose vous dire des vérités peut-être trop fortes, mais les motifs qui les ont dictées ne sauraient vous déplaire. J'ai espéré vous ramener aux vrais principes et pouvoir conserver encore dans mon cœur les sentiments que votre sexe m'inspire. Mais si je ne réussis pas à vous persuader, si vous persistez encore dans vos erreurs, je me condamnerai jusqu'à vous haïr, car je préfère ma patrie à vous, lors même que je vous préfère à tout le reste (»). j>

Tout était mis en œuvre en faveur du clergé constitutionnel; on le caressait, on le flattait, on le soutenait par tous les moyens possibles.

Quant aux prêtres insermentés, ils étaient expulsés de leurs presbytères par les intrus ; ils abandonnaient leurs familles et leurs paroisses qui ne leur offraient plus de sécurité, et ils erraient dans les campagnes sans avoir un asile où ils pussent reposer leur tête ^^K

Encore si leurs misères s'étaient bornées là! Mais ces persécutions étaient accompagnées de violences, à Bordeaux et dans le département.

Nous allons grouper ici quelques-uns des faits principaux dont nous avons retrouvé la trace dans les documents contemporains et dans les archives publiques, et que nous avons dû négliger au courant de notre récit afin de ne pas en altérer la clarté par une surabondance de détails.

A Bordeaux, le corps municipal, le Directoire de district, les clubs soutenaient M. Pacareau; mais la grande majorité des catholiques ne reconnaissait pas le clergé constitu-

(I) Ces fragments sont extraits d'une brochure intitulée : Adresse d'un jeune patriote à ses concitoyennes sur la conduite de quelques prêtres. Bordeaux, 1791.

(») Nos patriœ fines et dulcia îinquimus arva ;

Nos patriamfugimus!, .. (viryiic, BucoUgnes.)

104 HiSTonrE de la tevbeus a bordeaux.

tionnel et repoussait k nouvel évêque métropolitain du Sud-Ouest. Les prêtres noo-conformistesi nous Favons dit^ étaient seub acnirilHs par les fidèles; on ne s'adressait qu*à eux pour en reccroîr les sacrements de TÉglise; les constitudonnels voTaicnt a\'ec désespoir leurs temples déserts, et en conserraient contre leurs confrères dissidents une animoâté qulk ne pouvaient disâmuler et qui augmentait Fagitation des esprits. La population, en général, ne les regardait qu'avec méjHÎs et ne leur cachait pas rindignation qu'ils lui inspiraient.

Le Directcnre du dq>artement avait accordé aux dissidents, conformément aux décrets, relise conventuelle des Cordeliers; ces religieux avaient évacué leur couvent. Les dissidents se proposaient d'y foire célébrer leur culte par un prêtre insermenté : c'était leur droit. Les patriotes du Qub national étaient loin de Fentendre ainsi ; ils furent très irrités de cette concession de la part de Fautorité et se promirent de s'opposer à ce qu'elle reçût son exécution. Au fond, ils ne tenaient à aucun culte, mais ils détestaient les prêtres réfiractaires et les catholiques, parce qu'ils les regardaient comme des ennemis du nouvel ordre de choses. Le premier jour de la réunion dans Féglise accordée par le Directoire, il se forma des attroupements nombreux devant la porte. On vociférait contre les prêtres et les aristocrates rassemblés dans Féglise. Un nommé Brouet, espion, dit-on, du Club national, entra effrontément et commit des irrévérences qui troublèrent Foffice divin. Les fidèles redoutant un conflit dont on les avait rendus responsables, prirent le parti de se retirer. Ils écrivirent le lendemain au Directoire du département pour lui rendre compte des faits et demander qu'il leur fut permis de jouir d'un droit légal et de pratiquer leur culte dans Féglise qui leur avait été assignée. On signala la conduite de l'émissaire du Qub national et on invoqua la liberté des cultes proclamée par

FAssemblée nationale. Cette demande si juste, non seulement ne fut pas accueillie, mais Téglise des Cordeliers fut fermée. Le Direaoire était impuissant à faire exécuter les lois.

M. Plas de Saint-Georges, propriétaire à Cenon la Bastide, avait dans sa maison une chapelle autorisée par M^r Champion de Qcé, et il y entendait la messe, célébrée par un prêtre insermenté.

Le conseil général de la commune, offusqué de ce qu^il appelait un privilège et stimulé par le curé constitutionnel du lieu, nommé Maubourguet, qui plus tard remit ses lettres et abdiqua la prêtrise, prit un arrêté pour que M. de Plas eût à exhiber à la municipalité la permission qui Tautorisait à faire célébrer le service divin dans sa maison. On lui signifia qu^à défaut par lui de justifier de Tautorisation épiscopale, sa chapelle serait interdite, aux termes des statuts synodaux. M. de Plas répondit par la lettre suivante à Tinjonction de la municipalité : c II me semble que le décret de l'Assemblée nationale dit en termes f(Minels que nul ne sera troublé dans ses opinions religieuses. Les musulmans ont leurs mosquées, les juifs leurs synagogues; le chrétien apostolique et romain serait-il le seul à prier Dieu dans sa chambre, lorsque les protestants prient dans leurs temples? Les titres de ma chapelle émanent du pouvoir de mon légitime évêque; en conséquence, je vous préviens qu'on n'y dira pas la messe, plutôt que de la faire célébrer par une permission que je crois très illégitime. La force peut m'ôter le droit de faire célébrer dans ma chapelle la sainte messe, mais elle ne m'obligera pas à en entendre une à laquelle je ne croirai jamais <■). » Les choses en restèrent là.

A. Lormont, les habitants étaient divisés d'opinions sur

(0 Journal de Bardeaux, 1 791 , no 60.

la légitimité des pouvoirs du curé nouvellement élu; une grande partie de la population ne voulait pas en entendre parler. M. le chevalier de Pichon, riche propriétaire de la commune^ s'était attiré des inimitiés en refusant de reconnaître le .prêtre jureur, ainsi qu'il l'appelait. Vers le milieu du mois de juin 1791, une centaine de paysans précédés par un tambour, se saisirent de M. de Pichon, le hissèrent sur un âne et le promenèrent dans le bourg. Des citoyens voulurent le faire descendre de sa monture, mais il n'y consentit pas et cria à haute voix a qu'il ne pouvait ni ne voulait entendre parler des prêtres jureurs; que ces prêtres, excommuniés par le Saint-Père, n'avaient plus de pouvoirs. 1 Les paysans irrités allaient se porter à des violences sur M. de Pichon, mais on réussit à le tirer de leurs mains.

Les mêmes faits étaient à l'ordre du jour dans un grand nombre de communes, dont les populations étaient exaltées souvent par leurs curés constitutionnels. On lit dans le Journal de Bordeaux, qui enregistre ces violences avec complaisance, le récit suivant écrit par A. Jay, citoyen soldat à Lesparre : « Frère et ami, il vient de se passer dans notre ville une scène assez remarquable pour mériter une place dans votre journal patriotique. L'épouse du maire de Lesparre, dévorée d'un zèle ardent pour la Constitution, voyait avec douleur depuis longtemps une tourbe de dévotes qui abandonnaient leur curé conformiste, pour venir entendre leur ci-devant pasteur réfractaire et anti-constitutionnel. Aujourd'hui, une douzaine de ces béates étaient encore venues au bercail non-conformiste, lorsque la femme du maire, s'armant d'un long fouet, à l'exemple de notre divin Sauveur, a purgé et nettoyé les parvis du temple saint, devenu l'asile de l'hypocrisie et du fanatisme. La vigueur de son bras ne s'est ralentie que lorsque nos dévotes effrayées ont eu prêté serment de ne plus abandonner le

LA CONSTITUflON CIVILE DU CLERGÉ. IO7

pasteur donné par la Constitution. Alors Théroïne, remettant son fouet en écharpe, a traversé la ville de Lesparre avec une démarche fière, et a reçu sur son passage les applaudissements des vrais patriotes. Vous auriez vu dans ce moment certains ci-devant et leurs femmes se grouper pour censurer cet acte de police correctionnelle; mais ils eurent beau se démener de toutes les manières, la Constitution sera inviolée et ça ira. Comme des personnes mal intentionnées pourraient donner un tour tragique à cet aae du pouvoir exécutif féminin, Je vous prie, au nom de votre patriotisme, d'insérer ce fait dans votre intéressante feuille ('^ »

Ce que le citoyen soldat Jay ne dit pas, c'est ceci : les femmes maltraitées résolurent de se venger; quelques jours après, et le soir, elles s'embusquèrent, armées de verges, se saisirent de la femme du maire, entourèrent sa tête d'un mouchoir, la bâillonnèrent et, retroussant ses jupes, lui administrèrent, malgré ses cris, une vigoureuse flagellation, puis se sauvèrent en laissant sur les lieux les verges, instrument de la correction. La nuit empêcha la flagellée et les voisins, accourus trop tard, de reconnaître les coupables. Des chansons en coururent le pays et ne mirent pas les rieurs du côté de la femme du citoyen maire.

La ville de Libourne eut ses scènes de violence.

