‹ Histoire de la terreur à BordeauxChapitre 15 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les députés de la Gironde à la Législative et à la Convention. — Us sortaient de la bourgeoisie. — Notices biographiques. — Ils deviennent les chefs du parti dit de la Gironde. — Division des partis à l'Assemblée législative.

— Les Girondins attaquent la royauté. — Montagne et Gironde. — Destitution du ministre Narbonne. — Ministère girondin. — On déclare la guerre à l'Autriche : premières défaites. — Le camp de 20,000 hommes.

— Renvoi du ministère. — Les journées du 20 juin et du 10 août.

— Fin de la Législative. — La Convention nationale. — Notices biographiques. — La royauté est abolie. — Proclamation de la République. — La Gironde et la Montagne à la Convention. — Différences entre ces deux partis : leurs luttes. — Le procès de Louis XVL — Attitude des Girondins. — Levée des 3oo,ooo hommes. — Création du Tribunal révolutionnaire de Paris. — Mise en accusation de Marat. — Pache demande la mise en accusation des Girondins. — Les journées des 3i mai, 1» et 2 juin. — Chute du parti de la Gironde et triomphe de la Montagne.

— Appréciation du rôle des Girondins à la Législative et à la Convention.

Le département de la Gironde avait envoyé à l'Assemblée législative et à la Convention une pléiade d'hommes jeunes, ardents, d'un talent incontesté et qui n'avaient pas tardé à prendre une large place et à conquérir une influence considérable au sein de la représentation nationale.

Ces hommes appartiennent trop intimement à notre pays et leur destinée a trop influé sur les événements accomplis à Bordeaux durant la Révolution, pour ne pas consacrer quelques lignes aux principaux d'entre eux.

L'Assemblée législative avait vu Barennes, Ducos, Gensonné, Grangeneuve, Guadet, Jay, Journu-Aubert, le curé Dominique Lacombe, LafFon-Ladébat, Pierre Sers, Servière et Vergniaud.

La Convention compta parmi ses membres Bergoeing, Boyer-Fonfrède, Deleyre, Ducos, Duplanticr, Garrau,

Gensonné, Grangeneuve, Guadet, Jay, Lacaze et Vergniaud.

Tous, ils avaient grandi au milieu d'une population vive, intelligente, spirituelle, expansive et sociable, et qui n'était restée étrangère, en aucun temps, aux questions les plus ardues du droit public et de la politique générale. La conquête de l'autonomie communale du pays, l'esprit d'examen introduit en Guienne par la domination anglaise, les guerres dans cette province des rois de France et d'Angleterre, les troubles occasionnés par la gabelle, les luttes du Parlement avec la royauté, si fréquentes et si hardies, toutes ces causes réunies avaient contribué successivement au développement des instincts politiques de la population bordelaise et du pays qui l'entourait.

La bourgeoisie était née et avait grandi peu à peu au milieu des événements et des luttes, et son niveau intellectuel n'avait pas cessé de s'élever; étouffée au début entre la noblesse et les serfs, elle avait élargi patiemment sa voie, pris position dans toutes les carrières, accaparé le commerce, envahi les emplois municipaux et pénétré jusqu'aux sièges de la magistrature. Elle était devenue une puissance, et c'est dans son sein que se recrutaient en général des écrivains de valeur, des orateurs brillants, des publicistes et des jurisconsultes remarquables autant par l'étendue de leurs connaissances que par la droiture et la fermeté de leur esprit.

C'est dans cette bourgeoisie, influente à la fois par la richesse et par la science, que le peuple choisit, en 1 79 1 et 1792, les députés chargés de le représenter à la Législative et à la Convention.

Vergniaud (Pierre- Victurnien), l'un d'eux, né à Limoges en 1759, avait trente-deux ans en 1791. Secrétaire du président Dupaty pendant plusieurs années, puis, à vingt-six ans, avocat au Parlement de Bordeaux, il salua avec enthou-

igO HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

siasme l^aurore de la Révolution; il ne tarda pas à être appelé par ses concitoyens d'adoption au Conseil générai du département, où, pendant deux années, il défendit avec ardeur toutes les réformes libérales.

Imbu des principes philosophiques du xviii* siècle, Vergniaud fut, à l'Assemblée législative, un des organes les plus éloquents des idées nouvelles. Dans la foule, dit un de ses biographes, il n'eût arrêté les regards de personne : sa figure était sans expression, sa démarche languissante, son caractère apathique; mais dès qu'une pensée l'agitait, dès qu'il avait à défendre une cause, sa stature robuste se redressait, ses larges épaules se développaient avec une majestueuse ampleur : alors il portait la tête haute, ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se remplissaient d'éclairs et ses lèvres épaisses jetaient à grands flots une parole abondante, facile, imagée, toujours élégante; son geste était calme, son organe d'une remarquable pureté. Ces éclairs passés, V Aigle de la Gironde, comme on Tavait appelé, retombait dans son indolence habituelle ('>.

Plus âgé d'un an que Vergniaud, Guadet (Marguerite- Élie), né à Saint- Émilion le 20 juillet lySS, était avocat au Parlement de Bordeaux ; il avait débuté avec éclat au barreau dès l'âge de vingt-cinq ans. Son élocution était vive, prompte, hardie comme son esprit; il avait une vaste intelligence et une rare aptitude pour les affaires ; aussi fut-il un moment question de lui en 1 789 pour être député du tiers à la Constituante. Guadet se jeta avec toute l'ardeur de son tempérament dans le mouvement politique de l'époque, et dès 1790 il était élu président du tribunal criminel de la Gironde <*>.

