‹ Histoire de la Terreur á Bordeaux, Volume 2Chapitre 6 sur 42 · T. II. II · texte numérisé non relu

T. II. II

membre de la Commission militaire. Ancian se brûla la cervelle au moment où il allait être conduit à la maison d'arrêt ('K

Le 6 janvier, une nouvelle lettre anonyme était adressée à Ysabeau et à Tallien : « Prenez garde, leur disait-on, vous êtes mal entourés. Vous avez échappé au fer des assassins, prenez garde au poison. Des hypocrites, des voleurs, des gens vendus à vos ennemis sont près de vous, mangent avec vous et calomnient derrière. Croyez-en ce qu'on vous dit. >

Irrités de ces envois trop fréquemment renouvelés et où les critiques se mêlaient aux menaces, les conventionnels saisirent en ces termes la Commission militaire de leurs doléances : « Citoyens, déjà plusieurs fois nous vous avons instruits des lettres anonymes que nous recevions chaque jour. Elles ont été, vous le savez, suivies d'insultes et d'attentats contre 1^ représentation nationale. Cette nuit encore, des brigands armés se sont introduits dans notre maison et paraissaient résolus à commettre des violences, si quelques braves sans-culottes qui nous entourent ne s' fussent opposés. Ce matin, le libelle le plus dégoûtant, le plus infâme, nous est parvenu par la voie de la poste. Nous vous .l'adressons en vous invitant à en poursuivre les auteurs et tâcher de découvrir la similitude des écritures qui pourraient vous passer sous les yeux. S'il ne s^agissait que de nous comme individus, nous livrerions ces lettres au mépris qu'elles méritent; mais lorsqu'il s'agit de la représentation nationale, se taire serait un crime, et contribuer à son avilissement ne peut jamais entrer dans l'esprit des bons citoyens. j>

Lacombe mit en vain ses limiers en mouvement; il ne put découvrir les auteurs des écrits anonymes qui lui étaient ainsi déférés.

(i) Feuille de Bordeaux^ no 172.

DESTITUTION DU COMITE DE SURVEILLANCE. l63

Les représentants s'occupèrent vers cette époque du commerce de Bordeaux, et nous croyons qu'il serait diflScile de trouver la trace de mesures plus exorbitantes que celles qu'ils crurent devoir prescrire. Après avoir décidé que les condamnations prononcées par le Tribunal de commerce, rétabli par leur arrêté du 4 nivôse (24 décembre 1793), n'auraient force d'h3rpothèques que quatre mois après la date de son rétablissement <'\ ils prirent le 7 janvier 1794 rétonnant arrêté que l'on va lire, et que nous avons renoncé à résumer de crainte d'en affaiblir les termes :

« Les Représentants du peuple en séance à Bordeaux,

N Instruits que plusieurs maisons de négociants viennent de déposer leur bilan;

y» Considérant que les ennemis du bien public, après avoir épuisé toutes les ressources de la force et de Tintrigue, espèrent trouver dans le commerce un moyoi de contre -révolution d'autant plus puissant, qu'il porte sur les subsistances du peuple ;

» Que les scélérats ayant échoué dans leurs sinistres projets, en donnant d'abord aux opérations commerciales une activité forcée et dévorante, cherchent aujourd'hui à parvenir à leur but en en paralysant subitement le cours ordinaire, ce qui ruinerait le citoyen honnête qui leur a confié ses fonds, et perdrait notre crédit chez l'étranger, qui cesserait d'apporter ses denrées chez un pays de mauvaise foi et de banqueroute;

» Considérant que Nantes, Marseille et autres grandes places, ayant déjà donné ce funeste exemple, la conduite des négociants de Bordeaux annonce un plan général de dissolution de commerce qui tendrait à amener la misère publique, par la ruine des particuliers;

» Considérant enfin que ce but contre-révolutionnaire ne se décèle que trop par le nombre des bilans déposés à la fois par la malveillance des négociants qui négligent de prendre les moyens utiles dans le commerce pn pareil cas, et enfin en ce que le terme de quatre mois, fixé par le tribunal pour les paiements, donne aux négociants honnêtes toute la latitude que la probité peut désirer ;

» Voulant calmer les inquiétudes du peuple, prévenir pour la suite les ruses infômes dans lesquelles les agioteurs s'enveloppent, et punir leurs spéculations sourdes et frauduleuses, en rendant

