CHAPITRE III
Les Bordelais suivent les péripéties de la lutte entre la Montagne et la Gironde. — Les Girondins se. troient oubliés par leurs commettants. — Lettresde Vergniaud à la Société des Amis de la Liberté et de TÉgalité. — Elles sont publiées et soulèvent des sympathies générales. -^Indignation du peuple. — Protestation des 28 sections. — Les autorités constituées s'y associent. — Léris et Duvigneau sont chargés de présenter cette protestation à la Convention. — Elle y soulève des tempêtes. »- Conciliabules entre les amis des Girondins. — Pierre Sers, Roullet, Desmirai], etc. — Violences envers les prêtres à Blaye. — Agitation générale. — Inquiétudes des sections. — Nouvelle des journées des 3i mai^ i*ret 2 juin et de Tarrestation des Girondins. — Le peuple se déclare en insurrection contre le Conseil générai de la Commune de Paris. — Le testament de Gensonné. — On se prépare à défendre les Girondins. — Des protestations sont envoyées à la Convention.
— On arrête à Bordeaux les conventionnels Dartigoeyte et Ichon.
— Le peuple remet ses pouvoirs au Conseil général du département.
— Celui-ci appelle des délégués de tous les corps constitués. — Activité et dévouement de Pierre Sers. — Création de la Commission populaire de salut public de la Gironde. — Le département entre en lutte avec la Convention. — Organisation d^une force départementale. — Envoi de commissaires dans les départements pour provoquer une alliance avec celui de la Gironde. — Adresse à la Convention. — Lettre de Roullet au ministre de l'intérieur. — L'insurrection est un fait accompli. — Les conventionnels Lidon et Chambon à Bordeaux. — On arrête la réunion d'une commission centrale à Bourges. — Treilhard et Mathieu sont envoyés en mission à Bordeaux. — Proclamation de la Commission populaire aux armées de la République. — Elle refuse de reconnaître certains décrets de la Convention. — Proclamation aux citoyens de la Gironde. — Arrivée de Treilhard et Mathieu. — Ils sont tenus en charte privée. — Ils assistent à une séance de la Commission populaire. — Ils quittent Bordeaux. — La Commission populaire décide un emprunt de un million. — Les départements commencent à l'abandonner. — Grangeneuve et le général Custine. — Refroidissement du peuple. — ï-a Constitution est présentée à la sanction des assemblées primaires. — Proclamation de Treilhard et Mathieu aux habitants de la Gironde. — La Commission populaire lutte contre la défaveur dont elle devient Tobjct. — Difl&cultés dans la formation de la force départementale. —
Le maire Saige cherche à stimuler le zèle des citoyens. — Dénonciation contre Facteur Lais. — L'indiflcrence du peuple s^accentue. — Le général Houchard. — Les sections retirent leur confiance à la Commission populaire. — Départ de la force départementale. — Les assemblées primaires adhèrent à tous les actes de la Commission populaire et d&larent renouveler ses pouvoirs. — La disette prend des proportions redoutables. — Enlèvement de 3 57,320 piastres appartenant à la Repu blique. — Nouvelle proclamation aux armées. — La désafiection s'accroît. — La Commission populaire prononce sa dissolution. -* Son rôle et son influence. — La Convention annule tous ses actes et la met hors la loi, ainsi que ceux qui lui ont donné leur adhésion. — Chaudron- Roussau, Baudot, Ysabeau et Tallien sont envoyés en mission à Bordeaux pour faire exécuter ce décret.
Nous l'avons dit en terminant un précédent chapitre, Paganel et Garrau venaient de quitter Bordeaux. Ils y avaient fait preuve d'une modération relative, et au milieu des oscillations de Tesprit public, ils avaient su garder une juste mesure : ils emportaient le souvenir reconnaissant des Bordelais.
Ceux-ci d'ailleurs ne restaient pas indifférents aux luttes de la Montagne et de la Gironde au sein de la Convention nationale. Les sociétés populaires et la plupart des sections en suivaient les péripéties avec une curiosité affectueuse et sympathique. Les adhérents du Qub national et quelques sectionnaires faisaient des vœux non dissimulés pour la Montagne, mais la masse des citoyens et surtout la Société des Amis de la Liberté et de l'Égalité, à laquelle avaient appartenu les députés de la Gironde, souhaitaient le triomphe des Girondins et l'affermissement d'une république sage et modérée. Ces souhaits étaient sans doute platoniques, et les députés de la Gironde, qui n'avaient reçu aucune nouvelle de leurs concitoyens, purent se croire oubliés par eux au milieu des périls qui les entouraient et dont la Montagne et les Jacobins étaient les principaux artisans.
Ce silence paraissait inexplicable aux illustres représentants de Bordeaux à la Convention nationale.
LA COMMISSION POPULAIRE DE SALUT PUBLIC. 2l5
C'est alors que Vergniaud écrivit à la Société des Amis de la Liberté et de TÉgalité la lettre que Ton va lire :
« Paris, 4 mai 1793, sous le couteau.
» Frères et amis, vous avez été instruits de rhorrible persécution Élite contre nous, et vous nous avez abandonnés. Vous ne nous avez soutenus auprès de T Assemblée nationale par aucune démarche; vous n'avez même cherché à soutenir notre courage individuel par aucun témoignage de bienveillance. — Cependant, la fureur de nos ennemis s'accroît; la proscription et l'assassinat circulent contre nous, et Ton s'apprête d'aller à la barre nationale demander nos têtes. Quel est donc notre crime, citoyens ? C'est d'avoir fait entendre la voix de l'humanité au milieu des horreurs qui nous ont si souvent environné; c'est d'avoir voulu conserver vos propriétés et vous garantir de la tyrannie de Marat ou des hommes dont il n'est que le mannequin. Faites que nos concitoyens nous retirent des pouvoirs dont il est impossible de faire usage sans des signes éclatants de leur confiance. Nous ne craignons pas la mort, mais il est cruel, alors qu'on se sacrifie, de ne pas emporter au tombeau la certitude qu'on laisse au moins quelques regrets à ceux pour lesquels on s'immole. > Vergniaud. >
Ces paroles empreintes d'une douloureuse résignation eurent un long retentissement dans notre ville.
Hâtons-nous de le dire, les Bordelais n'avaient pas abandonné leurs députés; des lettres individuelles, des adresses émanées des ^sociétés populaires et des sections avaient devancé les reproches de Vergniaud. Aussi, dès le* lendemain du jour où, selon son expression, il avait écrit sous le couteau, Téloquent protégé du président Dupaty disait aux Amis de la Liberté et de TÉgalité :
c Paris, 5 mai 1793.
» Frères et amis, je vous écrivis hier le cœur flétri, non par des dangers que je brave, mais par votre silence. Quelques heures après le départ de ma lettre, j'ai reçu la vôtre. Des larmes de joie ont coulé de mes yeux. J'attends mes ennemis, et je suis sûr encore de les Élire pâlir. On dit que c'est aujourd'hui ou demain qu'ils doivent venir demander de s'abreuver du sang de la représentation nationale.
21«) HISTOIRE DE LA TERREi'R A BORDEAUX.
Je doutô qu'ils l'osent, quoique la terreur ait livré les sections à une poignée de scélérats. On s'y est cependant battu avant-hier, et on ne tentera pas une démarche dans laquelle on craindra d'éprouver de la résistance. En tout cas, nous comptons sur le courage de Fonfrèdc, qui est président, et vous pouvez compter sur le nôtre.
» Tenez- vous prêts. Si Ton m'y force, je vous appelle de la tribune pour venir nous défendre s*il en est temps, et venger la liberté en exterminant les t>Tans. Si nous ne sommes plus, Bordeaux peut sauver la République.
» Elh quoi ! n'aurons-nous travaillé depuis quatre ans, tant fait de sacrifices, supporté tant d'iniquités; la France n'aura-elle versé tant de sang, que pour devenir la proie de quelques brigands, pour courber le front vers la plus tortueuse tyrannie qui ait jamais opprimé aucun peuple?
» Hommes de la Gironde, levez-vous 1 La Convention na été Êiible que parce qu'elle a été abandonnée. Soutenez-la contre tous les fiirieux qui la menacent. Frappez de terreur nos Marius ; et je vous préviens que rien n'égale leur lâcheté, si ce n'est leur scélératesse. Alors, la Convention sera vraiment digne du peuple français. Des lois sages seront substituées à des lois de sang; et les douceurs de la liberté nous consoleront des calamités de l'anarchie.
M Hommes de la Gironde, il n'y a pas un moment à perdre. Si vous développez une grande énergie, vous forcerez à la paix des hommes qui provoquent la guerre civile. Votre exen:^)le généreux sera suivi, et enfin la vertu triomphera. Si vous demeurez dans l'apathie, tendez vos bras, les fers sont préparés et le crime règne.
> Je vous salue fraternellement.
» Vergniaud. »
L'appel du Girondin fiit entendu : la Société des Amis de la Liberté et de TÉgalité fit afficher les lettres des 4 et 5 mai dans toutes les sections et dans les locaux où siégeaient les sociétés populaires. Elles y soulevèrent des applaudissements sympathiques et tendirent à fortifier Tesprit de résistance qui devait, un mois plus tard, se traduire en insurrection.
Un membre du Club national arracha Tune de ces affiches, fit imprimer les lettres et les envoya à la Convention nationale.
Profondément remués par les nouvelles contradictoires
2l8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
les sentiments généreux c(a*'ûs inspirent, il est impossible que nous n'éprouvions pas pour eux des sentiments plus intimes. Ils tiennent leurs pouvoirs des habitants de la Gironde, tous garants de leurs vertus et de leurs talents. Notre silence à Tégard de ces députés qui fiit jusqu'alors celui de la prudence, serait, en cette occurrence, celui de la lâcheté. Nous déclarons à la Convention qu'ils n'ont pas cessé de mériter notre estime ^^K »
Telle était la situation générale à Bordeaux avant l'arrivée des lettres de Vergniaud.
Ces lettres éclatèrent dans la ville comme un coup de foudre. On n'avait pas cru le mal aussi grand : le voile était déchiré, et c'est sous le couteau que l'Aigle de la Gironde se rappelait au souvenir de ses commettants !
