CHAPITRE I
LES PREMIERS MOIS DE l' ANNÉE 1793.
Souffrances des Bordelais au commencement de 1793. — Scission entre la Gironde et la Montagne. — - Les amis des Girondins s^apprêtent à les défendre. — Adresse du Département à la Convention. — Le gouvernement cherche à surexciter le patriotisme des citoyens. — La Société de la Liberté et de VÉgalité fait un appel aux marins. — La manie des publications. — La citoyenne Dorbe et le drapeau tricolore. — On remplace la municipalité. — M. Saige reste maire. — On forme un corps de volontaires pour la défense de la Convention. — Condamnation de Louis XVL — Le Département félicite la Convention. — Adresse des Amies de la Constitution. — Lettre de Fasileau-Duplantier au Département. -* Mesures contre les prêtres et les émigrés. — La question des subsistances. — Troubles à ce sujet. — Le pain à Bordeaux. — Arrivée du conventionnel Mazade. — Envoi de bataillons bordelais en Vendée. — Attaque de Desfieux contre les Girondins. — Mise hors la loi des prêtres réfractai res.. — Les conventionnels Paganel et Garrau viennent remonter l'esprit public. — Leur proclamation au peuple bordelais. — Agitation des sections. -— Arrestations à Libourne. — Lettre de la municipalité au ministre de l'intérieur. — La Convention accorde deux millions à la ville de Bordeaux. — Le Club national interrompt ses séances.— La trahison de Dumouriez. — Visites domiciliaires et gens stispects. — Une séance du Conseil général du département. — Adresse de ce Conseil à la Convention en faveur des Girondins. — Proclamation aux Bordelais. — La municipalité félicite le Département de son énergie. — Elle se rend chez les Conventionnels. — Discours de Saige et réponse de Garrau. — Lettré de Boyer-Fonfrède à la municipalité. — Lettre de Sers, président du département, relative à la trahison de Dumouriez. — Paganel et Garrau mettent les côtes du département en état de défense. — Ils requièrent les chevaux de luxe pour le service des armées. — Prêtres conduits à Bordeaux pour être
déportés. — Le Château-Trompette et la citadelle de Blaye. — Arrêté des Conventionnels sur la disette des subsistances et la défense générale. — Ils quittent Bordeaux après avoir investi le Département de pouvoirs spéciaux.
L'état des esprits de la population bordelaise était des plus affligeants dans les premiers jours de Tannée 1793.
On souffrait, et la misère était générale.
Malgré les efforts constants des autorités constituées, la confiance diminuait chaque jour et la crainte assiégeait tous les cœurs.
Seules, les sociétés populaires s'agitaient audacieusement et, grâce à leurs manœuvres, un semblant d'opinion publique paraissait approuver les actes de la Convention.
En réalité, les administrateurs du département et la partie saine de la population répudiaient en secret certaines mesures de la trop célèbre Assemblée.
Ce qui inquiétait surtout à Bordeaux les hommes en état de suivre et de juger le mouvement politique qui s'accomplissait, c'était la scission qui s'opérait et s'accentuait plus profondément de jour en jour entre la Gironde et la Montagne.
Le sang de Septembre séparait ces deux factions rivales, erla lutte s'annonçait déjà comme devant se terminer par la chute inévitable et retentissante de l'une d'elles.
Les esprits étaient dans l'attente. Résolus de soutenir les représentants que le département avait envoyés à la Convention, les administrateurs, amis et anciens collègues des chefs de la Gironde, voyaient approcher le danger et cherchaient à le conjurer par leurs actes et par leurs paroles ; mais ils étaient obligés, pour ne pas provoquer la suspicion de la Convention et multiplier les périls de ceux qu'ils voulaient défendre, de dissimuler leur pensée sous des ambiguïtés de langage. C'est ainsi, notamment, que dans leurs publications ils parlaient toujours de l'Assemblée en
général, quand leur véritable objectif était, à vrai dire, la représentation girondine.
Tous les efforts de leur habileté devaient bientôt se briser contre la volonté toute-puissante de la Montagne.
