CHAPITRE |IV
LA SECTION FRANKLIN ET LA SOCIÉTé POPULAIRE DE LA JEUNESSE BORDELAISE.
Faiblesse et irrésolution des autorités. — Troubles à l'occasion de la cherté des subsistances. — Lettre du maire Saige. — Propagande faite par l'acteur Lais. — La Société populaire de la Jeunesse bordelaise est créée par Brochon, Ravez et Cornu. — Les effets du décret du 6 août. — Fête de l'unité et de l'indivisibilité de la République. — Les sections se réunissent pour obtenir le retrait du décret du 6 août. — Les conventionnels Ysabeau et Baudot arrivent à Bordeaux. — Ils y sont l'objet de menaces et de violences. — Peyrend d'Hen'al, leur secrétaire, est arrêté.
— Ysabeau et Baudot sont gardés à vue à l'hôtel de la Providence, rue Porte-Dijeaux. — La section Franklin fait donner aux conventionnels l'assurance de son dévouement. — Ceux-ci quittent Bordeaux et se rendent à La Réole. — Ils protestent publiquement contre les procédés des Bordelais à leur égard. — Les sections répudient toute participation à ces actes. — Réponse des conventionnels. — Le Conseil général de la commune les informe qu'on recherche les auteurs des violences dont ils ont été l'objet. — Réponse des conventionnels. — La section Franklin devient le véritable centre du pouvoir à Bordeaux. — Proclamation d'Ysabeau et Baudot. — Le Conseil général de la commune défend la ville de Bordeaux. «^ Arrivée de Meillan, Bergocing et autres. — Le peuple 8*appréte à la soumission. — ConHit entre la section Franklin et la Société populaire de la Jeunesse bordelaise. — Les conventionnels isolent Bordeaux. — La fomine. — Les citoyennes Amies de la Liberté et de l'Égalité écrivent à Ysabeau et Baudot. — Leur réponse. — Le député Gouly est envoyé en mission auprès d'eux. — Tallien se rend à La Réole. — Les conventionnels demandent la dissolution de la Société de la Jeunesse bordelaise. — Ils écrivent à la section Brutus. — Proclamation des Jeunes gens. — Lettres des conventionnels à la section Guillaume -Tell et à la section de la Concorde. — La municipalité invite la Société de la Jeunesse bordelaise à se dissoudre. — Fête en l'honneur de Marat. — Lettre d'Ysabeau et Baudot aux sections de Bordeaux, et arrêté tendant à atténuer les horreurs de la famine. — Joie des Bordelais.
— Proclamation de Pinct, Paganel et Tallien. — Le Club national est rétabli. — > Il dénonce les Jeunes gens. — La municipalité est sommée de faire exécuter le décret du 6 août. — On redoute des troubles. — La Société de la Jeunesse bordelaise est invitée à se dissoudre. — Ravez
répond au nom des Jeunes gens. — Lettre dTsabeau et Baudot au Qub nationaL — Surexcitation générale à Bordeaux. — Nouvelle lettre des conventionnels aux citoyennes Amies de la Liberté et de l'Égalité. — Démission de la municipalité. — On s'attend à de graves événements.
La dissolution de la Commission populaire de salut public de la Gironde laissait la place libre à la section Franklin et aux hommes qui Tavaient dirigée depuis quelques mois.
Les diverses autorités constituées avaient repris le cours normal de leurs fonctions, et les personnalités s'effaçaient pour laisser passer Torage qui menaçait à Thorizon. Il en résulta, en ce qui concernait le Directoire du département, une faiblesse et une irrésolution qui furent fatales. Quant à la municipalité, les divisions et les craintes régnaient dans son sein, et le désarroi des esprits était à peu près général parmi ses membres.
Dès le 8 août, une grande agitation existait dans la ville et vers dix heures du soir un ressemblement considérable de compagnons et d'ouvriers du faubourg des Chartrons avait lieu aux allées de Tourny; des vociférations furent proférées contres les autorités à l'occasion de la cherté du pain et des autres denrées. On pouvait redouter des troubles sérieux, car déjà des énergumènes prêchaient hautement la révolte et le pillage. La force armée envoyée sur les lieux réussit, non sans peine, à dissiper les perturbateurs.
La municipalité ne restait pas indifférente. On doit rappeler à cet égard que le même jour (8 août) le maire Saige et les officiers municipaux écrivaient à leurs collègues de Nantes pour en obtenir l'envoi de farines : L'argent, disaient-ils, ne manque pas encore pour approvisionner une ville de 120,000 âmes; mais la guerre étrangère, le soulèvement de la Vendée et la loi du maximum s'opposent à leurs achats. Ils ont besoin de 120 sacs par jour, en y
mêlant seigle, maïs, fèves, etc. Ils ont appris que des farines américaines sont arrivées à Nantes, et ils supplient les mains jointes leurs collègues de les empêcher de mourir de faim ; ils ont chargé le citoyen Jacquier de leurs achats, etc.. t»).
Dominée par la peur, la masse des citoyens était devenue égoïste; inerte et démoralisée, elle n'éprouvait plus le sentiment patriotique qui avait marqué les premiers temps de la Révolution. La garde nationale seule avait encore cette virilité que donne l'esprit de corps.
On raconte, en effet, que dans l'après-midi du 9 août, la nouvelle d'une défaite éprouvée par nos armes sur les frontières d'Espagne étant arrivée à Bordeaux par courrier extraordinaire, la cavalerie et les grenadiers furent requis sous peine de mort d'aller défendre le drapeau; ils refusèrent d'obéir; mais ce refus se justifiait dans leur pensée par le danger de l'état des choses à Bordeaux, et ils firent le serment de rester dans cette ville pour y maintenir la tranquillité publique.
C'est dire assez combien peu elle était assurée et combien on y redoutait les effets du décret du 6 août.
Bordeaux, d'ailleurs, les événements avaient permis de le constater, renfermait un grand nombre de maratistes, et leur audace s'accroissait en raison inverse de l'affaiblissement du courage des citoyens et de l'influence de l'autorité publique.
L'acteur Laïs, que nous avons vu, dans le chapitre précédent, profiter de la générosité de la Commission populaire, ne cachait plus ses sentiments; il était à la tête des hommes qui poussaient à la réinstallation du Club national, et on l'a accusé dans le temps d'avoir répandu beaucoup d'argent pour gagner le peuple et le lancer dans les voies révolutionnaires.
(I) Archiyes historiques de la Gironde, t. XI, p. 191.
202 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAnC.
Cen était fait : on ne pouvait plus prononcer sans danger, dans leur patrie, les noms des Girondins I
Le découragement était général. La perfidie des uns et rignorance des autres, la pusillanimité du plus grand nombre rendaient facile l'œuvre de décomposition à laquelle travaillait ardemment la section Franklin dans Tintérêt de la Montagne.
Nous devons le dire cependant, toute énei^e n^était pas encore perdue : la bourgeoisie comptait dans son sein des esprits courageux que les circonstances mirent en relief. En effet, sous l'impulsion de quelques hommes d'action, au nombre desquels il faut citer Brochon, Ravez et Cornu, trois avocats, une Société nouvelle se forma au moment même où le Qub national osait relever audacieusement la tête. Nous avons nommé la Société populaire de la Jeunesse bordelaise, qui joua un rôle assez important dans la cité.
Cest le I o août que le décret du 6 fut connu à Bordeaux. Il y causa une profonde stupeur. Ce premier sentiment passé, quelques jeunes hommes, indignés de la mesure décrétée par la Montagne et qui atteignait les dix-neuf vingtièmes de la population du département et surtout les administrateurs qui avaient eu le courage d'organiser la résistance au joug imposé par les montagnards, se réunirent spontanément dans une vaste salle située à Belleville et se proposèrent de défendre et de protéger les membres de la Commission populaire. Toute la jeunesse de la ville se rendit aux séances de la Société et voulut en faire partie.
Au bout de quelques jours, elle comptait, dit-on, près de trois mille membres. Présidée d'abord par Brochon, puis par Cornu, enfin par Ravez, elle ne tarda pas à exercer une certaine influence sur la population.
Les motions les plus énergiques y étaient formulées chaque soir, et les sections, celle de Franklin en tête,
prirent bientôt ombrage d'une influence qui était de nature à contre-balancer Teffet de leurs tentatives pour ramener les citoyens à la Montagne et à la Convention.
Nous verrons les conflits qu'amena cet état de choses.
Cependant, durant cette journée du lo août, qui avait vu les tentatives de rétablissement du Club national et la formation de la Société de la Jeunesse bordelaise, et où la nouvelle du décret draconien du 6 était arrivée, on célébrait à Bordeaux la/e/e de Vunité et de V indivisibilité de la République.
A onze heures et demie du matin, les conseils généraux du département, du district et de la commune, les corps judiciaires, civils et militaires, les présidents des sections et des sociétés populaires de la ville, réunis dans la salle du département, en partaient pour se rendre en cortège au Champ de Mars, escortés par un détachement de grenadiers de la garde nationale et précédés par la représentation de la Bastille (selon l'expression du procès- verbal ) et par la bannière de la Liberté et de l'Égalité. Celle de la Fédération du 14 juillet 1790 était portée renversée,
La foule envahissait les rues que suivait le cortège.
Arrivés au Champ de Mars, les corps constitués parcoururent les rangs de la garde nationale placée autour de Tautel de la Patrie.
Au signal donné par le commandant général, les tambours battirent aux champs, la musique militaire fit entendre une marche guerrière et des salves d'artillerie furent tirées. Les autorités se dirigèrent alors vers l'autel de la Patrie, et la représentation de la Bastille y fut déposée avec la bannière de la Liberté et de l'Égalité.
Ces préliminaires remplis, le secrétaire général du département Fringues donna lecture d'un décret de la Convention ordonnant « que les bannières offertes aux départements lors » de la fédération de 1 790 seraient brûlées comme portant
)) les signes odieux de la royauté, et remplacées par i> d'autres avec remblème de TUnité et de Tlndivisibilité jD de la République ^^K »
Après cette lecture, Pierre Sers, en sa qualité de président du département, annonça que la cérémonie devait commencer par l'exécution de ce décret.
Un citoyen ayant demandé la parole fit observer que depuis longtemps Tadministration du département avait fait disparaître de la bannière de 1 790 les fleurs de lys, signes de la royauté, et les avait remplacées par des bonnets de la liberté; il proposa, en conséquence, qu'avant de livrer la bannière aux flammes, ces bonnets en fussent détachés et offerts aux légions de la garde nationale.
Cette proposition fiit adoptée et immédiatement exécutée au bruit des acclamations populaires.
Les autorités se rendirent ensuite vers un bûcher préparé au devant de Pautel de la Patrie. Là, Sers prit la bannière et, à la vue du peuple, il la déposa sur le bûcher auquel il mit le feu. Les flammes Teurent bientôt consumée, pendant que, de toutes parts, retentissaient les cris de : Vive la République une et indivisible !
Le silence se fit bientôt, et Sers, prenant la parole, s'écria d'une voix forte et sonore au milieu de l'attention générale :
«< Citoyens, en exprimant votre volonté sur Tacte constitutionnel qui a été offert au peuple français, vous avez consacré le principe de l'unité de la République et de son indivisibilité, et déjà nous avons la presque certitude que la généralité des Français a émis le même vœu. C'est aujourd'hui, c'est à cet instant même que la proclamation de cet acte imposant de la volonté générale se fait à Paris. Aujourd'hui, dans chaque commune de la République, se fait la célébration solennelle de l'union de tous les Français.
» Puisse ce moment, si ardemment désiré, si impatiemment
(1) Décret du 28 juillet 1793.
attendu, être le terme des maux qui déchirent la Patrie ! Puissent la pleine jouissance de vos droits et rétablissement de cette douce liberté à laquelle vous avez fait tant de sacrifices, vous consoler et vous dédommager des malheurs inséparables d'une grande révolution ! Puisse l'union la plus touchante succéder aux discordes civiles et nous procurer enfin cette paix intérieure, si nécessaire pour résister aux despotes coalisés contre nous, et sans laquelle il n'est point de bonheur pour les hommes réunis en société ! Tels sont, citoyens, les vœux de vos magistrats; tel a été constamment le but de toutes leurs démarches. La carrière qu'ils ont eu à parcourir était difficile sans doute; mais la confiance dont vous les avez investis, votre zèle infatigable pour le bien public, ont soutenu leur courage dans les moments les plus difficiles ; et c^est ainsi que Bordeaux a été préservé, jusqu'à ce jour, de ces secousses terribles qui ont mis la liberté en si grand danger dans la plupart des grandes villes de la République.
» Oui, citoyens, nous nous faisons gloire de le publier hautement, c'est à vous, c'est à vos vertus civiques que cette grande cité doit la gloire qu'elle s'est acquise au milieu des orages politiques qui ont agité la France ; c'est vous qui avez donné, dans toutes les grandes occasions, ces exemples éclatants de patriotisme et de courage qui ont &it l'admiration de tous les Français, et ce qui est bien plus précieux encore, qui vous ont attiré leur estime et leur reconnaissance. Vous avez fait chérir la Liberté au milieu de vous, en prouvant, par votre conduite, que son règne n'est pas incompatible avec le règne des lois, et qu'au contraire c'est par la loi que la Liberté affermit et étend son empire. Mais ce n'est pas seulement dans vos murs que l'on a pu juger de l'excellent esprit qui vous anime; vous l'avez porté au milieu des camps, et les nombreux bataillons que vous avez fournis aux armées de la République y ont aussi Élit chérir et respecter le nom de Soldats de la Gironde. A la valeur brillante qui caractérise le soldat français, ils ont joint cet amour de l'ordre, ce respect pour la discipline militaire qui fait la force des armées, et qui décide la victoire.
» Quelle satisfaction pour nous de voir, dans cette cérémonie auguste et simple, deux de ces braves bataillons dont les importants services ont mérité la reconnaissance de la Patrie I O vous, généreux soldats<;itoyens, qui avez supporté dans la Vendée tant de fatigues et bravé tant de périls, combien n'avez-vous pas à vous féliciter de votre dévouement 1 Qu'il est doux pour chacun de vous de pouvoir se dire, tous les jours de sa vie : « Sans moi, sans les combats » que j'ai rendus, sans le sang que j'ai versé, une des plus belles » contrées de la nature serait peut-être en ce moment au pouvoir des » rebelles, et nos ports auraient été livrés aux invasions des ennemis
2q6 histoire de la terreur a bordeaux.
» extérieurs. » Citoyens-soldats, ce que vous avez le droit de vous dire à vous-mêmes, chacun de vos frères ledit de vous avec enthousiasme; et il n'est point de Bordelais qui ne porte dans son cœur la reconnaissance qui vous est due, et il n'en est pas un seul qui ne s'honore d'un nom auquel votre excellente conduite et vos nombreuses victoires ont donné un nouvel éclat.