Né à Bordeaux le 10 août 1768, Gensonné (Arnaud) avait embrassé la carrière du barreau. C'était un caractère réfléchi, un moraliste sévère, un penseur hardi; jeune encore,

(i) H. Chauvot, le Barreau de Bordeaux, passim. (a) Id, — O'Reilly, Histoire de Bordeaux, passim.

dit M. Chauvot, il apparaît dans la société bordelaise comme Tun des chefs de cette bourgeoisie qui, possédant le talent et la fortune, supportait avec peine les prérogatives parfois blessantes de la noblesse. L'étude des philosophes, de Montesquieu surtout, fortifia dans son âme le culte pour la liberté. Il avait apporté au barreau un esprit juste et positif, une parole lucide, élégante, acérée. Nommé secrétaire de la Ville en 1 787 par le roi, Gensonné avait refusé cette fonction parce qu'il ne la tenait pas du suffrage de ses concitoyens. Tel était Thomme dès avant 1789. Plus tard il fut successivement élu notable de la municipalité, procureur de la commune et, en 1790, juge au tribunal de cassation (') .

Barennes, avocat au Parlement de Bordeaux comme les précédents, avait embrassé avec chaleur la cause de la Révolution. Cétait un jurisconsulte éminent, un esprit distingué, un orateur fécond. Professeur de droit français à r Université de Bordeaux, il avait su attirer à ses leçons toute une jeunesse ardente et studieuse, que son enseignement préparait aux luttes de Tavenir. En 1790, il était élu procureur général syndic du département, et son patriotisme dans cette place lui valut, en 1 79 1 , son élection à TAssemblée législative f*^ .

Aussi avocat au Parlement, Grangeneuve (Jacques- Antoine), né à Bordeaux en 1760, d'une des familles les plus estimées de la bourgeoisie, était un homme droit, d'un caraaère honorable, d'un esprit cultivé. Moins orateur que Vergniaud ou Guadet, ces maîtres de la tribune, il eut pourtant des succès auprès d'eux. Rompant en quelque sorte avec des traditions de famille, il se laissa emporter dans le mouvement politique, et devint, selon l'expression de Lamartine, un fanatique de la liberté (^). Il avait été substitut du procureur de la commune de Bordeaux.

(i)-(a)-(3) Chauvot, le Barreau de Bordeaux, passim. — 0*ReilIy, Histoire de Bordeaux, passim. — Lamartine, les Girondins, passim.

Ducos (Jean-François), le petit Ducos, disaient ses contemporains de 1783, fils d'un négociant et négociant lui-même, malgré Minerve, était né à Bordeaux en 1765. Lauréat du Musée, il se fit remarquer très jeune par son amour pour les belles-lettres, et on a conservé de lui des vers pleins d'esprit et de malice attique. Homme d'un commerce agréable et d'une amabilité charmante, il s'était nourri des philosophes et des encyclopédistes du xviii* siècle. Ducos n'était pas un orateur dans le sens du mot : il était plus spirituel que profond, plus poète qu'homme politique, et prit assez rarement la parole à la Législative et à la Convention <'^

Journu-Aubert (Bernard), né à Bordeaux en 1748 et devenu comte de Tustal sous l'Empire, était négociant à l'époque de la Révolution; il en embrassa les principes et fut élu en 1790 administrateur du district de Bordeaux. C'était un agriculteur distingué, un homme pratique, connaissant les affaires, honnête et droit, mais n'ayant pas de facultés oratoires et qui se fit peu remarquer à la Législative; il a légué à sa ville natale un beau cabinet d'histoire naturelle.

Dominique Lacombe, curé de Saint- Paul, dont nous avons parlé dans un de nos précédents chapitres (^), s'était fait connaître par son adhésion à la constitution civile du clergé et par ses sermons révolutionnaires. Son attitude et ses intrigues lui valurent la faveur populaire et les suffrages des électeurs de 1791. Après avoir succédé, en 1797, à M. Pacareau en qualité d'évêque métropolitain du Sud- Ouest, il devint évêque d'Angoulême à l'époque du Concordat, et mourut dans cette ville en 1823.

Laffon de Ladébat (André -Daniel), né à Bordeaux le 3o novembre 1 746, négociant dans cette ville, s'était fait

(i) O'Reilly, Histoire de Bordeaux, passim.

(2) Liv. I, chap. m, la Constitution civile du clergé, etc.

LES GIRONDINS. IQS

connaître par la publication d'ouvrages estimés et remarqués dans leur temps sur l'économie politique. Il avait été élu en 1790 administrateur du département de la Gironde.

Pierre Sers, dont le nom reviendra plus tard sous notre plume, était, comme Journu-Aubert et Laffon de Ladébat, négociant à Bordeaux en 1789. Les idées nouvelles trouvèrent en lui un adepte ardent et convaincu : il fut successivement officier municipal et administrateur du département. Nous le verrons bientôt déployer un courage admirable et montrer un grand caractère pour sauver les hommes du parti de la Gironde. Sa tentative, qui ne fut pas couronnée de succès, eut des résultats désastreux pour les habitants de Bordeaux.