Inquiets des écrits, des pétitions, des démarches des Jacobins à la barre de la Convention, des discours même de certains membres de l'Assemblée, les administrateurs du département ne tardèrent pas à formuler une adresse qui fut lue à la séance du 4 janvier, et dont nous croyons devoir reproduire les principaux passages :
c La souveraineté nationale, y disaient-ils, est attaquée par ceux qui s'en disent les défenseurs. Qui ne gémirait pas de voir qu'on vous fatigue par des pétitions qui insultent la Nation ? Qui ne gémirait pas de voir que Paris est inondé d'écrits qui invitent au massacre, au pillage, qui prêchent l'anarchie ?... Quel peut être le but de ces manœuvres ? Ne serait-ce pas pour donner à Louis un successeur qu'on appellerait dictateur, protecteur, etc.?... Ne souffrez plus cette lutte entre vous et des hommes qui veulent égarer le peuple et renverser la République. Quiconque ose prêcher une insurrection est un traître. Les Français n'en veulent plus. L'insurreaion du 10 août leur a assuré la liberté; une nouvelle la leur ferait perdre. Occupez-vous, législateurs, de nous donner des lois qui préservent la France de toute tyrannie f'>. >
Tel était le langage très sensé à coup sûr des administrateurs du département. Leurs sages conseils ne faisaient qa'efHeurer la Convention, qui, pressée par les événements, n'y ajoutait qu'une médiocre importance. Selon le mot des livres sacrés, la voix criait dans le désert.
On décrétait l'impression et l'envoi des documents de cette nature aux départements; une satisfaction était donnée en apparence,' mais c'était tout...
(I) Moniteur du 7 janvier 1793.
Quant au pouvoir exécutif, étranger aux luttes de TAssemblée, mais exécuteur de ses ordres, il préparait de toutes parts les armements nécessaires pour résister aux ennemis de la naissante République, et toute sa politique consistait à surexciter la fibre patriotique et nationale.
Les ministres entretenaient des correspondances suivies avec les clubs et les sociétés populaires, pour leur demander de seconder les efforts du gouvernement et d'accélérer Tarmement des citoyens.
La Société des Amis de la Liberté et de V Égalité, pour répondre à un désir de cette nature que lui avait manifesté le ministre de la marine, rédigeait, par la plume de Duvigneau, un appel aux marins :
€ Citoyens, leur disait-elle, vous vouliez marcher aux frontières, la patrie vous a retenus. Dévoués dès votre jeunesse au service de la mer, la patrie vous réservait pour faire respeaer sur les flots les couleurs nationales; mai$ enfin, camarades, votre moment est arrivé... Aux armes ^ braves marins, aux armes !... Le roi des Anglais s'apprête de toutes parts, il nous provoque, nous insulte et menace Brest, Rochefort et Toulon de descentes et de bombardements; levez- vous ! etc.. »
Ces appels étaient entendus, et la Gironde envoyait sans hésiter ses enfants aux frontières ou sur les flottes de la République.
Les sociétés populaires et les citoyens écrivaient beaucoup à cette époque. C'était une manie qui gagnait tous les esprits et que développait le système de gouvernement du pays par le pays. L'amour- propre aidant, on se faisait imprimer, et la ville était inondée de brochures relatives à tous les sujets.
c II n'était pas de chétif et obscur habitant de Bordeaux, dit M. l'abbé O'Reilly, qui ne se crut appelé à régenter la République et à lui donner le canevas de ses lois. Les
femmes, aussi bien que les hommes, avaient ce travers ridicule, et les cartons des Archives municipales sont remplis des élucubrations des Morin, des Benjamin père, des Martin, des Dorbe, Thounens et autres (^). »
La publication de ces écrits pourrait être certainement curieuse; mais l'historien a le devoir de respecter ses lecteurs et, en racontant à grands traits les événements, il a le droit de négliger les détails inutiles à l'ensemble de son œuvre ou qui toucheraient à la puérilité.
Et cependant, nous ne pouvons passer sous silence les lyriques accents de la citoyenne Dorbe cadette, à la suite d^un banquet qui eut lieu chez le restaurateur Battut, vers les premiers jours de janvier. M. Fenwick, consul des États-Unis, jeune alors et que plus d'un de nos contemporains a pu connaître, assistait à cette agape démocratique qui se termina dans le temple de l'Etre suprême au milieu d'une foule considérable.
Après un couplet patriotique de la composition de la citoyenne Dorbe, chanté par l'assemblée sur l'air de VHjrmne des Marseillais, comme on disait alors, cette citoyenne, s^adressant au drapeau tricolore, s'écria dans un accès d'enthousiasme :
c O drapeau tricolore, reçois aujourd'hui l'hommage de ce peuple nombreux, et vous, citoyennes et citoyens, répétez avec moi ce cri de gloire et de bonheur : Vive le drapeau de la République française !