L'abbé Turenne, ancien curé de Saint-Sulpice, prêtre habitué de Saint-Michel et aumônier du régiment patriotique de la même paroisse, avait refusé le serment et colportait des brochures contre la constitution civile du clergé. Son zèle n'étant pas tempéré par la prudence, il fut arrêté à Sainte-Foy dans les circonstances suivantes : la municipalité de CastiUon, ayant appris qu'il avait vendu à plusieurs prêtres des brochures qu'elle soupçonnait être contraires

(I) Journal de Bordeaux du 10 août 1 791 .

au culte constitutionnel, le dénonça à Tautorité municipale de Saînte-Foy, où il s'était dirigé en quittant Castillon. La municipalité de Sainte- Foy se transporta de suite à Tauberge où Tabbé Turenne était descendu et visita ses malles; elle y trouva un ballot de brochures, qualifiées dUncendiaires dans le procès-verbal de saisie. Cen fut assez pour déterminer son arrestation et sa conduite devant l'accusateur public du tribunal de Liboume. Ce magistrat le fit jeter en prison et le dénonça au tribunal, qui commença une instruction. L'abbé Turenne fut interrogé, et, sommé de désigner ceux de qui il tenait les brochures saisies, il déclara être prêt à faire le sacrifice de sa liberté plutôt que de nommer les personnes qui l'avaient chargé de les distribuer; mais il ajouta en même temps en avoir vendu plusieurs au ci-devant curé Fayotte, parce que la médiocrité de sa fortune ne lui permettait pas d'en faire un pur don; il déclara aussi qu'il n'avait vendu ces livres au sieur Fayotte qu'après avoir su de lui qu'il avait prêté le serment civique. Cette affaire fit beaucoup de bruit à Liboume, et la Société des Amis de la Constitution de cette ville se hâta d'en prévenir les frères et amis de Bordeaux par une lettre qui raconte les faits (0 : « Vous jugerez, frères et amis, des scrupules de l'abbé qui a refusé le serment. Le sieur Turenne ayant été interrogé de nouveau, a déclaré tenir ce ballot du sieur Raynal, vicaire de Saint-Michel; que le sieur Montmirel, curé de la dite paroisse, lui avait donné la lettre que le sieur Champion avait adressée aux administrateurs du département, et qu'il avait vendu au curé de Saint-Sulpice, près Mornas, quelques-unes de ces brochures pour i3 livres. »

(i) Lettre de la Société des Amis de la Constitution de Liboume à celle de Bordeaux, au sujet de M. Turenne, vicaire de Saint-Michel. Bordeaux, 1791, chez Levieux, imprimeur de la Société des Amis de la Constitution. 4 pages tn-8*.

Les correspondants ajoutent que le sieur Turenne, à son arrivée à Sainte-Foy, avait rendu une visite au sieur abbé de Ségur, ci-devant vicaire général, et à un autre de Ségur ci-devant major du second régiment de Languedoc, tous deux soupçonnés de tenir des conciliabules aristocratiques et d'être, disent-ils, c les auteurs d'une insurrection féminine quily a dans la ville; ce qui prouve que Tabbé Turenne est Tagent d'une correspondance entre les ennemis de la tranquillité publique. >

La Société termine ainsi sa lettre : « On aura pu vous iaire différentes versions sur les motifs de sa détention. Ce qui autorise cette idée, c'est que déjà votre municipalité a fait passer des attestations en faveur dudit Turenne, et qu'un vicaire de Saint-Michel et un officier de la garde nationale sont venus rendre des témoignages avantageux sur son compte. C'est pourquoi nous croyons devoir vous fixer positivement sur les véritables causes qui donnent lieu à l'instruction que notre tribunal fait de cette affaire. Nous trouvons qu'il est difficile à des amis de la Constitution de trouver le sieur Turenne innocent. Nous vous ferons part des suites de la procédure, etc. i>

Le recueil que nous avons sous les yeux ne fait pas connaître ce résultat (»); on peut penser que les faits à raison desquels l'abbé Turenne fut poursuivi ne constituant ni crime ni délit, il dut être remis en liberté.

Quelques citoyens de Libourne se signalèrent par des violences plus graves contre deux malheureux prêtres.

Le P. Albert, récollet, âgé de soixante-quatorze ans, avait rétraaé son serment; il n'avait pas charge d'âmes, et par conséquent le décret ne le plaçait pas dans la classe des fonctionnaires publics astreints au serment. Le peuple s'empara de ce vieillard, l'assit sur un âne et lui fit parcourir

{>) Recueil de pièces sur le clergé de Bordeaux (1787 à 1848). Bibliothèque de Bordeaux, n» 27058.

ainsi toutes les rues de la ville au milieu des imprécations et des huées de la populace ivre et furieuse. L'infortuné, épuisé de fatigue, tomba trois fois, et trois fois on le replaça sur sa monture. Il fut enfin reconduit dans son couvent; le lendemain, il était mourant et on Tadministra.

Dans la soirée de ce même jour, un pauvre prêtre, curé de la paroisse de Saillans, ignorant les violences dont le P. Albert avait été victime, arriva à Libourne. Ce curé avait refusé le seraient, et les anarchistes le détestaient; ils le reconnurent, se saisirent de sa personne, le hissèrent sur la même monture et le firent promener dans la ville. Un citoyen, ému de pitié, ne put retenir quelques murmures en voyant ainsi maltraiter un prêtre sans défense; on lui fit un crime de ces murmures, et, saisi à son tour, il subit les mêmes traitements que les deux prêtres.

On réservait une promenade identique aux Ursulines de la ville ; elles furent heureusement prévenues et se réfugièrent à Bordeaux.

Ces scènes de violence ne furent ni les seules ni les dernières. Un sieur Blanc-Montasset, habitant Libourne, ancien garde national, était signalé aux partisans du culte constitutionnel par son attachement au clergé insermenté. La même populace se transporta devant sa maison, le 2 juillet 1 79 1 , et Ten fit sortir de force malgré la résistance qu'il opposa aux assaillants, en les menaçant d'un couteau dont il s'était armé; on le dépouilla de son habit de garde national et on lui fit parcourir sur un âne les rues de la ville, la tête nue et accompagné des huées de la multitude.

La Société des Amis de la Constitution de Libourne rendit compte de ces incidents aux frères et amis de Bordeaux; mais ce n'était pas encore assez pour les partisans du culte constitutionnel : un autre prêtre fut la quatrième victime qu'ils livrèrent à la risée publique.

Nous reproduisons la lettre suivante que les dubistes de

liboume adressèrent au club du Café national de Bordeaux. Nous en respectons le style et Torthographe :

c Frères et amis, le courrier était parti avant que nous eussions fini notre correspondance, et nous n'avons pu vous faire passer la présente aussitôt que nous l'aurions désiré; mais nous nous sommes récupérés par la nouvelle cène qui est arrivée hier soir, qui n'est pas moins intéressante que la première, dont voici les détails. Le sieur Toumier, fils de cordonnier, natif de notre ville, ci-devant curé d'une commune voisine de Libourne, résidait en cette ville depuis plusieurs années, après avoir résigné sa cure à un prêtre patriote de cette ville. Pendant tout le temps qu'il a demeuré dans sa cure, il a été le chef d'une troupe de contrebandiers, métier qui lui fit gagner beaucoup d'or.

Depuis qu'il était résident en cette ville, il a augmenté considérablement sa fortune en faisant le métier d'agioteur et d'usurier de première force. La garde nationale, ignorant alors ses mauvaises manœuvres et s'en rapportant au faux patriotisme qu'il montrait, le nomma son aumônier. Bientôt après, il ne tarda pas à se dévoiler ce qu'ils étaient. Le décret qui portait que tous les fonctionnaires publics devait prêter le serment d'être ^rfè/e à la Nation, à la Loi et au Roi et d'instruire les fidèles confiés à leurs soins sur la nouvelle constitution du clergé, montra la noirceur de son âme dans son grand jour... Le moment arrivé pour prêter le serment, au lieu de faire cet acte de civisme auquel l'obligeait son grade d'aumônier de la garde nationale, il se transporta dans tous les couvents et chez tous les prêtres de la ville pour les soulever, les corrompre et les rendre fanatiques comme lui; mais il n'y gagna rien, car la presque totalité de nos prêtres prêtèrent serment le dimanche suivant et ne manquèrent pas de dévoiler ses démarches séditieuses.

» La garde nationale s'assembla et le dégrada de sa

qualité d^aumônier. Depuis cette époque, il n'avait cessé de fomenter le trouble et la discorde; il s'exerçaient tous les jours en propos séditieux, en menaçant les patriotes que chacun aurait son tour! Les patriotes, excédés de ses menées, le sommèrent de quitter la ville s'il ne voulait subir le sort qu'il méritait. Voyant qu'il n'y avait plus à balancer, il partit le lendemain matin en laissant après lui trois ou quatre dévotes avec qui il étaient extrêmement lié, qui ont rempli au mieux, pendant son apsence, la mission dont il les avaient chargées. Depuis plusieurs jours, deux de ces dévotes, sachant sans doute que leur champion devait revenir en cette ville, était allée le rejoindre à Bordeaux pour rendre le cortège plus brillant et la rentrée plus triomphante; mais, hélas ! le sort, toujours favorable aux patriotes, les a mal servi. L'abondance de la pluye et l'obscurité de la nuit obligea les deux dulcinées de coucher en route. Il n'en fut pas de même du courtois courier^ accoutumé à braver la tempête, comme les dieux ; il affronta le vent et la pluie et résolut de profiter des moments où Morphée tenait tous les patriotes dans ses bras; il s'embarqua pour cette cité, laissant derrière ses femmes et son équipage.