Telle était, en y ajoutant Jay, ministre protestant, et Servière, de Bazas, la députation du département de la Gironde à FAssemblée nationale législative de 1 79 1 .

Tous ces hommes, remarquables à des titres divers, sortaient des entrailles de cette bourgeoisie de 1789 émancipée par les philosophes du xviii® siècle; tous étaient imbus des idées nouvelles : élevés à Técole de Montaigne, de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot et de J.-J. Rousseau, ils personnifiaient un monde nouveau, qui réclamait sa place au foyer de la nation, et qui, selon le mot de la célèbre brochure de Siéyès, demandait à être quelque chose.

L^ Assemblée législative se réunit le i^ octobre 1791, et les partis ne tardèrent pas à s'y dessiner. Dès les premiers jours, il se forma une droite composée de députés constitutionnels : on l'appela le parti Feuillant.

Vergniaud, Guadet et Gensonné siégèrent à la gauche et furent considérés comme les chefs du parti de la Gironde, qui inclinait vers la République, surtout depuis la fuite du roi et son arrestation à Varennes.

A l'extrême gauche, on remarquait Merlin de Thionville,

IQ4 ¥n>-or^T ic L% T£9¥£rm a bordeai-x.

Barrere, Chaboc Cocobasi et qudques autres, assis sur les sièges les plus âcrés : c'était le parti de la Montagne.

Une fraoioQ iDdedse et sans énergie, qui apportait FappcMnt de ses votes successivement à chacun des partis que nous venons de désâgncr, f<xma la Plaine ou le Marais. La Montagne ks nommait dédaigneusement les crapauds du marais.

Dès le début des délibérations de la L^slative, le parti de la (fronde prit une atdtude agressive envers là royauté. Ses orateurs furent promptement remarqués, et Guadet, Vei^niaud et Gensonné furent bientôt appelés à présider TAssemblée, où leur autorité s'imposait à la fois par le talent, par Téloquence et par Thonnêteté. Il leur manquait malheureusement les qualités qui font les hommes politiques; aussi, selon l'expression d'un historien, a les Girondins 3 allaient commencer à creuser avec légèreté un abîme qui ji devait plus tard les engloutir ^^K 3

La Montagne, de son côté, aidée par Robespierre, Tun des orateurs aimés des Jacobins, travaillait les clubs et les sociétés populaires en cherchant à y développer une sourde irritation contre la Cour, que la Société des Jacobins détestait, et contre le parti de la Gironde, dont elle redoutait Tinfluence toujours croissante et qu'elle enviait pour ses talents et pour son éloquence.

Les événements qui se déroulèrent avec une terrible rapidité dessinèrent de plus en plus les partis à la Législative : la droite constitutionnelle, toutefois, alla en s'affaiblissant chaque jour, tandis que la Gironde et la Montagne, unies en quelque sorte dès les premiers jours dans des sentiments souvent identiques, et dirigées par des passions qui reflétaient les haines populaires, grandissaient Tune et Tautre en importance. La Montagne, toutefois, eut

(i) A. Challamel, Histoire-Musée de la République française, p« 170.

répugnances, il était amené, dès les premiers mois de Tannée 1792, à choisir plusieurs de ses ministres dans le parti girondin.

Le 20 avril, la guerre était déclarée à T Autriche.

Ce fut un triomphe de la Gironde sur la Montagne, ^antagonisme existant entre ces deux partis devint bientôt plus envenimé par les railleries des Girondins contre le vague théisme de Robespierre et contre son occulte ambition, et l'appui quHls prêtèrent à Lafayette jusqu'à sa lettre du 18 juin ajouta à Tirritation des Montagnards.

Dès le mois de juin, la Gironde et la Montagne étaient séparées par une haine implacable : entre ces deux fractions du parti avancé, la lutte devint dès lors inflexible, acharnée, et la Royauté, selon le mot d'un historien, « fut l'enjeu de j cette sinistre partie, en attendant que les Girondins y » missent leur vie ('^. :>

Revenons à la guerre.

Elle était déclarée, et Dumouriez, chargé des opérations militaires, commença les hostilités.

La panique de Quiévrain, le massacre de Dillon et la défaite de Mons, au début de la guerre, causèrent à Paris une stupeur, bientôt suivie d'une colère extrême. Les partis s'accusèrent mutuellement, et, sous l'influence des Girondins, l'Assemblée se lança dans la voie toujours regrettable des violences. — Dumouriez fut vivement attaqué par Guadet, et d'allié devint ennemi de la Gironde.

Au mois de mai, Vergniaud ne craignait pas de formuler contre les prêtres insermentés une motion conçue en des termes dont l'impiété révolta tous les hommes religieux de l'Assemblée, et qui fut bientôt convertie en un décret draconien ; Gensonné s'élevait en même temps avec vigueur contre le Comité autrichien, dénoncé par Carra dans ses

(i) M. de Laval, le Panthéon révolutionnaire démoli.

Annales patriotiques, et il en profitait pour envelopper dans ses accusations Robespierre et les Jacobins.

Sur ces entrefaites, fort de son influence et redoutant à la fois celle de la Cour et des Jacobins, le parti de la Gironde accentua ses sentiments révolutionnaires. Il se détermina à faire attaquer le roi par ses propres ministres, et fit décréter le licenciement de la maison militaire de Louis XVI et la formation d'un camp de 20,000 hommes près Paris. Le roi annonça Tintention de refuser sa sanction à ce dernier décret, et, mécontent avec raison de la célèbre lettre du ministre de l'intérieur Roland, rendue publique contre toutes les règles de la convenance, il rompit avec les Girondins et renvoya le ministère.