» C'est un beau jour pour Bordeaux, que celui où vous allez rentrer dans le sein de cette brave garde nationale d*où vous fûtes tirés pour marcher contre les rebelles de la Vendée. En y reprenant chacun votre rang, vous allez imprimer une nouvelle terreur aux ennemis de notre bonheur et de notre repos, autre espèce de brigands non moins dangereux que ceux que vous avez vaincus tant de fois; et s* ils furent toujours contenus et réprimés pendant votre absence, combien ne le seront-ils pas plus aisément aujourd'hui que les vainqueurs de Palluau vont être au milieu de leurs frères 1
» Citoyens, regardons-nous tous désormais comme composant une immense £imille unie par les liens de la plus tendre fraternité. Occupons-nous sans relâche du bonheur commun. Que les haines, les inimitiés persoimelles et les injustes défiances Êissent place à des sentiments plus doux. N'oubliez pas que les hommes libres furent toujours grands et généreux, et que plus ils sont terribles envers leurs ennemis, plus ils sont doux et humains envers les citoyens paisibles. Vive la Liberté, vive V Égalité, vive la République une et indivisible! »
Des cris longtemps prolongés répétèrent avec enthousiasme les derniers mots de cet habile discours, rempli d'allusions aux hommes et aux choses du moment.
Quand le calme se fut im peu rétabli, les jeunes gens de rage de dix-huit ans, qui n'avaient pas encore prêté serment de maintenir la liberté, Tégalité et la République une et indivisible, s'avancèrent vers l'autel de la Patrie. Le maire de Bordeaux, Saige, se plaça au milieu d'eux et prononça la formule du serment. La main levée à Dieu, tous répondirent : Je le jure.
Le procureur de la Commune donna ensuite lecture d'une proclamation du Conseil exécutif provisoire à la République, puis le maire prononça la formule du serment de l'unité et de l'indivisibilité de la République. Aussitôt les corps
constitués, la garde nationale et les citoyens de tout âge et de tout sexe présents à la fête répondirent : Je le jure, A ce moment, des salves d'artillerie éclatèrent, on chanta rhymne des Marseillais et Pair retentit des cris mille fois répétés de : Vive la Liberté, V Égalité, la République une et indivisible! La fête se termina au bruit des détonations de Tartillerie, auxquelles se mêlaient des airs patriotiques exécutés par les musiques militaires.
Après le départ des autorités, des danses furent spontanément organisées au Champ de Mars, et le peuple prolongea la fête, en cherchant à oublier dans le plaisir le poids de sa misère trop réelle.
Le soir même, quelques sections délibéraient sur les dangers que faisait courir aux membres de la Commission populaire le décret du 6 août, et la section Simoneau notamment, qui s'était toujours fait remarquer par son dévouement, décidait Penvoi de ce décret, par des commissaires, aux vingt-sept assemblées primaires de la dté et à la Société des Amis de la Liberté et de F Égalité, et délibérait sur les moyens les plus convenables à employer pour écarter les malheurs qu entraîner ait l'exécution du décret du 6 août contre les membres des diverses autorités du département de la Gironde <*L
Cette initiative obtint un résultat favorable. Les sections réunies, en effet, décidèrent l'envoi à Paris de commissaires chargés de faire des démarches auprès de la Convention et du Comité de salut public pour obtenir le retrait du décret du 6 août. Dancemont et Joseph Ségalié furent chargés de cette difficile mission.
En même temps, ainsi que nous l'avons dit, la Société de la Jeunesse bordelaise était fondée pour atteindre le même but, et quatre cent vingt gardes nationaux du
(i) Dâibéntion du lo août 1793.
bataillon rentré de la Vendée venaient grossir le nombre de ses membres.
D'un autre côté, le bruit était généralement répandu que la cavalerie et les grenadiers de la garde nationale bordelaise avaient fait le serment de soutenir les membres de la Commission populaire et de défendre les propriétés.
Au milieu de ces excitations nouvelles de Tesprit public la situation de la ville était loin de s'améliorer. Le commerce était anéanti, et ceux qui n'avaient que des propriétés mobilières couraient le risque d'être ruinés. Les subsistances devenaient de plus en plus rares; la multitude assiégeait tous les jours les portes des boulangers et ne pouvait que très difficilement en obtenir du pain ^^K
Cependant, les conventionnels chargés de l'exécution du décret du 6 août n'avaient pas encore paru à Bordeaux. Ils se rendaient à petites journées vers cette ville.
Après avoir successivement séjourné à Tonneins et à Marmande, ils s'arrêtèrent à La Réole pour y délibérer sur les moyens d'amener la soumission des Bordelais; ils redoutaient, en venant à Bordeaux, le retour des scènes fâcheuses qui avaient signalé le passage de Dartigoeyte et d'Ichon et le séjour de Treilhard et Mathieu. « Renouvelant, dit un auteur, les mesures les plus odieuses de l'ancien régime, ils amenèrent par la famine la soumission désirée : les registres du district attestent qu'ils interceptèrent la plupart des envois destinés à notre ville. A partir du 1 5 août, chaque habitant se vit réduit à sept onces de pain par jour (').
Nous n'avons pu vérifier si cette accusation était fondée; tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'après quelques hésitations, Ysabeau et Baudot se décidèrent à venir à Bordeaux, où leur présence était à la fois redoutée par
(1) Lettre Philipt. du i3 août
(2) H. Chauvot, le, Barreau de Bordeaux.
ceux, en grand nombre, qu'atteignait le décret du 6 août, et désirée par une certaine partie influencée de la population et par les sections qui, en dernier lieu, avaient abandonné la Commission populaire ou fait de l'opposition à ses actes.
Ils arrivèrent dans cette ville le 19 août, à sept heures du soir, accompagnés de Peyrend d'Herval, commissaire des guerres, leur secrétaire, et descendirent à Thôtel de la Providence, rue Porte-Dijeaux.
Cet hôtel était situé sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui l'hôtel de la Poste aux lettres.
« Il était trop tard, dit Ysabeau, pour commencer aucune opération importante. ^
Les deux conventionnels, à qui personne n'avait demandé leurs passeports aux portes de Bordeaux, voulurent profiter d'un reste de jour pour visiter la ville. Après avoir fait extérieurement le tour de la salle de spectacle, ils se dirigèrent vers les allées de Toumy, alors plantées d'arbres qui ont été arrachés vers i83o. La nouvelle de leur arrivée s'était bientôt répandue et déjà plusieurs citoyens les suivaient à distance d'un air curieux et inquiet, mais en apparence sans mauvaises intentions.
Parvenus à l'extrémité de Tune des allées de Toumy, ils furent tout à coup suivis d'un groupe de jeunes élégants, à habits quarrés, dit Baudot, armés de sabres et de cannes à lance, qui tinrent à haute voix des propos regrettables contre la Convention et contre ses envoyés. Ysabeau et Baudot continuèrent leur promenade sans paraître s'apercevoir de ces attaques inconsidérées. Mais, comme ils revenaient vers la place de la Comédie, ils furent serrés d'assez près par le groupe, considérablement accru, et qui ne comptait pas moins de huit cents personnes. « Du courage, de l'énergie, disait-on, il faut s'en emparer. » Sur la place, le groupe se resserra, les représentants furent entourés de toutes parts, des cris et des menaces se firent
entendre, et, finalement, ils furent bousculés et séparés par la foule. Ysabeau, poussé par le groupe le plus nombreux, parla avec une grande fermeté, présenta sa poitrine et défia les assaillants de se porter à des actes de violence et de lâcheté à son égard.
On lui signifia qu'il devait se rendre à la munîdpalité pour y décliner son nom. En vain Ysabeau objecta que puisqu'il était connu et attaqué en sa qualité de représentant du peuple, une pareille démarche était inutile; les cris et les imprécations augmentèrent, une voiture fut amenée et trois citoyens, parmi lesquels étaient un prêtre, Tabbc Bressols, vicaire à Saint-Seurin, et un lieutenant de gendarmerie, y montèrent avec Ysabeau, et on se mit en marche vers la municipalité, au milieu des huées de la foule.
Les mêmes menaces étaient adressées à Baudot et les mêmes procédés employés à son égard.
Arrivés à la maison commune, les deux conventionnels y trouvèrent la garde sous les armes dans la cour, une foule nombreuse et excitée encombrant les couloirs et les escaliers, et le Conseil de la commune assemblé. On voulut les mettre à la barre, mais ils protestèrent énergiquement; les rangs du Conseil s'ouvrirent et ils prirent place auprès du maire.
Tout ceci se passait au milieu d'une confusion et d'une animation très grandes.
On somma Ysabeau et Baudot de faire connaître leurs principes et l'objet de leur mission. « Nul citoyen, répondirent-ils, n'a le droit d'interpeller un représentant du peuple; mais tout en méprisant les expressions inconvenantes des ennemis de la République, nous communiquerons aux bons citoyens nos intentions et nos démarches avec l'accent de la fraternité et de l'amitié... »
Cette déclaration fut interrompue par des clameurs bruyantes, et pendant quelques minutes le tumulte fiit
LA SECTION FRANKLIN. 3oi
inexprimable : les interpellations et les questions se croisaient, ardentes, vives, entremêlées des éclats de rire de la foule. Mais le calme se fit tout à coup : on annonça les commissaires des sections. Les membres du Conseil général de la commune se levèrent; Tun d'entre eux fit observer que leurs pouvoirs disparaissaient en présence du souper ain et qu'ils devaient lui céder leurs fauteuils. Cette proposition fut adoptée, et les sectionnaires prirent les places des officiers municipaux. Le désordre fiit alors à son comble. On attaqua les représentants et on alla jusqu'à jeter des doutes sur leurs sentiments républicains. Ils repoussèrent énergiquement ces attaques en déclarant qu'il fadlait être dénué de sens pour suspecter de royalisme des hommes qui avaient contribué à l'abolition de la royauté et voté la mort du tyran...
On assure qu'à ces mots des cris d'indignation retentirent et des huées éclatèrent dans la foule qui encombrait la salle du conseil et les tribunes.
c II n'est pas possible, firent observer les représentants aux citoyens qui les entouraient, de se déclarer plus hautement pour le royalisme. 3»
c Nous ne nous attendions pas à cela, leur répondit-on, non sans quelque embarras; ce sont les tribunes... t>
A ce moment, un officier municipal se leva et proposa de faire le serment de défendre par tous les moyens possibles les membres de la Commission populaire, et de ne souffrir qu'aucun des administrateurs qui y avaient participé fût destitué sous quelque prétexte que ce soit.
Ce serment fut répété avec enthousiasme. C'est en vain que les conventionnels voulurent parler; les cris et les interpellations couvrirent leur voix.
Un citoyen demanda à les accuser. Immédiatement le silence se rétablit et on écouta. Après une diatribe violente contre la commune de La Réole, qui n'avait pas adhéré
3o2 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
aux aaes de la Commission populaire, ce citoyen reprocha aux représentants d'avoir suspendu plusieurs administrateurs du district et quelques juges, et leur demanda des explications.
Ysabeau et Baudot firent remarquer qu'ils ne devaient compte de leurs actes qu'à la Convention ; mais on insista pour une réponse formelle.
Ils s'assirent et gardèrent le silence, afin de ne pas compromettre le caractère et la dignité de leur mission.
< Cependant, raconte Ysabeau <»>, on voulut bien nous donner lecture des pouvoirs accordés aux commissaires des sections. Ils respiraient, dit-il, le fédéralisme et le mépris des lois de la République. > Deux dispositions frappèrent plus particulièrement l'attention des représentants : l'une arrêtait qu'il leur serait donné une garde d'honneur à la manière accoutumée. Cette allusion aux mesures prises à l'égard de Treilhard et de Mathieu n'échappa pas à la foule qui l'applaudit bruyamment. La deuxième portait que, les Bordelais étant fermement décidés à ne pas laisser exécuter le décret du 6 août, la commission (sic) des représentants du peuple devenait inutile et qu'ils seraient invités à faire le sacrifice de leur séjour. Cet euphémisme dans la manière de donner congé provoqua de nouveaux applaudissements. « Nous n'avions rien à répondre, ont raconté plus tard les conventionnels, nous étions entre les mains de nos ennemis, et dès cet instant, nous regardant comme captifs, nous prîmes la résolution de n'exercer aucune des fonctions qui nous étaient déléguées et de ne signer aucun acte. ]>
La séance se prolongeait, et la salle du Conseil, loin de se dégarnir, se remplissait à chaque instant d'une multitude sans cesse renouvelée et animée de sentiments hostiles. Un
(i) Récit de ce qui s'est passé à Bordeaux, etc., etc.
LA SECTION FRANKLIN. 3o3
tumulte extrême régnait au dehors, et les officiers municipaux paraissaient craindre que les avenues ne fussent forcées par le peuple entretenu, par des meneurs occultes, dans un grand état d'irritation.
Pour conjurer des malheurs possibles, on fit passer les représentants dans une salle voisine, où la foule les suivit bientôt, les regardant avec dérision et proférant même des injures ou des menaces. On raconte qu'une voix cria tout à coup : € Le souverain vous ordonne de vous transporter à la salle du conseil. > Cet incident n'eut pas de suite.
Il est difficile de dépeindre les scènes multiples qui se passaient à la maison commune et les inquiétudes de toutes sortes dont étaient assiégés le maire Saige et les officiers municipaux ayant gardé quelque sang-froid au milieu des passions qui agitaient la foule.
En même temps, une sourde fermentation régnait dans la ville; de nombreuses patrouilles de la garde nationale la parcouraient dans tous les sens ; les citoyens étaient partout sur pied. On commentait avec animation l'arrivée des représentants, et leur présence était considérée comme le commencement des malheurs que Bordeaux avait à redouter.
Une compagnie de grenadiers ayant rencontré Peyrend d'Herval, le secrétaire des proconsuls, qui errait par les rues de la ville, l'arrêta et le conduisit en prison.
Peyrend d'Herval se souvint plus tard de ce mauvais traitement; il attisa, contre les Bordelais, la haine des envoyés de la Convention.
Un certain nombre de citoyens s'étant rendus à l'hôtel de la Providence, voulurent s'emparer des effets d'Ysabeau et de Baudot; mais la force armée s'opposa à l'accomplissement de cet acte de violence.
L'animation était générale et s'accroissait en raison de
3o4 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
l'imminence des dangers que Ton croyait avoir à craindre et dont la peur, dans tous les cas, exagérait l'importance.
Revenons à la maison commune.
Ysabeau et Baudot témoignaient fréquemment le désir de rentrer à leur hôtel, mais les oflSciers municipaux s'y opposaient, en considération des périls qu'ils avaient à courir.
Vers minuit, on les conduisit, par un escalier dérobé, dans une grande salle remplie d'ofl&ciers supérieurs et de généraux, et on leur annonça qu'ils devaient y passer la nuit parce qu'il était impossible de les reconduire sans danger à leur hôtel. Ysabeau et Baudot déclarèrent qu'ils consentaient à courir les risques d'un assassinat, mais qu'ils voulaient être libres. D'assez vives discussions eurent lieu à ce sujet entre eux et les citoyens présents.