1^ Ce fut hier, lundi, à dix heures du soir, qu'arriva le sieur Tournier. Un particulier, patriote sans doute, qui avait voyagé avec lui depuis Bordeaux jusqu'à la séparation des landes de Caudéran, étant arrivé à bonne heure en cette ville et connaissant vraisemblablement ledit Tournier, se hâta de prévenir les patriotes de son arrivée et de la vqye quil avait pris pour arriver. Aussitôt s'assemblent les jeunes patriotes, allèrent chercher 1 ane, l'amenèrent sur la rivière, et dès que le batteaux fut arrivé, malgré l'abondance de la pluye qui tombait, on se saisit de Tournier, et, après l'avoir monté sur l'âne, on se mit en marche accomji?^^^ de plus de loofalaux.

j> La promenade a duré plus de trois heures, toujours la

pluye sur le corps, et à tous les coins de rue on s'arrêtait pour lui reprocher sa mauvaise conduite, ses indignes manœuvres et son incivisme. Vous devais imaginer que les croisées étaient bien garnies et bien illuminées. Enfin, pour finir la cérémonie, on le mena sur une petite place, on le fit monter sur un banc de boucher, et on l'obligea de danser en chantant : A ça ira; on le descendit et on V obligea d embrasser l'âne entre les deux oreilles, de remercier les patriotes de leur indulgence, et on le soma de dévariser ses meubles le lendemain pour éuaquer la ville dans le plus court délai, sous peine de tout le châtiment qu'il mérite (').]>

Nous ne ferons aucune réflexion sur ces violences, qui restèrent impunies : la municipalité feignit de n'en avoir pas eu connaissance I

MF Qiampion de Cicé avait quitté la France; mais avant son départ, il avait préposé à l'administration de son diocèse des vicaires généraux et M. Boyer, chanoine de Saint-Seurin, qui eut le soin d'adresser des instructions pour Texercice du saint ministère dans les oratoires particuliers; on en comptait plusieurs à Bordeaux. Une lettre écrite avec une rare modération et une extrême circonspection accompagnait ces instructions.

« Lorsqu'à raison de la gravité des circonstances, disait Tabbé Boyer, la prudence ne permettra pas de continuer Texercice des saintes fonctions dans les oratoires particuliers, les Qfiinistres feront choix d'une ou deux maisons pour y déposer les objets consacrés au culte : la plus grande prudence est spécialement recommandée aux ministres; le chant ou des rassemblements de nature à attirer l'attention et à faire remarquer les maisons annonceraient un. zèle bien mal entendu, qui, en compromettant la sûreté de tous les ministres, compromettrait l'œuvre commune à laquelle ils

(i) Archives de la Gironde, série L, carton 60, liasse 2, 1791.

sont consacrés, et priverait ks fidèles des secours les plus nécessaires dont il est instant qu'ils ne puissent jamais manquer.

» Les saints m3^stères ne peuvent être célébrés sur les autels portatifs consacrés par des évcques intrus; ces autels, s'il s'en trouve, doivent être brisés et, à raison de cette consécration, les fragments doivent être enfouis dans un lieu décent. Si Ton a la faculté de se servir d'une église pour les exercices de la religion, il faudra examiner si Ton ne s'en serait pas servi pour faire le temple de la Raison, ou bien s'il ne s'y serait pas passé des faits qui, selon les dispositions du droit canonique, en auraient produit la profanation; dans ce cas, avant d'y célébrer les saints mystères, il sera préalablement indispensable de la réconcilier, après en avoir obtenu l'autorisation du préposé au gouvernement du diocèse. )>

Ces instructions, que suivirent ponctuellement les prêtres fidèles, parvinrent à la connaissance des intrus, de la municipalité et du Directoire du district; elles devinrent un thème pour les membres du Club national, qui se distingua par ses fureurs anti-chrétiennes pendant toute la durée de la Révolution.

Nous devons dire ici quelques mots de l'abbé Langoiran.

Fils d'un riche armateur de Bordeaux, M. l'abbé Langoiran (Jean-Simon), avait été nommé par M»^ d'Audibert de Lussan, archevêque de Bordeaux, dignitaire du chapitre Saint-André, quelques années après conseiller de l'Université, puis professeur de théologie, et enfin prieur de Mortagne. Les revenus de ce prieuré étaient considérables, et l'abbé Langoiran les distribuait généreusement aux pauvres, sans en rien réserver pour lui.

Sa réputation s'étendit hors des limites du diocèse de Bordeaux; l'évêque de Dax lui conféra le titre honorifique de vicaire général; mais M^'' Champion de Cicé l'appela

pour diriger, sous son autorité, Tadministration de son diocèse; il fut revêtu des pouvoirs d'official métropolitain et sa juridiction s'étendit sur toute la province ecclésiastique de Bordeaux.

M^f Champion de Cicé, en partant pour Paris où il allait siéger aux États Généraux, confia aux abbés Langoiran et Boyer le soin de son diocèse : les prêtres qui avaient refusé le serment à la constitution civile du clergé furent fortifiés et encouragés par eux. L'abbé Langoiran publia plusieurs écrits contre le schisme et fut l'objet de la haine acharnée des dubistes de Bordeaux, dont ses écrits vigoureux faisaient le désespoir.

La municipalité et M. Duranthon, procureur-syndic du district, le signalèrent aux patriotes comme un prêtre fanatique et dangereux pour l'ordre de choses nouveau. Des pamphlets, des libelles, des menaces lui étaient adressés journellement, mais ne le firent pas dévier un instant de la ligne qu'il s'était tracée ni des devoirs que lui imposaient sa conscience et sa mission de vicaire général ('). Le Directoire du district osa même, par un arrêté qu'il fit afficher, lui défendre la prédication le jour de Pâques (1791), parce qu'il n'avait pas prêté le serment comme fonctionnaire public, et que, par conséquent, il était en révolte contre la loi. Cet arrêté lui fut signifié avec des menaces de la part de M. Duranthon de le traduire devant les tribunaux en cas de désobéissance ^^K

Excitée par les clubs, une certaine partie du peuple mettait en péril les jours de M. Tabbé Langoiran; les prêtres constitutionnels, qui le regardaient comme leur adversaire le plus redoutable, ne dissimulaient pas leur animosité contre lui. On l'avait prévenu des dangers qu'il

(0 La Bibliothèque de Bordeaux possède la collection complète de tous les écrits qui parurent dans notre ville à l'occasion de la constitution civile du clergé et du serment.

(2) Archives de la Gironde, série L.

Il6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

courait, et on lui avait offert plusieurs retraites où il pourrait attendre en sûreté des jours meilleurs. Il se savait surveillé et suivi depuis quelque temps par les agents de la municipalité et par les espions du Qub national, qui s'informaient de toutes ses actions et de ses moindres paroles.

Redoutant un attentat contre sa personne, il fit un jour porter une caisse remplie de papiers et de brochures chez un sieur Garrigues, négociant, qu'il croyait son ami. Celui-ci, qui n'ignorait pas la position périlleuse de Tabbé, craignit de se compromettre et refusa de recevoir la caisse; les espions en arrêtèrent le porteur et elle fut déposée au greffe du Directoire du district. Après examen, le Directoire prit l'arrêté suivant :

a Attendu qu'il n'existe pas encore de délit prouvé, ladite caisse et la lettre signée Langoiran seront envoyées à la municipalité, pour que, en présence des sieurs Langoiran et Garrigues, elle procède à l'ouverture de ladite caisse et à l'inventaire des titres de chaque brochure et fasse de suite l'examen de chacun desdits écrits, afin de s'assurer s'ils sont de nature à nuire à la tranquillité publique, et dans ce cas être par le procureur général syndic, sur le rapport de la municipalité au Directoire, dénoncés aux tribunaux, et dans le cas contraire, remis au propriétaire f'). »

L'abbé Langoiran et Garrigues ayant été mandés à la municipalité, on fit, en leur présence, l'ouverture de la caisse, où l'on trouva des brochures religieuses et politiques dont la publication remontait à deux ans. Il y avait aussi des journaux et une collection des brefs du Pape sur la constitution civile du clergé, adressés aux évêques de France.

Le Directoire du district vit là un délit grave, et chargea M. Duranthon, son procureur -syndic, de dénoncer à l'accusateur public l'abbé Langoiran comme coupable

(t) Cet arrêté, à la date du ig avril 1791, est signé : Monnerie, président, et Duranthon. (Archives de la Gironde.)

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE. I Ty

€ d^avoir publié des ouvrages provoquant à la désobéissance aux lois, à Tavilissement des pouvoirs constitués, à la résistance à leurs actes, à la subversio7t, par la force des armes, de Tordre public établi par les lois, et comme tendant à troubler TÉtat par une guerre civile religieuse (^). »

L^abbé Langoiran se cacha.

Nous aurons bientôt à reparler de lui.

M«^ Champion de Cicé était toujours, aux yeux des catholiques romains, le légitime archevêque de Bordeaux; il fit imprimer et publier vers la fin de 1791, pour Tannée 1792, VOrdo de son diocèse, sous ce titre : Or do divini officii récit andi, etc., ad iisum diocesi Burdigaletisis,

La brochure porte qu'elle a été imprimée par ordre de iAF Champion de Qcé, archevêque de Bordeaux, primat d'Aquitaine, etc. Cette publication émut profondément M. Pacareau, qui dépêcha au Directoire du district une députation au sujet de cet Ordo, dont un exemplaire fiit déposé sur le bureau. Les députés exposèrent que n le sieur Champion de Cicé s'était permis de se donner un titre qu'il n'avait plus et de prendre des qualifications. illégales; qu'il n'avait plus d'autorité spirituelle dans le département de la Gironde, et que ces expressions diocèse et archevêque n'étaient pas reconnues par la loi. Ils demandèrent, en conséquence, que le Directoire prît des mesures à cet égard.»