La Gironde en éprouva une grande irritation, et, ne gardant plus de mesure dans ses attaques contre le roi et contre la monarchie, elle songea à venger, autrement que par des regrets stériles, la disgrâce des ministres de son choix.

La journée du 20 Juin, provoquée et organisée par elle, mais exécutée par la tourbe jacobine, fut une sorte de revanche de la Gironde contre la royauté.

La journée du 10 août assura sa vengeance; le parti de la Gironde, que nul ne dirigeait et qui cédait à des entraînements au lieu de suivre une ligne politique bien déterminée, préparait ainsi les degrés qui devaient conduire les Jacobins au pouvoir et consommer le triomphe de la Montagne. Cette journée ne profita pas, en effet, aux Girondins, malgré la rentrée de trois de ses membres au ministère. Ils se félicitèrent de ce résultat, dit M. Challamel; on aurait dit c qu'ils ne pensaient qu'au présent, et leur légèreté ne peut

> être comparée qu'aux illusions dont se berçaient les

> soutiens de la monarchie à la veille de sa chute (^). »

(■) A. Challamel^ Histoire-Musée de la République, p. 229.

igS HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

On sait, nous ne le répéterons pas, au milieu de quelles circonstances douloureuses le roi quitta les Tuileries pour se rendre à TAssemblée; on sait que Vergniaud, au nom de la Commission extraordinaire, proposa la suspension de Louis XVI et la réunion d'une Convention nationale : ces mesures furent immédiatement décrétées.

La Commune du lo août, qui comptait au nombre de ses membres Robespierre et Marat, fonctionna sur-le-champ dons le sens révolutionnaire le plus complet, et les visites domiciliaires ainsi que les arrestations furent mises à Tordre du jour. Danton, qui avait reçu le ministère de la justice, disait, de sa voix tonnante, qu'il fallait faire peur aux royalistes.

Le 2 septembre, une proclamation de la Commune répandit Teffroi dans toutes les âmes. « Citoyens, disait-elle, Tennemi est aux portes de Paris... j> Après la défection de Lafayette, en effet, les armées étrangères avaient pris l'offensive et menaçaient le sol de la patrie. Aussitôt le tocsin sonna, les tambours battirent la générale, et Paris entra dans une ébuUition indescriptible. Les rues et les places étaient couvertes d'une foule agitée par l'épouvante ou par l'enthousiasme de la gloire.

Dans deux sections, on proposa de tuer les suspects renfermés dans les prisons, avant de marcher à l'ennemi. Cette horrible motion trouva des approbateurs, bien plus, des assassins pour la mettre à exécution. Les massacres commencèrent dans la rue Dauphine et se continuèrent dans les prisons; pendant trois jours et trois nuits, le sang coula à flots! Ni Tâge, ni le sexe, ni la beauté, ni l'innocence ne sauvèrent les victimes de cette exécrable boucherie soldée par la Commune! Pendant trois jours, et par peur, l'Assemblée laissa s'accomplir ces massacres odieux : la Gironde les déplora, mais la Montagne les

approuva hautement par l'organe de Billaud-Varennes. Tels furent les hommes et les partis de cette cpbque néfaste.

Le 21 septembre, l'Assemblée législative terminait ses séances et faisait place à la Convention nationale.

Le département de la Gironde avait renouvelé leurs mandats à ses principaux députés.

Barennes, Journu-Aubert, le curé Dominique Lacombe, Laffbn-Ladébat, Pierre Sers et Servière ne furent pas réélus, et Bergoeing, Boyer-Fonfrède, Delcyre, Duplantier, Garrau et Lacaze les remplacèrent dans la confiance des électeurs.

Disons quelques mots de ces hommes nouveaux.

Bergoeing (François), né à Saint-Macaire, arrondissement de La Réole, le 3i mars 1760, était un chirurgien distingué dans son art et bien posé à Bordeaux. II resta toujours dans les rangs de la Gironde. Malgré les entraînements inexplicables et inexpliqués auxquels céda Vergniaud, il n'imita pas son exemple et vota courageusement contre la mort du roi. Il fut membre de la commission des Douze chaînée de poursuivre les auteurs des massacres de Septembre. Il se distingua constamment par un caractère droit, une probité et un désintéressement à toute épreuve. Proscrit au 3 1 mai, il se réfugia d'abord en Bretagne avec Guadet, Louvet, Kervélegan et quelques autres; il vint ensuite aborder au Bec-d'Ambès avec ses collègues en proscription. Trouvant le département aux mains des terroristes, il chercha un refuge dans les souterrains de Saint-Émilion, puis dans les cavernes de Sallcbruneau et de Sainte- Présentine, près Sauveterre. Ces asiles étant devenus précaires, le conventionnel se rendit à Saint Macaire, resta longtemps caché dans une grotte du château de Tardes où, grâce au dévouement admirable de Charmante Bergoeing, sa sœur, il put attendre les événements de ther-

midor ^^K Bergoeing, qui fut membre du Conseil des Anciens, était lié d'amitié avec Barras. Il fréquenta les salons de M"* de Staël avec son ami Benjamin Constant. C'est en vain, dit-on, que le premier consul essaya d'attacher ce vieux républicain à sa fortune. Plus tard, il suivit en Italie son ancien collègue Salicetti, qui lui procura une place dans les domaines royaux à Naples, sous Murât. Bergoeing rentra à Saint-Macaire en 1824 et y vécut dans une retraite profonde, aimé et vénéré de toutes les classes de la population. Il est mort dans cette petite ville le 28 novembre 1829 ^^K

