‹ Histoire de la terreur à BordeauxChapitre 14 sur 34 · T. L II · texte numérisé non relu

T. L II

eût été nommé par la Gironde. Avocat à Libourne à l'époque de la Révolution, il avait été, en 1790, président du distria de cette ville, puis élu en 1791 suppléant à la Législative, et en 1792 député à la Convention. Garrau, partisan du gouvernement révolutionnaire, était au nombre des ennemis des Girondins, ses compatriotes.

Le 22 mars, les deux conventionnels adressaient au peuple une proclamation ainsi conçue :

<r La Convention nationale, pressée par les circonstances, a investi ses commissaires d'un grand pouvoir. Que les bons citoyens se rassurent et que les mauvais soient glacés d'effroi; leur châtiment donnera la paix et la tranquillité aux honmies de bien. Nous l'exercerons, ce redoutable pouvoir, avec une religieuse impartialité contre tous les pervers, qui, se repaissant de l'espoir d'entraîner la République à sa ruine, égarent la bonne foi du peuple, agitent les esprits faibles par des terreurs fanatiques, détournent les citoyens de leurs devoirs envers la patrie par de perfides insinuations, et sèment dans les villes et les campagnes tous les levains de discorde.

» Les perfides vivent au milieu de vous ; ayez le courage de les faire connaître aux conmiissaires de la Convention nationale, et vous aurez bien mérité de la patrie. Ils les traduiront, au nom de la loi, devant le tribunal extraordinaire que leurs crimes, toujours impunis, l'ont forcée d'établir... (0. »

Paganel et Garrau, on le voit, avaient. un tout autre langage que Mazade; celui-ci s'était occupé d'armements; ceux-là faisaient un appel aux plus mauvaises passions politiques et révolutionnaires.

Leur proclamation ne manqua pas son effet; contenues jusque-là par l'autorité, ces mauvaises passions, qui n'at-

^0 Archives municipales de Bordeaux.

LES PROLEGOMENES DE LA TERREUR. l63

tendaient quSme occasion pour apparaître, se déchaînèrent sous le souffle des nouveaux envoyés de l'Assemblée r^cide, et, pour nous servir d^une expression bien connue, la lie monta à la surface.

Les sections motionnèrent, et celle de V Égalité notamment demanda qu'on mît en accusation tous les ci-devant nobles, les privilégiés, les suspects, les aristocrates, etc., tous ceux enfin qui seraient désignés par l'opinion publique, ainsi que ceux qui ne se seraient pas munis dans la quinzaine d'une carte de civisme.

Quant aux ecclésiastiques insermentés, ou même assers mentis, qui seraient dénoncés comme suspects par six citoyens, la section proposa de les incarcérer au fort du Hâ et dans le couvent des Grandes-Carmélites.

Cest ainsi que Paganel et Garrau avaient remonté l'esprit public.

Nous devons dire qu'une partie de ces mesures fut mise à exécution. Toutefois les administrateurs du département, et Pierre Sers à leur tête, présentèrent des observations aux conventionnels, et, grâce à leur ferme contenance, peut-être aussi à cette circonstance que Garrau, l'uji d'eux, était un élu du département de la Gironde, le débordement des passions populaires se trouva restreint pour quelque temps dans des limites relativement modérées.

Les conventionnels, en effet, renonçant à leurs premières idées de sévérité, se bornèrent à exiger l'arrestation des prêtres réfractaires, dont le nombre était toujours considérable dans la ville.

Quelques autorités du département n'eurent pas toutefois la fermeté des administrateurs bordelais. A Libourne notamment le Conseil général de la commune exprima le désir de voir les administrateurs de district se prêter aux volontés des conventionnels, qui avaient invité la municipalité à arrêter les personnes justement suspectes.

Vers le 26 mars, dix-neuf femmes furent enfermées dans le couvent des Ursulines, et les scellés apposés sur leurs meubles. Le 7 avril, elles étaient remises en liberté ^^K

Après avoir recueilli auprès des corps constitués des renseignements sur les forces dont le département pourrait disposer contre les armées étrangères qui menaçaient la République, et sur les dispositions de la population bordelaise, Paganel et Garrau écrivaient à la Convention, le 26 mars : c que l'excédant du contingent pour le département de la Gironde serait considérable; qu'ils avaient suspendu de ses fonctions le payeur général Germonière, comme noté d'incivisme depuis le commencement de la Révolution; que le commerce était frappé de stérilité et l'industrie presque nulle ; que le prix des subsistances était tellement élevé, que les pauvres souffraient réellement et que les maisons riches autrefois ne pouvant plus faire de sacrifices, ils se voyaient obligés de demander à la Convention des secours en argent pour la population malheureuse ^^K »

Le même jour, la municipalité, plus explicite que les conventionnels, disait au ministre de l'intérieur :

« Après avoir épuisé toutes les ressources du patriotisme le plus pur, de l'amour le plus ardent pour la République et les efforts les plus constants pour le maintien de la tranquillité de cette viHe, la municipalité de Bordeaux, soutenue des corps administratifs supérieurs, se voit dans l'urgente nécessité de réclamer les plus prompts secours; elle déclare qu'il lui est impossible de pourvoir à la subsistance de cette grande cité et des parties adjacentes, au delà de vingt-cinq ou trente jours... Ainsi, la population est exposée aux horreurs de la famine dans vingt-cinq jours d'ici, si le pouvoir exécutif, appuyé par la Convention nationale, ne s'empresse de venir très promptement à son secours. Oui,

(1) Guinodie, Histoire de Li tourne.

(i) 0*Reilly, Histoire de Bordeaux, t. I«r, 2^ partie, p. 293.

LES PROLÉGOMÈNES DE LA. TERREUR. l65

les habitants de Bordeaux sont près de mourir de faim, faute de subsistance première.