L'assemblée délibéra longuement sur cette proposition et nomma deux commissaires pour faire un rapport. On ne trouve pas les suites de cette affaire sur les registres du Directoire; mais VOrdo de M^' Champion de Cicé n'en fut pas moins suivi par tous les catholiques du diocèse, au grand désespoir de M. Pacareau et de tous les prêtres consdtutionnels ^^\

(I) Archives municipales de Bordeaux et Archives de la Gironde. (3) Archives de la Gironde: Registre du Directoire du district de Bordeaux (année 1791).

Il8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

L'agitation religieuse qui régnait à Bordeaux vers cette époque inquiétait les administrateurs de la ville, quoique la tranquillité publique n'y fût pas encore gravement compromise; mais ils redoutaient, à l'occasion des messes de minuit qui allaient être bientôt célébrées, des troubles dans les églises conventuelles desservies, aux termes des décrets, par les prêtres insermentés. Les constitutionnels, de leur côté, craignant avec raison de voir leurs temples déserts, voulurent empêcher les réunions des catholiques romains et firent agir auprès de M. Duranthon", procureur-syndic du district; celui-ci, ennemi déclaré des non-conformistes, présenta au Directoire un volumineux réquisitoire rempli de déclamations contre eux : « Rappelez-vous, citoyens, disait-il, cette longue lutte avec l'autorité publique enfin renaissante et l'autorité expirante du clergé; cette longue et convulsive agonie de deux ordres (la noblesse et le clergé) qui, après s'être longtemps attaqués et combattus, succombent sous le poids des anathèmes d'une grande nation, et réunis, enlacés dans une chute commune, forts l'un par l'autre, couverts l'un par l'autre, ont failli entraîner dans leur ruine la ruine de l'empire; lutte heureuse cependant aux yeux de l'homme sage, aux yeux de l'homme véritablement religieux et chrétien, car nos prêtres, par leur incivisme, ont plus fait dans six mois, pour la destruction des préjugés, pour la liberté et peut-être pour ^indifférence des cultes, que n'en auraient pu faire les philosophes des diverses nations dans deux siècles de recherches, de combinaisons et de combats. Ils n'ont pas voulu voir ce que nous leur avions annoncé à l'origine de ces déplorables disputes, que le refus du serment civique forcerait la nation à prendre des mesures dignes d'elle et capables de la . garantir également et du reproche de persécution et des dangers d'une trahison persévérante âe la part de ses fonctionnaires publics.

> Rappelez-vous l'évasion du roi, et son arrestation, et sa situation; ce qu'il fallut dans tous les points de la France de prudence et de sagesse pour prévenir une nouvelle désorganisation, pour empêcher que le parti vaincu ne fût victime de sa folle joie, de ses sanguinaires espérances, de ses subversives entreprises; que le parti vainqueur ne se déshonorât par des vengeances qu'il pouvait bien croire nécessaires et des sacrifices que le danger aurait pu excuser, mais que la nécessité même aurait à peine expiés, etc. ^^K »

Nous ne continuerons pas les extraits de ce discours virulent, où M. Duranthon parle de l'arrestation et de la détention du roi, du retour de Varennes, comme en parlaient à cette époque les journaux démagogiques et les clubs; il y tient le langage d'un ennemi du clergé et de la royauté, dont il devait être plus tard le ministre.

Le discours de M. Duranthon eut un grand retentissement à Bordeaux; il vint en aide au projet de M. Pacarcau et du clergé constitutionnel.

On avait imprimé et publié une lettre sous ce titre : Prière pour un temps de calamité publique. Cette lettre, écrite par un vénérable prêtre, servit merveilleusement les constitutionnels. Le 23 décembre 1791, une dizaine d'entre eux se présentèrent au Directoire du département, et armés de cette pièce, ils prétendirent que la publicité qui lui avait été donnée et la gravité des circonstances ajoutaient aux craintes conçues sur le maintien de la tranquillité publique, qui serait infailliblement troublée si Ton permettait l'oz/rerture de toutes les églises sans exception, et ils prièrent les administrateurs de prendre ces craintes en très sérieuse considération.

Le Directoire, après en avoir délibéré, édicta le même jour, sur le réquisitoire du procureur général syndic, un

(0 Archives delà Gironde, série L, liasse 178.

arrêté ainsi conçu : m Considérant que dans les moments où il est si important de conserver Theureuse tranquillité dont jouit cette ville, l'administration doit redoubler d'attention pour prévenir tout ce qui pourrait la troubler; que la célébration de la messe de minuit, pendant la nuit de Noël, et le nombre considérable des personnes que rassemble dans l'obscurité cet acte de religion, exige toute la surveillance de la patrie, et que cette surveillance ne pourrait facilement se porter dans tous les lieux où elle serait nécessaire, si les églises succursales conventuelles et autres que les églises paroissiales étaient ouvertes;

» Arrête que les seules églises paroissiales pourront être ouvertes pendant la nuit de Noël; que les officiers municipaux veilleront à l'exécution du présent arrêté... ('). »

Le triomphe du clergé schismatique fut complet, et les églises louées au cuite furent fermées pour les fêtes de la Noël. Les églises constitutionnelles n'en furent pas moins désertes pendant les messes de minuit, et la très grande majorité des habitants de Bordeaux se trouva ainsi privée d'entendre ses pasteurs légitimes.

C'est sous ces auspices affligeants pour le clergé fidèle que se terminait l'année 1 79 1 .

L'Assemblée législative, qui s'était réunie le i^ octobre 1791, s'occupa beaucoup, pendant sa courte session, des matières ecclésiastiques et du clergé réfractaire, contre lequel elle décréta des mesures rigoureuses. Les événements politiques se succédaient rapidement; la monarchie était battue en brèche, et la royauté expirante ne pouvait protéger les malheureux prêtres catholiques romains contre les attaques incessantes de leurs adversaires excités par les constitutionnels. Aussi l'année 1792 vit-elle la continuation des persécutions.

(^) Archives de la Gironde, anné 1791.

Les attroupements étaient fréquents dans la ville, les esprits étaient surexcités par les clubs et sociétés populaires et l'autorité veillait sans succès (car elle était impuissante et débordée) au maintien de la sécurité publique.

Il y avait, aux cloîtres des Jacobins de Bordeaux, une chapelle destinée aux exercices de piété des Frères de la Congrégation du Rosaire, qui l'avaient décorée à leurs frais. Les congréganistes firent enlever de cette chapelle le mobilier qui leur appartenait et en opérèrent la vente; entre autres objets, ils vendirent à un ecclésiastique de la ville une statue de la Vierge en bois doré. Celui-ci la fit enlever par un portefaix; mais le pauvre homme, chargé de la statue, fut arrêté par deux gardes nationaux et conduit devant un juge de pabc. Le magistrat, après l'avoir interrogé, le mit en liberté, et ordonna le dépôt de la statue dans les bureaux de la municipalité. Le bruit répandu qu'un prêtre insermenté avait fait enlever un objet mobilier au préjudice de la nation, amena un rassemblement considérable, et le domicile de l'ecclésiastique fut envahi par la foule, qui ne voulut entendre aucune explication et visita tous les appartements pour trouver la statue. L'affaire se termina par l'arrivée de quelques municipaux, qui déclarèrent que l'objet enlevé était la propriété légitime de l'ecclésiastique; l'attroupement se dissipa, et la statue de la Vierge fut enfin remise entre les mains de son propriétaire. Les congréganistes publièrent la narration de ce qui s'était passé, et réfutèrent avec indignation un article du Journal de Bordeaux, qui avait raconté les faits en les dénaturant, suivant sa coutume : «: Et vous, sieur Marandon, dit la brochure, qui avez saisi cette circonstance avec tant d'avidité pour orner d'un supplément le n® 1 8 de votre Courrier de la Gironde; vous qui, dans ce supplément, avez dénaturé tous les faits de cette affaire, quoique vous en fussiez instruit ; vous qui, par la manière irrévérentielle

w - m -^ -- ___■-___ MM.

avec laquelle vous avez parlé de votre Dieu et de la Vierge, en distinguant cette irrévérence en lettres italiques, avez fait prendre le change sur les sentiments de piété que nous avions cru jusqu'ici reconnaître en vous; qui vous êtes attaché à persiffler et à livrer au ridicule un prêtre respectable qui avait acheté la statue; qui avez affecté de charger de tout votre mépris le ci-devant Frère de T École chrétienne lorsque les uns et les autres, par la pureté de leurs mœurs, méritent tout au moins l'honneur de votre considération; lorsque celui que vous qualifiez de bête et d'ignorantissime, sans avoir besoin d'aller à votre école, en saura toujours assez pour ne jamais s'écarter des sentiers de la vertu, nous vous prions d'avoir plus de charité pour vos concitoyens, d'être à l'avenir plus réservé, plus circonspect, lorsque vous parlerez des choses qui touchent de si près notre sainte religion qui est la vôtre, et nous ne cesserons de faire des vœux pour que Dieu vous en inspire le goût et l'idée ^^^ ï)

Les catholiques romains de Bordeaux avaient demandé au nom de la loi, aux administrateurs de la ville, la concession à titre de location des trois églises conventuelles de la Merci, des Minimes et de Saint-Maixant, et le Directoire, par son arrêté du 24 février 1791, leur avait loué ces trois églises, en rappelant les citoyens au respect dû à la liberté religieuse. La municipalité avait exprimé par un avis imprimé et affiché sa résolution inébranlable de mourir plutôt que de souffrir qu'il fut porté la moindre atteinte à la liberté des cultes. Les citoyens locataires de ces églises en avaient pris possession et y faisaient célébrer paisiblement leur culte, sous la surveillance de l'autorité municipale, sans que l'on pût leur adresser le moindre reproche; mais les énergumènes du Club national ne purent souffrir un culte rival. Ils envoyèrent dans les églises des

(0 Cet écrit est signé : Magonty, Gilbain, etc.

bandes d^émeutiers, qui y firent entendre des cris séditieux et outrageants pour les célébrants, et en chassèrent par la frayeur les fidèles assemblés.