(i) Arnaud Dubourg jeune, de Castets-en-Dorthe, atteint par le décret du 6 août 1793, dont nous parlerons dans le chapitre suivant, partagea les périls et les dangers de Bergoeing. Ils étaient unis par les liens de l'amitié et des convictions; Tinfortune ne fit que resserrer ces liens. Arnaud Dubourg était le septième fils d'une famille de vieille bourgeoisie : l'étude notariale de Castets-en-Dorthe est demeurée dans cette famille de 1420 à 1871, époque où le dernier notaire de la famille, M. Deyres, ancien conseiller général de la Gironde, Ta cédée à M. Rozier, titulaire actuel. Les frères de Dubourg restèrent fidèles à la cause royaliste; quant à lui, il embrassa avec ardeur les id^s nouvelles et se rangea sous le drapeau des Girondins. D'un caractère violent et passionné, il prit une couleur tranchée dans les réunions de Bordeaux et de l'arrondissement de La Réole, et adhéra sans restriction à tous les actes de la Commission populaire de salut public. Mis hors la loi par le décret du 6 août, il se cacha pour se soustraire aux recherches de ses ennemis politiques. Quand Bergoeing revint à Saint-Macaire, Dubourg se joignit à lui et les deux proscrits menèrent ensemble une vie errante, pleine de périls et de poignantes émotions- Constamment armés pour se défendre contre les agressions des bandes lancées à leur poursuite, ils eurent souvent la pensée d'en finir avec la vie. Seul, Arnaud Dubourg mit ce fiatal projet à exécution. Le 1 1 novembre 1793, Bergoeing et lui se rendirent à la tombée de la nuit dans la demeure qu'Arnaud Dubourg occupait à Castets-en-Dorthe chez M. Duthu, son beau-père. Bergoeing resta caché dans l'enclos; Dubourg entra dans la m aison, gagna sa chambre et chargea une servante d'aller demander pour lui au citoyen Troubat, chirurgien, 60 gouttes d'opium. Troubat refusa de les livrer. Dubourg donna une nouvelle commission à la servante, et pendant son absence il se brûla la cervelle. Ce n'est que quelques heures après et tout à fait par hasard qu'on s'aperçut de ce suicide. Les autorités immédiatement prévenues se transportèrent dans la maison, et c'est le 12 novembre, à quatre heures du matin, qu'elles constatèrent officiellement par des procès-verbaux que conserve pieusement la famille, la mort de l*ami de Bergoeing. Quant à celui-ci, il put, à la faveur du trouble causé par cette fin prématurée et violente, regagner les grottes du château de Tardes et y attendre des jours meilleurs.

(a) Nous devons ces indications sur Bergoeing à l'obligeante communication de M. Ferbos, conseiller général et maire de Saint-Macaire.

Boy er-Fonfrède (Jean-Baptiste), né à Bordeaux en 1766, fit de brillantes études et se jeta très Jeune dans les luttes politiques. Après avoir résidé quelques années en Hollande, où il récura Taîr de la liberté constitutionnelle, il rentra en France et se maria avec la sœur de Ducos. Dans les agitations qui suivirent la Révolution de 1789, il se fit remarquer par la maturité de son jugement et la hardiesse de ses principes, et fut envoyé en députation par le commerce bordelais à 1^ Assemblée législative. Cétait un républicain ardent, et Phistoire a consacré les sentiments d'amitié touchante qui Punissaient à Ducos (^K

Delejrre (Alexandre), né à Portets, près Bordeaux, en janvier 1726, était un brillant élève des Jésuites. Il habitait Paris, où il cultivait les bel les- lettres; il y publia, à Tâge de vingt-neuf ans, une analyse de la philosophie de Bacon. Le duc de Nivernois, qui le protégeait, le fit nommer secrétaire des Carabiniers, puis Tattacha à Tambassade de Vienne. A son retour à Paris, Deleyre fut envoyé à Parme comme bibliothécaire de Tlnfant, et obtint de ce prince une pension de 2,000 livres. Rendu entièrement aux lettres, il fit paraître la continuation de VHistoire générale des Voyages, et composa des romances mises en musique par J.-J. Rousseau, son ami.

Duplantier était avocat à Bordeaux, sa ville natale; distingué à la fois par les talents et par l'honnêteté, et partisan des idées nouvelles, il avait été élu député-suppléant de la Gironde à la Législative. C'était une âme énergique et pure, qui savait allier la modération au courage et qui répudia tous les excès. Il donna sa démission après le 3 1 mai, se livra à la culture des lettres et coopéra à la création de plusieurs sociétés savantes; il devint président du département après nos troubles civils, et fut député au

(i) 0*Reilly, Histoire de Bordeaux, passim.

conseil des Qnq-Gents en 1798. Il ne parut plus sur la scène politique après le 18 Brumaire.