Vers trois heures après minuit, enfin, deux ofiBciers municipaux montèrent avec eux en voiture et une escouade nombreuse les ramena rue Porte-Dijeaux, à l'hôtel de la Providence. Tous les appartements en étaient occupés par une multitude de soldats, composant une garde d* honneur envoyée par les commissaires des sections, et les conventionnels eurent beaucoup de peine à obtenir que cette garde ne restât pas dans la chambre où ils devaient prendre un repos nécessaire. Installés dans la pièce voisine, les soldats s'y livrèrent, dit-on, aux éclats d'une joie bruyante, frappant à la porte et en ouvrant les battants pour montrer à tous venants les délégués de la Convention. Les chansons anti-civiques, les propos insultants, les injures à double sens et des toasts portés aux villes de Lyon, Toulon et Marseille retentirent jusqu'au jour.
En vain quelques patriotes cherchèrent à pénétrer auprès des représentants : on les connaissait, ils furent rudement repoussés. Il faut citer notamment Jean Charles, qui réussit cependant à voir Ysabeau et Baudot et qui leur donna, au
LA SECTION FRANKLIN. 3ob
au nom de la section Franklin, des témoignages de dévouement ^^K
A peine le jour eut-il paru, que des députations des sections et des autorités constituées arrivèrent en foule et ne cessèrent de défiler devant les conventionnels, en échangeant avec eux des conversations dont Tobjet était toujours Texécution du décret du 6 août.
Comme Ysabeau et Baudot s^étaient, à diverses reprises, énergiquement exprimés sur la privation de leur liberté, une députation du Conseil général de la commune vint, vers le milieu de la journée, leur proposer de faire retirer la garde d^honneur, mais à la condition par eux^ afin de dégager la responsabilité de la municipalité, de délivrer une réquisition écrite.
Les conventionnels refusèrent. La foule hurlait dans la rue, sous leurs fenêtres, et ils pouvaient tout craindre de la part d^une population excitée et dont ils avaient pu déjà juger les dispositions.
Vers trois heures de l'après-midi, des commissaires des sections, après avoir expliqué aux représentants les causes du mauvais accueil quMls avaient reçu et dont la principale était Talarme occasionnée par la crainte de Texécution du décret du 6 août, proposèrent à Ysabeau et à Baudot de faire une proclamation pour rassurer les citoyens et leur annoncer qu'ils s'occuperaient uniquement du soin d'approvisionner la ville. « Dans l'état de captivité où nous nous trouvons, répondirent les conventionnels, tout acte de notre part paraîtrait imposé par la violence ; notre devoir est de cesser toute fonction tant que nous ne serons pas libres. »
Comme les représentants avaient promis, dans la séance si agitée de la veille, d'entrer en conférence avec le Comité des subsistances, on vint leur annoncer que l'assemblée se
(i) Certificat d'Vsabcau du 22 août 1793.
âumair à la nfiaiîwn commiine. et aa les îimta à s*v
tnnsonftET.
rarésennuns rsàisèrot vf obtempérer i ccne invitatxoa «sr ie icdar^r^nr jjiàa i recevoir le Cotmoé chez cœl, sH iiiEcsxt c3Eivdahie Je se préaentEr.
p ^" ^Mii^ nr £'jn întErvaile vie liberté^ îb ré J^è r cnt une r^piifflXûci à La Tmnidpaliré ann if obtenir des chevaux de posoe pour partir à cnie htriire après mfnnir, et ils la remirent an générai ds. garde.
A six iiBïTres ia soir. Le Comité des sobastances se présenta. La cnaférence âait i peine commeocée quand des oiScier5 nmnîcxpaax acasorurent chargés d^un ordre conforme a la réqmsition des conrentiocmeb. En le leur remettant, celui qui portiit la parole exprima avec vâiémence le vœu des citoyens et de la municipalité que les deux représentants restassent i Bordeaux, et il exposa les alarmes qu'occasionnait la iHxiveUe d'un départ aussi prédpîté. Le Comité des subsistances joignit ses sollicitations à celles de la municipalité, et inâsta chaleureusement pour que le départ d'Ysabeau et Baudot fut retardé. € Nous ne pouvons, dirent les conventionnels, espérer aucun bien sans la confiance des citoyens; or, il est clair que nous ne Favons pas. Vous désirez comme nous que la ville soit approvisionnée : nous pouvons vous assurer qu'elle ne le sera pas tant que nous resterons à Bordeaux. Nous connaissons les départements voisins et leur attachement pour nous. Au bruit de notre captivité, tout envoi pour votre ville cessera ; nos réquisitions même seront réputées comme arrachées par la force; ainsi votre intérêt et le nôtre exigent notre prompt départ. »
L'un des citoyens présents proposa que Tun des représentants restât à Bordeaux pendant que l'autre parcourrait les campagnes. Une pareille proposition fut immédiatement écurtco, la loi interdisant aux envoyés d'agir séparément.
LA SECTION FRANKLIN. 3o7
Un autre citoyen proposa de transférer les représentants dans une maison plus vaste et d'un abord plus commode : il ne nomma pas le Château-Trompette, mais tous les assistants comprirent. On aurait en effet voulu, à Bordeaux, garder les représentants en otage; on avait dit publiquement que leur tête devait répondre aux Bordelais de tous les événements.
Tout fut mis en usage pour détourner Ysabeau et Baudot de leur projet de départ. Les sections se succédaient sans interruption dans ce but; la Société des Amis de la Liberté et de r Égalité elle-même se présenta pour appuyer la demande. Les conventionnels furent inflexibles.
Une dernière, mais infructueuse tentative eut lieu pour changer leur détermination. A minuit, tous les corps constitués vinrent essayer un suprême effort. « Il faut rendre hommage aux orateurs, dit Ysabeau; ils furent tour à tour éloquents, véhéments, affectueux ; ils remplirent dignement leur commission. :»
Mais les efforts réunis des citoyens ne purent rien changer à la résolution des conventionnels. Vers deux heures du matin, ils partirent avec un cortège composé de plusieurs commissaires du Conseil, d'officiers municipaux, de tous les commissaires des sections et de divers détachements de la garde nationale, infanterie et cavalerie, et s'acheminèrent à pied par les dehors de la ville; leur voiture suivait à trois ou quatre cents pas en arrière. La marche fîit lente et solennelle; il fallait s'arrêter à chacun des nombreux postes qu'on rencontrait pour donner et recevoir le mot d'ordre.
Parvenus à l'extrémité du faubourg Saint-Julien, au milieu de ce nombreux cortège, les représentants cessèrent tout à coup d'entendre le bruit de leur voiture; l'inquiétude les saisit, on s'arrêta, on attendit, la voiture arriva enfin. Que s'était-il passé? On raconte que, profitant de la
3o8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
distance et à la faveur de la nuit, quelques jeunes gens égarés et des soldats de la cavalerie s^étaient élancés sur la voiture et avaient frappé à coups de sabre Tun des panneaux pour en faire disparaître de prétendues armoiries, qui représentaient des bonnets de la Liberté. Des citoyens étaient accourus au bruit et avaient mis en fuite les malveillants. Le récit de cette dernière violence indigna les autorités et ne put qu'ajouter à Tirritation des conventionnels. Ils se jetèrent promptement dans la voiture, qui partit au grand galop...
On assure que quelques jeunes gens appartenant à la
cavalerie bordelaise, — corps aristocratique commandé
par Dudon fils et qui se recrutait principalement dans la
classe aisée, — avaient offert 25 louis au postillon des
conventionnels pour précipiter leur voiture dans le ruisseau
de VEaU'Bourde qui traverse la route, au Pont-de-la-Maye.
Ce fait, toutefois, ne put être clairement établi.
Ysabeau et Baudot furent exaspérés de leur déconvenue
à Bordeaux; dès leur arrivée à La Réole, le 22 août, ils en
publièrent le récit; ils y déclaraient qu'ils attribuaient les
procédés employés à leur égard à une faction criminelle et
audacieuse qui voulait, à force d'attentat», rompre tous les
liens qui unissaient Bordeaux à la République, mais que la
masse des Bordelais y était restée étrangère. « Aucun désir
de vengeance, disaient-ils en terminant, ne peut entrer
dans notre cœur. Nous allons suivre avec une fermeté
imperturbable le projet que nous avons formé d'alimenter
la ville de Bordeaux, et faire en sorte que ces précieuses
subsistances ne tombent pas entre les mains des hommes
que nous savons intéressés à tenir le peuple dans l'oppression
par la famine ^*^ »
Les procédés des Bordelais à l'égard des représentants
(i) Rapport de ce qui s'est passé à Bordeaux, etc.
LA SECTION FiLVNKLïN. SoQ
Ysabeau et Baudot ne sauraient nullement être excusés; ils aggravaient sans profit une situation déjà très tendue et très dangereuse.
Il est établi par les écrits contemporains et par des correspondances particulières que les conventionnels avaient été gardés à vue pendant leur séjour, pour ne pas leur donner le temps de suborner le peuple.
Les sections en masse se hâtèrent de répudier toute participation aux actes déplorables qui avaient marqué le séjour d'Ysabeau et de Baudot à Bordeaux. Une réunion générale des sections délibéra Tenvoi d'une lettre contenant rassurance du dévouement et de Tintérêt des bons citoyens pour les commissaires de la Convention nationale.
Charles se rendit à La Réole porteur de cette lettre, et se mit à la disposition des représentants. Il concerta avec eux les moyens de sauver le peuple de Bordeaux des fureurs de ceux qui avaient conjuré sa perte, et il les aida à faire imprimer et afficher leurs instructions aux habitants de cette grande cité.
C'est par ses soins que la lettre que Ton va lire, datée du 23 août et adressée aux citoyens composant rassemblée générale des sections de la ville de Bordeaux, ne tarda pas à circuler dans notre ville, où la section Franklin s'efforça de lui donner la plus grande publicité :
€ Nous n'avons jamais douté, citoyens, que la grande majorité des citoyens de Bordeaux ne fût attachée sincèrement aux lois de la République. C'est un malheur pour nous d'être tombés, dès notre arrivée, entre des mains ennemies. Vous avez dans votre sein des chevaliers du poignard et des royalistes outrés; il vous est facile de les connaître et de les réduire au silence et à l'obscurité qui leur conviennent. Une ville qui a si bien mérité de la patrie par les sacrifices qu'elle a faits à la Révolution et par le nombre incroyable des guerriers sortis de son sein, ne laissera pas ternir sa
3lO HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
gloire et usurper son nom par une poignée d^aristocrates qui voudraient la précipiter dans la guerre civile.
> Exprimez à vos sections respectives combien nous sommes sensibles à Tintérêt qu'elles ont prises (sic) à nous. Dites-leur que tous nos moments sont consacrés à allier le sort du peuple, et que, pleins de confiance dans le patriotisme des citoyens, vos frères et les nôtres qui nous environnent, nous réussirons sans peine à vous procurer les secours dont vous avez besoin t'^ >
En même temps que les sections s'étaient réunies pour protester contre la conduite tenue à Tégard des représentants, le Conseil général de la commune, redoutant les conséquences pour la ville et pour lui-même d'actes auxquels on ne pouvait dire qu'il fût complètement étranger, s'empressa d'écrire à Ysabeau et Baudot pour les assurer des bonnes dispositions de la masse de la cité et pour les prier de ne pas confondre avec la majorité des habitants les quelques malveillants dont ils avaient à se plaindre. Il ajoutait que par ordre de la municipalité une procédure s'instruisait pour découvrir et châtier les auteurs des actes coupables commis à leur égard.
Les représentants ne se trompèrent pas sur les mobiles secrets de la démarche du Conseil général de la commune; ils lui répondirent le 23 août, par une lettre hypocritement habile où régnait un sentiment de fierté blessée et où le conseil s'alliait à une menace déguisée :
€ Après avoir été rassasiés d'outrages et d'injures, disaient-ils, il a été bien doux pour nous, citoyens, de recevoir les marques touchantes de la sensibilité d'un peuple digne d'être libre par son attachement aux fois et à leurs organes.
» Nous sommes loin de confondre la masse des citoyens
(i) Archives de la Gironde, s^rie L.
de Bordeaux, qui est excellente, avec les malveillants et les royalistes, qui, ayant trouvé un asile dans vos murs, cherchent à vous précipiter, par quelque grand coup d'éclat, dans les malheurs de la guerre civile; on voudrait vous faire briser entièrement les liens qui vous unissent à la République et au centre d'unité, qui est ^la Convention nationale; voilà tout le projet; et notre arrivée dans votre ville semblait ofiFrir une occasion favorable de Texécuter. Qtoyens, vous ne savez pas encore tout ce que nous avons entendu et tout ce que nous avons souffert depuis le moment de notre arrivée, où nous avons été entourés des chevaliers du poignard, de jeunes messieurs vêtus très élégamment qui, ayant un scélérat de prêtre à leur tête, se disputaient Thonneur de nous porter les premiers coups, jusqu^à rinstant de notre départ, marqué par une atrocité sans exemple.
> Vous recherchez, dites- vous, les auteurs de cette violation des plus simples lois de l'hospitalité; ils étaient avec vous, au milieu de vous, ils nous servaient d'escorte, ils gardaient vos postes; c'est sous l'uniforme tricolore que s'est masquée la plus noire aristocratie; ce sont quelquesuns de messieurs vos cavaliers cousus d'or, qui offraient à chacun de nos postillons 25 louis en or pour nous précipiter
du haut du Pont-de-la-Maye Hommes pauvres et
généreux, vous avez méprisé cet or, vous lui avez préféré la légitime et modique rétribution due à vos peines; recevez l'hommage dû à la vertu; la France entière saura ce trait sublime, et vos noms seront bénis de tous les vçrtueux républicains !
> Citoyens, la vengeance est loin de nos cœurs, mais votre sûreté et votre bonheur nous sont chers; l'un et l'autre dépendent des soins que vous prendrez à purger votre ville des malveillants qui la tourmentent et l'agitent, pour la précipiter dans un abîme sans fond. Qu'importe
aux aristocrates le malheur du peuple? Ils sont habitués d^enfance à le mépriser; ils voient avec douleur les troubles de la Vendée tirer à leur fin; il leur faut une autre Vendée à quelque prix que ce soit; cette idée est trop affligeante pour s'y appesantir. Ayez le courage de sonder votre plaie et vous en arrêterez les progrès.
» Quant à nous, citoyens, nous n'épargnerons ni soins, ni veilles, ni travaux pour vous ramener l'abondance qui semble avoir fui loin de vous; notre voix sera entendue, n'en doutez pas, car nous avons trouvé partout respect et docilité à la loi. Tous les citoyens qui nous environnent se sont émus en apprenant les outrages exercés envers la représentation nationale.