> O drapeau tricolore, sois, s'il se peut, sensible à mes accents; frémis, agite-toi à la voix de ces femmes, de ces enfants, de ces guerriers, élevant vers le ciel leurs mains et leurs hommages.
» Trophée immortel, je te salue. Je vous salue, bannières augustes, guides du courage, gage assuré de la victoire; je
(î) CRcilly, Histoire de Bordeaux, t. 1er, 2e part., p. 2G3.
VOUS salue au nom de toutes ces républicaines dont je suis Torgane; je vous salue et je vous consacre dans ce temple de la Liberté, où chaque jour les Bordelaises viennent brûler un nouvel encens (»^ i>
Tel était, au milieu des souffrances du peuple, le diapason de Tesprit public : un souffle patriotique après tout l'inspirait. Mais nous sommes de ceux qui pensent que la femme est faite pour le gynécée et pour la vie de famille et non pour les clameurs de la place publique; nous ne pouvons aussi que regretter l'immixtion des femmes, en 1793 et toujours, dans les actes de la vie politique d'un peuple. Elles y perdent le charme délicat qui nous attache à elles et peuvent devenir des mégères, comme les tricoteuses du tribunal révolutionnaire et de l'échafaud parisien, ou de monstrueuses exceptions, comme Charlotte Corday, que Lamartine, dans son langage poétique et coloré, n'a pas craint d'appeler VAnge de r assassinat ^^K
La municipalité élue le 6 décembre 1791 ne semblait plus à la hauteur âfts circonstances. On la remplaça le 12 janvier 1793 : M. Saige resta maire; mais le corps municipal recruta des hommes nouveaux dans le parti avancé. On peut citer le négociant Oré, le vitrier Boulan, le parfumeur Sabrier, Lamarque, le cordier Delas, Charles Lemesle; le parti modéré y comptait Pierre Baour, Jean- Cyprien Lassabathie, André Plassan, Gabriel Séjourné, Martignac père, Duranteau, Azéma, le courtier Delmestre, Brawer, Ferrière-Colck, Gressier et d'autres encore.
La nouvelle municipalité ne tarda pas à se trouver en présence de diflScultés graves, que nous aurons à raconter tout à l'heure.
L'opinion publique, à ce moment, était gravement préoccupée de la situation du roi : on ignorait jusqu'à quels
(i) Archives municipales de Bordeaux.
(2; Histoire des Girondins, t. VI, liv. xliv.
excès pourrait arriver la Convenrion; on les pressentait toutefois, et les bons esprits s'effrayaient à juste titre des conséquences d'une détention et d'un jugement qui pouvaient exposer la France à de dangereuses représailles. Les rois de l'Europe étaient attentifs, et la cause monarchique avait en eux des défenseurs intéressés : une conflagration générale
était imminente.
Au milieu des dangers qu'ils prévoyaient, les citoyens se serraient autour de la Convention, devenue le centre du pouvoir et le cœur de la défense nationale. Était-ce de leur part une menace ? Était-ce un acte de confiance ? Nous ne saurions rien affirmer.
Ce que nous pouvons constater, c'est que le 2 1 janvier, sur l'initiative prise par la Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité de Bordeaux, le Conseil général du département, dans une assemblée où avaient été appelés des commissaires du district et de la municipalité, et le général Courpon, commandant de la garde nationale, décidait la formation d'un corps de 5oo volotitaires, pris parmi les dtoyens composant cette garde. Ce corps devait être envoyé à Paris pour y être à la disposition de la Convention.
Le Conseil général du département profitait de cette drconstance pour adresser à ses concitoyens une proclamation en faveur de la Convention, qu'il appelait le temple même de la Liberté.
Les volontaires devaient prêter le serment de maintenir Tunité et l'indivisibilité de la République, de combattre et de poursuivre jusqu'à la mort quiconque proposerait ou tenterait d'établir en France la royauté, ou tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple, sous quelque dénomination que ce soit ^^K Pendant que ceci se passait à Bordeaux, la Convention
<') Archives de la Gironde, reg. du département, no 4, série L.
t5o histoire de la terreur a bordeaux.
condamnait à mort, le 20 janvier, Tinfortuné Louis XVI; le lendemain 21, la machine à meurtres, selon Texpression d'Alfred de Musset, se purifiait ce jour-là au contact d'un sang royal, et le fils de saint Louis montait au ciel...