» La déclaration de guerre contre presque toutes les puissances de r Europe, les pertes énormes que vient d'éprouver le commerce, et la suspension générale de toutes les affaires par rimpossibilité d'exécuter toute espèce d'exportation, ne laissent pas Tespoir de trouver les moindres ressources, même parmi les citoyens qui ont démontré le plus de zèle.

» L'épuisement est général en moyens pécuniaires, et la pénurie des subsistances est sur le point de combler la mesure de nos maux, si la Nation ne vient au secours de notre immense cité, en lui prêtant une somme de deux millions...

3 II rfest pas de spectacle plus déchirant, pour des administrateurs humains et sensibles, que de voir chaque jour devant eux les officiers municipaux des campagnes qui nous environnent, réclamant, les larmes aux yeux, quelques boisseaux de blé, assurant que les habitants de leur territoire languissent depuis plusieurs jours dans le dénument et la faim, et déclarant que, s'ils n'obtiennent quelques secours, ils n'osent plus retourner dans les campagnes d'où ils viennent <">. »

Ces détails ne sauraient être plus navrants; ils se confirment les uns les autres et peignent fidèlement la triste situation des Bordelais et des habitants de la Gironde aux premiers jours de l'année lygS.

La lettre de Paganel et Garrau, lue à la tribune de la Convention, dévoila toute l'étendue du mal. Fonfrède s'en empara; il fit de la demande des conventionnels une motion formelle, représenta le commerce de la Gironde comme entièrement paralysé, et s'efforça de faire comprendre à l'Assemblée que le défaut des convois, Tinsurrection de la Vendée, l'audace des corsaires, l'embargo mis sur les bâti-

(1) Archives municipales de Bordeaux.

l66 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

mcnts étrangers, avaient tari les sources de la prospérité de Bordeaux et détruit toutes les relations commerciales avec le Nord et avec les colonies. Il appuya avec énergie sur les inquiétudes de ses compatriotes, qui n'avaient plus que pour quinze jours de provisions; et puisque les particuliers riches s'étaient dépouillés de leur dernier écu pour la République et que la caisse municipale était vide, il insista pour que le gouvernement accordât deux millions à la ville de Bordeaux (»).

Après une discussion assez vive, la Convention vota un secours de deux millions, à prélever sur les contributions arriérées de Tannée 1 792 .

Cétait un résultat important pour la ville. Mais en même temps qu'elle accordait ces subsides aux Bordelais, la Convention, lancée par tous ses embarras à Tintérieur et à l'extérieur sur la pente des mesures les plus t3Tanniques, décrétait que les citoyens seraient tenus de faire afificher, sur les portes de leurs maisons, les noms, prénoms, âge, profession et lieu de naissance des personnes qui les habitaient (2). Il est aisé de deviner le but que devait atteindre un pareil décret et le trouble qu'il allait jeter au milieu des craintes et des inquiétudes générales : il constituait une arme terrible entre les mains des démagogues contre les émigrés, les nobles, les prêtres, les suspects...

Les citoyens étaient appelés à dresser eux-mêmes les listes de proscription que la Terreur devait utiliser un peu plus tard !

Tout en subissant cette tyrannie, qui s'imposait fatalement par la force des circonstances, le peuple exerçait parfois sa puissance et faisait justice de ceux qu'il considérait comme ses ennemis.

Le Club national, par exemple, dont nous avons fait

(0 O'ReilIy, Histoire de Bordeaux y 1. 1«, 2« partie, p. 298. (a) Décret du 29 mars 1793.

connaître le détestable esprit, avait tellement multiplié ses calomnies, développé ses intrigues et accru son audace, qu'il avait soulevé contre lui une partie de la garde nationale et de la jeunesse bordelaise. Au mois de mars, et sous Tempire des craintes que lui inspiraient les menaces de quelques hommes courageux, il interrompit brusquement ses séances, et les principaux meneurs se tinrent à l'écart. Cédant à la pression de Topinion publique, la municipalité ordonna la fermeture de ce club. Ses membres conspirèrent en silence et accumulèrent des provisions de haine, en attendant Theure du réveil.

Nous les verrons apparaître aux plus mauvais jours de notre histoire.

Dumouricz venait de trahir la République et de passer à rétranger. La nouvelle de cette trahison produisit à Bordeaux une impression profonde sur les masses. Les victoires de Jemmapes et de Valmy avaient illustré ce général ; on le considérait comme le sauveur de la République et tous les partis l'avaient successivement caressé. Sa défection causa une frayeur générale : on croyait voir déjà l'ennemi envahir le territoire de la France.

La Convention ne se laissa pas intimider ; elle avait osé tout récemment, par la création du Tribunal révolutionnaire, prouver ce dont elle était capable : opposant, dans ces circonstances, une énergie toute patriotique aux terreurs de la Nation et aux joies secrètes des ennemis de la République, elle décréta, le 4 avril, que cr quiconque parlerait de capituler avec Dumouriez ou serait convaincu d'avoir approuvé sa rébellion et ses principes antirépublicains, serait puni de mort.»

Les oflSciers municipaux de Bordeaux, agissant en vertu des ordres du département, pratiquaient durant ce temps des visites domiciliaires dans la ville, afin d'arrêter les gens suspects.

l68 HISTOIRE DE LX TERREUR A BORDEAUX.

De malheureux prêtres furent les principales victimes de ces perquisitions^ qui ajoutaient aux inquiétudes toujours renaissantes de la population.