» Nous recevons de nombreuses députations; nous en profitons pour les requérir de vous porter les subsistances qui vous sont nécessaires : nous prenons en même temps des mesures pour que la répartition en soit faite sagement et que le peuple en profite. Nous n'emploierons jamais d'autres armes que celles de la raison, de la persuasion et de la patience. Nous n'opposerons aux calomnies et aux persécutions de nos ennemis que le bon usage des pouvoirs qui nous sont confiés, ou plutôt des pouvoirs qui nous sont imposés. Puissions-nous, au prix de tout notre sang, ramener l'union et l'abondance avec le règne des lois populaires dans cette intéressante cité f ^^ ! i>
Les intentions et la volonté des représentants étaient nettement exprimées dans la lettre qu'on vient de lire ; elles se résumaient en deux points : il fallait purger la ville des malveillants qui l'agitaient; quant aux subsistances qu'ils promettaient d'envoyer, ils prenaient des mesures pour que la répartition en fût faite sagement et que le peuple en profitât,
(0 Archives de la Gironde, 8<îrie L.
LA SECTION FRANKLIN. 3l3
La municipalité était à la fois trop faible et trop compromise pour exécuter le premier point, et le deuxième était un acte de défiance à son égard, car on devine sans peine que ce ne fut pas elle que les conventionnels choisirent pour la répartition des subsistances.
Cest la section Franklin qui accapara la confiance d'Ysabeau et de Baudot, et centralisa le pouvoir en ses mains avec une audace que couronna le succès, comme nous le verrons bientôt.
Non contents des lettres écrites aux sections de Bordeaux et au Conseil général de la commune, les conventionnels firent imprimer et répandre à 2,000 exemplaires une proclamation qu'ils adressaient à tous leurs frères des départements environnants pour leur rendre compte des violences dont ils avaient été victimes à Bordeaux et quHls attribuaient à une poignée d'intrigants opprimant le peuple de cette grande cité. Ils les invitaient en même temps à venir en aide aux Bordelais en proie au fléau de la famine.
Cette proclamation et les lettres d'Ysabeau et Baudot, bientôt connues de la population et fortifiées par les manœuvres de la section Franklin et de quelques autres, jetèrent les esprits dans une grande perplexité.
On avait faim : Bordeaux était à demi vaincu, et le parti de la Montagne y grossissait chaque jour ^^K
Le Conseil général de la commune chercha à atténuer l'effet de la proclamation et des correspondances des conventionnels; dans cet objet, il formula, à la date du 24 août, dans une adresse à tous les départements, districts et municipalités de la République française, une sorte de défense de la ville de Bordeaux et une protestation contre les exagérations des récits qu'on ne manquerait pas de
(1) Meillan, député, à ses commettants, p. i38.
répandre et de propager à Toccasion du séjour dTsabeau et Baudot dans cette ville ^^K
C'est à ce moment et au milieu du conflit d^opinions qui agitaient les esprits, que les députés Meillan et Bergoeing, qui fuyaient la Normandie et les vengeances du Comité de salut public, en compagnie de Duchâtel^ Salles, Cussy, Girey-Dupré, Abgral, Riouffe et l'espagnol Marchéna, arrivèrent à Bordeaux, où ils débarquèrent le 25 août, à six heures du matin. Les autres fugitifs étaient restés cachés à bord du navire, attendant des nouvelles.
Meillan conduisit Bergoeing chez Monbalon, son ami, Tun des membres du Conseil général du département. Après les premiers épanchements de Tamitié, on fit avertir Pierre Sers, qui se rendit chez Monbalon.
Une longue conférence eut lieu : les députés reconnurent que leurs espérances étaient déçues, que Bordeaux ne pouvait ni leur offrir un asile sûr, ni aider à une résistance contre la Convention.
Ce fut une cruelle déception.
Comme le dit Meillan : a Le peuple se flattait qu'une prompte soumission apaiserait le ressentiment des tyrans et qu'ils auraient ou qu'ils affecteraient la générosité d'épargner une ville qui s'était signalée plus que toute autre dans la Révolution. Cette disposition des esprits fut notre thermomètre. Elle nous apprit que Bordeaux n'offrait plus de ressources à la cause de la liberté, et que les efforts que nous tenterions n'aboutiraient qu'à nous perdre plus sûrement, sans utilité pour la chose publique ^^K >
Meillan, Bergoeing, Duchâtçl, Cussy, Salles et les autres durent pourvoir à leur sûreté. Pierre Sers et Monbalon leur donnèrent des secours et les distribuèrent dans diverses maisons, où ils restèrent assez longtemps cachés.
(i) Voir O'Reilly, Histoire de Bordeaux, 2« partie, t. !•', p. 527. (3) Meillan, lac. cit,, p. 141.
LA SECTION FRANKLIN. 3l5
Nous retrouverons quelques-uns d'entre eux dans la suite de nos récits.
On le voit, dès les derniers jours du mois d'août, malgré la Société de la Jeunesse bordelaise dont nous allons parler bientôt, malgré les avertissements des citoyens les plus compromis dans la Commission populaire, les Bordelais commençaient à incliner vers la Montagne. D'une part, ils mouraient de faim et ils espéraient que les conventionnels retirés à La Réole leur feraient envoyer des subsistances ; d'autre part, et le premier élan patriotique passé, ils envisageaient les événements et les hommes avec moins d'enthousiasme et se désintéressaient peu à peu des sentiments généreux qui les avaient galvanisés dans les premiers jours du mois de juin précédent.
Les temps étaient bien changés !
L'antagonisme grandissait d'ailleurs chaque jour entre la section Franklin, les Sociétés populaires et les rares sections restées fidèles à la Commission populaire. La première voulait la soumission à la Convention et l'exécution du décret du 6 août; les autres, amants théoriques de la liberté, s'agitaient dans le vide, et, malgré l'éloquence de quelques-uns et les. sentiments honorables de tous, ils ne trouvaient pas de solution pratique pour la situation.
€ On voyait bien à Bordeaux, dit Riouffe, mêlé alors aux événements bordelais, une jeunesse ardente s'agiter, mais sans objet bien déterminé, sans chefs et sans moyens. Le plus grand résultat qu'elle obtint fut de se réunir en club. L'âme s'ouvrait à une sorte de joie et d'attendrissement en voyant cette jeune .élite se lever pour conserver le dépôt de la liberté, mais la raison ne s'ouvrait pas à Tespérance ^^K ib
Telle était la Société de la Jeunesse bordelaise que
(i) Rîou£Ee, Mémoires^ coll. Barrière, p. Sgo et suiv.
3l6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
RioufTe fréquenta et sur laquelle il pouvait, mieux que personne, porter un jugement qui confirme nos appréciations.
Quant à la section Franklin, elle était devenue le centre où aboutissaient les ordres et les volontés des conventionnels. C'est dans son sein que leurs émissaires complotaient la soumission de Bordeaux. Leur langage était h}T)ocrite, leurs démarches habiles et calculées. Ils corrompaient Tesprit du peuple, ils ébranlaient par la calomnie toutes les autorités, en attendant le moment de les abattre ou de les supplanter. Ysabeau et Baudot les secondaient de tout leur pouvoir. Ils affamaient le peuple pour le conquérir <^^; ils retenaient les grains destinés à la consommation de Bordeaux, et accusaient hautement la négligence des administrateurs de la cité^'). En même temps, ils faisaient arriver quelques petits secours, dont ils se donnaient tout le mérite, et qu'ils n'accordaient toutefois qu'à la section Franklin. Elle était pour eux comme une citadelle d'où ils assiégeaient la ville ^^K
On voit la situation et l'on peut s'expliquer l'antagonisme que nous signalions tout à l'heure.
Malgré les attaques dirigées contre elle par la bourgeoisie, la section Franklin poursuivait audacieusement son œuvre et voyait de jour en jour s'accroître son influence. Elle s'était emparée de plusieurs canons, et ses membres, connus pour l'exaltation de leurs opinions, étaient décidés à tout pour faire réussir la mission des conventionnels.
Au nombre de ses adversaires les plus ardents et les plus redoutables, cette section comptait la Société populaire de la Jeunesse bordelaise.
C'était entre les deux Sociétés une guerre implacable.
Un incident provoqua, à la fin d'août, un éclat qui pouvait devenir décisif.
(1-3) Riouflfe, Mémoires, passim.
(2) Meillan, loc. cit., passim.
LA SECTION FRANKLIN. Siy
La Société de la Jeunesse bordelaise avait envoyé des commissaires dans les vingt-huit sections, pour leur communiquer une délibération importante. Bien que les sentiments de la section Franklin fussent parfaitement connus, la communication lui fut faite comme aux autres. Les deux jeunes gens qui s^y présentèrent furent injuriés, traités d^ aristocrates, de royalistes et de fédéralistes, et la section décida de les retenir prisonniers. Un sieur Garry se rendit immédiatement à Belleville et prévint la Société de la Jeunesse de Tarrestation de ses deux commissaires. Douze cents jeunes gens étaient présents : un mouvement général d'indignation accueillit la nouvelle portée par le citoyen Garry. Aux armes! à bas les anarchistes, les perturbateurs du repos public ! Aux armes ! Aux armes ! Tels furent les cris qui retentirent de toutes parts.
On délibéra, au milieu d'une agitation indescriptible, et la Société résolut, à l'unanimité, de se rendre en armes au département pour réclamer la mise en liberté de ses commissaires et de marcher au besoin sur la section Franklin pour les arracher aux mains de leurs ennemis. Ils partirent au nombre de 1,200, pleins d'une généreuse ardeur. Hélas I dans le trajet, l'enthousiasme se refroidit sans doute, car à l'arrivée sur la place de l'Hôtel de Ville actuel, ils n'étaient plus que deux cents environ.
Le département écouta leurs doléances, et Pierre Sers les engagea à la modération, promettant que les prisonniers leur seraient rendus. Sers était généralement estimé et sa parole était écoutée avec respect. Les jeunes gens se retirèrent, et le lendemain les deux commissaires étaient mis en liberté ^^K
(1) M. le président Dégranges-Bonnet, un magistrat vénérable de qui nous tenons ce récit et qui était des deux cents qui n'avaient pas reculé, nous disait en i856, avec une douleur indignée au souvenir de ces événements, que les Bordelais avaient manqué de courage dans cette circonstance et plut tard,' mais que leur excuse était facile à expliquer : « Nous étions déià terroriiÀy » disait-il.
3l8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
Cependant, les représentants du peuple ne perdaient pas un instant; ils s'étaient mis en rapport avec les principales villes du département ; ils échangeaient des correspondances, notamment avec Liboume, Sainte-Foy, Bazas, etc., et cherchaient à stimuler Tesprit public et à le ramener à la Convention. Leurs efforts, secondés par les partisans de la Montagne, étaient généralement couronnés de succès, et la ville de Bordeaux se trouvait isolée et pour ainsi dire entourée d'ennemis. La sécurité n'y existait plus pour les' hommes qui, de près ou de loin, avaient soutenu les Girondins et participé aux actes de la Commission populaire. Plusieurs d'entre eux avaient déjà disparu ou s'étaient cachés pour échapper à des dangers de jour en jour plus pressants.
Quelques lettres particulières, qui ont passé sous nos yeux, contiennent l'expression de craintes profondes ou d'une indignation qui n'est pas sans offrir de l'intérêt. Les anciennes idoles étaient brisées, et le peuple tournait ses regards du côté de La Réole. Aussi, l'une de ces lettres disait en termes énergiques : c Les Bordelais sont des lâches qui n'ont ni le courage d'obéir, ni de résister à nos barbares oppresseurs, d
La vérité était que les Bordelais avaient faim et que la peur atrophiait les âmes ! Il faut se souvenir, en effet, de ce que disait le Conseil général de la commune, le 24 août : m La hideuse famine assiège notre ville; des commissaires se succèdent auprès de vous pour vous présenter Taffreux tableau de nos concitoyens employant leur journée à des travaux pénibles, et passant les nuits aux portes des boulangers, pour n'obtenir encore qu'une faible partie de leur subsistance... On vous parle de rassemblements, d'accaparements de subsistances, lorsque la moitié d'une ville de 120,000 habitants ne vit que d'un pain grossier, et que l'autre moitié passe des journées entières sans avoir pu
LA SECTION FRANKLIN. Sig
se procurer ce premier aliment; lorsque le commerce est dans une stagnation effrayante pour Tagriculture et pour rindustrie... lorsque tous les canaux de communication sont obstrués et que, par défaut de circulation, nous n^avons plus aucun moyen de diminuer le prix énorme où se sont élevés toutes les denrées et tous les objets nécessaires à Texistence... ^>). ]»
Nous n^avons rien à ajouter à ce sombre tableau racontant officiellement les misères des Bordelais en août 1793.
Aussi le répétons-nous, tous les regards et toutes les espérances se tournaient vers La Réole.
Cest ainsi que les citoyennes Amies de la Liberté et de T Égalité, dont nous avons raconté, dans un de nos précédents chapitres, l'entrevue avec Paganel et Garrau, avaient cru devoir écrire à Ysabeau et Baudot pour faire un appel à leur générosité :
« Nous avons appris avec douleur, disaient-elles le 25 août, le malheureux événement qui eut lieu lors de votre départ de notre cité. Ce ne peuvent être que des malveillants, ennemis de notre bonheur et de notre sainte Constitution qui, jaloux de la prospérité qu'elle nous promet, cherchent tous les moyens possibles pour le troubler.... -»
Après avoir exprimé aux conventionnels leurs regrets de leur brusque départ de Bordeaux, elles ajoutaient : <r Elles espèrent de votre générosité et de votre patriotisme que vous oublierez le malheureux événement sur lequel nous ne cessons de gémir, pour ne vous occuper que de la position où se trouve notre malheureuse cité relativement aux subsistances.
1 C'est à des mères de famille manquant journellement de pain, passant la nuit à la porte des boulangers, où Ton s'arrache cet aliment encore brûlant, au danger d'être
(t) 0*Reîlly, Histoire de Bordeaux^ 20 partie, t. I«s p. 53o.
étouffé OU écrasé par une foule affamée, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois; c^est à des épouses tremblantes pour les dangers que courent chaque jour leurs époux, la perte du temps, les besoins renaissants de leur jeune famille exténuée par une nourriture insalubre et trop économisée par rimpérieuse nécessité; c^est dans le cœur paternel de nos représentants, dans la confiance que nous inspire le caractère auguste dont ils sont revêtus, que nous déposons nos justes sollicitudes... ]»
Elles terminaient ainsi : ^ Nous espérons, citoyens représentants, que, bientôt détrompés des imputations injurieuses répandues sur les Bordelais, vous reviendrez au milieu d'eux jouir de leur reconnaissance et connaître enfin le vrai républicanisme qui les anime t'^ »
Ysabeau et Baudot ne pouvaient rester insensibles à la démarche des citoyennes Amies de la Liberté et de rÉgalité; ils leur répondirent le 28 août, et leur lettre est conçue dans des termes tels que sa reproduction nous paraît indispensable : elle prouve la haine des conventionnels pour les classes aisées et intelligentes, pour Y aristocratie enfin; elle montre, par la flatterie dont elle est animée pour le peuple, le genre de prosélytisme pratiqué pour attirer des adhérents au parti montagnard :
« Quelle que soit votre sensibilité, citoyennes, aux malheurs qui affligent la portion intéressante des habitants de la ville de Bordeaux, elle ne peut pas être au-dessus de la nôtre. Nous portons sur notre cœur un poids douloureux jusqu^à ce que nous apprenions que le fléau a cessé, et nous n'épargnons pour cela ni soins, ni démarches. Si nos vues bienfaisantes n'eussent pas été erfchaînées dès le premier instant de notre arrivée, le peuple, qu'on ne calomnie pas auprès de nous parce que cela est
(i) Archives de la Gironde, série L.
impossible, aurait déjà ressenti les fruits heureux de notre mission.
ji Vous paraissez ignorer, citoyennes, la suite d'outrages dont nous avons été l'objet et la captivité honteuse dans laquelle nous avons été retenus. Lorsque notre rapport fidèle vous aura fait connaître ces circonstances, vous ne serez plus surprises qu'à tout prix nous ayons voulu quitter une ville dans laquelle il nous était impossible d'opérer le bien .