La nouvelle de la condamnation et de l'exécution du roi fut connue en même temps dans les provinces. La stupeur et la consternation furent profondes dans notre ville : un silence funèbre accueillit cette horrible nouvelle de la décapitation royale; il semblait que la conscience publique allait répudier l'holocauste suprême offert à la souveraineté populaire. Ce n'était pas l'affaire des démagogues : ils s'exaltèrent, et pour contre-balancer la douleur et l'effroi général, ils témoignèrent bruyanmient leur joie et firent des adresses à la O)nvention pour la féliciter de son énergie et de sa résolution patriotiques.
Les autorités constituées ne pouvaient, sans péril, rester étrangères à ce mouvement. Dès le 5 février, elles adoptaient à leur tour une adresse ainsi conçue :
<c Qtoyens législat||prs, Louis avait indignement abusé de la générosité de la Nation. Ses nombreuses perfidies avaient mis la patrie à deux doigts de sa perte. Vous avez appelé sur la tête de ce grand coupable la peine que vous avez jugé que méritaient ses crimes... Vos décrets sont sacrés pour nous : notre devoir est de les faire respecter; nous le remplirons au péril même de notre vie.
» Vainement, les malveillants tenteraient-ils, pour exciter des troubles parmi nous, de mettre à profit la différence d'opinion qui a eu lieu momentanément entre les meilleurs citoyens, non sur l'existence et l'atrocité des crimes de Louis (toute la France déposerait contre lui), mais sur le genre de peine à lui infliger. Pour faire cesser toute division, nous n'aurons qu'à répéter avec vous : «: Toutes les opinions ont des motifs honorables. 3> Nos concitoyens connaissent trop bien la voix de la justice et de la raison pour ne pas
LES PROLÉGOMÈNES DE LA TERREUR. l J) I
rendre hommage à cette vérité; ils respectent trop la liberté des opinions pour faire un crime à aucun de nos représentants de celle quHl a énoncée dans une cause qui pouvait être envisagée sous tant d^aspects différents. Le crime serait d^avoir opiné contre sa conscience. Eh! quel est Thomme assez téméraire pour prétendre lire dans la conscience de son semblable ? S'il existe encore de pareils hommes parmi nous, ce sont les plus cruels ennemis de la liberté, les fauteurs du despotisme, les vils suppôts de la tyrannie.
> De ce nombre était sans doute Tinfâme assassin qui a porté ses mains meurtrières sur un représentant de la nation et qui a causé le deuil de la patrie. Nous vous rendons grâce, citoyens législateurs, d'avoir pris les mesures nécessaires pour que le scélérat n'échappe point au supplice dû à son exécrable forfait et pour les monstres capables de rimiter.
> Qtoyens législateurs, comptez sur notre vigilance pour faire régner dans nos cités et dans nos campagnes r amour et le respect des lois. ||iis permettez-nous de vous le dire encore : le meilleur moyen pour y parvenir est dans vos propres mains, c'est de les faire régner autour de vous ^'^ »
Cette adresse est intéressante à plus d'un titre : elle prouve Tagitation morale causée par la mort du Roi ; elle indique les discussions que provoquaient les votes des Représentants, elle se termine par un appel plein de dignité à la concorde et i l'union au sein de l'Assemblée.
Deux jours après, les Amies de la Constitution prenaient à leur tour la parole, et disaient aux conventionnels :
€ Représentants du peuple français, trop lâche pour résister à la volonté nationale, le traître Capet ourdissait dans l'obscurité la trame fatale dont il voulait nous enlacer.
(t) Archives de la Gironde, reg. du département, n» 4, p. 80, série L.
i:»2 HISTOIRE DE LA TERBETR A BORDEAUX.
Trahissant tour à tour les amis de la patrie et les transfuges de Coblentz, il appela, pour combler le déficit, cette nation généreuse qu*il venait de ruiner sans pudeur. Bientôt, craignant qu'elle ne reprit un pouvoir usuq>é par des siècles de t}Tannie, il veut dissoudre une souveraineté supérieure à la sienne; il emironne de baïonnettes menaçantes les représentants de \ingt-quatre millions d'hommes : leur fermeté n'en est point ébranlée. Tranquilles au poste qui leur avait été assigné, ils anendirent la mort en ne souscrivant point à l'esclavage. Mais le despote avait trop compté sur Taveugle obéissance des soldats éclairés par Tamour de leur pays; ce n'étaient plus des êtres passifs, mais autant de citoyens prêts à défendre leurs fi'ères, leurs concitoyens.