Garrau (Pierre-Anselme), né à Sainte-Foy le 19 février 1762, appartenait à une bonne famille de la bourgeoisie; avocat à Tépoque de la Révolution, il en embrassa la cause avec chaleur, fut élu en 1790 président du district de Libourne, et en 1791 député suppléant à la Législative. Garrau n'eut de Girondin que l'origine, car il se rangea dans le parti de la Montagne à la Convention, et fut l'ennemi de Vergniaud, de Guadet, de Gensonné, des hommes de la Gironde enfin. Garrau est mort à Saint- André-et- Appelles le i5 octobre 18 19.

Lacaze était originaire de Libourne, où son nom est encore honorablement porté par des hommes qui ont occupé ou qui occupent des positions éminentes dans le commerce, dans l'administration et dans la magistrature.

Tels étaient les hommes que la Gironde envoyait à la Convention nationale : à l'exception de Garrau, comme nous Tavons déjà dit, tous se rangèrent dans le parti girondin.

Dès sa première séance, la Convention décréta l'abolition de la Royauté et proclama la République. La Montagne et la Gironde confondirent leurs acclamations dans celte mémorable circonstance. C'était en quelque sorte un résultat préx'u ; il avait été préparé de longue main par les faiutes des uns, par la haine et la légèreté des autres, et l'opinion publique l'attendait comme une solution et comme un remède aux maux de la situation. A cet égard,. on peut dire sans hésitation que les sept cent quarante-neuf membres de la nouvelle Assemblée étaient tous républicains, quoique à des degrés différents.

Les Girondins et leurs adhérents, dont on peut évaluer le nombre à deux cent cinquante environ, siégeaient, à la Convention, sur les bancs de la droite. Ils désiraient

LES GIRONDINS. 2o3

s^appuyer sur la classe moyenne et répudiaient les violences comme moyen de gouvernement.

La Montagne siégeait sur les gradins supérieurs de Textrême gauche: on y remarquait Robespierre, Marat, Danton, CoUot-d'Herbois , Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Billaud-Varennes et bien d'autres dont les noms ont acquis une popularité sinistre.

Le débat entre Robespierre, Marat et les Girondins se trouvait définitivement transporté du club des Jacobins au sein de la Convention. La lutte devait être et fut terrible entre des hommes de mœurs et de tempérament tout à fait opposés.

Le terrain était devenu complètement libre; Tunité de gouvernement était dans la Convention : elle allait gouverner, administrer, constituer, et le pouvoir devait devenir la proie du parti qui réussirait à la dominer.

Serait-ce la Gironde, ou bien la Montagne ?

Les événements que nous allons résumer répondent à cette question.

Que de profondes différences entre les hommes de la Gironde et ceux de la Montagne I C'était, si Ton peut ainsi parler, la lutte du Midi avec le Nord.

Les premiers, en effet, représentaient toutes les ardeurs et toutes les passions du Midi; c'étaient l'indépendance dans le talent^ la liberté dans Tattaque comme dans la défense; ni sujétion, ni hiérarchie, ni idées arrêtées et préconçues, ni plans, ni direction, ni chef, a Ce qu'on » appelle le parti de la Gironde, a dit Rioufie dans ses

> curieux Mémoires, eut des lumières et de la probité ; ce 3 fut, à proprement parler, le parti des républicains. Mais

> les talents y étaient répandus avec une telle profusion 9 qu'il n'avait point de chef et ne pouvait en avoir ^^K »

fi> Rioulfe, MémoireSé G)Ucction Barrière, p. 423.

— Ce fat la perte des Girondins : ils étaient des artistes de la parole, de la phrase, de Tidée; ils ne farent ni des hommes politiques, ni des hommes d'État. « Cétaîent 1^ selon l'expression d'un prélat éminent, des tribuns de ^ talent, mais dépourvus de la haute intelligence qui est » nécessaire à ceux qui gouvernent les peuples <'). > Marat les appelait ironiquement le parti des hommes d'État

La Montagne, au contraire, était unie et reconnaissait des chefs : elle avait le tempérament des hommes du Nord ; elle agissait avec ordre et méthode;, elle avait une volonté et poursuivait un but; elle serrait ses rangs et marchait, implacable, froide, haineuse et cruelle, à la conquête du pouvoir suprême où ses chefs la conduisaient lentement et sûrement. Tout devait succomber devant elle, et la violence était son arme de prédilection.

Dès le début, les Girondins dirigèrent leurs attaques contre Robespierre, accusé d'aspirer à la dictature, et contre Marat, dont les déclamations sanguinaires effrayaient les honnêtes gens. Ils provoquèrent la création d'une force armée tirée de toutes les parties de la France et à qui serait confiée la garde de la Convention; la Montagne les accusa dédaigneusement d'être fédéralistes et fit décréter Vunité et ï indivisibilité de la République.

Cette première lutte des deux partis laissa la victoire aux audacieux. Malgré un admirable discours où Vergniaud déploya toutes les souplesses de son talent et toutes les colères de son âme indignée, la Gironde fat vaincue. Danton Tavait dit : Dans les révolutions, le pouvoir reste aux mains des plus audacieux,

Robespierre avait essayé ses forces et reconnu sa puissance. Jaloux des talents que déployait la Gironde, il

(i) Mvr le cardinal Don net, lettre à M. Tabbé O'Reilly.

LES GIRONDINS. 2o5

mit tous ses efforts à anéantir le seul parti qui lui paraissait devoir être le plus sérieux obstacle à son ambition.