Impuissante à mettre un frein à ces violences, la municipalité se contenta de rédiger des procès-verbaux qui ne furent pas poursuivis.

Mais le Club national ne s'en tint pas aux actes d'intimidation que nous venons d'indiquer; il présenta au Directoire du département une pétition pour demander la clôture des ^lises concédées; il en exposait les raisons en ces termes ; « Il n'y a pas deux églises catholiques. Nous avons des temples, disaient-ils, les mêmes dogmes, les mêmes cérémonies, le même culte; il n'y a qu'une obstination sans motifs raisonnables qui puisse faire demander des ^lises différentes de celles du culte constitutionnel, » et on déclarait au Directoire que les patriotes n'y consentiraient pas. Les opinions religieuses : mais leur manifestation ne devait pas nuire à l'ordre public. Les commissaires des églises y appelaient le tumulte; ils criaient à la persécution et attaquaient les prêtres du peuple et de la liberté. Leurs prêtres étaient des conspirateurs, des fanatiques, et Bordeaux en était le réceptacle. Ces prêtres parlaient au nom d'évêques chassés par la Constitution ; ils composaient et distribuaient des ouvrages contraires à la constitution du clergé.

c Ce sont, ajoutait la pétition du Club, les sentinelles des tyrans, les dépositaires de leurs complots; ils ont des tables de proscription et sont prêts à faire couler le sang des hommes au nom du Ciel ; leur nombre à Bordeaux s'élevait à 2,000 pour trois ou quatre oratoires, etc. jo

Cette pétition ne contenait que des dénonciations dénuées de preuves; elle n'en fut pas moins accueillie par le Directoire. Il prit, à la date du 27 janvier 1792, un arrêté ordonnant la clôture provisoire des trois églises louées aux

catholiques. Ceux-ci présentèrent une pétition pour démontrer rinjustice et Tillégalité de Tarrêté f'\ mais leurs efforts furent vains. Le Directoire, après avoir pris Tavis des administrations secondaires, déclara que les circonstances qui avaient motivé la clôture provisoire des églises de la Merci, des Minimes et de Saint-Maixant étaient toujours les mêmes, et qu'il y avait lieu à maintenir Tarrêté du 27 janvier.

Le Club national, hâtons-nous de le dire, ne se trompait pas d'ailleurs sur le nombre des prêtres rélfractaires présents à Bordeaux. Chassés de toutes parts et espérant trouver un asile dans cette ville, ils s'y étaient réfugiés en foule; déguisés les uns en marchands ambulants, les autres en ouvriers chargés de leurs outils, ils erraient, fuyant les persécutions; quelques-uns même avaient revêtu des costumes de gardes nationaux. Les fidèles les recueillaient et leur prodiguaient tous les secours en leur pouvoir. On assure que, dans les premiers mois de 1792, leur nombre pouvait s'élever à 2,000 environ (').

Nous raconterons tout à l'heure les dénonciations dont ils furent l'objet.

Quelques jours après la pétition du Club national au Directoire du département, une profanation sacrilège (on doit donner cette qualification au fait suivant) eut lieu dans le cimetière de Sainte-Eulalie, Une dame pieuse, attachée au clergé insermenté, et qui n'avait jamais voulu reconnaître le curé constitutionnel de cette paroisse, mourut, et son corps fut présenté à l'église et ensuite au cimetière. On connaissait l'antipathie de la décédée et celle de sa famille pour le culte constitutionnel, et l'on savait que quelques

(i) Observations présentées aux corps administratifs par les citoyens pétitionnaires des églises de la Merci, des Minimes et de Saint-Maixant, sur une pétition du 27 février 1792, remise au Département. — Bordeaux, le 19 mars 1792, 16 pages.

(3) Lettre de Ch. Géraud, du 28 fé\'rier 1792.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERCé. 125

jours avant sa mort, cette dame avait demandé à être inhumée dans l'un des couvents de religieuses de Bordeaux, ce qui n'avait pu avoir lieu.

Tout à coup le bruit circula dans la paroisse que le cercueil présenté à l'église ne contenait qu'une bûche et que le corps de la défunte avait été ti'ansporté ailleurs. Soixante i quatre-vingts femmes de la classe du peuple se réunirent et pénétrèrent dans le cimetière, où le curé disait les dernières prières. Elles lui affirmèrent qu'il avait été induit en erreur et qu'il n'avait enterré qu'une bûche; elles l'invitèrent à rentrer dans l'église en lui déclarant que leur intention était de faire l'ouverture du cercueil avant qu'il fût descendu dans la fosse. Le prêtre, loin de résister à cet acte d'inqualifiable violence, leur répondit : « Faites ce que vous voudrez, » et se retira. Ces forcenées brisèrent le cercueil, écartèrent le suaire et reconnurent le corps de la morte. Elles se retirèrent alors...

L'indignation publique força le procureur de la commune à dénoncer cette odieuse profanation, et le tribunal du dbtrict condamna à la prison quatre de ces malheureuses signalées comme ayant brisé le cercueil.

Mais revenons aux deux mille prêtres qui s'étaient réfugiés à Bordeaux. Le clergé constitutionnel et ses adhérents connaissaient leur présence dans la ville; ils n'hésitèrent pas à porter une plainte au Club national, qui, fort de son audace et de ses succès antérieurs, ne tarda pas à faire présenter au Directoire du district, par une députation, une pétition signée par i,5oo personnes environ, pour obtenir l'expulsion de ces ecclésiastiques et leur renvoi devant leurs municipalités respectives.

Cette pétition, conçue en termes violents, menaçants même, expose qu'il existe à Bordeaux deux mille prêtres au moins, tous insermentés, évidemment ennemis de la loi et perturbateurs de l'ordre public, et qu'une réunion aussi

I2G HISTOIRE DE LA TERREUR A nORDEAUX.

nombreuse de prêtres concourant tous au même but, ayant Iz même esprit, les mêmes passions, ne peut être que très suspecte et très dangereuse dans une grande ville.

€ Considérez principalement. Messieurs, disent les clubistes en terminant, que le peuple, menacé de toutes parts, frémit et s'indigne de receler dans son sein un ramas d'étrangers qui entretiennent des intelligences secrètes avec ses ennemis, et concertent les moyens de Tasservir. Repoussez loin de lui tous ces hommes dangereux; ordonnez un recensement et renvoyez tous les prêtres insermentés dans leurs municipalités respectives.

> Administrateurs, vous venez d'entendre la voix du peuple; en ce moment peut-être il s'irrite sous le frein de la loi, mais ne croyez Jamais qu'il le brise; nous respecterons toujours la loi, parce que nous chérissons toujours notre bonheur, notre gloire, et que des hommes libres savent mourir plutôt que de fausser leurs serments. Administrateurs, le peuple ne cessera aussi de vous aimer et de vous respecter, parce que vous êtes les organes de la loi, parce que vous avez toujours, dans la balance de la justice et de vos devoirs, les intérêts, les vœux et le salut du peuple. :ù

Cette phraséologie révolutionnaire ne suffit pas aux patriotes du Club : pour appuyer leur pétition et prouver qu'elle était bien l'expression de l'opinion générale, ils eurent recours à un moyen assez étrange.

Les meneurs du Club chargèrent un nommé Galard, président d'un autre club (les Surveillants de la Constitution) d'enrégimenter les femmes patriotes des Amies de la Constitution, de les exercer aux mouvements militaires et de leur faire demander dans leurs exercices l'expulsion des prêtres réfractaires. Galard agit et fît agir en conséquence; la proposition de faire l'exercice parut admirable aux femmes patriotes. Elles se munirent de piques, d'autres

armes, et quelques-unes même de fusils, et pour témoigner à Galard leur reconnaissance de son heureuse idée, elles lui firent écrire pour l'en remercier, par une fille Lée, dubiste exaltée, une lettre dont nous reproduisons quelques passages : « Vous êtes prié. Monsieur le Président, de délibérer sur ce fait important ^^K On désire que la mesure de la pique soit, pour la hauteur, comme celle que M. Moulinié a présentée; quant au fer, cela devient égal pourvu qu'il perce bien... N'oubliez pas surtout, Messieurs, de nous défaire de cette vermine empoisonnée... Redoublez vos efforts pour que ces serpents de prêtres réfractaires, habillés de toutes les couleurs et sous toutes les métamorphoses que leur lâcheté leur suggère, sortent du sein de notre département et de la ville de Bordeaux. Le salut de la patrie dépend des actes rigoureux qu'on doit prendre à leur égard. Comptez toujours sur le courage et la force des bons citoyens et citoyennes, jaloux de vous imiter, et qui marchent de front avec vous pour cueillir les lauriers de la liberté... Je voudrais, dit la fille Lée, que tous les départements fissent la dépense d'embarquer tous les prêtres pour les aller vendre au roi de Maroc. Ce roi achète toutes les... f^) de l'Europe; on pourrait lui vendre de meilleure marchandise ^^^ . i^

Cette lettre peint parfaitement la démoralisation des classes inférieures de la ville de Bordeaux; les Bordelais, stupéfaits, virent les Amies de la Constitution parader sur les places publiques, armées de piques qu'elles agitaient en criant: A bas les réfractaires!