Si Ton veut avoir une idée des émotions qui parfois assaillaient le peuple et les autorités à l'occasion des nouvelles politiques ou des bruits de toute nature mis en circulation et que la crainte exagérait toujours, on n'a qu'à se transporter au Conseil général du département. Voici ce qui s'y passait le i o avril :

€ Les membres composant le Comité de sûreté générale sont entrés et ont dit : qu'ils avaient à communiquer à l'assemblée des pièces importantes qui exigeaient une prompte délibération, à laquelle il conviendrait qu'assistassent des membres du district et de la municipalité. >

Le Conseil général, déférant à cette demande, envoie chercher des représentants du district et de la municipalité.

a Après leur] arrivée, les portes ayant été closes, les membres du Comité de sûreté générale ont annoncé à l'assemblée, qu'en conséquence de la réquisition faite par le Directoire du département à la gendarmerie nationale de conduire au bureau de la poste aux lettres les courriers extraordinaires qui pourraient traverser le département, expédiés par des particuliers, il en avait été conduit ce matin un, chargé de paquets très volumineux, à l'adresse pour la plupart de différentes Sociétés populaires, depuis Paris jusqu'à Toulouse, et quelques-uns pour des particuliers connus dans cette ville, pour y propager des principes propres à troubler l'ordre social f»^; qu'ayant fait l'ouverture de ces paquets, ils avaient vu avec effroi qu'ils contenaient plusieurs imprimés où l'on prêchait ouvertement la révolte contre la Convention nationale et les autorités constituées, et dont les provocations ne tendaient à rien moins qu'à

(i) C'était un courrier des Jacobins de Paris.

engager les citoyens de tous les départements à se rendre à Paris, en aussi grand nombre qu'il serait possible, pour y égorger, comme des victimes nécessaires au salut public , une partie des membres de la Convention nationale^ les ministres et les chefs des diverses administrations; que ce projet atroce, grossièrement voilé dans les écrits imprimés, se trouve dans les termes les plus formels dans une lettre écrite par un particulier actuellement à Paris, envoyé par plusieurs de ces hommes mal famés qui se sont efforcés de porter le trouble dans notre ville <»). »

Le secrétaire général du Conseil lit immédiatement les pièces saisies sur le courrier, et cette lecture excite à diverses reprises Tindignation de l'assemblée. Il ne s'agissait de rien moins que de décimer la Convention et de faire justice des Brissot, des Gensonné, des Vergniaud, des Guadet, de toute la Gironde enfin.

Après en avoir délibéré, le Conseil général arrêta qu'il serait, dans le plus court délai, envoyé deux députés à la Convention pour lui faire part de la découverte du complot tramé contre elle, et réclamer, au nom du salut public, les mesures les plus promptes et les plus vigoureuses pour arrêter les suites de ce complot et en faire punir les auteurs smvant la rigueur des lois.

Grangeneuve jeune et Partarrieu furent chargés de cette mission.

Le Conseil général remit à ses députés une adresse à la Convention, conçue dans les termes suivants :

< Qtoyens représentants, guerre aux tyrans, guerre aux ^tres, guerre aux anarchistes, tel est le cri de ralliement de tous les habitants de la ville de Bordeaux et du département de la Gironde. Vous venez de décréter que cette \àlle et ce département avaient bien mérité de la patrie

^'} C'est de Desfieux qu'il t'agit ici.

lyO HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

pour le nombre des hommes et des secours de toute espèce qu'ils ont fournis, tant pour la formation que pour le recrutement de Tarmée, et pour aller éteindre le feu de la révolte partout où les contre-révolutionnaires sont parvenus à rallumer. Vous rendrez, nous en sommes certains, un témoignage non moins honorable au zèle qu'on y apporte pour déjouer les manœuvres de ces monstres qui, ne pouvant avoir d'existence que dans le trouble et l'anarchie, cherchent à armer de poignards tous les citoyens et à les exciter les uns contre les autres.

» Vos commissaires, convaincus de la nécessité d'employer, dans les circonstances où nous nous trouvons, la surveillance la plus active contre tous nos ennemis intérieurs, nous ont engagés à former un comité de sûreté générale pour suivre toutes les démarches des hommes suspects et pour recueillir et examiner toutes les preuves des complots qu'ils peuvent former contre la patrie. . . i^

Le Conseil général exposait ensuite la saisie faite sur un courrier extraordinaire; il appréciait les écrits dont il était porteur, s'élevait avec une courageuse énergie contre les attaques dont certains membres de la Convention étaient l'objet, ne craignait pas de blâmer hautement les massacres de Septembre, et terminait ainsi :

c N'aurions-nous été empêchés d'envoyer des forces pour vous défendre que pour vous laisser livrés au fer des assassins! Si nous pouvions le croire... Mais non, nous ne doutons point que les députés que nous vous envoyons ne nous rassurent bientôt : nous attendrons de leurs nouvelles avec la plus vive impatience.

» Si vous avez besoin de nos secours, citoyens représentants, parlez et vous verrez tous les habitants de la Gironde aller se ranger autour de vous <»). »

(i) Archives de la Gironde, reg. du département, n'* 4, p. 83 et suiv.

Cette délibération et Tadresse à la Convention que Ton vient de lire ne tardèrent pas à être connues dans Bordeaux, ainsi que les imprimés et les lettres saisis sur le courrier extraordinaire des Jacobins. L'alarme fut vive parmi les citoyens; ils approuvèrent en général les mesures prises par le département, et les vingt-huit sections vinrent offrir leurs services au Conseil général et Tassurer de leur dévouement.

Celui-ci, pour calmer Tanxiété publique et se rallier autant que possible la masse de la population, adressa le 1 2 avril la proclamation suivante aux Bordelais :

t Qtoyens, jamais nous n^eûmes besoin d'une surveillance plus active. Les fauteurs du despotisme et ceux de Tanarchie semblent s'être ligués pour appeler sur notre malheureuse patrie tous les fléaux de la guerre civile et de la subversion de Tordre social. Ils tendent, en effet, au même but. Les premiers veulent jeter le peuple dans des convulsions si affreuses, que, fatigué de ses propres excès, il soupire après le retour d'un pouvoir qui lui procure du moins le repos de l'esclavage. Les autres, ne pouvant exister que dans la fange du crime et de la scélératesse, abusent de la confiance que leur audace inspire à des citoyens ardents et peu éclairés, pour les provoquer aux révoltes, au carnage et à toutes les atrocités dont ils espèrent pouvoir profiter pour assouvir leur insatiable cupidité par les vols et les brigandages, ou leur propre fureur dans le sang des hommes courageux qui s'opposent à leurs desseins.