L'indignation fut vive et profonde, et les vingt-huit sections formulèrent immédiatement l'adresse suivante à la Convention nationale :
« Législateurs, quel horrible cri vient de retentir jusqu'aux extrémités de la République ! Trois cents représentants du peuple voués aux proscriptions, vingt-deux à la hache liberticide des centumvirs !
3> Législateurs, lorsque nous choisîmes des députés, nous les mîmes sous la sauvegarde des lois, de la vertu, et de tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. Nous crûmes les envoyer parmi des hommes; et ils sont en ce moment sous le poignard des assassins... Que disons-nous, hélas! peut-être ils ne sont plus... Si ce crime atroce se consomme, frémissez, législateurs, frémissez de l'excès de notre indignation et de notre désespoir! Si la soif du sang nous a ravi nos frères, nos représentants, l'horreur du crime dirigera notre vengeance, et les- cannibales qui auront violé toute les lois de la justice et de l'humanité ne périront que sous nos coups.
(i) 0*Reilly, Histoire de Bordeaux ^ 1. 1«% ^^ série, p. 282.
> Convention nationale, Parisiens, jadis si fiers et si grands, sauvez les députés du peuple, sauvez-nous de notre désespoir, sauvez-vous de la guerre civile I... Oui, nous organisons sur-le-champ notre garde nationale; nous nous élançons sur Paris, si un décret vengeur ne nous arrête , et nous jurons de sauver nos frères ou de périr sur leur tombeau ('M »
C'était le 9 mai que les citoyens de Bordeaux parlaient ainsi à la Convention.
Le même jour, le Conseil général de la commune donnait son adhésion à cette adresse et désignait Léris et Duvigneau pour la présenter à la Convention et lui exprimer de la manière la plus énergique les sentiments qui animaient tous les habitants de la pille.
Le Conseil général du district, de son côté, sans entendre donner à l'exposition de ses sentiments aucun caractère de représentation, déclara que Vadresse contenait ceux que lui inspiraient son amour pour les lois, son attachement inébranlable à la cause de la liberté et de légalité, enfin son dévouement au maintien de Vunité de la République^ qui ne pouvait exister sans Vunité et V intégrité de la représentation nationale.
\a Conseil général du département fut plus explicite encore:
« Considérant, dit-il, que les vives alarmes et Tindignation des habitants de Bordeaux ne sont que trop justement excitées par les cris forcenés d'une faction scélérate, qui provoque chaque jour contre les représentants de la nation de nouvelles injures et de nouveaux excès, qui appelle contre une grande partie d'entre eux le fer des assassins ^t dont les efforts tendent évidemment à faire tomber ^ représentation nationale dans Tavilissement, pour la
^'^ ôcrnadau, Histoire de Bordeaux^ p. 430.
2to hi>tc*!iœ: 1*5: la texkeur a bordeaux.
dissoudre cssiitc avec vk^cnce et frapper ainsi la République aa coear:
» GDnsîdérxct que la trop longue indulgence de la Convention nationale^ et le siknoc moins excusable encore des dqwtemcnts. n'^ont £ût que porter à son comble Faudace des \*ils siq)pots des tyrans, et qu^il est temps enfin que tous les bcMis citoyens se prononcent, qu'un cri menaçant et terrible de la France entière jette Tépouvante dans Tâme de ces con^>irateurs;
* Considérant que la Convention nationale ne verra, dans Tcxpression ard^ite des sentiments de la ville de Bordeaux, qu'une |H^uve de son attachement pour les représentants de la nation; convaincu que nos frères de Paris ne se méprendront pas sur ceux auxquels ces menaces s'adressent, et que les \Tais républicains de cette grande cité nV trouveront qu'un encouragement pour s'opposer avec une nouvelle énergie aux violences libertîcides des scélérats soudoyés par nos ennemis, i le Conseil général du département în\ita les députés de la commune de Bordeaux auprès de la Convention nationale à exprimer en son nom les mêmes sentiments qui avaient dicté radresse des sections.
C'était de la part de la ville de Bordeaux une démarche grave, dangereuse à coup sûr pour ses auteurs; mais elle accuse une attitude trop courageuse et trop honorable pour n'être pas approuvée par tous les hommes de cœur.
Léris et Duvigneau, chargés d'aller présenter à la Convention l'adresse qu'on vient de lire et les adhésions des autorités constituées, partirent pour Paris le 9 mai, et le 1 4 du même mois, assistés des citoyens Perrens et DufFour, précédemment envoyés à Paris, ils en donnèrent connaissance à l'Assemblée.
L'adresse des Bordelais produisit une impression profonde, et Boyer-Fonfrède, qui présidait la séance.
LA COMMISSION POPULAIRE DE SALUT PUBLtC. 221
répondit en quelques phrases courageuses et pleines du mépris le plus souverain pour les prescripteurs de la Gironde.
Son allocution souleva une tempête sur la Montagne. Legendre injuria les Girondins, et les Bordelais en mcme temps et avec eux, et traita de citoyens égarés ou soudoyés par des intrigants les signataires de l'adresse.
Guadet prit énergiquement la défense de ses concitoyens, et la Convention décréta l'impression, Tenvoi dans les départements et l'affichage dans Paris de l'adresse des citoyens de Bordeaux réunis dans leurs sections, et la réponse de son président ^*^
C'est après ce décret que le maire de Paris, Pache, écrivit insolemment à la municipalité de Bordeaux a: que si les » Bordelais voulaient venir en nombre à Paris pour remplir » le double objet de juger par eux-mêmes de la conservation
> de leurs députés et de leur conduite, les Parisiens les
> recevraient avec les sentiments de fraternité qu'ils méri- » teraient sûrement de leur part f^) . »
Ces audacieuses provocations ne tombaient pas dans un terrain stérile, et malgré les souffrances populaires, la résistance s'organisa sourdement.
Une partie du mois de mai se passa en conciliabules tenus chez les amis des Girondins ; un grand nombre des membres du Conseil général du département y assistaient.
A la tête du mouvement qui se préparait en secret, on remarquait Pierre Sers père, qui avait été membre de l'Assemblée législative. C'était un homme ardent, énergique, rompu aux luttes de la parole et qui avait vu de près les orages des assemblées politiques : il avait été choisi par ses concitoyens pour présider le Conseil général du département de la Gironde. Des liens d'estime et d'affection réciproques
(i) Lettre de Léris et Duvigneau du 1 5 mai \']^)h (Moniteur an iG mai 1793). (a) Archives municipales de Bordeaux (^/oniVeMr du 4 juin 1793).
rattachaient aux hommes du parti de la Gironde. On le verra bientôt, avec Roullet, procureur général syndic du département, organiser une lutte pleine d'audace et de périls contre la Convention nationale.
Après Sers et Roullet, venaient des hommes non moins dévoués et qui n'hésitèrent pas à risquer leur tête pour tenter le salut des députés de la Gironde. L'histoire doit conserver les noms de ces citoyens et honorer leur mémoire : c'étaient Desmirail père, Wormeselle, Labrouste, Tranchère, Maugeret, Fringues, Duranthon, Bernada, Lavau-Gayon, Pery, Tarteiron, Barennes, Duvigneau, Cholet, etc., etc.
Des correspondances durent s'échanger entre les députés et leurs commettants. Nous aurions voulu pouvoir en mettre quelques-unes sous les yeux de nos lecteurs; malheureusement les archives privées s'ouvrent difficilement, et nous ne pouvons jeter que d'incertaines lumières sur les événements des derniers jours du mois de mai.
Des dangers de toute nature surgissaient d'ailleurs à chaque instant, et la question religieuse ne cessait de créer des embarras. Ainsi les 9 et lo mai, la garnison de Blaye et quelques hommes exaltés de passage dans cette ville se portèrent à des violences envers 102 prêtres destinés à la transportation et qui étaient renfermés dans la citadelle. On réussit à empêcher un massacre général, et le Conseil général du département, informé de ces actes odieux, ordonna la translation de ces prêtres à Bourg, dans la maison des Ursulincs ^^K Sept jours plus tard, une fermentation dangereuse se manifestait à Bourg, et les 102 prêtres étaient, dans l'intérêt de leur sûreté, conduits au Fort- Pâté devant Blaye ^2).
Une fiévreuse agitation était partout répandue et semait
(0 Archives de la Gironde, reg. du dép., no 4. Séance du 10 mai 1793. (2) Id., reg. du dép., no 4, p. 1 53.
le trouble dans Tordre moral comme dans Tordre matériel. Nous parlions tout à Theure des souffrances du peuple : à cet égard, bornons-nous à rapporter les extraits d'une lettre adressée, le ii mai 1793, par la municipalité de Bordeaux au député Boyer-Fonfrède : ce Nous avons épuisé tous les moyens imaginables pour procurer à notre cité les subsistances qui lui sont nécessaires. Nos concitoyens sont réduits depuis quelque temps à se nourrir de pain de méture, et encore n'est-il pas assez abondant pour éviter les accidents que sa distribution occasionne chaque Jour aux portes des boulangers ^^K »
La famine était aux portes de Bordeaux, malgré les mesures prises avec une infatigable activité par le Comité des subsistances.
Au même moment, la Gironde fournissait, en vertu d'un arrêté du Conseil général du département du i3 mai, un nouveau bataillon de 800 hommes pour être envoyé dans la Vendée.
Cependant le peuple commençait à se préoccuper de Tabsence de toute Constitution, et les sections poussaient un cri d'alarme. La section des Sans-Culottes n° i , notamment, demandait le 23 mai que des mesures fussent piHses pour sauver la chose publique (*^
Toute la question était de savoir si une Constitution pouvait être un remède aux maux de la patrie...
Duvigneau, rentré à Bordeaux, avait raconté les péripéties du voyage à Paris des députés envoyés par la Ville et de la remise à la Convention de l'adresse des Bordelais. Ses paroles n'avaient pas été de nature à rassurer ; il signalait l'oppression sous laquelle gémissait l'Assemblée et Taudace toujours croissante des anarchistes. A la porte même de la Convention, une mégère, soudoyée par la Commune, lui
(I) O'Reilly, Histoire de Bordeaux, t. I«r, 2« partie, p. 298. (3) Appendice, note XIX.
Îi24 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
avait arraché des mains son billet d'entrée et l'avait déchiré à ses yeux.