On vit d^ailleurs, dès cette époque, un spectacle singu* lier et a£Bigeant : certes, les Girondins ne sauraient être accusés d'avoir partagé les idées des Montagnards; on ne peut pas dire qu'ils aient voulu pactiser avec eux, et cependant, entraînés par leur légèreté et leur défaut d'objectif politique, on les voit devancer la Montagne dans wses actes de violences, la précéder dans cette voie funeste et préparer le triomphe de leurs ennemis. Ce sont eux les premiers qui, en haine de la royauté, provoquèrent contre le duc d^Orléans, qu'ils avaient d'abord entouré de leur protection, un décret d'exil bientôt révoqué. Un peu plus tard on les voit unis aux Jacobins pour demander la peine de mort contre les émigrés. Seul, Tallien, dont nous aurons à parler dans les chapitres suivants, protesta contre ce décret terrible. Une pareille protestation de la part d'un tel homme méritait d'être signalée.

La violence appelle la violence, a dit un écrivain. Ce fut dès lors comme une sorte d'assaut entre les deux factions rivales. Les sections et la Commune de Paris soutinrent énergiquement la Montagne, et des manifestations populaires, provoquées par elles, vinrent mettre l'Assemblée en demeure de statuer sur le sort des prisonniers du Temple. Ici encore, c'est un Girondin qui commença l'attaque : Valazé avait fait un rapport sur les papiers trouvés dans Tarmoire de fer, et c'est à la suite de ce rapport que la Convention décida le jugement de Louis XVL

C'est un autre Girondin, Barbaroux, qui lut l'acte énonciatif des faits qui devaient servir au jugement.

Nous n'avons pas l'intention de raconter ici cette page émouvante de l'histoire de la Révolution ; tous nos lecteurs connaissent ce drame sombre et terrible qui se termina par la mort sanglante de l'héritier de quatorze générations de

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2o6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAÎTC.

rois à qui la France doit une partie de sa grandeur territoriale et de sa prépondérance dans T Europe.

Et ici encore, nous devons le constater, comme par un jeu de la fatalité, c^est un Girondin, c'est Vergniaud qui, au nom de la Convention, prononça la peine de mort contre le descendant de saint Louis !

Quelle fut, dans ce procès mémorable, Fattitude de nos Girondins? Nous allons la faire connaître en peu de mots.

Quant au parti en lui-même, ses orateurs retracèrent dans de nombreux discours ce qu'ils ne craignirent pas d'appeler les forfaits de Louis XVL Disons toutefois, à l'honneur de Vergniaud, qu'il défendit, avec la constance la plus inébranlable, l'appel au peuple proposé par un certain nombre de députés : il prophétisa, dans un langage d'une éloquence incomparable, les événements qui devaient suivre inévitablement la mort du roi; on eût dit que l'histoire de nos malheurs se dévoilait à ses yeux ! Son discours fut le seul véritablement éloquent prononcé dans ce procès, qui serait unique sans la mort de Charles l^. Et pourtant, par une résolution que rien ne saurait expliquer et dont il a emporté le secret dans la tombe, Vergniaud inscrivit son nom parmi ceux qui condamnèrent Louis XVI à la peine de mort et vota contre le sursis.

Gensonné, Guadet, Boyer-Fonfrède, Deleyre, Ducos, Duplantier, Garrau et Jay votèrent aussi pour la mort.

Seuls, Bergoeing, Grangeneuve et Lacaze se prononcèrent, le premier pour la réclusion pure et simple, le deuxième pour la détention, et le troisième pour la réclusion pendant la guerre et le bannissement après la paix.

Nous n'avons pas à rechercher les votes des Girondins qui n'appartiennent point, par leur origine ou par celle de leurs mandats, au département de la Gironde.

En jugeant le roi Louis XVI, la Convention avait jeté le

gant aux rois de TEurope. Il fut relevé, et la France républicaine eut à lutter contre tous ces souverains. Trois cent mille soldats menaçaient nos frontières : la Convention décréta la levée d^une armée de 3oo,ooo hommes, et la Montagne obtint la création du Tribunal révolutionnaire. Veigniaud protesta vainement contre cette création; ses accents furent étouffés par les clameurs des Montagnards. Vainement et peu de jours après, avec un accent inspiré, il s'écria que la Révolution, comme Saturne, dévorerait successivement ses enfants et qu'elle engendrerait enfin le despotisme avec toutes ses calamités; ses paroles prophétiques ne furent pas écoutées. Il n'était au pouvoir d'aucune éloquence et d'aucun homme de réconcilier la Gironde et la Montagne.

Après une lutte opiniâtre, les Girondins avaient obtenu à leur tour un décret qui prescrivait la poursuite des auteurs des massacres de Septembre. C'était un triomphe sur les Montagnards. Mais ceux-ci, ne se tenant pas pour battus, soulevèrent les sections, qui bientôt se présentèrent à la barre de la Convention et firent rapporter le décret.

Dès le mois de mars 1793, le Tribunal révolutionnaire commençait son oeuvre, et le 6 avril la Convention décrétait la formation d'un Comité de salut public chargé de surveiller, d'accélérer ou de suspendre l'action du Pouvoir exécutif, de pourvoir d'urgence à la défense du pays et de correspondre avec les représentants envoyés en mission dans les départements ou auprès des armées.