» Il n'est besoin, pour les déjouer, que d'éclairer la masse des citoyens, leur découvrir ces trames perfides, en dévoiler les auteurs, leur arracher le masque imposteur dont ils se couvrent et mettre au jour leurs basses intrigues. Alors, n'en doutez point, le peuple, toujours bon quand il n'est point trompé, fera lui-même rentrer dans le néant ces monstres farouches et sanguinaires par lesquels il a été

IJÎ HISTOIRE DE LA TERFEUR A BORDEAUX.

si longtemps et â cnielleinent abusé. Déjà le peuple de Paris a reconnu les erreurs dans lesquelles ils Font précipité. Il sent aujourd'hui qu'il n'existe plus de société, et par conséquent plus de bonheur, si le respea religieux des lois ne garantit pas la sûreté des personnes et des propriétés. Les perturbateurs lui sont devenus odieux ; il les repousse, il ferme Tordlle à leurs insidieuses provocations.

9 Ces scélérats, désespérés de la ruine de leur crédit, ont concentré leur rage; ils veulent user de leurs dernières ressources. Ils se flattent qu'il existe encore dans les départements des hommes qu'il leur sera facile de tromper; ils profitent des dangers de la patrie et de Tindignation qu^ont excitée les nouvelles trahisons dont elle a pensé être la Wctime; ils sonnent la trompette; ils évoquent à Paris, de toutes les parties de la France, des hommes qui puissent encore ajouter foi à leurs oracles; ils leur assurent que la Convention nationale, le ministère, les diverses administrations sont en grande partie composés de traîtres, dont Texistence est incompatible avec le salut de la patrie, et qu'il faut nécessairement immoler pour sauver la liberté. Ils les exhortent à venir exercer la vengeance nationale sur ces hommes qu'ils leur désignent, et contre lesquels ils accumulent tout ce qui peut être capable d'exciter contre eux la haine publique.

1» Ce n'est plus par des émissaires secrets, c'est en s'arrogeant les droits de la représentation nationale, c'est en rivalisant avec les autorités constituées qu'ils expédient des courriers dans toutes les parties de la République pour assurer la plus prompte exécution de leurs projets.

i> Notre Comité de surveillance a heureusement intercepté un de ces courriers, et nous avons frémi en voyant quels horribles poisons il était chargé de répandre. Vous en jugerez vous-mêmes, citoyens, par le procès- verbal que nous vous adressons et que nous avons cru d'un intérêt assez pressant

LES PROLÉGOMÈNES DK LA TERREUR. Iji

pour devoir Tenvoyer à la G)nvention nationale par deux membres de notre administration.

> Tout notre regret a été de ne pouvoir extraire en entier, des dépêches secrètes des scélérats auteurs de ce complot, toutes les preuves des moyens infâmes dont ils se servent pour tirer parti des malheurs publics, placer leurs suppôts dans tous les bureaux et profiter des besoins de la patrie pour faire des bénéfices aussi énormes que frauduleux. Nos députés sont chargés de mettre leur correspondance sous les yeux des ministres qu'ils sont parvenus à tromper; et nous espérons que la France entière ouvrira enfin les yeux sur le caractère et les projets d'hommes faits pour déshonorer, s'il était possible, aux yeux des nations et de la postérité, la plus belle cause que jamais un grand peuple ait entrepris de défendre ^^K d

L'acte que venait d'accomplir le Conseil général du département était à la fois périlleux et hardi; son langage aux habitants de Bordeaux était plein d'énergie et de courage; il dévoilait les dangers dont la Convention était menacée dans une partie de ses membres par les affidés de la Montagne, et il en appelait au sentiment public.

La population et les autorités constituées applaudirent aux mesures prises par le département.

Nous en trouvons une preuve certaine dans la démarche

taite par une députation, ayant à sa tête le maire Saige,

auprès du Conseil général et auprès des conventionnels en

nûssbn.

S'adressant, au nom des sections de la ville^ au Conseil

général du département, Saige lui disait, le 14 avril : < Qtoyens administrateurs, lorsque, par une surveillance

^**S8i active que salutaire, vous arrêtez les manœuvres des

^tcurs et des scélérats qui voudraient établir l'anarchie

t*) Archivct de la Gironde, série L.

et le despotisme sur les ruines de notre République et de notre liberté, les citoyens pourraient-ils demeurer spectateurs tranquilles des succès de votre administration ? Non, citoyens administrateurs, le bonheur qu'elle leur procure vous est payé par la plus tendre et la plus vive reconnaissance; ils sont portés yers vous par Timpulsion puissante de ce sentiment quHl leur est bien doux de manifester.

> Oui, citoyens administrateurs, vous avez rendu à la chose publique le service le plus signalé; et tout éloge est au-dessous du zèle qui a conduit vos démarches dans la découverte d'une trame qui tient au plan de désorganisation et de ruine de la République et de notre liberté...

]> Grâces vous soient rendues, citoyens administrateurs; tous les bons citoyens, les républicains, les amis des lois, de la liberté, de l'égalité, le diront avec nous. . .

]^ Ce n'est pas assez pour la commune de Bordeaux de louer votre conduite, de vous en remercier, de vous dire combien elle s'en félicite; elle vous offre aussi les assurances de tout son zèle à concourir à vos vues pour la défense de la liberté et de l'égalité, de son ardeur à seconder vos démarches bienfaisantes pour maintenir la pureté des principes républicains, à combattre contre les t3Tans, les traîtres et les anarchistes ; elle sera toujours digne de votre administration paternelle, qui fait son bonheur, comme vous êtes dignes de son amour, juste récompense de vos travaux ^^K :^

Le citoyen Cholet, qui présidait le Conseil général, répondit au maire quelques paroles affectueuses et remercia les citoyens du concours qu'ils promettaient au département. La députation se retira au bruit des applaudissements et se rendit chez les conventionnels.