Le faut suivant est une preuve de plus de Tinfluence détestable des doctrines propagées par les sociétés populaires et de l'anarchie qui régnait dans la population bordelaise.

(i) U ft*agîssait de l'armement complet des citoyennes.

(3) Nous supprimons le mot énergique tracé par la citoyenne Lée.

(3) Archives de la Gironde, série L.

Un bataillon de gardes nationaux de Liboume, caserne au Château-Trompette, dressa, de son autorité privée, une liste de dix-sept prêtres non - conformistes que Ton savait être cachés à Bordeaux, et forma le projet de les arrêter. Des soldats, sortis du fort à quatre heures du matin, s'embusquèrent aux coins des rues et arrêtèrent six ecclésiastiques, qu'ils conduisirent à T Hôtel de Ville au milieu d'un attroupement composé de la populace de cette grande cité et de femmes, parmi lesquelles on remarquait, armées de leurs piques, les Amies de la Constitution, se signalant par leurs vociférations. Ces pauvres prêtres furent amenés au Palais de Justice, devant un juge de paix qui, après avoir fait subir à chacun d'eux un interrogatoire, les fit mettre en liberté; n\^is seulement après le départ des gardes nationaux.

Ceux-ci d'ailleurs ne se contentèrent pas de cette capture; ils forcèrent les maisons de plusieurs habitants honorables pour y découvrir des prêtres réfractaires, en fouillèrent tous les appartements, s'emparèrent de plusieurs lettres dont ils firent publiquement la lecture à la multitude ameutée; puis ils finirent par se retirer. Ces excès causèrent la plus vive indignation à Bordeaux, mais l'autorité impuissante ne chercha même pas à les réprimer f').

Elle avait d'ailleurs une tendance marquée pour le clergé constitutionnel.

Nous allons en donner une preuve. Le 25 mars 1792, un grand nombre d'honorables citoyens s'adressaient au Directoire du département pour demander la réouverture des églises louées au clergé fidèle ^^\ Le Directoire renvoya la pétition au district, qui, lui-même, crut devoir consulter la municipalité. Les avis furent unanimes, et le 29 du même mois, le Directoire, « considérant que les circonstances qui avaient déterminé la clôture des églises louées provisoi-

(1) Archives municipales de Bordeaux. Histoire de M. O'Reilly, 2« partie.

(2) Appendice, note XII.

rement par les pétitionnaires n^ont point changé; que d'ailleurs la loi permet à tous prêtres, assermentés ou non, de dire la messe dans les églises consacrées au culte salarié par la nation, ce qui laisse aux pétitionnaires la faculté de suivre leurs scrupules sans faire scission, » fut d'avis qu'fï riy avait lieu de statuer.

Mms un événement plus grave allait atteindre TÉglise.

Le 6 avril 1792, M. Torné, évêque constitutionnel de Bourges, député à la Législative, parut à la tribune et demanda la suppression de toutes les congrégations religieuses et séculières d'instituteurs, de missionnaifes, de sœurs hospitalières et autres associations semblables. L'Assemblée s'empressa d'adopter cette proposition, qui fut convertie en motion. M. Lecoz, évêque d'IUe-et- Vilaine, prit en vain la défense des congrégations religieuses :

c La Constitution, dit-il, est pour ainsi dire sanctionnée de ruines; voulez-vous détruire encore? L'esprit de conquête et l'esprit d'innovation sont le germe de la destruction des empires. Des législateurs amis de l'humanité examinent, avant de renverser un établissement public, quels sont les motifs de le détruire ; enfin, ils examinent si l'on peut mettre à sa place quelque chose de meilleur... Les congrégations pacifiques, celles qui sont vouées à l'instruction de la jeunesse, sont-elles contraires à la Constitution? Je crois que les congrégations qui exercent en ce moment les fonctions de l'instruction publique, ne sauraient être supprimées sans qu'il en résultât un grand préjudice pour la société. Je distingue donc, parmi les congrégations qui doivent être conservées, les Doctrinaires, qui sont de la plus grande utilité pour la classe la moins aisée. Dans beaucoup de cantons et même dans les villes, ce sont ces sociétés qui donnent aux enfants les notions préliminaires. En les supprimant, vous ôtez à 60,000 enfants les moyens d'apprendre à lire et à écrire, etc. »

l3o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

M. Lecoz défendit avec courage les ordres religieux, mais M. Torné insista et soutint qu'une saine politique demandait Tabolition, non seulement des congrégations, mais encore de toutes les communautés religieuses, et comme il était aussi ennuyé de son habit que dégoûté de sa profession, il demanda que le décret à intervenir abolît le costume religieux, ainsi que le port de tout signe de la religion. L'Assemblée vota avec enthousiasme le décret suivant : e: Les congrégations connues en France sous le nom de congrégations séculières ecclésiastiques, celles de VOratoire de Jésus, de la Doctrine chrétienne, de la Mission de France ou de Saint^La^are, des Eudistes de Saint- Jacques , de Saint-Sulpice , de Saint Nicolas du Chardonneret, du Saint-Esprit, des Missions étrangères, des Missions du clergé, des Mulotins, des Missionnaires de Saint-- Laurent, du Saint-Sacrement; les sociétés de Sorbonne et de Navarre, les congrégations laïques, telles que celles des Frères de la Doctrine chrétienne , des Hermites du Mont - Valentin , des Hermites de Saint- Jean-Baptiste, de tous les autres Frères hermites, des Frères tailleurs, des Frères cordonniers; les congrégations de filles, telles que celles de la Sagesse, des Écoles chrétiennes, des Vatelotes, de Sainte-Agnès, de Y Union chrétienne, de la Providence, et généralement toutes les congrégations séculières d'hommes et de femmes, ecclésiastiques ou laïques, même celles vouées uniquement au service des hôpitaux et au soulagement des malades, sous quelque dénomination qu'elles existent en France, soit qu'elles ne comprennent qu'une maison, soit qu'elles en comprennent plusieurs, sont éteintes et supprimées à compter du jour de la publication du présent décret, d

M. Torné insista pour l'autre décret sur l'abolition du costume ecclésiastique et du port de tout signe religieux; sa

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. l3l

motion ne fut pas même discutée, et TAssemblée législative rendit un décret conforme.

Plusieurs évêques constitutionnels, membres de l'Assemblée, s'empressèrent de faire acte de patriotisme en approuvant ce décret. M. Gay Vernon, évêque de la Haute- Vienne, déposa sur Tautel de la patrie sa croix d'or, dont le prix servirait, dit-il, à l'entretien d'un volontaire, et il ajouta : c Quand )e serai dans mes fonctions, je porterai une croix d'ébène. :» M. Fauchet, évêque du Calvados, qui sans doute n'avait pas de croix, se hâta de mettre sa calotte violette dans sa poche. M. Grégoire, évêque de Blois, prêcha sur l'abolition des ordres religieux, qu'il approuva, ainsi que le décret sur le costume ecclésiastique : t Jésus-Christ, disait-il, ne portait pas de costume particulier; ses disciples devront s'en abstenir. ]>

Ces deux décrets de la Législative comblèrent de joie les ennemis du christianisme ; ils publièrent des pamphlets, des caricatures, des chansons qui plaisantaient grossièrement, comme on peut le croire, sur l'expulsion des religieux des deux sexes des monastères où ils avaient passé leur vie, et, mêlant la raillerie à la cruauté, ils disaient à ces malheureux, la plupart sans asile : m II vaut mieux être citoyen qu'abbé. ]»

Ces écrits les travestissaient^en gardes nationaux chargés d'apprendre l'exercice ; les gravures leur prêtaient les posi* tions les plus grotesques *, on leur faisait dire aux ofBciers : € Ayec la patience, nous en viendrons à bout; avec le temps nous marcherons comme les autres, et la Nation nous fera devenir bons citoyens. >

D'autres libelles s'adressant, là à un évêque, lui disaient : t Après une si longue et si grande indigestion, les médecins de la Nation vous mettent à la diète; i> ici à des prêtres : « Hum! si nous V avions prévu! 3 à d'autres enfin : « On nous a réduits qu'à ne prier Dieu. >

l3l HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

On vendait une gravure représentant un obélisque tumulaire, entouré d'ornements d'église et de vases sacrés, avec cette épigraphe :

la REPOSE CE GRAND CORPS QUI MANGEAIT LES VIVANTS ET LES MORTS.

L'abolition du costume ecclésiastique et de tout signe religieux nuisit beaucoup au respect dû au clergé. Les prêtres montaient la garde comme les autres citoyens ; les railleries et les quolibets s'adressaient surtout aux prêtres constitutionnels, tous empressés de prouver leur patriotisme par leur exactitude au corps de garde. Les journaux ne tarissaient pas sur le compte de ces ecclésiastiques, et si l'on veut connaître la considération qui s'attachait aux schismatiques , l'article suivant d'un journal du temps pourra en donner une idée. Nous le reproduisons malgré son inconvenance.