Ces récits avaient excité Tindignation, et toute la ville était dans la plus grande animation. Ce fut un mouvement général : les sociétés populaires et les vingt-huit sections étaient en permanence; elles échangeaient, par députations, des communications incessantes qui tenaient tous les esprits en haleine.
Le 25 mai, une réunion générale des commissaires des sections et des clubs devait avoir lieu à la municipalité. Déjà on se proposait d'envoyer des courriers extraordinaires vers les départements voisins pour les engager à se réunir au peuple de la Gironde, à lever des volontaires et à les diriger sur Paris au secours de la Convention.
Mais les efforts des citoyens de Bordeaux restaient individuels, si Ton peut ainsi parler, et ne pouvaient conjurer les dangers qui menaçaient un certain nombre de membres de la Convention.
Les conseils, les représentations, les menaces même sont mal venus auprès d'un grand corps délibérant, quand les éléments d'homogénéité qui doivent le composer sont détruits et que les luttes individuelles et passionnées ont étouffé la voix de la justice et de l'humanité. C'était le cas de la Convention. La Montagne poursuivit son œuvre de haine et de vengeance, et les journées des 3i mai, i®' et 2 juin virent la chute de la Gironde ('^
Le Conseil général du département, où l'influence de Pierre Sers était dominante, s'associa officiellement au mouvement du peuple. Des réunions fréquentes avaient lieu chez Sers, et les questions que soulevait la situation y furent discutées avec plus de sentimentalité que de discernement politique; il est vrai que les esprits étaient
(i) Appendice, note XX.
entraînés, et que la passion irréfléchie prenait la place de la froide raison. Nous ne saurions toutefois, sans injustice, blâmer nos pères du courage et de la générosité qu'ils déployèrent alors.
Quand la nouvelle du décret du 2 juin et de Tarrestation des Girondins arriva à Bordeaux, la ville fut plongée dans une véritable stupeur. Ce premier sentiment passé, rindignation enflamma tous les cœurs ; des cris de vengeance se firent entendre; le peuple accourut en foule dans les sections et dans les sociétés populaires, et, cédant à Pentraînement de la première heure, il se déclara en insurrection contre le conseil général de la Commune de Paris et contre la faction qui subfuguait la représentation nationale. Il ressaisit, selon ses expressions, sa portion de souveraineté, et vint confier provisoirement au Conseil général du département la plénitude et Texercice de ses pouvoirs.
Celui-ci, nous venons de le dire, n'était pas resté étranger aux inquiétudes des Bordelais. Déjà, et de concert avec la municipalité, il avait fait publier et répandre à profusion dans les villes et les campagnes des lettres et des pamphlets venus de divers points de la France et exprimant des sendments favorables aux députés de la Gironde, hostiles à la Commune de Paris, aux Jacobins et au «parti de la Montagne (■>.
C'est au milieu de Tagitation des esprits et de Pirritation qui avait gagné toutes les classes de la population, et qui était soigneusement entretenue par les amis des Girondins, que Gensonné envoya à Pierre Sers une déclaration ainsi conçue :
c Le a juin 1793, Tan II* de la République française, à trois heures de raprès-midi, moi Arnaud Gensonné, représentant du peuple français, convaincu que nous touchons au moment où je vais être victime des conspirations qui se trament contre la Liberté et la
(I) On peut citer notamment le Discours de Lanjuinais du 2 juin, la Lettre de Brissot à ses commettants, etc., etc.
République française, par une action dont je n'ai cessé de combattre les coupables efforts ;
• Considérant que le mouvement prétendu révolutionnaire que cette fisiction prépare et exécute, n'a d'autre objet que de dissoudre la Convention nationale, d'usurper ses pouvoirs, de les réunir et de les concentrer dans les mains d'un petit nombre d'individus, soutenus et dirigés par une portion de la représentation nationale subjuguée elle-même par la terreur, ou complice de cette usurpation révoltante;
9 Considérant que tous les moyens possibles d'égarer le peuple sur ses vrais intérêts, de corrompre l'opinion publique, de livrer à cette faction les trésors de la République et ses armées, et de réduire les départements à l'impuissance la plus absolue et de résister à l'oppression qui les menace, ont été successivement arrachés de la faiblesse de la Convention nationale, ou obtenus du désir qu'elle a eu d'éviter tout prétexte de scission entre les membres qui la composent ;
» Considérant que les conjurés, après avoir séduit ou égaré une faible partie des citoyens de Paris, ont subjugué, par la crainte des proscriptions, la majorité des habitants de cette ville, se sont investis de tous les pouvoirs des autorités constituées, se sont emparés de la direction de la force armée et des comités révolutionnaires de toutes les sections ;
> Que la portion du peuple qu'ils n'ont cessé de tromper sur les intentions des députés les plus patriotes et les plus dévoués à ses mtéréts, ne voit dans ces hommes généreux que des traîtres et les poursuit comme ses plus dangereux ennemis ;
• Considérant enfin qu'au moment même où je trace ces lignes j'ai lieu de croire que la Convention nationale va être forcée d'ordonner mon arrestation ou de la laisser faire, et que je m'attends à devenir, dans peu d'instants, la victime d'un mouvement populaire ou d'un assassinat prétendu juridique,
» Je déclare aux citoyens de mon département et à la France entière que je bénirai le sort qui m'est réservé, si ma mort peut être utile à l'établissement de la République et préparer le bonheur du peuple français.
• Je déclare que je n'ai jamais cessé de lui être entièrement dévoué ; que je n'ai eu d'autre ambition que celle de remplir mon mandat avec courage et énergie; que je n'ai formé d'autre vœu que celui de son bonheur et de l'établissement d'une Constitution républicaine ; que j'ai vécu et que je mourrai républicain et digne de la confiance dont mes commettants m'ont honoré.
» Je conjure particulièrement les braves Bordelais mes concitoyens et les républicains de la France entière, d'examiner avec soin les chefs d'accusation (s'il en est) qui me seront imputés. Je recom-
mande à mes amis surtout le soin de ma mémoire; je les charge, au nom des sentiments qu'ils m'ont voués, d'empêcher qu'elle ne soit flétrie; cette tâche ne sera pas difficile.
fÂu milieu des mouvements que les événements dont je serai probablement victime vont exciter dans la France entière, j'adjure tous les bons citoyens, et particulièrement ceux du Midi, de ne pas imputer à la majorité des habitants de Paris les excès que, dans les circonstances malheureuses où nous nous sommes trouvés, elle n'a pu empêcher ni prévenir ; qu'ils se rappellent les services que cette ville a rendus à la Révolution, et qu*ils réservent toute leur haine pour les scélérats qui ont médité et fait exécuter cet infâme projet.
• Résigné à tout, sûr de ma conscience, j'embrasse dans ma pensée mes chers concitoyens, tous les amis de la Liberté et de la République française; et en la scellant de mon sang, sous les poignards des conspirateurs et sous la hache des factieux, mon dernier soupir sera pour ma patrie, et ma bouche ne se fermera qu'en exprimant le plus ardent de mes souhaits : Vive la République!
» Gensonné, député de la Gironde. »
Cette déclaration qu'on appela le testament de Gensonnê eut une grande influence sur les événements qui survinrent à Bordeaux.
La douleur et la consternation furent générales à la lecture des touchants adieux du plus froid et du plus stoïque des Girondins.
Les projets de la majorité des citoyens commençaient d'ailleurs à prendre corps; le Conseil général du département expédiait des courriers vers les grandes villes, et notamment à Lyon, pour provoquer une entente avec les Bordelais et concerter les éléments de la résistance aux anarchistes de Paris. On désirait une convocation prochaine des assemblées primaires, afin de remédier aux dangers qui menaçaient la République (').
C'était à Bordeaux un mouvement fébrile et général : la vie de famille était suspendue; le peuple tout entier vivait dans \^ forum, lisant assidûment les journaux et
(i) Appendice, note XXI.
les imprimés qui alimentaient son ardeur, discutant les questions que soulevait le sort des Girondins, et s'enivrant d'idées de vengeance contre ceux qu'il appelait les oppresseurs de la patrie.
Déjà la question de la force départementale était sérieusement agitée.
Au milieu de cette unanimité du sentiment public, une opposition peu nombreuse au début, mais cauteleuse et sourde, cherchait à lever la tête, sans succès. Le Qub national, la section Franklin et d'autres en petit nombre comptaient dans leur sein ces éléments dangereux. On pourrait citer Qiarles, Cogorus, Fontanes, Lacombe et quelques autres.
Un honorable négociant de Bordeaux, M. Desclaux Lacoste, écrivait le 5 juin : « Notre ville est dans la plus vive agitation depuis le décret contre les vingt-deux députés. Dieu veuille nous donner la paix partout ^'^ ! »
On avait besoin d'actes énergiques et non de vœux stériles; voilà ce qui importait alors.
Dès le 6 juin, des protestations virulentes contre les journées des 3i mai, i®' et 2 juin étaient envoyées à la Convention nationale.
On y annonçait l'envoi à Paris d'une force armée assez considérable, pour délivrer la Convention des tyrans qui l'opprimaient.
Sous le coup de l'indignation publique, les représentants Dartigoeyte et Ichon, en ce moment à Bordeaux, avec une mission relative à la défense nationale, étaient arrêtés comme suspects, dans la nuit du 6 au 7 juin, par ordre de la municipalité. Dans la journée du 7, ils furent, non sans de très vives discussions, remis en liberté ^^K
(1) Voir le dossier Desclaux-Lacoste, jugé le 17 pluviôse an II par la Commission militaire.
(2) Appendice, note XXII.
Quand ces nouvelles et ces protestations arrivèrent à Paris, elles excitèrent un grand mouvement dans l'Assemblée, et Thuriot en appela des Bordelais mal instruits aux Bordelais détrompés ^^K
Cependant, le Conseil général, à qui le peuple avait remis l'exercice de ses pouvoirs, ne restait pas inactif. Il agissait avec vigueur, et de tous les points du département il recevait depuis plusieurs Jours des députations qui stimulaient son zèle et lui apportaient l'approbation et le concours des citoyens.