3 Le vœu public s'était prononcé. N'espérant plus reprendre ouvertement un pouvoir arbitraire et un sceptre odieux, couvert du sang des vainqueurs de la Bastille, il accepte le pouvoir légal que lui confèrent les députés de la Nation ; il promet de la rendre heureuse en faisant exécuter les lois faites par elle; i](||ûs en secret, soudoyant ses ennemis avec ce même or qu'il tenait de sa munificence, protégeant des prêtres factieux qui semaient dans l'intérieur le trouble et la discorde, il payait au dehors les émigrés rebelles; une garde licenciée, mais toujours à ses ordres, les a trop bien exécutés le i o août. Était-ce pour leur indiquer de nouvelles victimes, qu'abandonnant ses complices sanguinaires, il esquive le combat ordonné par lui-même, et porte dans le sanctuaire des lois une tête coupable ? Il croyait sans doute les voir bientôt paraître dégouttants du sang des Français, porter leurs mains, exercées aux forfaits, sur les Pères de la patrie, éteindre avec leur vie, la liberté, l'égalité, tous les fruits de la Révolution ! semblables à ces hordes barbares qui plongèrent les sénateurs romains, vieillards désarmés, sans défense, dans la nuit du tombeau! Car quel crime peut coûter à celui qui tourne les armes contre sa patrie, à celui
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qui ordonne le carnage de ses sujets ? Et la déchéance eût assez puni tant de forfaits I Et la réclusion ou le bannissement eût assez puni celui qui fit verser tant de sang ! celui dont les haines perfides nous ont entourés d'ennemis! Non!!! sa tête devait tomber.
> Représentants, vous avez rempli le vœu de la République; vous avez été justes, et la tyrannie n'est plus.
» Signé : Arias, présidente; Papon, vice-présidente; Béchade-Thounens, secrétaire; Souriac, sous-secrétaire ^'^:>
On ne nous demandera pas de faire l'appréciation d'une pareille adresse : la lire, c'est la juger....
Que se passait-il cependant à Paris? Les représentants de la Gironde étaient inquiets. L'assentiment de leurs concitoyens ne leur avait pas sans doute paru assez complet par la démarche du Conseil général du 5 février, car le 14 du même mois Fasileau-Duplanticr écrivait au Département :
€ Frères et amis, parmi les nombreuses adresses qui arrivent journellement à la Convention nationale pour applaudir au juste châtiment de Louis Capet, j'en cherche vainement de la commune de Bordeaux et des autres villes marquantes de notre département. L'ardeur patriotique des habitants des bords de la Gironde n'est sans doute pas éteinte, mais on la croirait assoupie en voyant qu'ils se laissent devancer par les communes des autres départements. Qtoyens, vous qui êtes en possession de donner à tout ce qui vous entoure l'exemple du plus pur et du plus zélé patriotisme, apprenez-leur qu'on ne peut être républicain à demi et que les vrais patriotes doivent se distinguer par une prompte et franche adhésion aux grandes mesures prises par la Convention nationale, en qui repose tout Tespoir de la patrie... ^^K:»
(1) Archives municipales de Bordeaux.
(3) Archives de la Gironde,, série L.
l54 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
Le département dut rassurer Duplantier sur les sentiments dont étaient animées les communes de la Gironde.
Cependant la Convention, saisie de temps à autre de la question religieuse qui créait des embarras sans nombre au gouvernement, décrétait qu'il serait accordé, à titre d'indemnité et de récompense, la somme de i oo livres à quiconque découvrirait et ferait arrêter une personne rangée par la loi dans la classe des émigrés ou dans la classe des prêtres devant être déportés; elle autorisait, en outre, ses commissaires dans les départements à suspendre les fonctionnaires publics qui n'auraient pas fait exécuter ponctuellement les lois relatives aux émigrés et aux prêtres dont la déportation devait être faite <") .
C'était une recrudescence de sévérité contre une partie notable de la population.
Le supplice du roi avait fatalement jeté la Convention dans une voie où elle ne devait pas reculer. Elle restait debout sur les ruines de la Monarchie, et par son attitude énergique elle devait atout prix imposer silence au sentiment public et arriver à le dominer même par la terreur, si
c'était nécessaire.
La force des circonstances la conduisit à ce dernier et déplorable système.
La ville de Bordeaux avait obtenu des secours de l'Assemblée nationale pour faire face à la cherté des grains et à la disette. La Convention supprima subitement ces secours, et la municipalité, privée des ressources sur lesquelles elle avait pompté, se trouva dans l'impossibilité de continuer le paiement des indemnités qu'elle accordait depuis près de deux ans aux boulangers de la ville.