Il est intitulé : Le bon Dieu dans une giberne.

<L Je rencontrai hier un de mes amis, prêtre de son métier. Il était en uniforme de garde national, et voici mot pour mot notre conversation : — Tu montes la garde aujourd'hui, dit-il, mais tu ne sais pas ce que j'ai là dedans (en montrant sa giberne) . — Ce sont apparemment des cartouches ? — C'est quelque chose de mieux que cela. — Je ne connais rien au-dessus des cartouches dans le temps présent. — Ce que j'ai là est de tous les temps. — Est-ce quelque chose qui tue ? — Au contraire, c'est quelque chose qui donne la vie, c'est le principe de toutes choses. — Le principe de toutes choses dans ta giberne, c'est un peu fort ! — C'est ma vérité de prêtre. — En ce cas, explique-toi catégoriquement, car je ne sais pas deviner les énigmes ; voyons, quel mystère renferme ta giberne ? — Mon ami, c'est en effet un grand mystère : c'est le bon Dieu ! — Le bon Dieu ! — Oui le bon Dieu. J'étais au corps de garde*, on est venu me

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. l33

requérir pour le porter à un de mes fidèles qui se dispose à faire un grand voyage, et pour me conformer à l'arrêté très sage de la Commune, je remplis mes fonctions de prêtre en habit de citoyen, attendu que, pour cette mission particulière, il faut que je sorte du temple. J'avoue d'ailleurs qu'il est plus commode et plus décent d'être vêtu en citoyen-soldat que d'être en masque funèbre, et d'aller épouvanter un mourant et faire agenouiller les petits enfants et les bonnes femmes dans les rues. — Ton langage se ressent bien de ton habit; je te pardonne d'être prêtre, et s'il le faut absolument, puissent-ils tous te ressembler I Adieu <*). >

Ce fait, vrai ou faux, prouve quel chemin avait fait l'irréligion depuis la constitution civile du clergé. Les prêtres assermentés accolaient ensemble l'Évangile et la Constitution et n'étaient plus que des officiers de morale, ainsi que les appelait Mirabeau, ce Ils transformèrent la chaire en tribune, le serment en acte patriotique et la charité en philanthropie. Ces prêtres entretenaient des correspondances politiques avec les hauts fonctionnaires, ou avec ceux qui étaient bien avec le peuple. Ils firent au catholicisme ce que les Girondins firent à la Monarchie, et ils creusèrent l'abîme qui les engloutit <'). >

Revenons aux décrets de la Législative provoqués par M. Torné; leur conséquence immédiate fut d'augmenter le nombre des malheureux réfugiés dans les grandes villes pour y chercher de précaires asiles et une sécurité qui les fuyait sans cesse.

La perturbation, déjà si grande dans le camp catholique, s'accrut encore, et le désarroi devint général,

L^agitation religieuse, d'ailleurs, était entretenue à Bordeaux et dans la majeure partie des communes de la

( I ) Journal du Salut pubUc, année 1 792 .

• (2) A. Chailamel, Histoire-musée de la RépubUque.

l34 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

Gironde par les prêtres constitutionnels, que la présence des non-conformistes dans leurs paroisses exaspérait. Un décret de l'Assemblée constituante autorisait ces derniers à célébrer la messe dans l'église d'une paroisse lorsqu'il n'y en avait qu'une seule, et ordonnait que les vases sacrés et les ornements fussent fournis par le curé constitutionnel. Ce décret s'exécutait notamment dans la commune de Saint-Martin-de-Labarde, en Médoc, malgré le mécontentement du curé élu; mais ce ne fiit pas pour longtemps.

Le 9 juillet 1792, M. Mathieu, ancien curé de cette église, démis par refus de serment, se disposait à y célébrer la messe, conformément à la loi, pour les habitants de la paroisse de Macau, qui ne reconnaissaient pas leur curé constitutionnel, lorsque les paroissiens de Saint-Martin de Labarde, excités et poussés par leur prêtre schismatique, pénétrèrent en grand nombre dans la sacristie où M. Mathieu s'habillait, et le menacèrent de lui rompre les bras s'il persistait à dire la messe dans leur église. M. Mathieu invoqua les dispositions du décret, mais ce fut en vain ; il fut contraint de se retirer pour éviter les violences dont il était menacé. Un oflBcier municipal le fit prévenir de ne pas rentrer dans son domicile et de ne pas passer dans les rues de la commune, parce qu'il pouvait y courir des risques pour sa vie. Le pauvre prêtre fut obligé, pour rentrer furtivement chez lui, d'attendre la nuit dans la maison de l'un de ses anciens paroissiens.

Ce ne fut pas tout : le lendemain, la garde nationale de la commune envahit le domicile de son ancien curé, et le somma de prêter le serment. Sur son refus, on le menaça de le lui faire prêter par force. Il déclara être prêt à subir tous les traitements plutôt que de faire un serment que sa conscience repoussait. La municipalité intervint et signifia au curé qu'il eût à quitter la commune de Labarde ^'f7 ne voulait être assommé. M. Mathieu fut contraint de céder

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. l35

à la vielen^e et d'abandonner son domicile; il adressa sa plainte au Directoire et au tribunal du district, mais on ne lui répondit pas, et il ne put obtenir ni aide ni protection pour être réintégré dans sa maison.

Nous pourrions rapporter d'autres faits de cette nature et multiplier le récit des actes de persécution dont le clergé fidèle fut alors la victime. Bornons-nous à citer Tun de ceux qui ont laissé la trace la plus douloureuse dans les annales de l'histoire religieuse de Bordeaux.

Nous avons raconté les tribulations dont M. l'abbé Langoiran avait failli devenir la victime ; cette persécution et l'irritation populaire fomentée par les clubs donnèrent des inquiétudes à ce digne ecclésiastique, ainsi qu'à deux vénérables prêtres comme lui insermentés. Le 14 juillet 1 792 approchait et l'on se préparait à célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille par la plantation d'un arbre de la liberté à Bordeaux.

L'abbé Langoiran, qui avait déjà établi son domicile chez un ami, dut bientôt songer à le quitter pour échapper aux périls qui le menaçaient. Il accepta une retraite à Caudéran, dans une petite maison de campagne appartenant à un zélé catholique, M. Lajarthe : il y trouva deux prêtres, M. Dupuy, bénéficier de Saint-Michel, et M. Pannetié, grand-carme, qui s'y étaient réfugiés depuis quelque temps. Ils y célébraient la messe dans le plus grand secret, mais les espions attachés à leurs pas parvinrent à les découvrir dans cette retraite, et le i3 juillet, la garde nationale de Caudéran envahit la maison de M. Lajarthe et y arrêta ses trois hôtes, qui furent conduits à Bordeaux et présentés à un juge de paix. Ce magistrat entendit les témoins, interrogea les trois prisonniers, et les faits ne lui paraissant constituer ni crime ni délit, il ordonna leur mise en liberté.

Les gardes nationaux, auxquels s'étaient joints des hom-

l36 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

mes armés, méconnurent Tordre du juge et amenèrent leurs prisonniers au Directoire du district. Arrivés sur la place Dauphine, ils furent entourés d'hommes sinistres en haillons et de femmes de mauvaise vie, qui proférèrent des cris de mort contre les trois prêtres. La bande portait au bout d'un bâton une aflSche sur laquelle on lisait cette inscription homicide tracée en caractères rouges : On recommande Langoiran aux bons patriotes.

Le Club national était-il étranger à cette mise en scène ? On pourrait penser qu'il l'avait préparée...

Afin de laisser au récit qui va suivre sa physionomie la plus exarte et la plus vraie, nous allons reproduire la relation qu'en a donnée le P. Pannetié lui-même.

a Après quatre heures du matin, raconte-t-il, un grand nombre de gens armés investirent la maison, frappèrent rudement à la porte, avec menaces de l'enfoncer si l'on refusait de l'ouvrir. On ne put s'empêcher de les introduire. On nous menaça d'abord de nous couper la tête si l'on trouvait des armes à feu ; ils firent la visite et n'en trouvèrent pas. Ils nous obligèrent alors de les suivre et nous amenèrent devant la municipalité du lieu ; le maire et les officiers ne virent aucun motif suffisant d'arrestation; nous étions sur le point d'être mis en liberté, quand on accusa M. Langoiran d'avoir voulu corrompre un des soldats en lui donnant un écu de 6 livres.