La veille, elle avait décidé que les députés mis en accusation par l'Assemblée, pourraient être traduits devant le Tribunal révolutionnaire.

c Dès ce moment, les Montagnards eurent à leur service » deux instruments redoutables : le Tribunal révolution- 9 naire et le Comité de salut public; le premier les aida 3 puissamment à renverser la Gironde; le deuxième fut

2o8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

3 leur porte-respea lorsqu'ils eurent le pouvoir en leurs 3 mains (■>. i

Cqiendant, Téloquence des Girondins entraînait encore la majorité de la Convention; il n'y avait plus de trêve possible entre eux et la Montagne. Ainsi, ils avaient obtenu la mise en accusation de Marat; mais Marat, acquitté par le Tribunal révolutionnaire, était bientôt ramené en triomphe au sein même de l'Assemblée. La Montagne dominait partout par la violence et par la terreur.

Peu de jours s'étaient écoulés depuis l'ovation triomphale de Marat, lorsque le voile enfin se déchira. Le maire de Paris, Pache, se présenta à la barre de la Convention et demanda la mise en accusation de vingt-deux membres du parti girondin. Par l'organe de Guadet, la Gironde, à son tour, indignée, proposa de casser la Commune de Paris et de réunir à Bourges une autre assemblée. Une commission extraordinaire de douze membres fut chargée par la Convention d'examiner la conduite de la municipalité.

Cette mesure exaspéra les Jacobins et les Montagnards. L'arrestation d'Hébert, rédacteur du Père Duchêne et substitut du procureur de la Commune, occasionna de vives protestations, et le 27 mai, sous la pression populaire et au milieu d'un tumulte indescriptible, la Convention ordonna la mise en liberté du journaliste et de quelques autres prisonniers et prononça la révocation de la conunission extraordinaire qu'elle avait précédemment nommée. Le lendemain, ce décret était rapporté. C'était le trouble et la confusion, la désorganisation politique la plus incroyable et la plus étrange. La Montagne avait déchaîné les mauvais instincts de la populace ; elle s'en était faite un complice et un instrument qu'elle dirigeait pour assouvir sa haine

(I) A. ChalUmel, Histoire-Musée de la République française, p. 3o6.

contre des adversaires dont elle jalousait les talents et dont elle redoutait Tinfluence expirante.

II fallait frapper un grand coup. Le 3i mai, les autorites insurrectionnelles s'organisent : Henriot est nommé commandant provisoire de la force armée et on arrête que chaque citoyen recevra 40 sous par jour pour rester sous les armes. Aussitôt Paris est soulevé; des députations envahissent la Convention et obtiennent la suppression de la commission des Douze. Cette concession ne satisfit personne, ni les sections insurgées avec tant de gloire, comme ne craignit pas de le dire Barère, ni la Commune qui trouvait son pouvoir insuffisant, ni la Montagne qui voulait une solution plus radicale en imposant sa dictature à TAssemblée.

Le tocsin continuait à sonner, et le i^ juin le Département de Paris se présentait à son tour à la Convention pour provoquer un décret d'accusation contre les traîtres qui si^eaient dans son sein. Robespierre appuya cette démarche et demanda, lui aussi, un décret d'accusation contre les complices de Dumouriez, contre ceux qui n'avaient pas cessé de pousser à la destruction de Paris. L'Assemblée enjoignit, par décret, au Comité de salut public de lui présenter uq rapport sur les députés dont on proposait la proscription.

Un pareil tempérament ne pouvait convenir à la Montagne. Marat, CoUot d'Herbois, David, d'accord avec Robespierre, accourent à la Commune, excitent ses fureurs et une nouvelle masse insurrectionnelle est dirigée sur TAssemblée. Henriot en était le meneur principal. Le 2 juin, il investit les Tuileries de ses bandes armées de {Mques et tint en quelque sorte la Convention en état de siège. Durant ce temps, le désordre le plus affreux régnait parmi les conventionnels; le breton Lanjuinais, cramponné â la tribune^ demandait que les autorités révolutionnaires

2ia HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

tîque, oscillèrent de la Monarchie à la République, toujours faibles par. indiscipline, irrésolus, légers, épicuriens par caractère et par éducation, et qui durent fatalement succomber, à une heure donnée, sous la discipline et la haine de la Montagne et de ses adhérents.

Promoteurs de la journée du lo août, ils tombèrent en 1793 sous les mêmes coups et par les mêmes armes dont ils avaient fait usage en 1 792 pour renverser le trône et proclamer la déchéance de Louis XVI.

Leurs fautes ont été bien grandes : on peut les accuser en effet d'avoir perdu la Monarchie en pactisant avec elle par ambition, et en la trahissant ensuite par vengeance de n'avoir pu triompher de la défiance de Louis XVI qui les redoutait, et d'avoir lancé la France dans les hasards d'une révolution dont nul ne pouvait prévoir les conséquences ou calculer les résultats.

Mais faisons paix à leurs cendres, car si leur conduite fiit coupable, l'histoire a constaté que l'expiation fut douloureuse et terrible.

Après avoir ainsi retracé à grands traits le rôle des Girondins à l'Assemblée législative et à la Convention, nous allons rentrer à Bordeaux, et raconter les événements accomplis dans cette ville, et qui accompagnèrent ou suivirent la chute du parti de la Gironde.

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