Une grande résolution fut prise par lui : le 7 juin, il invita toutes les autorités du département à se joindre à lui, par l'envoi de commissaires, « afin de former un centre » commun autour duquel les citoyens viendraient se réunir » pour discuter avec calme les grands intérêts du moment
> et trouveraient dans l'union fraternelle du peuple et de
> ses magistrats la force et l'énergie que la liberté opprimée » doit opposer au despotisme et à l'anarchie. »
L'adhésion fut générale et les commissaires ne tardèrent pas à arriver à Bordeaux.
On allait passer des paroles aux actes.
Le jour même où le Conseil général du département jetait ainsi le gant à l'anarchie, un député de la Gironde non compris dans le décret du 2 juin (Ducos ou Boyer- Fonfrède) écrivait à Sers : a Vous apprendrez par des voies détournées où nous en sommes; Paris est assez calme, parce que les scélérats ont été eux-mêmes épouvantés des suites de leur crime, et n'ont pas osé le consommer. Tous les journaux qui paraissent sont vendus ou sont effrayés; il n'y a plus de liberté ici; mais vous pourrez juger par le rapport du Comité de salut public sous quel horrible joug nous vivons. Il y a cette phrase remarquable
(i) Dauban, la Démagogie en lygS, p. 23i.
dans le rapport de Barère : Le Comité de salut public, qui a fait une proclamation pour justifier les événements du 3i mai, s^est tu sur ceux du 2 juin, et son silence sera entendu par la France entière. Citoyens des départements, que vous faut-il de plus? Cest le Comité de salut public qui a parlé. On est très embarrassé de la conduite ferme des détenus; ils veulent absolument être jugés... Or, ce n'est pas là le compte de nos persécuteurs. On se rabat sur la nécessité de faire promptement de bonnes lois et la Constitution... On a la perfidie d'entasser décrets sur décrets, pour faire croire que les détenus empêchaient seuls de travailler; une Constitution qui se bâcle en ce moment en quarante ou cinquante articles, nous sera présentée lundi. Grand Dieu! est-ce là le code qui doit régir une nation de 25 millions d'hommes? C'est à vous de savoir si vous voulez accepter une Constitution à laquelle tous vos représentants n'auront pas concouru. »
Ces excitations étaient inutiles : la résistance était organisée, et, chose remarquable, organisée précisément sur le plan indiqué dans les lettres de Vergniaud des 4 et 5 mai. Bordeaux voulut sauver la République.
Il y eut des opposants, nous l'avons dit.
Comme pour réagir contre le sentiment public, la section Franklin prit des délibérations tendant à l'arrestation des députés réfugiés à Bordeaux. Cette manœuvre fut déjouée et le Conseil général flétrit, comme elle le méritait, une proposition qui blessait à la fois les droits de la justice et ceux de l'humanité.
Le 8 juin, le testament de Gensonné, « fruit de l'explo-
> sion d'un cœur vertueux retraçant les amertumes dont on
> abreuvait les députés de cette cité <»), » était connu à
(i) Sainte- Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux pendant dix-huit mois, tic.
Bordeaux, et venait ajouter un germe nouveau à la fermentation qui, depuis plusieurs jours, existait parmi les citoyens grâce aux nouvelles effrayantes et contradictoires répandues dans la ville sur l'asservissement de la Convention ( .
< Ce fut, déclara Desfîeux dans le procès des Girondins, le testament de Gensonné qui détermina rétablissement de la Commission populaire à Bordeaux <*^ . i>
C^est peut-être beaucoup dire, et Desfîeux exagérait en haine des députés de la Gironde.
Ce qui est certain, c'est que cette déclaration fut répandue à profusion; que les circonstances étaient chaque jour plus pressantes, et que le Conseil général s'était trop avancé pour pouvoir reculer : il dut aller en avant.
Nous l'avons dit, les lettres de Vergniaud contenaient un plan de résistance, le seul réalisable malgré les dangers qu'il créait; ce plan devait forcément être adopté, si les Bordelais entraient dans la voie de la résistance.
Sers l'expliqua longuement, le commenta, le développa dans plusieurs séances du Conseil général, et le 8 juin enfin, d'un accord unanime, il fut chargé d'exposer, en séance publique d'une assemblée composée de commissaires délégués par tous les corps constitués du département, le plan auquel devait s'arrêter définitivement le département de la Gironde.
Ce pouvait être le salut : ce fut la défaite, aggravée par rinsuccès final.
Le lendemain, l'assemblée se réunissait, aux applaudissements d'un concours considérable de citoyens, dans une ■ des salles du Département, l'hôtel actuel de la Mairie.
Un souffle généreux animait tous les cœurs.
Le procès-verbal de cette première séance mérite d'être
(i) Tustct, Tableau des événements, etc.
(3) Moniteur, Procès des Girondins.
intégralement reproduit; le résumer, ce serait en affaiblir la portée :
Aujourd'hui, neuf juin mil sept cent quatre-vingt-treize, Tan second de la République française, neuf heures du matin, le Conseil général du département de la Gironde s'est formé dans la salle de ses séances, présents : les citoyens Pierre Scrs^ président ; Rambaud, Cholet, Wormeselle, Labrouste, Tranchère, Maugeret, Monbalon, Chéry, Baron, Monville, Duranthon, Bonac, Grangeneuve jeune, Isaac Tarteiron, administrateurs; RouUet, procureur général syndic^ et Fringues, secrétaire général-,
Auxquels se sont réunis les citoyens Lemoine fils, Bernada, Legrii, Demeyère, Péry, commissaires du district de Bordeaux; Barri-Berthomieu, Lacombe-Puigueyraud, commissaires du district de Libourne, et Fonvieilhe, commissaire du district de Cadillac;
Les citoyens Baour, Furtado, Lapeyre, Azéma, Guibaut, Lamarque, Coudol, Nauté, Brawer, commissaires du Conseil général de la commune de Bordeaux;
Les citoyens Desmirail, Barennes et Duvigneau, membres du tribunal criminel du département;
Les citoyens de Brezets, Saint-Guirons, Perrens, Perrin, Laujacq, membres du tribunal civil du district de Bordeaux; Paul-Romain Chaperon, membre du tribunal du district de Liboume; Fisson- Jaubert, membre du tribunal du district de Cadillac; ^Olanyer et Hallot, membres du tribunal du district de Bourg;
Les citoyens Grammont et Lopès-Dubec, membres du tribunal de commerce de Bordeaux, et Chaperon aîné, membre du tribunal de commerce de Liboume.
L'assemblée formée, un membre du Comité des rapports a dit :
i Citoyens,
1 L'objet de notre réunion est le salut de la chose publique; le Conseil général du département, témoin des mouvements qui agitent ses concitoyens depuis qu'ils ont connu les détails des dernières séances de la Convention, où la Représentation nationale a été subjuguée par des factieux soudoyés pour la dissoudre et lui substituer un pouvoir destructeur de la liberté, a appelé près de lui des membres de toutes les autorités constituées, pour l'investir de leurs lumières, et réunir en masse les diverses portions de confiance dont le peuple les a déjà revêtus.
> Vous avez entendu retentir de toutes parts, et jusque dans cette enceinte, les cris d'un peuple qui, voyant sa liberté compromise, se prépare à se ressaisir de ses droits, à employer la résistance à l'oppression, contre une faction désorganisatrice dont les entre-
prises criminelles menacent d*envahir l'autorité suprême, qui ne peut résider que dans les mains de la Nation entière ou de la majorité de ses délégués.
> Au milieu de cette agitation, de cette indécision du peuple sur le mode qu'il adoptera pour exprimer ses volontés et user de sa force, vous l'avez vu tourner vers vous des regards inquiets, et vous demander si le dépôt de toute sa puissance ne vous effrayerait pas ; si les poignards des assassins, levés sur la tête des vrais républicains, ne vous intimideraient pas; si vous étiez enfin déterminés à sauver la liberté en bravant tous les périls. Votre contenance seule a servi de,réponse, et déjà de toutes parts sa volonté se déploie; un grand nombre de sections de cette vaste cité et des communes du département vous ont investis d'une confiance illimitée; elles vous ont chargés des premières mesures à prendre pour diriger leur mouvements; le peuple vous a enfin revêtus de tous les pouvoirs pour exercer en son nom l'autorité conservatrice de ses droits.
1 Citoyens, son vœu ne peut plus être douteux, n'hésitez pas à le remplir; vous n'êtes plus des administrateurs, des officiers municipaux, des juges; vous êtes les mandataires du peuple, les sauveurs de la liberté : le Comité vous propose que dès cet instant vous vous constituiez en Commission populaire de salut public du département de la Gironde, et que vous ne vous sépariez plus que la liberté ne soit rétablie au sein de la Convention nationale. •
Cette proposition est vivement appuyée; elle est mise aux voix et délibérée à l'unanimité dans les termes suivants :
« L'assemblée, considérant que l'objet de sa réunion a été de sauver la chose publique ; mais qu'elle a dû attendre le résultat des délibérations du peuple de ce département, réuni depuis deux jours, par sa seule volonté, pour préparer ses moyens de résistance à l'oppression;
» Considérant que son vœu ne peut plus être douteux, que le grand nombre des procès-verbaux qui lui sont parvenus de la part des communes et des sociétés populaires du département, atteste que le peuple, déterminé à ne pas perdre le fruit de ce mouvement salutaire, a cherché un centre d'unité qui pût agir en son nom; qu'il a cru cette assemblée de magistrats, déjà chargés de ses intérêts, digne qu'il lui en confiât de plus chers encore, celui de la défense de sa liberté et l'usage de ses premiers droits;
• Considérant que devant ces fonctions si élevées, toutes celles dont chacun de ses membres est ailleurs revêtu disparaissent pour n'offrir à la France entière qu'une assemblée de citoyens commis par le peuple d'une vaste portion de son territoire pour sauver la chose publique,
1 Arrâte, à l'unanimité, qu'elle se constitue en Commission
POPULAIRE DE SALUT PUBLIC DU DÉPARTEMENT DE LA GiRONDE ; qU^elle
est permanente et ne cessera ses fonctions qu'après qu'elle aura, de concert avec les agents du peuple des autres départements, mis la liberté hors de tout péril , en la rétablissant dans le sein de la Convention nationale;
1 Que sa détermination sera sur-le-champ rendue publique, et envoyée à toutes les communes du département ;
1 Qu'enfin elle va s'organiser par la nomination d'un président, d'un vice-président et de quatre secrétaires. •
Et à l'instant l'assemblée a procédé à cette nomination.