Garrau l'accueillit avec beaucoup d'affabilité, exprima âes

(i) Archives municipales de Bordeaux.

LES PROLÉGOMÈNES DE LA TERREUR. lyS

r^rets de Tabsence momentanée de son collègue Paganel et fit entrer dans ses salons les membres de la députation. Quand le silence se fut établi, Saige adressa au député le discours suivant :

. c Qtoyens législateurs, une cité célèbre depuis le commencement de la Révolution par les sacrifices qu'elle a faits pour la conquête de la liberté et de Tégalité; dont les soldats patriotes ont les premiers montré leur courage dans la campagne de Moissac, pour combattre les ennemis de notre régénération ; qui compte dans nos armées onze bataillons, dont trois entièrement levés dans son sein signalent leur courage dans les campagnes d'Andaye et de la Vendée, et les autres, plus qu'à moitié formés par ses citoyens, établissent la célébrité du nom de la Gironde; une cité qui, au glorieux témoignage d'avoir bien mérité de la patrie, joint l'avantage précieux d'avoir maintenu dans son sein la pureté des principes révolutionnaires avec Vamour de Tordre et des lois, cette cité vient de donner une nouvelle preuve de son amour pour la République, de sa haine contre les tyrans, les traîtres et les anarchistes.

» Ce n'est pas en vain que la Convention vous a députés dans notre département pour y établir des mesures que ks lois ne diaaient pas encore contre les ennemis qui travaillent sans cesse à arrêter le bonheur dont la Révolution doit nous faire jouir. Nos administrateurs ont ^ployé avec le plus heureux succès les moyens que votre sagesse a mis dans leurs mains pour découvrir les traces des complots formés par les ennemis de notre Wwé, par les monstres qui ne cessent de s'agiter autour ^c nos représentants, pour essayer de nous priver des "^ts de leurs sollicitudes paternelles... Mais nos sages administrateurs ont arrêté leurs complots... Ils ont fait ^unaître à nos illustres représentants, et à la France entière, combien il est instant de se réunir pour former

lyô HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

une défense invincible... Les sections et le Conseil général de notre commune se sont félicités des mesures prises par les corps administratifs; ils ont applaudi aux adresses qui ont été envoyées à la Convention et ont délibéré de venir vous supplier de les appuyer par la plus forte recommandation auprès de nos représentants, vos collègues.

9 Dites-leur que, toujours fidèles à leurs serments, les Bordelais ne cesseront de défendre la liberté et Tégalité, de combattre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la République, une et indivisible; qu'ils ont juré une guerre éternelle aux tyrans, aux traîtres, aux anarchistes, à ces agitateurs infâmes dont les manœuvres criminelles tendent à sacrifier à leur intérêt ou à leur ambition le repos de la République, à troubler l'union si nécessaire pour notre bonheur.

» Dites-leur que les Bordelais seront toujours le plus fort rempart des lois, de la liberté, de l'égalité; que s'ils pouvaient craindre les ennemis du dehors, à leur voix, nous formerons des bataillons invincibles qui mettront hors de toute attaque le territoire de la République ; mais que si les ennemis du dedans travaillaient à détruire la République, à rétablir quelque pouvoir contraire à la liberté et à l'égalité, qui font notre bonheur, nous leur demandons de réunir tous les moyens que leur autorité peut leur fournir pour éloigner de nous les malheurs que ces scélérats voudraient accumuler sur nos têtes ; que nous les supplions de donner l'attention la plus sérieuse à la dénonciation qui vient de leur être faite par nos administrateurs, de suivre la trame dont leur adresse leur a donné le fil, et de poursuivre, avec la sévérité de législateurs républicains, les auteurs de ces infâmes machinations ourdies par la cupidité et la perfidie.

» Dites-leur enfin que si jamais les lois, l'autorité de nos représentants, les principes républicains, la liberté, l'égalité.

pouvaient être méconnus ou attaqués, la Gironde leur en fournira toujours les plus ardents défenseurs ^^\ d

Garrau dut se trouver un peu embarrassé devant les déclarations du maire Saige; il n^était Girondin que d^origine, nous Pavons dit, et ses aspirations le portaient vers la Montagne, dont il n^épousait pas d^ailleurs toutes les rancunes; il fit cependant bonne contenance, disent les écrits contemporains; il répondit avec dignité et donna Tassurance aux citoyens présents qu'il était animé des meilleurs sentiments en faveur de la commune de Bordeaux, des sections et du maire; il ajouta qu'il appuierait avec empressement auprès de la Convention la demande de la commune et toutes celles qu'elle aurait occasion de lui adresser.

Ces paroles furent accueillies par des témoignages bruyants de reconnaissance et de satisfaction.

La Convention, cela va sans dire, fut indifférente aux

communications du département de la Gironde. Pressée

par la Commune de Paris, par les seaions, par les Jacobins,

par Desfieux, qui nourrissait une haine mortelle contre ses

compatriotes et qui portait contre eux la parole au nom

de la démagogie, elle continua son œuvre jusqu'au jour où

les Girondins succombèrent définitivement.

Ne semble-t-il pas, dans les pages que l'on vient de lire, Apercevoir ces ambiguïtés de langage que nous avons déjà signalées et qui dissimulaient à peine la véritable cause que k département entendait défendre dans ces circonstances décisives? Il avait certainement en vue les illustres enfants <pi avaient mis son nom en relief dans l'Assemblée régicide ^dont les dangers n'étaient un secret pour personne.