> Un projet aussi honorable à l'humanité que celui de rendre l'abondance à un peuple opprimé et affamé ne s'abandonne pas aisément par des hommes vertueux. Nous persistons donc dans notre entreprise et nous osons espérer d'y réussir; mais nous prendrons des mesures pour que les plus infortunés reçoivent les premiers secours. Cette distribution nous paraît dans l'ordre de la justice.
3 Les expressions touchantes de votre lettre, le tendre attachement pour les infortunés qui y respire nous font regretter davantage que nos geôliers ne nous aient pas permis d'être témoins de la manière dont vous exercez la bienfaisance. Rassurez -vous, amies de l'humanité souffrante, ce n'est point parmi les objets de votre affection, ce n'est point parmi les indigents, parmi le peuple, que se sont trouvés nos persécuteurs, nos ennemis, nos assassins : ils étaient tous couverts de la livrée de l'opulence. Ils n'avaient pas besoin de nous, en effet; notre présence devait leur être à charge <'). »
On devine que ces lettres, rendues publiques et qu'on faisait circuler de main en main, devaient exercer une grande influence sur les dispositions de la population.
La Société de la Jeunesse bordelaise, cependant, recrutait chaque jour de nouveaux membres; son importance grandissait; ses séances étaient suivies avec un patriotique intérêt,
(I) Archives de la Gironde, sdric L.
et son action, bien que localisée, si Ton peut ainsi parler, portait de plus en plus ombrage à la section Franklin et aux partisans dTsabeau et Baudot.
D'un autre côté, les autorités constituées voyaient avec appréhension le séjour des représentants à La Réole : affaiblies, énervées, elles désiraient le retour de ceux-ci à Bordeaux afin de diminuer le poids devenu bien lourd de leurs responsabilités individuelles.
Une circonstance fortuite leur permit de faire parvenir leurs vœux aux conventionnels : le i®' septembre, Gouly, député de l'Ile-de-France, se rendant à la G>nvention, passa par Bordeaux. Dès que sa présence fut connue, on l'appela à la maison commune et le Conseil général assemblé le supplia de se transporter à La Réole pour y prier ses collègues de vouloir bien rentrer à Bordeaux. Gouly accepta la mission, et trois commissaires, députés par la ville, l'accompagnèrent auprès des représentants du peuple.
On attendit avec anxiété le résultat de cette démarche, que commandaient à la fois l'intérêt de la ville et celui de ses habitants.
Reçus peu de temps après par Ysabeau et par Tallien qui était venu rejoindre ses collègues à La Réole, les commissaires rapportèrent que la première condition imposée à la Ville pour le retour des représentants était la dissolution de la Société de la Jeunesse bordelaise, signalée par la section Franklin comme le repaire des agents de la royauté, des hommes de Pitt et de Cobourg ^'^ Il n'y avait pas de refus de la part des conventionnels, mais ils se sentaient assez forts déjà pour dicter des conditions. Ces nouvelles causèrent une grande émotion dans la ville; il ne faut pas oublier, en effet, que les jeûnes gens appartenaient aux familles les plus honorables de Bordeaux,
(OH. Chauvot, le Barreau de Bordeaux.
et que la condition imposée par les représentants paraissait, aux yeux d'un grand nombre de citoyens, devoir atteindre le dernier rempart de la liberté, pour céder la place aux menées de la section Franklin .
On pressentait l'approche de la Terreur.
Les émissaires des représentants à Bordeaux provoquaient des visites à La Réole par des députés des sections de la ville. On espérait, par ce moyen, arriver à gagner ces instruments et à les rendre dociles dans les mains des conventionnels pour le jour désiré de la soumission. Ceux-ci recevaient affectueusement les députés, se servaient habilement de Tarme de la flatterie pour se les attacher et ne manquaient jamais de les charger de lettres pleines de confiance et d'abandon pour leurs sections respectives.
C'est ainsi qu'ils écrivaient, le i®^ septembre, aux membres de la section Brutus, qui leur avaient député des commissaires :
« Nous saisirons toujours avec empressement les occasions de fraterniser avec vous et de vous témoigner les sentiments qui nous attachent à toutes les sections du peuple français que nous avons l'honneur de représenter.
> Nous croyons très fermement, citoyens, que la grande majorité des habitants de votre cité est attachée à l'unité de la République et à la Convention nationale, et nous ne négligerons rien pour soulager la détresse qui l'accable.
> Vos députés voudront bien être nos interprètes auprès de vous et déposer dans votre sein nos sollicitudes pour le bien public, et notre attachement à tous les bons citoyens.
» Nous vous engageons à vous rallier aux principes qui constituent la République et à fermer l'oreille aux calomnies de nos détracteurs, que nous forcerons au silence à force de bienfaits (0. »
(i) Archives de la Gironde, série L.
324 HFSTOÎRE DE LA TERRRIR A BORDKAl-X.
La Société de la Jeunesse bordelaise n'avait pas tardé à connaître les résultats de la mission envoyée à La Réole par la municipalité. Elle en fut indignée; diffamée et dénoncée par la section Franklin, elle crut devoir se défendre, et, dès le 3 septembre, elle adressait une proclamation à ses concitoyens.
Après avoir rappelé les circonstances dans lesquelles elle s'était rassemblée et les formalités qu'elle avait dû remplir, elle faisait connaître les dispositions des lois qui autorisaient et protégeaient son existence; puis elle ajoutait :
« Dès que ce préalable a été rempli, nos regards et nos vœux se sont portés vers nos concitoyens. Instruisons-les, nous sommes-nous tous écriés, du motif qui nous rassemble; — prévenons nos ennemis, si nous en avons; confondons la calomnie, si elle ose nous attaquer; montrons-nous ce que nous sommes, c'est-à-dire des jeunes gens esclaves des lois, amis des magistrats, protecteurs des personnes, défenseurs des propriétés, et les ennemis éternels de l'anarchie, du désordre et du pillage.
j& Tels sont, camarades et amis, les membres qui composent la Société populaire de la Jeunesse bordelaise. Maintenant nous pouvons braver et nous bravons les efforts despotiques de ceux qui voudraient nous ravir le plus sacré de nos droits, celui de nous assembler en paix et conformément aux lois de police générale et particulière. Maintenant nous pouvons défier, et nous défions les calomniateurs qui auraient la lâcheté de nous prêter des intentions et des sentiments qui seront toujours étrangers à nos cœurs. Et si jamais la malveillance, Tenvie ou la violence tentaient de s'opposer aux paisibles vues qui nous animent, magistrats, administrateurs, fonctionnaires publics, songez que la loi nous permet de nous réunir, qu'elle vous fait un devoir de nous protéger, qu'elle difend même, sous les peines les
plus sévères, le plus léger obstacle à Texercice précieux du droit de s'assembler.
> Et vous, nos camarades d'armes, qui formez tour à tour avec nous, et la force importante de notre garde nationale, et les intéressantes assemblées des sections de la cité, souvenez-vous que nous sommes vos enfants, vos frères, vos amis, vos concitoyens, que Tinsulte qui nous serait faite retomberait sur vous-mêmes, et que la violation du plus sacré des droits qui serait faite en notre personne serait une atteinte peut-être irréparable à notre liberté et à la vôtre. T>
Gîs paroles énergiques et habiles étaient signées par Brochon fils, président de la Société, Ladonne et Noé jeune, secrétaires.
La section Franklin en éprouva une vive irritation : elle signala cette proclamation aux conventionnels de La Réole comme la preuve de la réalité des faits imputes aux jeunes gens. Mais, non contente de cette démarche, elle envoya, dit-on, des affîdés répandre clandestinement, autour de la salle des séances de la Société de la Jeunesse bordelaise, des cartes portant des inscriptions antirépublicaines. C'était un moyen de laisser supposer que les sentiments des jeunes gens étaient tels qu'elle les avait représentés à Ysabeau, Baudot et Tallien, et de fortifier ainsi ses accusations.
Les jeunes gens dénoncèrent par prudence ces cartes à la municipalité et méprisèrent des manœuvres aussi odieuses.
Leur Société tenait tous les soirs ses séances à Belleville et bravait ainsi les attaques non dissimulées de la section Franklin. « On n'avait point vu à Bordeaux, depuis l'origine de la Révolution, a dit un contemporain, une Société populaire où il y eût tant de goût, d'urbanité, d'éloquence et de patriotisme ^*^ »
(i) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.
Nous verrons bientôt que rien ne put sauver la Société de la Jeunesse bordelaise d'une dissolution qu'exigeaient les circonstances et la volonté des proconsuls.
Ceux-ci, toujours en relations avec les sections, ne manquaient aucune occasion de jeter de la défaveur sur les autorités constituées de la ville. Ainsi, le 4 septembre, ils écrivaient à la section Guillaume-Tell n® 1 2 :
« Citoyens, frères et amis, Tindignation qui a soulevé vos cœurs généreux au récit des atrocités exercées contre les représentants du peuple est une preuve certaine du patriotisme qui vous anime; mais oubliez, s'il se peut, les injures dont nous avons été l'objet, pour vous occuper de vos intérêts et des dangers qui vous menacent, comme nous les oublions pour travailler à vous procurer l'abondance.
D Est-elle assez démasquée la faction qui vous conduit à votre perte ? Attendez- vous qu'elle ait consommé son crime, qu'elle vous ait livrés à des maux incalculables pour vous opposer à ses progrès? Qu'est devenue cette ardeur qui vous enjflammait dans les beaux jours de la Révolution, et qui avait répandu la gloire de votre nom jusques aux extrémités de la France ? Que vous manque-t-il pour faire rentrer dans la poussière les lâches intrigants qui veulent faire de votre pays une nouvelle Vendée ? Parlez fortement; exprimez d'une manière énergique vos résolutions constantes ; frappez de votre anathème les ambitieux^ï^^r^/Z^/e^ qui vous gouvernent; dites hautement que vous voulez l'exécution des lois et de toutes les lois, parce qu'elles sont l'expression de la volonté générale et que vous appartenez à l'universalité des Français; chassez de vos murs tous ces prédicateurs d'impostures, ces odieux partisans d'un royalisme que vous abhorrez ; ces étrangers qui sèment les fausses nouvelles, qui applaudissent à nos revers, qui ne se donnent pas la peine de cacher leurs desseins, /?arce quUls sont élqyés et protégés par des magistrats qui ne
sapent emprisonner que des patriotes; publiez ces vérités avec la hardiesse qui convient à des hommes libres, et vous ferez trembler des hommes qui ont en partage l'insolence et la faiblesse, Tastuce et la lâcheté.
^ Opposez à la fausse et perfide union du crime, Tunion salutaire de la vertu et du républicanisme. Les citoyens isolés ne peuvent rien, nous le savons, et souvent il serait téméraire de s'exposer au danger pour en être seul la victinie; mais lorsque vous aurez formé une masse imposante, lorsque les sections fidèles et les vrais citoyens des sections égarées auront un centre de ralliement, tel que le Club national, réintégré par décret de la Convention nationale, qui pourra résister à vos efforts réunis ?
> Frères et amis, resserrez les nœuds qui vous lient; et, dans les étreintes d'une amitié fraternelle, jurez ensemble de sauver la patrie, de la délivrer d'un Joug odieux qui l'oppresse et d'empêcher qu'elle ne devienne la proie du farouche étranger, qui veille à vos portes pour profiter de vos désordres et des intrigues qu'il a su se ménager dans votre sein. L'or de l'Angleterre coule parmi vous; nous en avons la preuve certaine : des misérables, enrichis par cet or et par leur infâme monopole, n'attendent que l'instant de vous livrer. Ils ne songent plus qu'à jouir tranquillement de leurs richesses acquises aux dépens du peuple; la sublime égalité est pour eux un fardeau insupportable. Ils ne nous ont aidés à détruire les autres aristocraties que pour établir sur leurs ruines une domination mille fois plus cruelle. Ils vous parlent sans cesse des sacrifices qu'ils ont faits pour les subsistances du peuple, mais ils ne vous disent pas combien ils ont gagné de millions par le renchérissement des denrées dont ils étaient les seuls possesseurs.
» Tenez-vous en garde contre leurs insinuations, veillez sans cesse sur leurs démarches. Les bienfaits de la Repu-
blique sont purs; elle ne vous demande que Tobéissance aux lois, d^où émane votre bonheur. Trop heureux d'en être les organes, nous remplirons ses intentions dans toute leur étendue, et nos mesures seront si certaines, que vous n'aurez plus à redouter le besoin d'aliment. Nous ne quitterons pas votre département, frères et amis, que nous n'avons cette assurance ^^Ki^
On voit, par cette lettre importante, que nous n'aurions pu passer sous silence sans nuire à l'exactitude de notre récit, que les conseils donnés par les représentants tendaient au renversement des autorités constituées et à la réunion de tous les citoyens vers un centre unique, le Cltdb national, qui fonctionnait et dont on espérait les plus grands services.
Le plan était tout tracé; on jugera bientôt si les volontaires de la Montagne surent l'exécuter avec habileté.
La lettre à la section Guillaume-Tell ne fut pas la seule où l'on stimula le zèle des citoyens. Le même jour 4 septembre, Ysabeau et Baudot disaient à la seaion de la G)ncorde n^ i o :
<r Nous avons reçu avec satisfaction, citoyens, vos délibérations du 22 et du 3i août; la première concerne des outrages que nous avons oubliés, pour ne nous occuper que de l'intérêt public et du soin bien précieux à nos cœurs de procurer des subsistances aux infortunés habitants de votre cité; nous avons tout lieu d'espérer que les grandes mesures que nous emploierons seront couronnées de succès. Malheureusement votre ville n'est pas la seule qui soit livrée à la crainte de manquer de blé.
» Un esprit général de méfiance, fruit des manœuvres sourdes employées par les aristocrates et par l'or des étrangers, livre la République entière à des craintes chimériques au milieu de l'abondance.
(i) Archives de la Gironde, série L.