Les scrutins faits et dépouillés ont porté à la place de président le citoyen Pierre Sers ; à celle de vice-président, le citoyen Desmirail ; et à celles de secrétaires, les citoyens Bernada, P.-F. Lamarque, Monbalon et Duvigneau.
L'assemblée adopte la formule du serment suivante; chaque membre le prête individuellement :
c Je jure guerre éternelle aux tyrans, aux traîtres, aux anarchistes; 1 je jure de maintenir la Liberté, l'Égalité, la République une et • indivisible, la sûreté des personnes et des propriétés; je jure de » n'employer les pouvoirs qui m'ont été confiés par le peuple que 1 pour faire respecter la souveraineté nationale. •
Fait en séance publique de la Commission populaire de salut public du département de la Gironde, à Bordeaux, le 9 juin 1793, l'an second de la République française.
» P. Sers, président. — Desmirail, vice-président. — Bernada, P.-F. Lamarque, Monbalon et Duvigneau, secrétaires. •
La séance fut levée au milieu des acclamations et de Tenthousiasme du peuple.
La Commission populaire de salut public de la Gironde se trouvait ainsi constituée, et la résistance était devenue un fait accompli.
Les hommes de la Gironde s'étaient levés à l^appel de Vergniaud.
Le peuple, nous Tavons vu, était en permanence et ne voulait plus reconnaître les décrets de la Convention ^^K L'enthousiasme était général : cependant quelques bons
(i) Lettre de Dudau fils, 9 juin 1793.
esprits appartenant à la magistrature ou au barreau répudiaient tacitement les résolutions qui venaient d'être prises. L'avocat Albespy, notamment, disait à cette occasion : « Il est évident que Ton perd la ville de Bordeaux; tout ceci nous mène à une guerre civile ^^K :^ Mais il eût été imprudent de manifester tout haut de pareilles appréciations.
La Commission populaire ne restait pas inactive. Le jour même de son installation, elle décida de s'occuper immédiatement et sans relâche des mesures de salut public les plus propres à arrêter les progrès de l'anarchie et à combattre efficacement toutes les tyrannies, en s'abstenant toutefois de prendre des mesures partielles de nature à isoler le département de la Gironde d'aucune partie de la République.
Elle ordonna l'organisation d'une force départementale qui devait, avec les contingents que les autres départements seraient invités à lever, concourir au rétablissement de la liberté et de la majesté de la représentation nationale.
Tous les citoyens furent appelés à faire des offrandes en rapport avec leur situation, afin de mettre la Commission populaire en état de pourvoir à toutes les dépenses de la levée de la force départementale.
Des commissaires furent envoyés dans tous les départe-^ ments, pour leur donner connaissance des dispositions républicaines des habitants de la Gironde et de leur vœu pour la conservation de l'union entre tous les citoyens français, de l'unité d'action pour la défense de la liberté et de l'intégrité de la République.
Il fut enfin décidé qu'il serait incessamment écrit à toutes les armées, et particulièrement à toutes les compagnies franches de la Gironde employées au service de la République, pour les assurer du dévouement de leurs concitoyens
(I) V. le dossier Albespy, jugé par la Commission militaire le 21 mai 1794. (Greflè de la Cour : Fonds révolutionnaire.)
à la cause de la liberté, et leur annoncer la confiance du peuple, que, fidèles à leur poste, ils combattraient les ennemis du dehors, tandis que les Bordelais résisteraient sans relâche aux efforts liberticides de tous les ennemis de rintérieur ^^K
Tel fut le début de la G)mmîssion populaire.
« Des actes préparés dans les ténèbres par une petite poignée d'intrigants, écrivait plus tard le procureur de la Commune Tustet, ont fait perdre à Bordeaux la réputation qu'il méritait à tant de titres ^^K »
Quoi qu'il en soit de l'opinion de Tustet, la Commission populaire fonctionna avec une exceptionnelle. activité; nous pourrions suivre heure par heure ses travaux, car nous avons sous les yeux les procès-verbaux de ses laborieuses séances pendant près de deux mois. Bornons-nous à dire que le peuple, les sections et les sociétés populaires lui donnèrent dès les premiers jours de son existence un concours sans réserve. L'excitation des esprits était grande à Bordeaux, et on ne voulait rien moins que sauver les Girondins et soustraire la Convention à l'oppression des factions anarchistes et de la Commune de Paris.
Les commissaires envoyés dans toutes les directions ne tardèrent pas à écrire, et leurs correspondances eurent pour résultat de convaincre la Commission populaire qu'elle marchait dans une voie sympathique à l'opinion générale.
Près de soixante départements, en efiet, adhérèrent au mouvement insurrectionnel de Bordeaux, et les promesses de concours et de levée d'hommes donnèrent confiance aux instigateurs du mouvement et précipitèrent leurs actes.
De toutes parts, des députés et des commissaires envoyés par les communes, par les sociétés populaires, par les autorités constituées du département et des départements
(i) Délib. du 9 juin.
(2) Tustet, Tableau des événements, etc.
voisins, arrivaient à Bordeaux et venaient adhérer à la Commission populaire.
Celle-ci, le 1 1 juin, délibéra une adresse à la Convention nationale :
«Qtoyens représentants, disait-elle, la mesure est comblée, le voile est déchiré; tous les départements se lèvent à la fois et d^un commun accord, pour défendre la représentation nationale^ pour lui rendre sa liberté et la retirer de Tétat d^avilissement où elle se trouve réduite.
» Certes, si les scélérats qui dirigent en ce moment la partie égarée du peuple de Paris, ont pu par la terreur réduire au silence la très grande ville, il ne leur sera pas aussi facile de frapper de stupeur les courageux républicains qui, dans toute la France, ont juré de mourir plutôt que de laisser s^élever aucune espèce de tyrannie sur les débris du trône. Pensent-ils, ces hommes avides d'or et de sang, qui n'ont la fureur de dominer que pour assouvir leur insatiable avarice et leur horrible cruauté, pensent-ils en imposer à toute la République, lorsque, pour écarter de la Convention nationale les hommes courageux qui n'ont cessé de les combattre et de les démasquer, ils ont osé faire sonner le tocsin et tirer le canon d'alarme contre l'Assemblée des représentants de la nation, marcher en force contre elle, l'entourer d'hommes armés et de furies plus épouvantables encore, lui arracher le funeste décret qui, sans énoncer aucun motif, sans présenter même aucune espèce de prétexte, a enlevé à leurs fonctions ses membres les plus fermes et ceux sur lesquels les départements pouvaient le plus compter pour défendre leurs droits? Ne vous y trompez pas, citoyens législateurs, la France entière ne vous voit plus que tremblants sur vos sièges^ rendant, comme les statues des faux dieux, les oracles qui vous sont dictés par des prêtres imposteurs. Non, dans cet état d'abjection, la nation ne peut plus reconnaître ceux qu'elle avait crus doués
d'assez d'énergie pour exprimer librement sa volonté. Ah! si vous n'avez pas eu la force de mourir plutôt que de céder à l'oppression, ne combattez pas au moins les efforts des hommes courageux qui veulent vous en délivrer. Vous allez voir, dans toute l'étendue de la République, toutes les sections du peuple se ressaisir de leur portion de souveraineté, pour en confier l'exercice momentané à des mandataires qui en règlent l'usage, et la conservent comme un dépôt sacré qui devra être rétabli dans le centre commun de la représentation nationale, lorsqu'elle aura recouvré ses droits et sa dignité; c'est du moins l'exemple que lui donnera le peuple de ce département.
:» Cependant, toujours attaché aux lois et aux autorités constituées, dans l'insurrection même la plus juste et la plus nécessaire, il n'a point élu de nouveaux mandataires; il a continué sa confiance, et a remis ses pouvoirs aux magistrats qu'il avait déjà choisis.
]> Le Conseil général du département, persuadé que dans des circonstances aussi graves que celles où nous nous trouvons, il ne pouvait s'entourer de trop de lumières, avait invité à une conférence générale les membres des diverses administrations et tribunaux du département. Le peuple a vu ses amis et ses défenseurs dans cette réunion des autorités qu'il a créées. Toutes les sections lui ont envoyé, presque au même moment, des adresses pour lui annoncer que le peuple se déclarait en insurrection contre la tyrannie qui opprime en ce moment la représentation nationale; que jusqu'à l'extinction de cette tyrannie, il reprenait ses droits et en confiait l'exercice aux membres des divers corps administratifs et judiciaires réunis en assemblée générale.
» Ces magistrats du peuple ont courageusement accepté ses pouvoirs, et cette assemblée s'est aussitôt constituée en Commission populaire de salut public. Son premier acte
a été de demander à chacun de ses membres le serment solennel de faire une guerre éternelle aux tyrans, aux traîtres et aux anarchistes, de maintenir la liberté et Tégalité, la sûreté des personnes et des propriétés, Tunité et rindivisibilité de la République, et de n'user des pouvoirs qui lui sont confiés par le peuple que pour rétablir le respect dû à la souveraineté nationale.
> C'est ainsi qu'elle a cru devoir répondre d'avance aux reproches que ne manqueront pas de lui faire les faux patriotes, les faux républicains, les faux amis du peuple, effrayés par cet acte de vigueur, qui, nous l'espérons, délivrera la République de leur fatale influence. Ses actes subséquents vous seront bientôt connus. Ils répondront, nous en sommes certains, à la sagesse, à l'amour de Tordre, et en même temps au courage et au dévouement dont les citoyens du département de la Gironde n'ont cessé de donner l'exemple. Nous vous avions promis, citoyens législateurs, de vous dire la vérité tout entière. C'était notre devoir; nous le remplissons en vous assurant de nouveau que l'indignation publique est à son comble ; que les citoyens de ce département sont déterminés à tout sacrifier pour faire cesser l'état d'anarchie où se trouve la France ; qu'ils ont tous juré d'anéantir l'odieuse et méprisable horde de brigands qui a entrepris de régner par la terreur et par les crimes; et que tous leurs mouvements, tous leurs vœux tendront sans relâche au rétablissement du bon ordre dans toutes les parties de la République ; à l'anéantissement des factions qui la déchirent; à extirper jusqu'aux dernières racines de l'aristocratie, du royalisme, de l'anarchie et du fédéralisme, et à réintégrer la représentation nationale dans toute la liberté et la majesté qu'eHe doit avoir pour exprimer dignement la volonté du peuple français, et lui donner une Constitution fondée sur les base immuables de la Liberté et de T Égalité, jd
Ce langage énergique était explicite et hardi. Uinsurrection était flagrante.