Les correspondances fréquentes échangées entre eux et *Ws commettants étaient fort explicites à cet égard dès les P^ers jours d'avril.

t') Archives municipales de Bordeaux.

lyS HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

Fonfrède, par exemple, écrivant à la municipalité pour lui annoncer le subside voté par la Convention en faveur de la ville de Bordeaux, disait, le 9 avril : c J'ai reçu, par un courrier extraordinaire, votre lettre du 5 de ce mois. J'y ai retrouvé avec une bien douce satisfaction les expressions de votre estime et de votre amitié ; elles consolent un peu mon coeur des attaques de la calomnie et de la méchanceté, qui sont naturalisées dans ce pays. ]» Il ajoutait un peu plus loin : c Les Bourbons et les d'Orléans partent aujourd'hui pour Marseille. On voulait nous faire ce détestable présent; nous nous y sommes opposés, et nous avons voté ostensiblement contre. Notre ville est si heureuse, si paisible, si patriote, que nous nous serions crus coupables de courir les risques de la troubler, ou du moins de l'empoisonner, en lui envoyant des princes. Nous sommes enfin parvenus, grâce à la trahison d'Égalité fils, à porter le coup à cette race infâme, etc. (*>. »

Cependant Paganel et Garrau, dont la mission dans notre département et dans celui de Lot-et-Garonne avait aussi pour objet l'exécution du décret du 27 février 1793 sur le recrutement de l'armée, s'épuisaient en efforts pour compléter les cadres; en présence de la résistance de quelques communes, ils requéraient, par un arrêté du 12 avril, les citoyens de ces communes, depuis dix4iuit jusqu'à quarante ans, de se rendre au premier ordre pour la défense de la patrie, au lieu qui leur serait indiqué.

A la date de cet arrêté, les deux conventionnels venaient de rentrer à Bordeaux, d'où ils s'étaient absentés plusieurs jours.

Le i3 avril, le Conseil général leur rendait compte de tout ce qui se rattachait au recrutement et aux opérations du Directoire pendant leur absence. Ils approuvèrent les actes du département ^^K

(i) Archives municipales de Bordeaux.

(2) Registres du département, no 4, p. 90,

Nous Tavons dit, Topinion publique à Bordeaux et dans le département avait vu avec douleur la défection de Dumouriez. Mais dans quelques-uns des papiers saisis sur le courrier des Jacobins, on cherchait à présenter les députés g^x>ndins comme les complices du général. Le département songea à défendre ceux-ci d'une pareille accusation, et il crut ne pouvoir mieux le faire qu'en rendant compte de Timpression des habitants de la Gironde en apprenant cette défection. A cet effet, il écrivit, le i3 avril, à Partarrieu et à Grangeneuve, en mission à Paris : c Citoyens collègues, nous pensons qu'en vous présentant à la barre de la Convention nationale, votre premier soin aura été de faire connaître Thorreur qu'a inspirée à tous les bons citoyens de ce département l'horrible trahison de Dumouriez.

» Vous n'oublierez pas de dire qu'au moment même où nous n^avions aucun détail d'une perfidie à laquelle nous étions loin de nous attendre de la part de cet homme astucieux, le décret de la Convention qui le déclare traître à la patrie et met sa tête à prix fut solennellement proclamé dans la cité, à la tête de notre brave garde nationale.

) Il nous suffisait, en effet, d'apprendre par ce décret lui-même que ce général infidèle avait porté ses mains audacieuses sur des représentants de la Nation, pour que, dès cet instant, et quelques vues qu'il pût avoir, il fût voué à l'exécration publique. Tel est le sort réservé à tous les traîtres. La Nation est trop clairvoyante pour être dupe

des vues d'un ambitieux, quel qu'il soit. i> Après avoh: raconté la démarche et l'approbation des

vingt-huit sections à l'occasion des derniers événements, le

département ajoutait :

«Nous apprenons avec la plus vive satisfaction que

Paris est tranquille. Les départements le seront aussi

ï^rc toutes les manœuvres des ennemis extérieurs et

intérieurs.

î8o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

9 Le convoi de La Rochelle, composé de dix bâtiments venant des colonies, est enfin arrivé hier dans notre rivière après deux mois et demi de séjour dans sa relâche.

]» Il serait bien temps que la Convention nationale ouvrit enfin les yeux sur Tétat d'abandon de notre marine. Ne reconnaîtra-t-on jamais que Timpéritie nous est presque' aussi funeste que la trahison ^'^P i

Le ton élevé de cette lettre n'échappera certainement pas à l'attention du lecteur. Un souffle patriotique l'anime, mais on y devine aussi le sentiment d'une dignité froissée, qui pouvait être considéré déjà comme contenant en germe la possibilité d'une rébellion...

La minute est écrite en entier de la main de Pierre Sers, alors président du Directoire du département de la Gironde.

La situation des habitants de Bordeaux continuait, d'ailleurs, à être toujours aussi malheureuse au point de vue de Talimentation. Tous les moyens et toutes les fraudes étaient employés pour arriver à se procurer de la farine. On mangeait juste assez pour ne pas mourir de faim : chaque habitant avait, en moyenne, vme livre et demie de pain par jour, a Nous sommes ici, écrivait un contemporain, dans la disette des subsistances. Si vous pouvez nous envoyer une sache de farine propre à faire du bon pain de ménage, faites-nous la passer. Afin qu'elle ne soit pas arrêtée en route, il serait bon de la déguiser de manière qu'elle ne fut pas prise pour de .la farine ^^K »

Au milieu des souffrances générales, Paganel et Garrau s'efforçaient de faire mettre dans le meilleur état de défense les côtes du département et d'assurer leur protection par des forces suffisantes.

(i) Archives de la Gironde, série L, verbo Dumourie2. (2) Lettre de Philipt à Garde Besse et C««, de Montauban, du 14 avril 1793 (Voir le procès Philipt père et fils, 16 février 1794).