D Les succès de nos ennemis ne sont dus qu^à leur perfide union pour faire le mal ; pourquoi donc les vrais républicains ne s'uniraient-ils pas étroitement pour opérer le bien de leur patrie ?
3 Nous pouvons vous le dire, citoyens, votre salut est entre vos mains; il dépend de votre union intime et du courage que vous aurez à expulser de votre sein Tamas impur d'aristocrates, de fédéralistes et d'hommes suspects qui veulent vous entraîner à la guerre civile. Votre bon esprit, vos opinions prononcées contre la tyrannie et pour l'unité de la République vous préserveront de ce malheur.
» Quant à nous, nous ne cesserons de travailler au bonheur du peuple et à lui assurer le pain qu'il gagne par son travail (*)* »
C'était clair et précis ; après avoir édité cette calomnie, souvent répétée, que quelques citoyens avaient eu le projet de livrer Bordeaux aux Anglais, les représentants disaient : Expulsez de votre sein l'amas impur d'aristocrates, de fédéralistes et d'hommes suspects qui veulent vous entraîner à la guerre civile.
Leur conseil fut suivi.
Le 5 septembre, et dans l'espoir sans doute d'atténuer les vengeances que ne dissimulaient plus les paroles et les écrits des proconsuls de La Réole, la municipalité fit une démarche auprès de la Société de la Jeunesse bordelaise pour lui demander de prononcer elle-même sa dissolution.
Des membres du département, du district et des commissaires de toutes les sections réunies s'étaient joints à la municipalité.
La Société était en séance quand la municipalité arriva. Un orateur occupait la tribune, et dans une chaleureuse improvisation, fréquemment interrompue par d'unanimes
(I) Archives de la Gironde, série L.
33o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
applaudissements, il faisait valoir le besoin impérieux de voler à la défense de la patrie. L^auditoire tout entier venait, aux cris de : Vtpe la République! de jurer soumission à la loi de la réquisition, lorsque la députation des autorités constituées fut annoncée. Le plus grand silence s'établit, et la députation, ayant à sa tête M. Saige, maire de Bordeaux, vint prendre place au bureau.
M. Saige s'exprima en ces termes au milieu de l'attention et de la sympathie générales :
« Jeunes citoyens, la loi vous permet de vous rassembler, il est vrai, mais vous ne devez pas ignorer les alarmes répandues au sujet de vos réunions ; les représentants du peuple, trompés sans doute sur votre compte, voient avec peine l'existence de votre Société. Au nom de la patrie et de la tranquillité publique, je vous adjure et je vous supplie, jeunes citoyens, de suspendre vos séances et de vous séparer. Nous ne venons point ici avec la sévérité des magistrats vous défendre de vous assembler; nous y venons guidés par l'amour de la paix, par la bonté paternelle, vous solliciter en amis de tarir la source des bruits alarmants que les malveillants répandent sur votre Société. Vos magistrats vous connaissent trop bien pour croire à ces calomnies; mais la tranquillité de la ville, celle de vos parents est menacée : procurez-la leur en suspendant vos séances. Que nul amour -propre mal entendu ne vous retienne : sachez être avec courage et bons fils et bons citoyens. >
Auguste Ravez présidait ce jour-là la séance. Quoique pris à Timproviste, et ordinairement plus logique qu'éloquent, il répondit avec une chaleur et une élévation dignes de la gravité des circonstances ^^K ce Ce n'est point, dit-il, parce que les malveillants nous accusent que nous suspendrons
(i) H. Chauvot, U Barreau de Bordeaux,
nos séances. Assemblés par la loi, il n'y a que la force des baïonnettes qui puisse nous contraindre à nous séparer. Nous savons combattre, et si les misérables qui nous attaquent valaient les brigands de la Vendée, nous leur prouverions que la crainte et la terreur sont des sensations étrangères au cœur des vrais citoyens. La Société de la Jeunesse bordelaise va prendre en grande considération Tobjet de votre demande; et gardez- vous de douter que l'amour de la patrie et de Tordre ne soit le premier mobile de nos délibérations. )> Ces paroles furent chaleureusement applaudies, la députation des autorités constituées se retira et la Société de la Jeunesse Bordelaise continua sa séance (').
Pendant que ceci se passait à Belleville, on célébrait avec pompe, dans la ville, une fête en l'honneur de Marat. Une image grossière de VAmi du peuple, peinte en rouge, était promenée en triomphe à travers les rues, et une masse de Montagnards, dont un grand nombre en haillons, l'accompagnaient en hurlant en son honneur des blasphèmes patriotiques appelés des hymnes ^^K Le cortège se recrutait de tous ceux qui voyaient dans l'application des idées de Marat le piédestal de leur grandeur future.
Parmi eux, on remarquait un acteur du Vaudeville nommé Mayeur, homme bas et cruel, artiste plein de morgue, mais dépourvu de talent.
Tous les coryphées de VAmi du peuple étaient coiffés du bonnet rouge et vêtus de la carmagnole.
Le peuple regardait curieusement passer cette mascarade et applaudissait à l'apothéose du dieu Marat.
Quant aux citoyens qui ne criaient pas bravo! ou ne se découvraient pas devant l'image du dieu, ils étaient réputés suspects, et des mains occultes les marquaient pour l'avenir.
(1-3) Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux, etc.
Voilà OÙ on en était arrivé à Bordeaux dans les premiers jours du mois de septembre 1793.
L'inquiétude y était générale et les subsistances y devenaient de jour en jour plus rares. Les autorités faisaient de vains efforts pour approvisionner la ville ; elles envoyaient sans succès des commissaires dans les départements voisins et auprès des représentants du peuple en séance à La Réole et à Périgueux. La famine se présentait avec toutes ses horreurs, et une population affamée se disputait un pain grossier...
C'est à ce moment que les conventionnels Ysabeau et Baudot écrivirent la lettre suivante aux citoyens composant les sections Franklin n^ 14, Républicaine n** 16, de la Liberté n** 21, Beaurepaire n^ 22, J,-J. Rousseau n^ 26, des Amis de tous ne flattant personne n° 27, et autres sectiofis qui seraient réunies de principes avec celles ci'dessus énoncées :
i Citoyens, frères et amis, la misère profonde dans laquelle gémissent les bons républicains de Bordeaux a douloureusement affecté nos cœurs, et depuis le moment de notre départ de cette ville, nous n'avons cessé de nous occuper des moyens de soulager vos maux.
• Plusieurs causes ont concouru à arrêter le succès complet de nos efforts :
• I» La méfiance générale répandue dans presque tous les départements par le souffle empoisonné des malveillants, méfiance dont le résultat a été que toutes les communes agricoles, craignant de manquer au sein de l'abondance, refusent de faire part aux villes du superflu de leur récolte. Pour vous aigrir contre vos frères, on cherche à vous persuader que la haine contre les habitants de Bordeaux est la seule cause du déficit qui se trouve dans vos subsistances: cela est si peu vrai qu'il n'est pas une ville, même parmi les moins peuplées, qui n'éprouve les mêmes embarras, parce qu'ils tiennent à une cause générale.
» 2'» L'envoi des commissaires pour l'achat des grains vous a nui dans l'esprit de vos voisins qui ne partagent pas le délire de vos administrations. Le choix en a été si contraire à vos intérêts, que quelques-uns ont prêché hautement la contre-révolution;
LA SECTION FRANKUN. 333
d'autres ont profité de leur commission pour se livrer à leurs vues mercantiles et accaparer divers objets, tels que les vins. Quelle confiance voulez-vous que vos frères puissent avoir dans des hommes aussi corrompus et aussi vils?
» 3<» Chacun sait d'où est provenu le changement arrivé depuis peu dans les assignats. La voix publique attribue à quelques maisons de commerce de Bordeaux le monstrueux accaparement des assignats à effigie et le discrédit de ceux qui sont marqués au coin de la République.
f 4*» Enfin, il n'est que trop connu et que trop vrai que c'est aux spéculations et à Favidité de ces mêmes négociants qu'est dû le surhaussement incroyable du prix de toutes les denrées ; et il est aisé de voir qu'ils ont gagné des sommes prodigieuses en très peu de temps aux dépens du peuple, et qu'il n'est presque pas une maison de capitalistes qui n'ait doublé sa fortune depuis deux ans.
> Joignez à cela la Commission populaire, la force départementale, les mensonges et les calomnies imprimés et propagés avec fureur contre la Convention nationale, et cette foule d'agents disséminés à grands frais dans tous les départements pour les soulever contre l'autorité nationale; joignez-y les relations connues des meneurs de votre ville avec celles qui ont levé l'étendard de la rébellion, et vous aurez une juste idée des motifs qui ont tari quelques-uns des canaux par lesquels les subsistances vous parvenaient.
f II est malheureux que de tout temps le peuple ait été la victime des fureurs ambitieuses de ceux qui veulent le dominer. Lorsqu'on a vu la guerre civile se préparer dans vos murs, qu'est-il arrivé? On a pensé que les chefs de la conspiration n'étaient pas assez insensés pour se livrer à des idées de scission et de guerre, sans avoir fait les préparatifs convenables, et surtout sans s'être ménages de grandes ressources en vivres. On a cru qu'ils laissaient le pauvre peuple manquer de pain, qu'ils visaient à la famine pour ne pas toucher aux précieux amas qu'ils tiennent cachés, et le refus constant de visites domiciliaires, exercées sévèrement et dans toutes les maisons, a fortifié ces soupçons. De là le bruit répandu que Bordeaux recelait des subsistances pour un temps considérable.
» Tous ces bruits peuvent être faux. Il est de fait que le peuple souffre, et sous un gouvernement libre et équitable, ceux qui en tiennent les rênes doivent commencer par soulager la misère publique, sauf à découvrir les vrais coupables et à les livrer à la vengeance des lois.
• Aussi la Convention nationale, toujours attentive aux besoins des malheureux, a-t-elle décrété une somme de deux millions pour cet obJL't.
• Citoyens, frères et amis, nous vous annonçons que ces fonds
Tiennent d'être mis à notre disposition; mais nous croirions manquer an plus saint de nos devoirs si nous ne prenions pas des mesures pour qu'ils ne soient liTrés qu*à des mains pures et fidèles. L'em{Joî doit en êcre déierminé de manière que la classe indigente et laborieuse du peuple ait la première part à ce bienfait.
f Pleins de confiance dans le patriotisme pur et constant dont vous avez donné des preuves éclatantes, nous vous appelons à la commission honorable d'alimenter tos frères. Que les bons républicains qui habitent les autres sections ne soient pas formalisés de l'espèce d'exclusion qui semble leur être donnée. Ils savent aussi bien que nous qu^eUes sont encore dominées par quelques intrigants qui ont eu Fart de s'en emparer et d'étouffer les voix et l'élan des sincères patriotes. Qu'ils se prononcent en £siveur des principes que vous professez, et nous les admettrons avec plaisir à partager la tâche honorable que la patrie vous impose par notre organe. Au reste, nous les prévenons que la distribution des grains sera &ite également dans toutes les sections, sans autre différence que celle des besoins.
• Eln conséquence, nous arrêtons ce qui smt :
» Article premier. — Les sections de la ville de Bordeaux ci-dessus nommées, et celles qui se seraient réunies à leurs principes, s'assembleront aussitôt après la réception du présent arrêté et nommeront chacune trois commissaires.
» Art. 2. — Immédiatement après leur nomination, les commissaires se formeront en comité chargé spécialement de surveiller remploi des deux millions accordés par la Convention nationale pour les subsistances de la ville de Bordeaux ; d'acheter sur ces fonds les grains nécessaires, de les faire moudre et d'en surveiller le transport et la distribution.
» Art. 3. — Le Comité nommera dans son sein deux citoyens chargés de résider auprès de la caisse qui renferme les deux millions et d'acquitter les mandats que tireront sur cette caisse les commissaires chargés des achats.
» Art. 4. — Le Comité nommera également le nombre de commissaires qu'il jugera convenable pour faire les achats de grains et farines : ces commissaires seront munis des réquisitions des représentants du peuple pour assurer le succès de leurs opérations.
• Art. 5. — Le Comité correspondra exactement avec les représentants du peuple, les commissaires auprès de la caisse et ceux envoyés pour les achats, et fera tous les quinze jours un rapport imprimé et affiché aux lieux accoutumés.
» Art. 6. — Il sera alloué une indemnité aux commissaires qui ne
pourront pas se livrer aux occupations que le présent arrêté leur assigne, sans faire un tort évident à leur famille (0. >
La publicité donnée à cette lettre et aux mesures qu'elle prescrivait causa une joie universelle à Bordeaux. On crut y voir la fin des maux terribles qu'engendrait la famine. Cette espérance ne permit pas de remarquer l'exclusion injurieuse dont les conventionnels frappaient les autorités de la ville dans l'organisation résultant de leur arrêté. — Qu'importait après tout ! Le malheur et les dangers créent souvent l'égoïsme et l'indifférence, et pourvu qu'il eût du pain, le peuple ne se souciait plus des hommes qu'il avait autrefois soutenus et qu'on ne cessait de lui signaler comme les seuls auteurs de ses maux présents. L'ingratitude est fréquemment l'apanage des peuples.
Pendant qu'Ysabeau et Baudot venaient ainsi en aide aux Bordelais mourants de faim et qu'ils refusaient publiquement, et non sans arrière-pensée, toute confiance à la municipalité, J. Pinet, Paganel et Tallien, alors à Périgueux, adressaient une proclamation aux départements environnant celui de la Gironde; cette proclamation, relative à l'approvisionnement de Bordeaux en grains et forines, signalait les difficultés que rencontrait cet approvisionnement, les citoyens arrêtant les grains destinés à cette cité, sous le prétexte qu'on ne voulait point alimenter les habitants d^une ville rebelle, qui ne reconnaissait ni la Convention nationale, ni les lois émanées d'elle. Tout en avouant qu'il était naturel de se refuser à venir au secours de ceux qui étaient en contre-révolution ouverte avec les autorités légitimes, les représentants ajoutaient qu'il serait barbare de faire supporter à l'universalité des citoyens la peine du crime de quelques intrigants, et ils conjuraient les citoyens de protéger, par tous les moyens
(i) Archives de la Gironde, série L.
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^r sur uniiTuc jl jm?*: -^r iiisff*ri^ ÔB cnîns envoyés a
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' Ej: irr-in^ir: les iiz^ptrs q::*avaicEt courus nos collègues, nous T~-rïcs i^irori li rcscC-Hcn d'aUcr les partager et venger Tinjure :: :i i 11 n^i^eîCé nirjr'nêje; mais néâechissant que ce crime ne rc^vi:: î-r:^ ctrlui ii Iz r=.2ionîé des citoyens de Bordeaux, et n'était ^-: c^^-tri.re que le résultat des p^erndes suggestions de quelques •r.::^C£r.t5 cuî v^^oirsie^t faire de Bordeaux ce que les royalistes et 'c> *ri>îccrji:es ont fait de Lyon et de Marseille, des monceaux de ccKd^cs. nous avons, à regret il est vrai, préféré de nous éloigner un instant de cct:e viile, où nous n'allions porter que des paroles de j\r.\, de concorde et de fraternité.