Ceux-ci déclarèrent que si l'indemnité leur était retirée ils ne feraient plus de pain.
(i) Décret du 14 février 1793.
LES PROLEGOMENES DE LA TERREUR. l55
Les grains et farines circulaient alors avec des difficultés mouies^ et la situation empirait chaque jour. La préoccupation d^une guerre générale dont la France était menacée ajoutait aux dangers de Tintérieur : le commerce était tout i fait arrêté, l'industrie n'existait plus et l'agriculture était abandonnée.
Vers le même temps, les Anglais avaient capturé vingttrois navires chargés de blé acquis par le gouvernement; la nouvelle s^en était promptement répandue, et la famine se dressait menaçante. Il fallait aviser.
On modifia la composition du pain afin d'épargner les approvisionnements de farine; mais cette mesure ne produisit pas les résultats qu'on en attendait; la population était irritée et murmurait, et la municipalité, pour prévenir des désordres, dut rétablir l'indemnité aux boulangers.
Seulement les ressources de la Ville s'épuisaient d'autant plus par Tapplication de ce dangereux système, qu'on venait de toutes parts s'approvisionner à Bordeaux et y chercher le pain qui devait servir à la nourriture de ses habitants.
Vainement on multipliait les entraves pour remédier aux abus; ils surgissaient sans cesse, et la faim, l'implacable faim, surmontait tous les obstacles.
Réduite enfin aux dernières extrémités, la municipalité fit un appel aux sections et réclama leur concours.
Elle leur fit connaître qu'elle était dans l'obligation impérieuse, faute de ressources suffisantes, de supprimer aux boulangers l'indemnité qui, durant les dernières années, avait imposé à la Ville un sacrifice annuel de i,5oo,ooo livres, et comme cette suppression avait pour conséquence immédiate l'augmentation du prix du pain, elle supplia les sections, en vue des troubles qu'elle redoutait, d'éclairer les citoyens sur la nécessité de la mesure et sur ses résultats inévitables; elle les engagea à user de leur influence pour épargner à la ville la douloureuse épreuve d'une insurrection.
l56 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
De son coté, elle adressa des proclamations au peuple pour le prévenir de Taugmentation probable du prix du pain.
c Tout faisait espérer, dit M. Tabbé O'Reilly, que cet incident se passerait, sinon sans murmures, au moins sans trop d'effervescence <'). i II n'en fut rien, malheureusement, comme nous allons le voir.
Le 8 mars, vers neuf heures du matin, la municipalité reçut avis, par un grenadier du poste de la porte Saint-Julien, qu'un rassemblement de femmes marchant en colonnes et précédées d'un tambour se dirigeait vers la place des Capucins. Le citoyen Baour, oflBcier municipal, accompagné du commandant de la garde nationale à la tête de vingt-cinq grenadiers, se rendit aussitôt sur le lieu du rassemblement.
Les deux ou trois cents femmes qui le composaient furent haranguées par l'officier municipal et par le chef de la troupe; ils parcoururent les groupes, firent entendre des paroles de conciliation et cherchèrent à ramener le calme parmi cette foule agitée et tumultueuse. Ils rappelèrent ces femmes au respect de la loi et les engagèrent à se disperser pour éviter peut-être de regrettables malheurs. Leurs sages conseils allaient être écoutés, lorsque d'autres femmes arrivant en grand nombre grossirent le rassemblement, et, sourdes à la voix de la persuasion, repoussèrent toute idée de retraite. La foule, excitée par ce renfort, devenait de plus en plus menaçante; l'officier municipal jugea prudent de se retirer afin d'éviter une collision dont les conséquences pouvaient devenir très graves, avec des malheureuses qu'égaraient la colère et la faim.
En rentrant à la maison commune, le citoyen Baour et les grenadiers furent accueillis à coups de pierres et au milieu
(0 Histoire de Bordeaux, 1. 1»*", 2® partie, p. 271.
LES PROLÉGOMÈNES DE LA TERREUR. l5j
des cris et des huées d'un rassemblement considérable de peuple qui envahissait la place. Plusieurs soldats furent assez grièvement blessés.
La troupe, cependant, réussit à pénétrer dans T Hôtel de Ville et en referma les portes.