LES PROLÉGOMÈNES DE LA TERREUR. l8l

Ils mettaient en même temps en réquisition, pour le service des armées, les chevaux de luxe et les provisions de fourrages et d^avoine nécessaires à leur nourriture, et ils établissaient à cet effet des dépôts à Libourne pour le département de la Gironde, et à Agen pour le département de Lot-et-Garonne ^^K

Quant aux prêtres, ils étaient, sur tous les points de la République, les déplorables victimes de la constitution civile du clergé et des lois tyranniques qui avaient suivi et complété Tœuvre janséniste de la Constituante.

Le nombre de ceux que Ton conduisait chaque jour à Bordeaux s^accroissait sans cesse, et Ton redoutait à la fois les excès de la population et les inconvénients d'une agglomération trop considérable de prisonniers.

Ainsi, le 22 avril, un membre du Conseil général du département annonçait à l'assemblée qu'un détachement de la gendarmerie nationale d'Angoulême venait de conduire dans la maison d'arrêt du district de Bordeaux 53 prêtres condamnés à la déportation par divers départements, entre autres par ceux du Loiret, de l'Indre, d'Indre-et-Loire, etc. ; que déjà 20 de ces prêtres étaient détenus dans ladite prison; que, d'après les bruits répandus, on pensait que le nombre en serait porté à 200, et qu'il devenait instant de prendre un parti pour le logement de ces prêtres, et les mesures de sûreté les plus propres à maintenir la tranquillité publique <^\

Il est certain qu'il existait dans la population une fermentation qui pouvait devenir dangereuse ; on craignait, disent les écrits du temps, des troubles et des armements. Pour les conjurer, le Conseil général décida que le district de Bordeaux donnerait aux municipalités environnantes

(t) Appendice, note XV,

(I) Archives de la Gironde, reg. du département, no 4, p. 90.

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Tordre de retenir les prêtres conduits vers la ville et de les faire partir à une époque telle que leur arrivée à Bordeaux € n'eût lieu que pendant la nuit » ('>.

Ces prescriptions dénotent l'agitation des esprits à cette époque et les inquiétudes dont la population était assaillie.

A cet égard, un fait l'attesterait surabondamment, s'il était nécessaire. De toutes parts, les citoyens réclamaient, dans leurs sections respectives, les certificats de civisme qu'ils croyaient utiles pour assurer leur sécurité, de plus en plus compromise par les lois draconiennes que la Convention ne cessait de décréter ^^K

Nous pourrions en rappeler un grand nombre ; bornonsnous à citer la loi ordonnant la déportation des prêtres à la Guyane et celle déclarant conspirateurs les citoyens qui refuseraient les assignats au pair avec l'argent.

On devine sans peine que de pareils décrets n'étaient pas de nature à ramener la confiance ; mais la Convention n'en avait nul souci I II lui fallait régner, elle ne le pouvait que par la terreur, et la terreur, peu à peu, se répandait et gagnait du terrain dans les provinces...

A ces sujets de crainte, il s'en ajoutait un, grave, sérieux, général : on redoutait les attaques des ennemis de la France et rinvasion du territoire. Partout, on s'occupait de la défense générale; on armait les côtes, on levait des volontaires, on approvisionnait les armées. Les représentants en mission, les corps constitués, les autorités à tous les degrés, tout le monde enfin, comprenant la nécessité qui s'imposait, se préparait à résister aux armées étrangères.

Le Conseil général de la Gironde avait eu à discuter à diverses reprises la mise en état de défense du Château Trompette; mais de nombreux intérêts privés engagés dans

(i) Registres du di^ptrtement, n* 4, p. io5.

(1) Afftndict, note XVL

LES PROLÉGOMÈNES DE LA TERREUR. l83

la question avaient retardé une décision qui était cependant ui^ente. Paganei et Garrau slmpatientèrent de ces lenteurs qu'ils trouvaient dangereuses, et par un arrêté du 3o avril ib mirent un terme aux hésitations et aux discussions. Il n'y avait qu'à s'incliner.

Le Château-Trompette dut être débarrassé des constructions en bois bâties sur le terrain appelé le Pré, et qui, adossées en grand nombre contre les murs mêmes de la forteresse, pouvaient exposer celle-ci aux entreprises des malveillants; les fossés devaient être désobstrués, et les glacis du château et de ses dépendances rétablis dans leur état primitif ^^K

On se mit sur-le-champ à l'œuvre pour exécuter la décision des proconsuls.

Mais les souffrances du peuple s'aggravaient; le froment et les autres grains devenaient de plus en plus rares à Bordeaux et dans toutes les communes du département, et le 3o avril, le Directoire du distria de cette ville ne pouvait qu^attester la disette. Cette attestation se trouvait contenue dans un arrêté où on lit le considérant ci-après : « Vu la loi du i6 mars 1792, relative aux secours des grains et farines à procurer aux départements de la République, et les diverses expositions faites par plusieurs municipalités du district, d'où il résulte que ces municipalités sont extrêmement dénuées d'approvisionnement; que dans la plupart des municipalités des campagnes, les boulangers ne peuvent pas faire de pain faute de blé, et que les habitants ne mangent pas de pain depuis plusieurs jours; que, dans quelques autres, plus voisines de la ville, les citoyens et citoyennes sont obligés de venir à Bordeaux et d'y perdre au moins une journée pour tâcher de se procurer du pain chez les boulangers, à quoi ils ne réussissent pas toujours

(i) Appendice, note XVIL -

à cause de la grande affluence qui se fait dans les boutiques des boulangers, etc. ('). »

Ce triste et désolant tableau, emprunté à un document officiel, constate mieux que nous ne saurions le faire les misères extrêmes qui désolaient nos pères.

Comme pour ajouter aux difficultés et aux horreurs de la disette, les prêtres affluaient à Bordeaux, lieu de leur embarquement pour la déportation, et il fallait assurer leur subsistance.

Ils y arrivaient de tous les cantons de la République, et leur nombre était tellement considérable que le fort du Hâ étant insuffisant à les contenir, le Conseil général du département avait désigné la citadelle de Blaye pour les recevoir provisoirement.