T> Cette imputation fausse, dénuée de preuves, suffit pour déterminer la cohorte armée à nou^ conduire tous les trois, MM. Langoiran, Dupuy et moi, chez le juge de paix. Celui-ci fit lire le procès-verbal et déclara qu'il n'y avait aucune raison de nous arrêter; mais le capitaine, sans vouloh: écouter le juge, se jeta sur M. Langoiran, le saisit au collet, et nous fûmes traînés par la même escorte à la prison de Caudéran. Elle est obscure et malsaine; nous n'y trouvâmes même aucun siège; nous demandâmes pour

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. iSy

M. Langoiran une chaise qui nous fut refusée. Nous n'étions éclairés que par un trou d'un pied carré, par où nous entendions les plus horribles imprécations. Durant l'espace de douze heures que nous séjournâmes dans cette prison, nous ne fumes occupés que de la prière et d'entretiens de piété relatifs à notre situation; nous nous abandonnâmes aux décrets de la Providence; nous acceptâmes les souffrances qu'elle nous destinait, et nous aimions à nous rappeler ce beau passage des Actes des Apôtres : m Ils sortaient

> du conseil, se réjouissant d'avoir été trouvés dignes de 1 souffrir des outrages pour le nom de Jésus-Christ. » M. Langoiran répétait souvent ces paroles; il ajouta que Dieu lui faisait la grâce d'éprouver les sentiments de saint Ignace lorsque, pensant aux tourments qui lui étaient préparés, il s'écriait : a Lorsque je serai exposé aux bêtes » de l'amphithéâtre, elles m'épargneront comme d'autres 1 martyrs; je les exciterai à me dévorer pour devenir le

> froment du salut. » Bientôt après, il nous pria d'entendre sa confession et la fit avec des sentiments de la componction la plus vive ; puis, ayant écrit avec un crayon les sommes quHl avait en dépôt, pour secourir les prêtres réduits à la misère, il me remit cette note que je plaçai dans mon portefeuille. Vers les sept heures du soir, on nous fit sortir de prison pour nous conduire au Département. Dans la route, nous essuyâmes mille injures. Arrivés à la cour du département (palais épiscopal), on joignit les coups aux menaces et aux imprécations. Alors, je ne sais ni pourquoi ni par quel mouvement, je m'avançai vers une salle; Dieu favorisa cette tentative irréfléchie, personne ne m'arrêta. Je trouvai quelqu'un à la porte qui m'accueillit et ferma la porte sur moi. Depuis ce moment, je ne vis plus rien de ce qm se passait (>>. »

(1) Un Martyr bordelais, par Tabbé Pioneau, professeur de rhétorique. Bcndeaux, i8Si.

Ici finit la relation du P. Pannctié ^^K

La foule, qui s'était considérablement accrue dans le trajet de la place Dauphine au Département et qui remplissait la place, demandait à grands cris la mon de Tabbé Langoiran et celle de ses compagnons; elle faisait des efforts pour arriver jusqu'à eux; mais la garde nationale résista courageusement et parvint à faire entrer les prisonniers dans la cour du Département. — La foule irritée empêcha de fermer les portes; elle criait : e: On veut les sauver et les soustraire à la vengeance du peuple. » A mort! à mort! hurlaient mille voix furieuses. Le rassemblement pénétra dans la cour, écarta violemment les soldats, se saisit des deux victimes et les égorgea sous les yeux de la garde impuissante.

« On vit alors, dit Tabbé Pioneau, une preuve éclatante de l'empire qu'exerce la vertu jusque sur les âmes les plus dépravées. Ces hommes, qui depuis longtemps se familiarisaient avec ridée du meurtre, qui étaient encore couverts du sang de leurs victimes, ces hommes parurent cette fois étonnés de leur audace; ils demeurent muets, immobiles, et il se fit un grand silence dans l'assemblée. Ceux qui entouraient les martyrs purent saisir quelques paroles que murmuraient les lèvres mourantes de l'abbé Langoiran : c'était une prière pour ses bourreaux ! »

Ce premier mouvement de stupeur fut bientôt dissipé. Les assassins, enhardie par les cris de la foule, décapitèrent le cadavre de l'abbé Langoiran, mirent sa tête au bout d'une longue perche et la portèrent dans les rues aux cris de : Vive la Constitution! Mort aux prêtres! A bas les réfract aires! Cette horrible promenade dura depuis huit heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. A la fin, les meurtriers s'arrêtèrent dans la rue Bouffard, devant un

(i) Le p. Pannetié ne trouva pas grâce devant Lacombe plus tard; il fut condamné à mort et exécuté.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. iSp

cabaret, y entrèrent, et après s'être enivrés, ils jetèrent leur sanglant trophée sur le pavé et s'enfuirent.

c II fallait que tout fût odieux dans cette affaire, dit M. Tabbé O'Reilly : on alla prévenir le juge de paix de la section, qui arriva sur le théâtre du meurtre avec son greffier, auquel il dicta gravement son procès-verbal constatant les faits, et puis se retira en regardant froidement les deux cadavres exposés dans la cour ^^K v

On se demandera peut-être où était la force publique de la cité, et ce que faisait, pendant cette scène de carnage exécutée en plein jour, Tautorité municipale à laquelle incombait le soin de la prévenir ou d'en arrêter les auteurs? La garde nationale et le corps municipal de Bordeaux plantaient un arbre de la liberté sur la place Royale et dansaient autour de ce symbolisme républicain au son de deux orchestres! Un prêtre, Tabbé Thomas Langoiran, frère du vicaire général, dansait, mêlé à la foule, pendant que Ton égorgeait son frère à quelques cent mètres de la place Royale <') !

L^autorité ne fit pas de recherches pour découvrir les auteurs de ce double meurtre, ou bien elles furent infructueuses; on n'arrêta personne et on chercha à ensevelir le crime dans un profond silence. Les registres de THôtel de Ville en rendent compte dans les termes suivants : Le 14 juillet 1 792, mort de Vabbé Langoiran et autres, tués par des gens égarés.

Les cadavres mutilés restaient toujours dans la cour du IXrectoire du département; il fallait cependant leur donner la sépulture, et le district écrivit à la municipalité : c: Il y a une heure que quelqu'un est venu nous dire de votre part que vous alliez envoyer une bière pour enlever les

(1) Histoire de Bordeaux, 2« partie, 1. 1«% p. 217. (t) Archives municipales. Thomas Langoiran parut plus tard devant U militaire et fut acquitté.

corps qui sont dans la cour de Tadministration; personne n^a paru, et les corps sont toujours là. Veuillez nous dire si vous avez donné des ordres à ce sujet. M. le procureur général syndic vient de nous observer qu'il serait très intéressant que ces cadavres fussent enterrés de manière à ce qu'on sût le moins possible où ils Tont été. Vous sentire:^ quelles sont les raisons qui ont suggéré cette observation à M. le procureur-syndic, et nous croyons qu'elle doit être prise en très grande considération. Vous savez de quoi sont capables de^ fanatiques. — i6 juillet, une heure du matin. — Signé : Couzabd. i

Les réflexions se présenteront en foule à la lecture de cette étrange lettre. Une seule chose semblait préoccuper les administrateurs de notre grande cité : c'était d'inhumer dans un lieu secret les cadavres des deux victimes égorgées sous leurs yeux, pour prévenir les entreprises dont les fanatiques étaient capables!

Pas de blâme pour les assassins, pas un mot de pitié pour les victimes !

Une pieuse et respectable légende est encore répandue dans la classe populaire de Bordeaux. On raconte que lorsque la tête de l'abbé Langoiran fut jetée par les meurtriers dans la rue Bouffard, l'un des pavés garda pendant quelques jours l'empreinte en profil du visage du martyr. En vain voulut-on le laver, l'empreinte y restait ineffaçable, et la foule accourait de tous les points de la ville pour s'assurer de ce fait merveilleux. Afin de prévenir des rassemblements dangereux pour l'ordre public, la municipalité fit enlever ce pavé, qui fut enfoui dans les décombres de l'Hôtel de Ville actuel.

L'assassinat des abbés Langoiran et Dupuy causa une vive émotion. « Toute la population, dit Bernardau, manifesta l'indignation la plus profonde pour ce crime affreux » Puis il ajoute immédiatement : « C'est le seul

qui ait été commis à Bordeaux dans le cours de la Révolution. > Bernardau était à coup sûr optimiste ! Les prêtres fidèles redoublèrent de prudence pour échapper aux recherches de leurs ennemis, et les prêtres constitutionnels se félicitèrent tout bas de la disparition de leur plus dangereux adversaire.

Quant à M. Pacareau, malade, infirme et confiné dans sa petite maison, il ne donna pas le plus léger signe de vie dans cette triste et douloureuse circonstance. Le vieil évêque ne jouit pas longtemps de son pouvoir; il tomba dans l'enfance et mourut oublié le 5 septembre 1 797 (*> .

L'abbé Langoiran avait été assassiné le 14 juillet 1792 : un mois après, la Monarchie succombait dans la journée du 10 août...

La Législative, au milieu des embarras que lui créaient la détention du roi et les massacres de Septembre, qui avaient épouvanté la France, la Législative, disons-nous, trouva le temps de décréter « que les ecclésiastiques salariés par F État qui recevraient un casuel, sous quelque dénomination que ce soit, seraient condamnés, par les tribunaux de district, à perdre leur place et leur traitement > î*^.

On pourrait affirmer que cette loi était une superfétation, car tout culte allait bientôt disparaître et s'abîmer, grâce à Tesprit d'irréligion qui avait fait d'immenses progrès dans tout le pays.

Au mois d'octobre 1792, la municipalité faisait remettre i la Monnaie 2,387 marcs 7 onces et 3 gros d'argent provenant de l'argenterie des douze églises paroissiales de Bordeaux...

On marchait vers le culte de la Raison !

(I) Appendice, note XIII.

(>) Loi du 7 septembre 1792.

Durant ce temps, la Convention s^était réunie, et après avoir proclamé la République, que le ministre Roland recommandait par circulaire aux Pasteurs des villes et des campagnes ^^\ elle commençait, poussée par les circonstances et les événements, Tapplication du régime terrible qui a marqué de flots de sang les pages de notre histoire nationale en 1 793 et en 1 794.

(i) Appendice, note XIV.

Page 1