Le jour même où la Commission populaire parlait ainsi à la Convention, Roullet, le procureur général syndic du département, rendait compte au ministre de Tintérieur des épénements qui venaient de se passer à Bordeaux, et qu^il pensait ne devoir être que les avant -coureurs d'' événements bien plus sérieux encore. On lit dans sa lettre cette phrase significative : € Il ne fallait qu'une occasion pour mettre un :^ terme à la patience du peuple et causer un grand mouveï> ment, et elle est arrivée. L'arrestation de plusieurs D membres de la Convention qui ont le plus résisté à la I» faction anarchique, le dessein qui paraissait formé de y> les faire périr, sans avoir constaté, pas même articulé y> contre eux aucun crime, et les derniers mouvements de D Paris, en ont occasionné un dans cette ville et dans le D département, qui est celui d'une véritable insurrection, » celui d'un peuple qui se met tout entier et en masse en 3) état de résistance. C'est le mouvement de 1789 qui s'est i> reproduit ('^. »
Ces nouvelles et celles qui arrivaient à la Convention de divers. autres points de la République alarmèrent la Montagne. Elle répondit aux soulèvements qui avaient lieu dans l'Eure, le Rhône, le Calvados, la Gironde et dans presque tout le Midi, par un décret ordonnant que tous les députés arrêtés seraient transférés dans une maison nationale ^ .
En présence d'un pareil décret, la Commission populaire crut devoir exprimer ses sentiments sur l'existence et la composition du tribunal criminel extraordinaire appelé, sdôn toutes les probabilités, à juger les Girondins.
(i) Lettre de Roullet du 11 juin, à la suite de l'adresse du Conseil général.
(2) Dauban, la Démagogie en lygS, p. 246.
Après quelques considérations sur la création de ce tribunal, sur son existence et sur le scandale de l'acquittement de Marat et de quelques autres, la Commission populaire, tout en affirmant que le peuple de la Gironde voulait le jugement des députés afin de faire éclater leur innocence, déclarait que le tribunal qui devait les juger ne pouvait siéger dans le sein de Paris, sous Tiniluence meurtrière d'une faction criminelle et audacieuse; que son voeu était qu'il fut placé à quarante lieues au moins de cette ville; qu'il fût composé de juges et de jurés pris dans les départements et nommés par eux, regardant la nomination qui en serait faite de toute autre manière comme l'ouvrage de la faction elle-même; qu'elle protestait contre tout jugement qui serait rendu soit par le tribunal actuel, soit par tout autre, organisé ou placé contre le vœu qu'elle énonçait; qu'elle rendait personnellement responsables les juges et les jurés qui y auraient concouru, et que la vengeance nationale les poursuivrait dans tous les temps et dans tous les lieux.
Le 14 juin, la Commission populaire s'occupait de la force départementale et en fixait le chiffre à 1,200 hommes.
Elle essayait de mettre tout en œuvre pour le succès de son entreprise. Ses efforts ne furent pas couronnés de succès à ce point de vue : une assemblée générale de la garde nationale eut lieu au Champ de Mars pour le recrutement de ces 1,200 hommes, mais les citoyens se montrèrent pleins de tiédeur, et un certain nombre de sections ne répondirent pas à l'appel. On peut citer celles de la Liberté n** 21, des Amis de tous ne craignant personne n®27 et des Sans-Culottes n^ i.
Les conventionnels Lidon et Chambon, réfugiés depire quelques jours à Bordeaux, parcoururent avec des membres du département les rangs de la garde nationale et cherchèrent à réchauffer le zèle des citoyens; leurs efforts furent
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vains : 400 hommes furent réunis à grand'peine, comme nous te verrons plus tard; ils allèrent jusqu'à Langon, et la force départementale resta, en réalité, à Tétat de lettre morte.
Mais n'anticipons pas sur les événements.
Informé de ce qui se passait à Bordeaux, le G>mité de salut public présenta un rapport à la Convention, et celle-ci par un décret en date du 17 juin envoya Treilhard' et Mathieu en mission dans les départements de la Gironde^ de Lot-et-Garonne et départements circonvoisins, à l'effet de s'entendre opec les autorités constituées pour réunir tous les esprits dans l'objet important de la défense commune.
La Conmiission populaire vit sans crainte cette mesure. Vers cette époque, elle fit imprimer et répandre dans la ville et les communes du département des milliers d'exemplaires d'une adresse véhémente de Barbaroux aux Marseillais datée de Caen le 1 8 juin, et les engageant à marcher sur Paris.
C'est ainsi qu'elle s'apprêtait à recevoir les commissaires de la Convention. En même temps, et le 19 juin, elle réglait les conditions de la réunion à Bourges, pour le 16 juillet, d'une assemblée des commissaires de tous les départements en insurrection comme celui de la Gironde; elle adressait, en outre, aux armées de la République une proclamation ainsi conçue :
a Braves défenseurs de la patrie, vous n'avez pas ignoré sans doute les longues et funestes dissensions qui ont entravé es opérations de la Convention nationale, et vous avez partagé l'indignation qu'inspirent à tous les Français les fîolences que vient d'éprouver la majesté du peuple dans la personne de ses représentants.
> Depuis longtemps le peuple s'était prononcé sur le -complot qui se tramait à Paris, jusque dans le sanctuaire
des lois, où une minorité factieuse triomphait chaque jour, à Taide des tribunes, des impuissants efforts de la majorité.
1 Les crimes des journées du 3 1 mai, des 2 et 3 juin, ont justement lassé le peuple ; il s'est levé pour sauver la chose publique. Celui du département de la Gironde s'est constitué en état de résistance à l'oppression, il s'est ressaisi de ses pouvoirs; et pour marcher d'accord dans les grandes et vigoureuses mesures que les circonstances Tobligeaient de prendre^ il s'est tourné vers les autorités constituées de son territoire. Elles étaient réunies dans la ville de Bordeaux pour s'occuper du plus grand danger qui ait encore menacé la patrie : toutes les sections des villes et le plus grand nombre des autres communes sont venues déposer dans les mains de leurs administrateurs et de leurs magistrats l'exercice de leurs droits, pour sauver la liberté et faire respecter la souveraineté nationale.
» Chargés de ce grand dépôt, et bien résolus de remplir notre nouvelle mission, nous nous sommes constitués, d'après le vœu du peuple, en Commission populaire de salut public de la Gironde; et le serment que nous avons prêté, et dont nous vous envoyons la formule, vous fixera sur la nature des sentiments et des vues qui nous dirigent.
» Pour prévenir toute espèce de scission, et conserver dans nos mesures de résistance l'unité et l'intégrité de la République, nous avons envoyé des commissaires dans tous les départements, et toutes nos démarches seront subordonnées au vœu commun de toute la France.
» Nous leur avons proposé de lever une force départementale pour rendre à la Convention la liberté qu'elle n'a plus, et empêcher qu'on ne puisse la lui ravir encore lorsqu'elle l'aura recouvrée. Une de nos premières résolutions a été de vous informer de nos plans et de nos mesures, et nous continuerons à vous en instruire.
1 Frères et amis, c'est en vain que des malveillants chercheraient à nous calomnier auprès de vous : vous connaissez le peuple de la Gironde, dont nous sommes ici les organes ; on ne parviendra pas à vous persuader qu'il se soit départi de ses principes et qu'il veuille, par une lâche perfidie, ternir la gloire qu'il s'est acquise dans tout le cours de la Révolution.
» La Commission populaire de salut public espère donc, frères et amî^ que l'attitude que vient de prendre le peuple de ce département, ne changera rien à la vôtre; que toujours semblables à vous-mêmes, vous resterez fermes à votre poste, et que vous continuerez à triompher de nos ennemis du dehors, pendant que nous combattrons ceux de l'intérieur.
» Nous avons juré, comme vous, de vivre libres. Gomme vous, nous saurons, s'il le faut, sceller de notre sang ce serment solennel. j>
Non contente de cette proclamation, aussi énergique que courageuse, la Commission populaire livrait le 20 juin à la publicité deux documents importants : le premier était une déclaration aux termes de laquelle elle refusait de reconnaître tous décrets rendus contre des administrations ayant formé la résolution de résister à l'oppression, et le deuxième une instruction destinée aux commissaires envoyés par elle à la commission centrale de Bourges (0.
Les sections cependant ne voyaient pas sans inquiétude l'arrivée prochaine des conventionnels Treilhard et Mathieu ; la réflexion faisait appréhender les dangereux effets de la mission qu'ils venaient remplir à Bordeaux, et, sous prétexte de les prévenir, on les aggrava. La municipalité, en effet, fut invitée à faire surveiller leur arrivée, et la Commission populaire à leur intimer, pour toute réponse
(n App.ndicCj note XXIII.
après les avoir entendus, Tordre de partir sur-le-champ. La section Simoneau, notamment, avait pris une délibération dans ce sens^'^; on pourrait en citer plusieurs autres <»). Seule, la section Franklin insista pour que les conventionnels fussent reçus fraternellement; mais son avis ne prévalut pas.
Telles étaient, en général, les dispositions de la population et des autorités constituées.
Nous verrons bientôt la réalisation du programme tracé par la section Simoneau.
Et toutefois, nous devons le dire, il commençait à se révéler dans le peuple une indifférence qui parut dangereuse à la Commission populaire : c^était pour elle une déperdition de force morale, et elle chercha à stimuler les sentiments de Topînion publique par une proclamation à ses concitoyens :
« Qtoyens de la Gironde, disait-elle, vos frères des départements du Nord sont levés, ils marchent vers Paris : qu'attendriez-vous pour les suivre ? Vous n'avez pas oublié que naguère, à la barre de la Convention, sous les regards étincelants des factieux, vous osâtes les premiers faire entendre une voix menaçante, et appeler sur leur tête la vengeance nationale.
1 Citoyens, la France entière a les yeux jSxés sur vous; ce n'est plus le moment de délibérer, tout espoir de bien est perdu; le pillage, la guerre civile, des victimes, des échafauds, voilà ce qu'on nous prépare; c'est ainsi que règne cette faction sanguinaire et liberticide qui, après avoir porté une main sacrilège sur la représentation nationale, est enfin parvenue à l'asservir par la terreur.