Les choses allèrent si loin à cet égard, que le 3 mai 1 793, à l'occasion de l'arrivée de cent huit nouveaux ecclésiastiques, le département décida que ces prêtres n'entreraient point à Bordeaux et qu'ils seraient embarqués au port de La Bastide, pour de là être conduits directement à Blaye (^K

Le 3 mai 1793, Paganel et Garrau se rendirent au Conseil général du département et annoncèrent quêtant sur le point de leur départ pour se rendre dans le département de Lot-et-Garonne, ils avaient cru devoir prescrire d'importantes mesures à l'occasion de la disette des subsistances et de la défense générale.

Le département et la population accueillirent avec reconnaissance celles de ces mesures relatives aux approvisionnements.

L'arrêté des conventionnels sur ce sujet palpitant mérite d'être reproduit dans son entier :

a Sur le rapport qui nous a été fait, disaient-ils, tant par

(i) Archives de la Gironde, série L.

(3) Id., reg. du département, n» 4, p. 112.

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la municipalité que par les administrateurs du département de la Gironde, que quelques bâtiments actuellement en rade ou au bas de la rivière de Bordeaux ont à bord des farines destinées par le gouvernement pour les diverses colonies, lesquelles farines, depuis trois, quatre ou cinq mois, et estimées fabriquées deux mois auparavant, courent le risque imminent d'une dégradation totale avant d'arriver à leur destination;

» Considérant qu'un des plus sûrs moyens de maintenir la tranquillité publique et de garantir la sûreté générale dans le département de la Gironde est de prévenir le fléau 'de la disette dont il est menacé; que la pénurie de grains et farines, soit dans ce département, soit dans les départements voisins, tient les administrateurs et les délégués de la Convention nationale dans un état d'alarme qui s'accroît de jour en jour ; que le peuple de Bordeaux, qui a vu sans peine et même avec satisfaction fraternelle partager ses subsistances avec les communes et départements voisins, porte aujourd'hui à toute heure ses réclamations auprès des administrations et délégués sur le danger de la disette, tandis que des subsistances considérables et d'aperçu sans utilité comimerciale sont à bord des navires en rade;

> Considérant, en effet, d'après les informations que nous avons prises de divers négociants de Bordeaux, qu'un long intervalle doit s'écouler avant que les farines dont il s'agit arrivent à leur destination, et qu'il est presque impossible, d'après l'expérience, qu'elles puissent parvenir saines et d'une utile consommation aux pays pour lesquels elles sont destinées ;

> Considérant que l'île de Bourbon a des ressources territoriales suffisantes pour être partagées avec l'île de France; que les îles du Vent et Sous-le-Vent sont pourvues par les Anglo- Américains, et que le riz et autres aliments suppléent aux farines au delà des mers ;

l86 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

9 Considérant que Bordeaux se trouve privé en ce moments, et d'aperçu jusqu^à la récolte, des ressources du département de la Vendée et autres départements maritimes voisins, vu Finsurrection entière des brigands, malgré les troupes et renforts qui y ont été successivement envoyés; privé encore, ou du moins incertain sur les ressources de la mer, faute de convois assurés, malgré les demandes réitérées des représentants du peuple et des administrateurs, puisqu'il y a eu des barques chargées de grains enlevées par des corsaires anglais jusque dans Tintérieur de la rivière; pressé par les départements voisins du côté du midi et du levant, lesquels envoient chaque jour leurs officiers municipaux exposer leurs besoins les plus urgents ;

3 G>nsidérant enfin que si, dans ces circonstances chaque jour plus alarmantes, Bordeaux, malgré la vigilance de ses administrateurs et de ses officiers municipaux, et malgré le bon esprit des citoyens, se voyait forcé de se refuser aux réclamations des communes et départements voisins, il se verrait bientôt peut-être un refuge de mécontents, un centre de malveillants dont on ne peut calculer les progrès;

> Arrêtons : le Directoire du département est autorisé à faire décharger* et retenir, pour Tapprovisionnement commun dudit département et des départements voisins, toutes les farines des bâtiments de départ, en rade et au bas de la rivière, dont la fabrication date de plus de trois mois ('). »

Les autres dispositions de cet arrêté étaient relatives aux réserves nécessaires aux navires ainsi dépouillés pour le strict approvisionnement de leur traversée.

Les mesures édictées par Paganel et Garrau nous dispensent d'insister sur la déplorable situation de Bordeaux au mois de mai lygS.

(i) Archives de la Gironde, reg. du département, n« 4.

Après avoir ainsi pourvu à la subsistance du peuple grâce aux pouvoirs dont ils disposaient, les représentants portèrent leurs efforts vers l'organisation de la défense générale. On Ta vu dans l'arrêté qui précède, Tennemi était à nos portes, et dans la rivière même les corsaires anglais faisaient des apparitions redoutables.

Le G)nseil général du département fut autorisé à requérir tous les serruriers, forgerons, charrons et armuriers, pour être employés au service de la Nation; à faire fabriquer des fusils ou autres armes jugées nécessaires, du salpêtre, et à former tous établissements et faire tous achats ayant pour but les moyens de défendre la patrie. Il fut, en outre, chargé de faire exécuter les travaux de défense des côtes et de la rivière, tels que batteries, signaux, redoutes, forts, vaisseaux stationnaires ou batteries flottantes, etc., etc., afin de rassurer la population contre toute invasion des ennemis. Le Conseil général était tenu de rendre compte de tous ses actes sur ce sujet aux représentants et au Comité du salut public (■).

Ces dispositions diverses furent accueillies avec une grande faveur dans toute la ville, et Tespoir revint aux Bordelais, qui gardèrent un bon souvenir de Paganel et de Garrau.

C'est après avoir r^ularisé toutes choses comme nous venons de l'indiquer, que les deux conventionnels quittèrent Bordeaux, acclamés par la population tout entière.

(i) Appendice, note XVIIL

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