Les émeutiers voulurent les enfoncer et brisèrent les vitres en poussant des vociférations furieuses. A ce moment un renfort de gardes nationaux arriva pour protéger la Maison commune : il fut assailli de pierres et de projectiles de toute nature; Tofficier qui le commandait somma vainement la foule de se retirer; sa voix ne fut pas écoutée, et rirritation du peuple s'accroissait de moment en moment. Une conflagration devenait imminente : guidée par rinstinct de la conservation, la troupe fît feu, une femme fut tuée, des cris de terreur s'élevèrent de toutes parts et la multitude afiblée prit la fuite dans toutes les directions.
Cet acte de vigueur, applaudi par les uns, blâmé par les autres, suffit à rétablir le calme. L'émeute était vaincue; mais une sourde irritation régnait dans la population.
Comprenant l'imminence du danger et désireuse d'y remédier, la municipalité chargea le citoyen Brawer, l'un de ses membres, de rédiger immédiatement un mémoire de la situation et des faits qui venaient de s'accomplir. En adressant ce mémoire aux députés de la ville, Bahn et Duvigneau, alors à Paris, Saige leur écrivait, le 14 mars : c La connaissance que vous donne le citoyen Brawer de l'état cruel où nous réduit la pén\^ie des subsistances animera, nous en sommes sûrs, votre zèle connu pour l'intérêt de vos commettants. L'augmentation que nous avons été forcés de mettre sur le pain a occasionné une insurrection, et nous sommes à la veille d'en manquer. Le citoyen Brawer entre avec vous dans des détails trop affligeants à répéter...; nous finissons en nous recomman-
l58 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
dant à vos soins, sur lesquels nous fondons le plus grand espoir ^^K >
Cette lettre, dans son style lapidaire et pressé, exprime mieux que nous ne pourrions le faire les malheureuses conjonctures que traversait la ville de Bordeaux.
Le pain était d'une extrême rareté, et celui qu'on fabriquait, que nos pères affamés se disputaient avec une féroce énergie, si Ton peut ainsi parler, se composait du mélange d'un boisseau de froment, d'un demi-boisseau de baillarge, d'un demi-boisseau de fèves et d'un quart de boisseau de blé d'Espagne.
Quel pain on mangeait à Bordeaux au commencement de l'année 1 793 1
C'était, à coup sûr, un aliment insuffisant; cependant tout le monde n'en pouvait avoir, et de plus, Saige l'écrivait à Bahn et Du vigneau, il allait manquer...
Spectacle terrible et plein de douloureux enseignements ! Les habitants de cette ville si riche et si florissante quatre ans auparavant étaient menacés de mourir de faim !
La municipalité emprunta 600,000 livres pour atténuer les souffrances populaires, en attendant le résultat des démarches tentées à Paris pour obtenir des subsides de la Convention. La plus grande publicité fut donnée aux mesures prises par les autorités, afin de calmer l'irritation du peuple, car l'agitation dans la rue était toujours
menaçante.
Une sorte de dérivatif heureux vint tourner les esprits vers d'autres préoccupations. La guerre avec les puissances étrangères prenait des proportions considérables, et, de plus, quelques départements étaient déchirés par la guerre civile.
C'est à ce moment que J.-B.-D. Mazade, l'un des trois
(i) Archives municipales de Bordeaux.
LES PROLÉGOMÈNES DE LA TERREUR. I Sg
commissaires de la Convention nationale, chargé de l'inspection des côtes de la République depuis Lorient jusqu'à Bayonne (c'est le titre quUl prenait dans ses arrêtés), arriva à Bordeaux.
Reçu honorablement par les autorités constituées, le conventionnel put se rendre compte de la situation désolante de la ville, mais il n'avait pas pour mission d'y porter remède. — Admis au sein du Conseil général du département, il lui communiqua les nouvelles des troubles qui agitaient la Loire-Inférieure et la Vendée, où les ennemis de Pégalité venaient, disait-il, d'allumer un incendie qui ne manquerait pas de gagner et de se propager s'il n'était éteint à l'instant. Ce nest plus le temps de délibérer, ajoutait le conventionnel, il faut agir. Nul département n'a montré plus de patriotisme que celui de la Gironde, aucun ne contribuera plus puissamment à la défaite des factieux.