» Nous n'avons pas même voulu que notre éloignement, nécessité jxir les circonstances, pût être nuisible aux bons citoyens.
» Le premier acte de notre mission, que nous nous sommes empressés de remplir parce qu'il était dans nos principes et dans ceux de la Convention nationale, a été d'adresser aux citoyens des dé|\iriements environnant celui de la Gironde une proclamation par laquelle nous les invitons à protéger la libre circulation des grains
LA SECTION FRANKLIN. SSy
destines pour Bordeaux. Nous ne nous bornerons pas à cela; nous allons nous occuper sans relâche des moyens de faire refluer une partie de la récolte de ces départements vers Bordeaux.
> Ainsi, pendant qu'une faction contre-révolutionnaire égare une portion des citoyens de cette ville et nous empêche d'aller y serrer dans nos bras des frères, des amis, nous allons employer tous les moyens que la Convention nationale a remis entre nos mains, pour arracher ces braves patriotes aux horreurs de la famine que les ennemis de la liberté leur préparent : aucune peine, aucun sacrifice ne seront épargnés.
» Mais nous ne pouvons vous le dissimuler, citoyens de Bordeaux ; si vous persistez plus longtemps dans votre égarement; si vous vous refusez à exécuter les lois rendues par la Convention nationale, relativement aux actes de rébellion que se sont permis quelques-uns de ces hommes audacieux qui ont voulu vous séparer de la République pour vous livrer peut-être à quelque puissance étrangère; si vous ne rentrez bientôt dans Tordre, alors nous serons forcés de nous réunir à ceux qui ne veulent pas pourvoir aux besoins d'une ville en état de contre-révolution; car, nous vous le disons avec franchise, partout on veut bien venir au secours de Bordeaux soumise aux lois, à l'unité et à l'indivisibilité de la République; mais nulle part on ne veut laisser passer une mesure de grains pour Bordeaux rebelle ou fédéraliste,
» Bons citoyens de Bordeaux, nos frères et nos amis, ne persévérez donc pas plus longtemps dans le système contre-révolutionnaire que quelques meneurs vous ont fait adopter. Ne soutenez pas plus longtemps ces hommes qui vous trompent journellement, et qui n^ , se disent aujourd'hui vos amis que pour vous vendre plus chèrement aux despotes et vous donner des fers plus pesants encore que ceux que vous avez si généreusement brisés en 17S9.
• Remettez-vous-en à la Convention nationale du soin de distinguer l'homme vraiment coupable d'avec celui qui n'a été qu'égaré. Si elle veut que le glaive de la loi frappe le criminel, elle veut aussi être juste envers l'innocent et indulgente envers l'homme trompé. Les chefs de la conspiration, voilà ceux qui seront punis ; voilà les auteurs de tous vos maux.
»Ahl chers concitoyens, qu'ils nous tarde d'être au milieu de vous, d'entendre vos réclamations, d'y faire droit, de réparer les injustices de vos oppresseurs et de vous prouver que les représentants du peuple savent compatir aux besoins des malheureux, rendre justice à tous, et qu'il leur en coûte toujours d'exercer des actes
de sévérité.
> Hâtez donc, citoyens, l'instant où nous pourrons, réunis tous par les sentiments de la plus douce fraternité, jurer ensemble
T. L aa
33S HISTOIRn DE LA TERREUR A BORDEAUX.
de mourir pour la défense de l'unité et de Tindi visibilité de la République.
» Tous les moyens de préparer ce beau moment sont entre vos mains : £aites-en us^ge (0. •
Les menaces et les conseils n'étaient pas négligés; l'exécution du décret du 6 août et la soumission de la ville, tel était le but poursuivi d'un commun accord par les représentants; les moyens, ils ne les dissimulaient plus : chasser les meneurs, les livrer au glaive des lois.
Quant aux tendresses de Tallien pour ses bons amis et frères les Bordelais, elles se traduisirent plus tard par des actes sanglants de vengeance. Nous les raconterons avec impartialité, mais non sans frémir.
Cependant le Club national, rétabli par un décret du 27 août précédent, s'était installé dans le local de la ci-devant église Saint-Projet. Le 8 septembre, les sans-culottes qui le composaient, notifiaient sèchement à la municipalité qu'ils se réuniraient le lendemain aux ci-devant Jacobins pour y rouvrir leurs travaux patriotiques.
Le premier acte du Club national fut une dénonciation contre la Société de la Jeunesse bordelaise aux représentants du peuple, et une adhésion entière et sans réserve aux actes, aux sentiments, aux principes d'Ysabeau, de Baudot et de leurs collègues.
Il est vrai qu'au même moment, les conventionnels recevaient de Bordeaux des lettres anonymes pleines de menaces et où on leur disait que c'était vainement qu'ils gorgeaient le peuple d'assignats, que la ville resterait ce qu'elle avait toujours été. On comprend que ces écrits anonymes, inintelligents et coupables à la fois, n'étaient pas de nature à calmer l'irritation des représentants contre les Bordelais.
Un certain DorguciU que nous retrouverons parmi les
(0 Archives de la Gironde, série L.
LA SECTION FRANKLIN. SSg
terroristes les plus forcenés, était des lors un partisan dévoué de la Montagne; il était du nombre de ceux qui poursuivaient de leur haine la Société miiscadine des Bordelais, comme il le disait dans une lettre à sa femme. Nous aurons à constater plus tard les rapines de toutes sortes dont Dorgueil se rendit coupable pendant la Terreur.
Ici doit se placer un incident très grave et qui était évidemment la conséquence des excitations contenues dans les communications des proconsuls aux sections de la ville.
Le 9 septembre, vers une heure de Taprès-midi, les membres de la section Franklin se transportèrent en masse à la municipalité; ils étaient une centaine environ. Ils remirent au Conseil général de la commune une pétition impérieusement et laconiquement rédigée, par laquelle ils sommaient la municipalité de faire exécuter dans le délai de douze heures le décret du 6 août, faute de quoi ils se chargeraient de Texécuter eux-mêmes avec Taide des bons citoyens de la ville.
Cette démarche audacieuse causa une assez vive émotion.
Le Conseil général de la commune délibéra, séance tenante, et considérant que le décret du 6 août ne lui était pas officiellement parvenu; que les termes généraux dans lesquels il était conçu enveloppaient non seulement toutes les autorités constituées, mais encore la majorité des habitants de la Gironde; que les représentants du peuple Ysabeau et Baudot avaient solennellement promis Tinexécution de ce décret jusqu'au retour des commissaires envoyés par les sections auprès de la Convention nationale pour en demander le rapport, il décida qu'il ne pouvait s^occuper de l'exécution du décret du 6 août, et que la délibération serait communiquée aux vingt-huit sections pour énoncer leurs vœux.
Puis, comme la démarche de la section Franklin, bientôt connue en ville, y avait jeté du trouble, semé des appréhen-
-x3 H:>T::îi: Z€. Ui, ttîîevr a bordf vi-x.
&3Q$w et qdock pooTiii ^vc4r à redouter des désordres, la ETîinicîpaLÏîé :nz. sjt pceJ une partie de la garde nationale.
A 11 rérepdxi de li délibération du Conseil général de là cùoimu^e^ U sectioa Franklin, loin de se laisser intimider* se mit en réhdlion et provoqua le soulèvement des campagnes. Le danger était imminent.
Cest à ce moment que le Conseil général, craignant des coaâhs entre les sections montagnardes et la Société des Jeunes gens^ se décida à prendre une délibération pour iwritcr ei, pariant que Je àesoin, requérir (sic) la Société populaire de la Jeunesse bordelaise de se dissoudre.
C^était un moyen terme à Taide duquel on espérait anénuer aux yeux des représentants le refus d^exécution du décret du 6 août; on disait, d^ailleurs, que des ordres formels et secrets, envoyés de La Réole à la municipalité, avaient condamné irrévocablement la Société de la Jeunesse.
L'arrêté, affiché dans les divers quartiers de la ville, fut un coup terrible pour les sections qui n'avaient pas encore subi rinfluence des proconsuls '»\
Les jeunes gens se réunirent, et une discussion orageuse s'engagea sur Tordre donné par la municipalité. Auguste Ravez, qui présidait la séance <'\ fut d'avis qu'il ne fallait fK)int se soumettre à la mesure édiaée, avant de s'être assuré des sentiments de la population. Sur ses conseils, la Société se déclara en permanence et des délégués furent envoyés dans les sections et auprès des divers corps administratifs.
AL Dupont (mort conseiller à la cour de Bordeaux) alla haranguer la municipalité, et le procureur de la commune Vielle lui répondit.
M. Dégranges-Bonnet (mort président de Chambre à la Cour de Bordeaux et dont le Palais garde le souvenir) se
{») H. Chauvot, le Barreau de Bordeaux, (i) \, Eloge de Rave^^ par M. Sauzct.
rendit au département, où le président Sers se fit Torgane de rassemblée.
M. Ladonne, envoyé au district, eut une entrevue avec le président Bernada.
Lorsque les délégués eurent rendu compte de leur mission et de Taccueil bienveillant qu'ils avaient reçu partout, la Société déclara qu'elle ne se dissoudrait pas et chargea Ravez de répondre à Tarrêté du Conseil général de la commune du 9 septembre.
Ravez, le même que nous avons vu plus tard occuper des positions éminentes qu'il honora par son beau caractère et ses talents, celui que ses pairs de notre barreau surnommèrent Itgi^atid Ravel, rédigea en ces termes la réponse des Jeunes gens; un pareil document émané d'urî tel homme devait trouver ici sa place :
c Magistrats, la Société populaire de la Jeunesse bordelaise venait de se réunir pour délibérer sur la proclamation qui l'invite et, partant que de besoin, la requiert de se dissoudre, lorsqu'un cri d'alarme, frappant à la fois toutes les parties de cette vaste cité, a annoncé que la tranquillité publique était menacée : Volons au poste où le danger et l'honneur nous appellent, se sont écriés tous les membres de cette Société; allons offrir dans nos sections, dans nos compagnies respectives, et nos bras et nos lumières, et ne nous occupons de nous que lorsque nous n'aurons plus à craindre pour la chose publique.
i Magistrats, si nos alarmes ne sont pas entièrement calmées, elles sont du moins suspendues. La section égarée qui avait oublié quune portion du souverain n'est pas le souverain lui-même, et qui voulait s'arroger un pouvoir qui n'appartient qu'aux ministres mêmes de la loi, paraît avoir reconnu la funeste erreur dans laquelle des mains étrangères et perfides l'avaient entraînée. Nous pouvons donc un instant quitter le champ de l'honneur pour nous réunir dans le temple de la Liberté, et notre premier objet doit être de répondre à votre proclamation.
» Vous nous invitez, magistrats, et, partant que de besoin, vous nous requérez de nous dissoudre. Mais nous sommes citoyens français, nous sommes libres, nous sommes assemblés en vertu de l'acte constitutionnel que vous nous avez vous-mêmes présenté; nous avons rempli toutes les formalités prescrites par la loi, et à ces
titres nous avons le droit de vous demander : sur quels fondements repose l'invitation ou la réquisition quevous nous faites? L'arbitraire est pour jamais banni de la France : la loi seule peut ordonner; la loi seule peut exiger notre obéissance. Les Français ne connaissent plus d'autre maître que la loi et- les magistrats qui parlent en son nom.
• Quelle est donc la loi, magistrats, qui vous autorise à requérir notre dissolution? Quelle est du moins la loi que nous avons violée et dont la violation puisse servir de base à la réquisition que vous nous adressez?... Ici la malveillance et la calomnie sont elles-mêmes muettes et confondues; et ce silence, preuve énergique de leur honte, est aussi le gage du triomphe que la loi assure à tous ceux qui en sont les fidèles sujets.
» Vous invoquez, magistrats, le salut du peuple comme loi suprême. Ce grand principe n'est gravé nulle part en caractères plus ineffaçables que dans les cœurs ardents et sensibles de la jeunesse bordelaise. Mais ne craignez-vous pas vous-mêmes que les fauteurs du désordre et de l'anarchie ne profanent bientôt cette sublime vérité en la faisant servir à leurs sinistres projets? Ne craignez-vous pas que les désorganisateurs qui semblent vouloir punir la cité de Bordeaux de l'heureuse paix dont elle jouit au sein des orages révolutionnaires qui ont agité, bouleversé, ensanglanté même toutes les autres parties de notre malheureuse France, n'exigent aussi, comme mesure de salut public, de douloureux sacrifices, et n'amènent au milieu de nous, au nom du salut public, ces malheurs et ces forfaits sur lesquels la justice et l'humanité verseront des larmes éternelles?
» Le salut du peuple est la suprême loi sans doute. Mais ce principe dont on a tant abusé, il ne faut l'invoquer que lorsque les lois écrites sont sans force, les magistrats sans autorité, les citoyens sans vertus. Sommes-nous donc dans cette affreuse situation? Non; les lois sont toujours la règle du peuple bordelais, ses magistrats sont toujours ses guides et ses pères, les vertus sont toujours chères à son cœur. Vous le savez, magistrats; vous en avez fait plus d'une fois la convaincante expérience, et l'opinion que vous avez dû prendre du peuple bordelais aurait dû, nous devons vous le dire avec franchise, vous tracer en ce moment la marche que vous aviez à tenir.
» Avez-vous dit à ce peuple que l'acte constitutionnel nous permet de nous rassembler, et que des lois postérieures punissaient les magistrats et les fonctionnaires publics qui porteraient atteinte à ce droit précieux? Lui avez-vous dit que nous ne nous assemblions que pour maintenir les lois qui nous gouvernent, défendre les propriétés de nos pères, de nos amis, de nos concitoyens, protéger
les personnes injustement compromises, et anéantir les tyrans sous quelque forme qu'ils se déguisent r* Lui avez-vous dit que ni vous, ni aucun autre citoyen, n'avez encore d'autre droit que celui de nous surveiller et non de nous dissoudre, et que cette surveillance même est en quelque sorte inutile pour une Société de jeunes gens qui veulent tenir leurs séances en public, qui feront imprimer à des époques périodiques le résultat sommaire de leurs travaux, et qui déjà (pesez bien ces mots) ont invité leurs magistrats à venir dans leur sein pour être les témoins de leurs paisibles opérations?
• N*en doutez pas, magistrats, si vous eussiez tenu ce lan!i:age au peuple bordelais, il eût eu le succès que la voix de la vérité aura toujours auprès de lui, et vous ne vous fussiez pas mis vous-mêmes en opposition avec la loi.