> Citoyens, loin de nous cette cruelle apathie, cette lassitude révolutionnaire qui tueraient la liberté et vous
(I) Appendice, note XXIV.
(3) Section des Amis de la Paix n» 2, section Brutus n» 7, section des Arts no i5, etc., etc.
feraient perdre le firuit de quatre années de sacrifices; songez qu^il s'agit de vos intérêts les plus chers ; c'est la sûreté de vos personnes et de vos propriétés que vous avez à défendre contre le monstre de Tanarchie; c'est la faculté de penser et d'agir en hommes Ulx^es que vous avez à conserver. Gto}'ens, encore un généreux effort, et la patrie est sauvée. Aux armes, citoyens, aux armes! Cest la guerre de la vertu contre la scélératesse, c'est le combat de la liberté contre la tyrannie, Fissue ne peut être douteuse. »
Le même jour, 24 juin, Treilhard et Mathieu arrivaient à Bordeaux.
Treilhard, né à Brives en 1742, s'était fait recevoir, après d'excellentes études, avocat au Parlement de Paris, et il avait déjà acquis une réputation incontestée au barreau et dans la capitale lorsqu'il fut élu, en 1 78g, député du tiers aux États Généraux. Il conquit une assez grande influence dans l'Assemblée consdtuante, grâce à ses talents et à son éloquence. Le 2 septembre 1 789, il s'était déclaré en faveur du peto suspensif à accorder au roi, et déploya à cette occasion une logique si serrée et si remarquable que le parti populaire jugea utile de le conquérir à sa cause. Membre et rapporteur du Comité ecclésiastique, il avait fait adopter les décrets sur les biens du clergé et sur la constitution civile, qui violenta les consciences et introduisit un schisme dans l'Église. Un peu plus tard, il fit supprimer les ordres religieux et mettre leurs biens à la disposition de la nation. Président du tribunal criminel de Paris après la Constituante, il avait été élu en 1 792 député de Seine-et-Oise à la Convention nationale, s'était rangé dans le parti de la Montagne et avait voté la mort de Louis XVI (').
Mathieu, moins important à tous les points de vue que son collègue Treilhard, était comme lui avocat à l'époque
(i) M. Treilhard est arrivé à une grande fortune politique sout le premier Empire.
de la Révolution. Originaire de Mirampol, dans l'Oise, il s'était fait remarquer par un patriotisme qui lui valut les faveurs de ses concitoyens : ils l'avaient envoyé à la Convention, où il si^ea sur les bancs de la Montagne. A l'ouverture de la session, // avait proposé de jurer par la force du sentiment d'établir la liberté et f égalité, et dans le procès du roi il s'était prononcé pour la mort . Le 5 mars lygS, il avait fait décréter que toutes les jeunes filles émigrées qui étaient âgées de plus de quatorze ans seraient exportées si elles rentraient, et la seconde fois mises à mort (,).
Partis de Paris le 20 juin, Treilhard et Mathieu étaient arrivés à Bordeaux, comme nous l'avons dit, le 24 du même mois.
A leur descente de la barque qui les avait amenés de La Bastide à Bordeaux, on leur demanda leurs passeports. Conduits au corps de garde voisin (^\ ils exhibèrent Texpédition du décret qui les envoyait en mission à Bordeaux.
Aussitôt on leur donna des gardes, et sur leur refus de les accepter, le chef du poste déclara qu'il exécutait des ordres reçus. Treilhard et Mathieu n'insistèrent pas; ils furent accompagnés par deux volontaires sans fusils.
A défaut de l'hôtel Richelieu, où ils ne purent être logés, ils se rendirent, sur l'indication de l'un des volontaires, rue du Chapelet, à l'hôtel des Asturies, et s'intallèpent dans un appartement, au second, sur le derrière.
Ils avaient à peine pris quelque repos, quand le capitaine Azéma se présenta pour leur annoncer qu'il avait l'ordre de placer, pour leur sûreté, des gardes à leur porte. Treilhard lui fit observer que ces gardes étaient inutiles, que son
(I) Mathieu a été directeur des droits réunis dans le département de la Gironde de 1804 à 1812.
(3) Le poste du Chapeau-Rouge.
colique et lui savaient qu a Bordeaux ils ne couraient aucun risque; que si cependant on voulait honorer en eux le caractère des représentants du peuple, il suffisait de I^cer une ou deux sentinelles à la porte extérieure de rhotd.
Le capitaine Âzéma répondit qu'il avait des ordres et qu'il les exécutait.
Pendant que cela se passait à Thôtel des Asturies, la Commission populaire était en séance et délibérait sur la conduite à tenir envers les conventionnels. Les avis étaient partagés : les uns voulaient leur expulsion immédiate de la ville et du département; d'autres pensaient que l'expulsion ne pourrait avoir lieu qu'après une entrevue de Treilhard et Mathieu avec la Commission populaire; une fraction enfin demandait qu'ils fussent gardés comme otages pour répondre au département de la Gironde de ses commissaires dans les autres départements, à l'égard desquels la Convention avait lancé un décret chargeant les autorités constituées de les arrêter et de les renvoyer au Tribunal révolutionnaire de Paris. Tous d'ailleurs étaient d'accord pour ne pas les reconnaître comme envoyés de la Convention nationale.
Durant cette délibération, le procureur général syndic du département reçut et communiqua à l'Assemblée une lettre par laquelle Treilhard et Mathieu l'invitaient à se rendre auprès d'eux. Après une assez vive discussion, et de l'agrément de la Commission populaire, Roullet refusa de se rendre auprès des conventionnels, attendu quils prenaiefit le titre de députés de la Convention nationale dans le département de la Gironde, et qu'il ne pouvait ni ne devait les reconnaître en cette qualité.
La Commission populaire envoya ensuite quatre commissaires, les citoyens Roullet, Lapeyre, Martignac père et Cholet, auprès des conventionnels, pour les inviter à se rendre à l'Assemblée.
Les quatre commissaires arrivèrent à Fhôtel des Asturies au moment où Treilhard et Mathieu délibéraient sur la lettre du procureur général syndic Roullet.
Sur la communication qui leur fut faite, ils s'excusèrent de ne pas se rendre à l'Assemblée à cause de leur état de fatigue, mais ils annoncèrent qu'ils y viendraient le lendemain; ils ajoutèrent que puisque le procureur général syndic refusait de se rendre auprès d'eux, ils avaient décidé qu'ils iraient le voir.
Sur-le-champ, Martignac et ses collègues rendirent compte de leur entrevue avec Treilhard et Mathieu, et la Commission populaire se sépara à onze heures et demie du soir, au milieu d'une vive agitation.
Les esprits étaient très irrités à Bordeaux, et la disette des subsistances ajoutait au malaise et au mécontentement des citoyens.
Le G>nseil général de la commune avait été chargé par la G>mmission populaire d'employer tous les moyens en son pouvoir pour que les boulangers fussent pourvus d'une quantité de farine suffisante à l'approvisionnement de la ville et que l'emploi en fut surveillé par des commissaires ad hoc. Ces moyens, quoiqu'ils fussent peut-être nécessaires d'ailleurs pour donner une satisfaction apparente à l'opinion publique, étaient alors difficilement exécutables en quelques points, et ils ne pouvaient procurer à la ville et à ses habitants le pain qui devenait chaque jour de plus en plus rare, les grains et farines ne circulant plus avec la même facilité d'autrefois.
C'est au milieu de ces dispositions de l'esprit public, de ces souffrances et des défiances de la Commission populaire que Treilhard et Mathieu avaient à se débattre.
Leur situation n'était pas facile. Après y avoir mûrement réfléchi, les conventionnels résolurent de se rendre, le 25 juin au soir, dans le sein de la Commission populaire.
Il leur sembla qu'ils ne sortiraient pas des termes de leur mission, puisque TAssemblée était composée des autorités constituées du département, avec lesquelles ils avaient ordre de se concerter, aux termes du décret de la Convention ; ils crurent devoir, dans l'intérêt du bien public et de la paix, faire taire les considérations de forme ou d'amour-propre et passer sur la singularité de la position qui leur était faite.
Le 25 au matin, Treilhard quitta l'hôtel des Asturies pour aller faire visite à Martignac père, son compatriote et son ami, qu'il avait reconnu la veille parmi les commissaires de la Commission populaire.
Il avait à peine fait quelques pas dans la rue, lorsqu'un garde national lui barra le passage en lui disant qu'ail n'aurait pas dû quitter l'hôlel. Treilhard déclara qu'il était libre et que personne ne l'empêcherait de sortir. Un deuxième garde se plaça alors devant lui : — Vous n'avancerez pas, lui dit-il. — Je suis, répondit Treilhard, de ces gens qu'on tue, mais qu'on n'arrête pas, ^— et il continua sa route.
Les deux soldats l'accompagnèrent sans autre observation.
Arrivé chez Martignac, Treilhard lui signala l'inconvenance des procédés employés à son égard, et le pria d'écrire au maire pour faire lever une consigne qui pouvait être mal interprétée, et pour venir en conférer immédiatement avec lui.
Le maire, M. Saige, répondit qu'il n'avait pas donné d'ordres, et que s'il en existait, ils émanaient sans doute de la Commission populaire, à laquelle il fallait s'adresser.
Sur les instances de Treilhard, Martignac père écrivit à Pierre Sers pour lui soumettre les mêmes réflexions qu'au maire. Sers répondit à son tour que les ordres étant le résultat d'une délibération de la Commission populaire, c'était à elle quil appartenait de les retirer. Il s'excusa
SOUS le prétexte de ses affaires, disait-il, de venir auprès du représentant. La consigtie resta, et Treilhard retourna à r hôtel avec ses gardes.
Les mêmes procédés furent employés le même jour à l'égard de Mathieu.
Il y eut plus encore : les conventionnels ayant écrit diverses lettres, et notamment au Comité de salut public, leur domestique, chargé de les porter à la poste, fut obligé, en sortant, de les montrer aux sentinelles, qui en prirent les adresses.