Mazade requit ensuite l'Administration du département de faire partir dans les vingt-quatre heures deux bataillons de ses gardes nationales, complètement armés et équipés, un fort détachement de cavalerie et quatre canons, avec un nombre suffisant de canonniers pour les manœuvrer. Ces troupes devaient se rendre à La Rochelle par Saintes et Royan, et se mettre, disait l'arrêté, sous les réquisitions du conventionnel Niou. Il la requit, en outre, de provoquer des administrations de son ressort la formation de détachements armés et équipés pour se porter à La Rochelle aux premiers ordres qu'ils recevraient ^^K
Ces nouvelles ne furent pas plutôt connues de la population qu'elles y réveillèrent des sentiments patriotiques : on souffrait tant, d'ailleurs, que la guerre semblait offrir à beaucoup de citoyens comme un moyen de diminuer les
(i) Archives de la Gironde, reg. du département, n» 4, série L.
l6o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
misères contre lesquelles on avait à lutter, ou d'y échapper au moins momentanément.
« Les citoyens s'assemblèrent, dit le procureur de la commune Tustet, et se disputèrent la gloire de partir; les hommes mariés, les garçons, les pères de famille, tous voulaient courir en Vendée. A la voix de Mazade et des administrateurs, 3,ooo hommes furent organisés dans Tespace de vingt-quatre heures, et, malgré le temps le plus affreux, ils étaient cinq jours après à La Rochelle ; 400 hommes partirent un peu plus tard. Tous les citoyens s'empressèrent d'armer, d'habiller et d'équiper ces troupes et leur firent une haute paie. Des sections même délibérèrent de donner 40 sous par jour aux familles malheureuses des absents. Quelques-unes remplirent leurs promesses ^^K i>
C'est au milieu d'une sorte de joie publique et accompagnés des vœux de leurs concitoyens, que ces enfants de la Gironde partirent pour la Vendée; ils y séjournèrent pendant près de six mois et firent preuve, dans des combats multipliés, d'un courage qui leur valut des éloges mérités.
Il reste à faire l'histoire de ces valeureux bataillons.
Pendant que la ville de Bordeaux armait ainsi, à l'appel de la Convention, un grand nombre de ses enfants pour la défense de la République à l'intérieur, ses représentants étaient en butte aux attaques furieuses des sections de Paris.
Le 1 1 mars, Desfieux, un Bordelais, qui était allé chercher dans la capitale un théâtre plus vaste et plus facile pour ses intrigues politiques, Desfieux se présentait, au nom des Jacobins, à la barre de la Convention et demandait un décret d'accusation contre les députés Gensonné, Guadet et Vergniaud.
Les Girondins imposèrent silence à leurs accusateurs et conjurèrent pour un temps les dangers dont les menaçait
(i^ Tableau des éi'énemeuts' qui ont eu lieu à Bordeaux depuis la Révolution de i^^g jusqu'à nos jours, f>ar Tusici.
LES PROLÉGOMÈNES DE LA TERREUR. l6l
la faction montagnarde; mais leur influence et leur autorité s'usaient à ces luttes sans grandeur, tandis que Robespierre, Danton et Marat lui-même, poursuivant leur œuvre ténébreuse, régnaient sur Tesprit de la populace, aux Jacobins, à la Commune et dans la plupart des sections de Paris.
Toutefois rheure des Girondins n'était pas encore venue.
Le i8 mars, la Convention décrétait la mise hors la loi de tous les prêtres réfractaires et ordonnait leur arrestation et leur déportation.
Cette loi barbare ne tarda pas à remplir les prisons de Bordeaux d'un grand nombre de malheureux prêtres dénoncés par des misérables, ou que les précautions même dont ils cherchaient à s'entourer décelaient aux yeux clairvoyants et prévenus des agents de l'autorité.
La situation tendait à s'aggraver sans cesse et sous tous les rapports : on persécutait les prêtres et les nobles, la défiance abaissait les caractères, la faim aigrissait les esprits en torturant les corps, et la misère apposait ses stigmates terribles sur toute une population autrefois heureuse et confiante.
Les conventionnels Pierre Paganel et Garrau vinrent à Bordeaux sur ces entrefaites ; ils avaient pour mission dy remonter l'esprit public.
Paganel, ancien curé de Noaillac, avait prêté le serment civique, était devenu en 1 790 procureur-syndic du district de Villeneuve-d'Agen et avait été envoyé à l'Assemblée législative par le département de Lot-et-Garonne ; prêtre, il y dénonça les manœuvres des prêtres réfractaires, et demanda des mesures vigoureuses pour empêcher la guerre civile prête à éclater. Nommé membre de la Convention, il y avait voté la mort de Louis XVI et s'était rangé du parti de la Montagne.
Il en était de même de Garrau, bien que ce représentant