• Vous avez inséré dans votre proclamation une partie de la lettre que vous avez reçue des commissaires de la Convention en séance à La Réole : « Cette lettre, dites-vous, ne laisse aucun doute sur » l'improbation des représentants du peuple à l'égard d'un établis- » sèment qu'ils regardent comme dangereux, i Magistrats, nous ne sommes pas les seuls qui avons été calomniés auprès des représentants du peuple; mais le règne de la calomnie est aussi court qu'il est honteux; et la réponse que nous allons faire à la partie de leur lettre qui nous concerne ramènera sûrement leur opinion en notre faveur. Les représentants du peuple ont dit dans cette lettre qu'une partie de la Jeunesse ne s'assemblait que pour s'opposer à la loi qui la met en réquisition. Depuis que cette Société existe, il n'a pas été un seul instant question du recrutement ; nous offrons de communiquer nos procès-verbaux à tout magistrat, à tout citoyen qui voudra s'en convaincre.
» Cette lettre parle encore de notre Société comme d'un moyen de guerre civile. Une inculpation aussi grave suppose des faits certains, des projets connus, des intentions manifestes. Quels sont ces faits, ces projets, ces intentions? Nous défions ici nos détracteurs les plus acharnés; et ce défi auquel ils ne répondront certainement pas, achève de démontrer que les représentants du peuple ont été trompés eux-mêmes par les envieux secrets qui redoutent l'aspect de la Jeunesse bordelaise, réunie sous l'étendard de la loi.
• Existe-t-il, d'ailleurs, dans la lettre des représentants du peuple une réquisition de dissoudre notre Société? Et comment existeraitelle? Les représentants du peuple n'auraient pu la faire sans violer la loi, qui est leur ouvrage, et sans tenir une conduite qu'ils devraient punir dans les autres? Quand ils seront mieux instruits, quand ils sauront que nous sommes assemblés paisiblement et sans armes, quand ils apprendront que nous n'avons d'autre objet» que d'opposer, en défendant les lois, les personnes et les propriétés, un
rempart insurmontable aux anarchistes, ils regretteront sans doute d'avoir écouté trop facilement nos ennemis; ils nous vengeront eux-mêmes en applaudissant aux vues qui nous animent.
• La réquisition que vous nous avez adressée est donc votre propre ouvrage. Or, pouvez-vous faire une pareille réquisition? Devons-nous y déférer? Magistrats, requérez-nous au nom de la loi, placez la loi à côté de votre réquisition, alors nous cesserons d'exister. Mais déférer à une réquisition qui n*est pas conforme à la loi, qui en est une violation expresse, c'est abjurer la qualité de citoyen français, c'est renoncer à sa liberté, c'est faire plier des têtes libres sous le joug que la Révolution a brisé. D'autres Sociétés populaires existent en cette ville : l'une, sous le nom de Société des Amis de la Liberté et de VÉgalité ; l'autre, sous celui de Club national; une troisième, sous le titre de Surveillants,
» La liberté et les lois n'existeraient-elles que pour ces Sociétés? Si c'est un crime de le penser; si la liberté est un bien commun à tous les hommes; si les lois sont égales, notre Société doit donc exister aussi, elle ne doit pas se dissoudre; et personne au monde, pas même vous, magistrats, n'avez le droit d'en requérir la dissolution.
1 Nous redoutons peu les vaines menaces dont les ennemis de la loi, qui seront toujours les nôtres, cherchent à nous effrayer. Jamais les magistrats et les fonctionnaires publics, dont nous sommes les amis; jamais la brave garde nationale, dont nous partageons et les sentiments et les dangers; jamais les citoyens, dont nous sommes les enfants et les camarades, ne se laisseront assez aveugler par les malveillants pour exercer aucun acte de violence contre une Société paisible et sans armes, qui ne veut qu'user d'un droit que le despotisme seul pourrait lui ravir. Qu'ils apprennent, du moins, que la Jeunesse bordelaise, ferme et intrépide sous le drapeau de la liberté, les attendra avec le calme qui convient à sa cause, et que, couverte sous l'égide de la loi, elle ne cessera d'exister qu'avec la loi même.
» Il nous reste, magistrats, un autre devoir à remplir. Tous les citoyens ont le droit imprescriptible de se plaindre d'une infraction à la loi et de la dénoncer aux autorités supérieures. Votre proclamation est une infraction de ce genre. Nous déclarons donc que nous allons la déférer à l'Administration du district et du département, et que nous en poursuivrons la cassation par tous les moyens que la loi nous autorise, nous ordonne même d'employer.»
Ainsi parla Ravez, ou, pour être plus exact, ainsi s^exprima la Société de la Jeunesse bordelaise en réponse à la délibération du Conseil général de la commune.
LA SECTION FRAVKLIN. 345
Cette réponse, qui était signée par Auguste Ravez, président, Ladonne fils, Dégranges, Dupont jeune et Paris fils, secrétaires, fut portée à la municipalité, au district et au département, et imprimée pour être envoyée dans toutes les sections et à la garde nationale ^^K
Les esprits étaient très agités par ces incidents, dont la gravité n'échappait à personne. Si les jeunes gens avaient des adhérents nombreux, les détracteurs ne leur manquaient pas.
La lutte était engagée entre les représentants des principes girondins et les adeptes de la Montagne. L'issue n'en paraissait pas douteuse : le peuple de Bordeaux n'était plus girondin; il craignait la famine, et ses tendances égoïstes le portaient vers le plus fort, c'est-à-dire vers la Montagne et la Convention.
D'un autre côté, les proconsuls de La Réole soutenaient ardemment le Club national, la section Franklin et toutes celles qui étaient en communauté d'idées avec ces deux Sociétés.
Le lo septembre, le citoyen Dancemont, député des sections, écrivait de Paris au président du Comité des sections de Bordeaux, pour rendre compte de son entrevue avec le Comité de Salut public à l'occasion du décret du 6 août; il faisait connaître que Marandon, Duvigneau et Lavau-Gayon devaient subir le coup de ce décret; que satisfaction devait être donnée à Ysabeau et Baudot pour les excès auxquels des malveillants s'étaient portés envers leur voiture; que la cavalerie bordelaise devait partir sur le champ pour les frontières ; que les bataillons rentrés de la Vendée devaient y être immédiatement remplacés par deux autres bataillons; que Grangeneuve, Guadet, Leroy et Buzot, signalés comme présents à Bordeaux devaient être
(i) Nous possédons un exemplaire en placard, imprimé chez P. Fhillipot, Fotiéede Ville, 1793.
arrêtés, et qu'enfin le Club national devait être réinstallé sans retard. Au même moment, Ysabeau et Baudot écrivaient de leur côté aux citoyens composant le Club national de Bordeaux :
« Qtoyens, nos frères et nos amis, rien ne pouvait faire tant de plaisir à des républicains montagnards que d'ap- ^ prendre le rétablissement d'une Société qui est devenue chère aux bons Français, à proportion des services qu'elle a rendus et des persécutions dont elle a été l'objet.
D La République entière a les yeux ouverts sur votre conduite; elle attend de vous de grandes choses, et dignes de votre réputation : elle- aimerait à vous devoir le rétablissement de l'ordre et le règne des lois.
» Vous êtes, dès ce moment-ci, le point de ralliement de tous ceux qui aiment sincèrement la patrie. Élevez-vous, frères et amis, à la hauteur de vos destinées; opérez dans vos murs une heureuse révolution; terrassez, par la force de l'opinion, la faction qui vous opprime. Forts de votre union entre vous et avec toutes les Sociétés républicaines, ne craignez pas de vous prononcer avec hardiesse. Nous sommes là pour vous soutenir avec toute la puissance d'une nation qui a juré de ne jamais rétrograder en révolution.
» Nous nous honorons d'être membres de votre Société : puissions-nous vous communiquer toute l'énergie dont nos âmes sont dévorées! Puissions-nous bientôt nous trouver au milieu de vous et participer à vos travaux civiques <'^ . >
Les représentants, on le voit, avaient hâte d'obtenir la soumission de Bordeaux. Ils y poussaient de tout leur pouvoir; ils s'en faisaient un point d'honneur, et après avoir excité les courages, ils disaient : Nous sommes là pour vous soutenir.
(1) Archives de la Gironde, série L.
Ce n'est pas tout encore : d'après un contemporain, M. Daguzan aîné, ils avaient remis auK députés de la section du lo août une adresse bientôt publiée par cette section, et disant très distinctement aux membres des sections qui, seules, suivant eux, étaient restées fidèles au salut de la République : oc Armez- vous de poignards, et observant que nous sommes en septembre, devenez autant de septembriseurs. ]» De pareilles excitations seraient odieuses si elles étaient vraies; mais nous avouons n'en avoir trouvé l'indication nulle part ailleurs que dans la lettre de Daguzan ; l'adresse à laquelle il fait allusion et qu'il qualifie d'insultante pour les citoyens à qui elle était envoyée, n'a pas passé sous nos yeux.
D'ailleurs, des nouvelles de toute nature étaient mises en circulation pour effrayer les esprits : on disait notamment que les troupes allaient partir pour Blaye; que de nouveaux proconsuls étaient attendus pour faire exécuter la loi sur la réquisition de la jeunesse, etc., etc.
Il est facile de se rendre compte, d'après ce qui précède, de la surexcitation générale qui régnait à Bordeaux vers cette époque.
La jeunesse bordelaise menaçait les sections et celles-ci se préparaient à la résistance^
Le 1 1 septembre, et en vertu d'un ordre des représentants, Charles, assisté du citoyen Jacob et d'autres membres de la section Franklin, se rendit au Château -Trompette et se fit remettre un canon et des munitions. Les commissaires des sections dévouées et du Club national, et des énergumènes qualifiés du titre de bons citoyens, étaient réunis dans le local de la section Franklin, au ci-devant Grand Séminaire, rue du Palais-Gallien (hôtel des Monnaies actuel). Dès que Charles eut rapporté les munitions enlevées au Château-Trompette, les sectionnaires se barricadèrent dans les cours du ci-devant Grand-Séminaire, le
canon fut chargé à mitraille, ils le pointèrent en face de l'entrée, mèche allumée <'), et ils attendirent.
On n'osa pas les attaquer, dit Tustet. Toutefois l'alerte avait été vive.
Les citoyennes Amies de la Liberté et de VÉgcditi avaient envoyé une nouvelle députation à La Réole; elle en revint avec la lettre suivante signée d'Ysabeau seul :
«: Citoyennes, nous vous avons déjà exprimé les véritables sentiments de nos cœurs, inaccessibles à toute vengeance particulière, incapables de se livrer à d'autre passion qu'à celle du bien public.
2> Votre députation auprès de nous est un nouveau gage des principes qui vous attachent à la République et à la G^nvention nationale, qui la représente. Continuez de propager de tout votre pouvoir les principes sacrés auxquels sont attachés le salut de la patrie et celui de la ville que vous habitez. Il est bien malheureux qu'une partie de vos concitoyens soient encore livrés à des illusions qui auraient dû se dissiper depuis longtemps, et persévèrent dans son opposition à la loi. Que demandons-nous, au nom de la République, sinon que les lois régnent, régnent seules dans toute leur intégrité; que toutes les factions disparaissent devant l'acte constitutionnel qui doit rallier tous les esprits et toutes les opinions; que le peuple, qui souffre par la vexation des riches et par leur odieux monopole, vive du fruit de son travail et soit délivré du monstre de l'accaparement et de l'agiotage qui le dévore; enfin, que les subsistances, qui sont devenues la proie d'un petit nombre de spéculateurs et de gros propriétaires, puissent circuler librement et arriver jusqu'à la chaumière du pauvre?
3> Tels sont nos vœux les plus chers, tel est le but de notre mission et de nos travaux, et voilà pourquoi nous
(1) Tustet, Tableau de Bordeaux, etc.
sommes en butte aux persécutions, aux calomnies et même aux poignards des aristocrates et des faux patriotes. Les misérables savent bien que si la droiture de nos intentions était connue, nous serions entourés des bénédictions de ce même peuple auprès duquel ils nous représentent sous les couleurs les plus noires.
T> Mais rien au monde ne sera capable de nous arrêter dans notre carrière bienfaisante, et on connaîtra à la fin quels étaient les oppresseurs du peuple et quels étaient ses véritables et sincères amis !
» Notre dernier arrêté concernant les subsistances vous est déjà connu; nous en attendons les plus heureux succès et nous devons vous dire qu^il n'est pas de jour où, en vertu des ordres que nous avons donnés, U ne passe plusieurs bateaux chargés de blé.
> Vous appartenez, citoyennes, à cette partie du peuple, laborieuse et pauvre, par qui et pour qui la révolution a été faite. Vous pouvez, par Tascendant que vous donnent vos vertus, hâter la fin de cette révolution, en invitant tous les bons citoyens à écouter la A'oix de la patrie en danger, à marcher à son secours et à se tenir attachés invariablement au centre de Tunité républicaine (*). >
Cette lettre et toutes celles des représentants que nous avons insérées dans ce chapitre sont entièrement inédites et publiées pour la première fois. Nous aurions peut-être dû les renvoyer à V Appendice, mais elles nous ont paru si curieuses à tant de titres, elles éclairent et complètent si bien la marche des événements que nous avons jugé ne pas devoir les passer sous silence, au risque de ralentir un peu la marche de notre récit. Elles contiennent la pensée intime des proconsuls de La Réole et dévoilent une partie des moyens qu'ils employèrent pour arriver à la soumission de Bordeaux.
(i) Archives de la Gironde, série L.
Hi> »U«i UE 1^ TEXREIH A BORDEAUX.
1^ iarr OL zixnrsn Dancemont et les concUdons itnpo- £ IL Tîle par ic Oimhr de salut public ayant reçu ôf i£ TmhfiTTTr . îe Ci3Z2sdl général du distria de Bordeaux lusi Ttrrrssnr r ic iirésemcr à la Convention un mémoire uscrûzHir oui ss isriimaTT par une démission en masse.
CsiET ine arcnTgrivir.. et la section Franklin se réjouit c UDS pinsHie oêdàan *pÀ^ en afEûblissant les autres rin.ïiïï» crcsccrâs^ accroissait la puissance et Finfluence
O f j: pe3:-<!re :rîc fimc de la part du Conseil général
Des désTurchcs actives^ en effet, étaient tentées à Paris par DarfcrrT>jQi et Josq>h S^alié, et celui-ci écrivait, le 1 5 scpccmbre* i Bcmada : c Nous avons à lutter contre la calomnie et les fautes qu'on nous attribue des quatre coins de la République. C^est une situation aussi malheureuse que Scheuse. Je ne saurais assez vous invdter à la plus grande modération et à tâcher de vous concilier Tesprit des deux représentants du peuple qui sont à La Réole. Faites-leur des députations pour les engager à revenir sur le compte des Bordelais... C'est de leur manière d'écrire à la Convention que nous devons beaucoup attendre. »
Hélas! les illusions étaient permises à Ségalié, qui était à Paris; elles ne Tétaient pas à Bordeaux, où on s'attendait d'un moment à l'autre à des événements d'une importance capitale et qui, depuis plus d'un mois, étaient activement préparés par les menées de la section Franklin et du Club national, et par les manœuvres des émissaires secrets des proconsuls.
Ces événements ne tardèrent pas à éclater, comme nous allons le voir dans le chapitre suivant.
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