Le soir, vers cinq heures et demie, Treilhard et Mathieu se rendirent à pied à la Commission populaire. Une garde assez nombreuse les avait précédés, et ils étaient escortés par deux officiers. Les rues qu'ils parcoururent étaient bordées d'une masse de peuple, et la foule suivait les conventionnels en faisant entendre parfois des paroles malsonnantes. L'un des officiers dut même imposer silence à quelques citoyens. Tout le monde se tut.
€ Deux membres de la Convention, dit le procès-verbal de la séance, se présentent et prennent place au bureau.
1 Le citoyen Treilhard, l'un d'eux, prend la parole, et après avoir fait l'éloge du patriotisme, du courage et de la sagesse dont les habitants de la Gironde ont donné tant de preuves signalées, il annonce que son collègue et lui sont chaînés, par la Convention nationale, de venir les inviter à se réunir aux autres départements et à s'armer pour terrasser et les ennemis extérieurs et les rebelles de la Vendée. Il présente le tableau des dangers qui nous menacent. — c Toutes les puissances de l'Europe sont
> conjurées contre nous. Le fanatisme et l'aristocratie i> profitent au dedans de cet état de choses pour déchirer » la République. Nous voulons tous en soutenir l'unité, » l'indivisibilité; nous voulons tous la sûreté des personnes
> et des propriétés... »
— « Nous le voulons tous, » s'écrient les membres de r Assemblée.
— « Eh bien! il ne s'agit que de nous expliquer avec » franchise. Puisque nos principes, nos vues, nos sentiments » sont les mêmes, réunissons-nous contre nos ennemis 3^ communs, marchons ensemble aux frontières et dans la » Vendée. C'est par l'union que nous triompherons des uns j) et des autres. }>
> Le président Sers lui répond que la Gironde et les autres départements ont fait, à l'envi, les plus généreux efforts pour défendre la patrie cçntre les ennemis qu'il vient de nommer; que nos frères sont encore sur les frontières et dans la Vendée, où ils gémissent dans l'abandon le plus déplorable; que ce serait se sacrifier sans fruit que de tourner ses pas dans ce moment vers les frontières ou la Vendée; que c'est à la source du mal qu'il faut aller; que cette source est dans la Convention même, qui, dégradée, avilie, tyrannisée, dispersée par une tourbe de scélérats, n'est plus que Tombre d'elle-même et ne peut plus prendre que des mesures contraires à l'intérêt de la République, j
» II fait, à son tour, le tableau des désordres dont Paris a été le théâtre depuis cinq mois, et notamment depuis le 27 mai dernier. Toutes les fois que quelques-uns des représentants du peuple ont osé proposer de réprimer les brigandages de ceux qui ont asservi la ville de Paris, et qui, par la ville de Paris, se flattent d'asservir toute la République, ils ont été hués, menacés, proscrits.
« Ne sont-ce pas, s'écria Pierre Sers, ces mêmes brigands » qui viennent de tirer le canon d'alarme, de sonner le » tocsin, de forcer le peuple à se montrer en insurrection ? » Et dans quelle vue ? Pour prévenir un rapport qui allait }» mettre leurs complots en évidence, qui allait dévoiler, » manifester la conjuration qu'ils avaient formée de }) dissoudre la Convention, puisqu'ils ne pouvaient complè-
> tement Tasservir. Pourquoi ces baïonnettes? Pourquoi » ces canons dirigés sur la Convention même? N'était-ce » pas pour lui arracher un décret d'arrestation contre une » trentaine de ceux qui, s'occupant des vrais intérêts du » peuple français, voulaient le défendre de la tyrannie qui 3 le menace? N'était-ce pas le signal de la servitude qu'on
> prépare à la France entière, au nom de la liberté et de 9 réalité?
3 Voilà donc nos véritables ennemis, voilà ceux qui nous 3 livrent aux Autrichiens et aux rebelles de la Vendée, et
> voilà ceux dont nous sommes résolus d'arrêter les
> complots. Nous ne nous trahirons pas nous-mêmes, en M nous laissant éblouir sur le bord de l'abîme qu*ils creusent 3 sous nos pas. Ce serait vraiment nous rendre complices j de la plus coupable révolte, si nous étions assez lâches 3 pour laisser une ligue aussi funeste ourdir en paix ses » trames criminelles. Nos frères les Parisiens nous tendent
> les bras. Lorsque nous les aurons délivrés du joug des 3 traîtres qui les oppriment; lorsque nous aurons rendu, » de concert avec les autres départements, à la représenta- 3 tion nationale toute sa liberté, toute sa dignité, c'est alors » que, tournant nos armes contre les rebelles de la Vendée » et les satellites de l'Autriche, nous serons sûrs d'un 1 triomphe complet. »
Sers avait à peine cessé de parler que de longs et chaleureux applaudissements éclatèrent dans la salle et dans la foule qui stationnait au dehors; ils semblaient attester que cette vigoureuse réponse était l'expression fidèle des sentiments unanimes de tous les citoyens de la Gironde.
a Treilhard, reprenant la parole, assure que la Convention est libre; qu'elle l'a toujours été.,, d
Des murmures et des protestations accueillirent cette déclaration du conventionnel.
« Il ajoute qu'il y a bien eu quelques instants, dans les
premiers jours de juin, où elle parut cesser de Têtre; que ce fut Teâet d'un quiproquo, d'une consigne mal entendue, mais que les choses rentrèrent bientôt dans Tordre convenable. € J'en ai senti Hnconvénient moi-même, dit Treilhard;
> j'ai été plus irrité qu'un autre de cette résistance. Mais parce
> qu'il y aura eu des mouvements irr^liers, faudra-t-il, »ai-je pensé, tout dissoudre? Ainsi, j^ai tout sacrifié,
> avec la majorité de l'Assemblée, au grand intérêt de la j chose publique. Des membres ont été dénoncés; un 1 décret les a mis en arrestation. Vous me demandez quels » en ont été les motifs? Je ne puis le dire; dans une grande
> assemblée, ceux qui délibèrent sont déterminés, les uns ^ par un motif, les autres par un autre. Au surplus, 1 ajoute-t-il, s'il y a des traîtres, ils seront punis; déjà 1 plusieurs ont payé de leur tête leurs perfidies. Vous
> pouvez adresser vos plaintes à la Convention ; quels 3 qu'ils soient, elle en fera justice. Nommez-les... :^
A ces mots un grand tumulte éclata dans la salle, des cris partirent de tous côtés : les noms de Robespierre, Pache, Marat, Danton, la Montagne, retentirent dans toute TAssemblée.
« Après un long murmure, Treilhard continue et entretient TAssemblée des mesures qu'il croit les plus propres à dissiper les dissensions qui tourmentent la France.
« La Convention , dit-il , vient de nous donner une 1^ Constitution. Ralliez- vous autour d'elle. C'est là qu'est » attaché votre bonheur. Depuis longtemps nous y travail- » Ions... »
« — Depuis huit jours, » répond une voix.
a: Depuis cinq ans elle est à l'ordre du jour. Au reste, le D peuple la jugera; quelles que soient les mains qui ont » élevé l'édifice, qu'importe, s'il nous met à l'abri des D orages ? N'avez-vous pas le droit de la rejeter ou de » l'adopter ? Aura-t*elle aucune autorité avant que vous
9 l'ayez acceptée ? Rien ne peut donc nous empêcher de » nous en occuper, puique c'est véritablement là qu'est le » salut de la République. ]»
a — Vous nous dites, réplique aussitôt le président » Pierre Sers, que de quelque main que nous vienne la T> G)nstitution, il faut nous rallier autour d'elle. Cependant 3 le peuple français a nommé des représentants pour la jiformer. Ces représentants ne sont pas libres. Ils y » travaillent sous le couteau, et sont privés, par la force "B des baïonnettes , du secours des membres que leurs » lumières et leur fermeté rendaient les plus propres à les 9 aider dans ce travail. Est-ce donc là une chose indifférente?
> Vous dites que le peuple la jugera : sans doute il peut la
> rejeter; mais le peuple est assez sage pour se déâer de » ses propres lumières, et n'a nommé des représentants 1 que pour s'épargner le travail d'une discussion longue, » difficile et qui peut trop éloigner le terme du bonheur qu'il » en attend, et c'est d'après la confiance qu'il a dans ceux 1 qu'il avait chargés de ses intérêts les plus chers, qu'il » veut la juger. En un mot, nous voulons une Constitution, » mais nous la voulons de la main d'hommes purs et ]» libres... »
Des applaudissements unanimes accueillirent ces paroles.
a Le président, reprenant la parole, accumule, presse les faits de violence et de tyrannie, les pillages, les assassinats qui se sont succédé, et qui, tous, sont restés impunis; il indique les personnes, les lieux, les époques où toutes ces horreurs ont été préparées et exécutées. «Eh quoi! » continue-t-il, la faction sanguinaire qui veut étendre sa
> tyrannie jusque sur nos départements, s'est-elle imaginé 9 qu'ils sont aveuglés sur leurs véritables intérêts, ou que » la vérité n'arrive pas jusqu a eux ? Et d'où vient cet accord » dans le langage de tous les voyageurs, dans les lettres qui » s^cchappent du sein même de la Convention ? Les bar-
» rières de Paris n'ont-elles pas été fermées ? Les journaux » qui racontaient les événements n'ont-ils pas été supprimés ? » Le secret des postes n'a-t-il pas été violé ? Ne Test-il pas » encore ? Est-il permis d'écrire et de penser autrement 3^ qu'au gré d'un comité révolutionnaire plus féroce que » toutes les inquisitions de l'Espagne et du Portugal ? La » Convention n'est-elle pas dispersée? Offre-t-elle autre
> chose qu'un corps mutilé, dont grand nombre de mem- T> bres sont enfermés, les autres paralysés par la terreur, et » les autres en proie à leur ambition personnelle ? Eh quoi ! » cent mille hommes s'arment au bruit du canon d'alarme,
> de la générale et du tocsin, qui retentissent nuit et jour » dans Paris; ceux qui les conduisent les déclarent en
> insurrection; ils leur font environner le temple de la loi; » les héros du 2 Septembre, à la tête de cette force, deman- » dent à la Convention la proscription d'une partie de » ses membres et ne lui donnent qu'un instant pour i> qu'elle prononce, elle obéit; elle consacre une pétition ]o qu'elle avait proscrite peu de jours auparavant, comme