(I) Arrêté du 7 janvier 1794.

d'ailleurs justice à ceux que les difficultés du temps mettraient hors d'état de remplir leurs engagements, » Arrêtent ce qui suit :

» 10 Tous ceux qui ont remis ou qui remettront leur bilan, seront arrêtés de suite pour être interrogés par le Comité de surveillance, et traduits, s'il y a lieu, à la Commission militaire ;

» 20 II sera établi un Comité composé de quatre membres, chargé de vérifier tous leurs livres et Tétat actuel de leurs marchandises, comparé avec l'état de celles dont ils étaient nantis à l'époque du maximum;

» 30 Le même Comité examinera avec la plus sévère rigueur comment ils se sont défaits de ces marchandises, quels emplois ils ont fait des fonds provenant de la vente, en se faisant représenter les factures d'achat, et toutes les pièces qui constatent l'entrée ou la sortie desdits effets ou marchandises;

» 40 Tout négociant trouvé en fraude dans ses opérations ou dans la tenue de ses livres sera livré à la Conflmission militaire, pour être jugé et puni suivant la rigueur des lois contre les faillis et les banqueroutiers frauduleux. »

Jean Lamothe aîné, juge au Tribunal de commerce du district de Bourg, séant à Blaye, Oré aîné et Sudreau, juges au Tribunal de commerce de Bordeaux, et Bas^erque, négociant, rue des Argentiers, furent désignés pour former le Comité institué par l'article 2 de Tarrêté précédent.

Est-il besoin de dire que de pareilles mesures portaient le dernier coup au commerce bordelais? Cette branche de la richesse publique à qui la plus grande liberté est indispensable pour ses transactions, voyait la suspicion s'accroître à son égard; atteint dans son essence même, frappé de discrédit, privé de la confiance nécessaire pour ses opérations, ruiné par la Terreur en un mot, le commerce cessait d'exister, et le caducée ailé n'était plus porté par la main vigoureuse du dieu de la Fable ^^K

(I) Dans une lettre quMls écrivaient le 3o mars 1795 au Comité de Salut public, les conventionnels Treilhard et Boussion, alors en mission dans notre ville, disaient: «... Vous save3[ d'ailleurs que le commerce de Bordeaux a été presque" anéanti dans les jours de terreur^. » (Archives de la Gironde, série L.)

DESTITUTION DU COMITE DE SURVEILLANCE. l65

Fanatique de Tœuvre révolutionnaire et inconscient du tort que de pareilles mesures faisaient aux intérêts de la République et des citoyens, Tallien écrivait deux jours après à la G>nvention : « Nous vous faisons passer, citoyens collègues, deux arrêtés que nous avons pris pour déjouer une nouvelle trame des conspirateurs de ce pays, qui voulaient, par une faillite frauduleuse, opérer un mouvement dont ils se promettaient sans doute de grands succès. Nous croyons les avoir déjoués, car, depuis la publication de notre arrêté, presque tous les bilans déposés ont été retirés, et Ton n'entend plus parler de faillite. Nous vous prions de donner votre approbation à ces arrêtés, afin que cette mesure qui, nous le croyons, assurera le commerce de la République, n'éprouve aucun retard ni aucune contradiction. — L'esprit public prend tous les jours à Bordeaux une nouvelle force; la Commission militaire fait tomber les têtes des conspirateurs; le G)mité de surveillance fait arrêter tous les hommes suspects; celui des subsistances procure du pain en abondance; la Société populaire fait trembler les feuillants et les modérés; enfin nous pouvons dire que Bordeaux se régénère tous les jours, et qu'avec du courage on pourra parvenir à rendre entièrement cette cité à la pureté des principes républicains ('^ 1

A en croire Tallien, Bordeaux en était arrivé à l'âge d'or et nos pères voyaient la réalisation du mythe rêvé par l'antiquité. Hélas I combien ne fallait-il pas en rabattre!

A cet égard, il nous suffira de rappeler que le 14 janvier € considérant que l'affluence prodigieuse des personnes qui demandent des secours peut occasionner la confusion, et par une suite nécessaire, les erreurs, les surprises, et un double emploi...,]) et afin de <: supprimer tous les abus

(1) Moniteur du 27 nivôse an II (16 janvier 1794).

î65 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

qui peuvent se glisser dans une chose aussi sacrée que sont les secours accordés à l'indigence, » Ysabeau et Tallien prirent un arrêté pour charger, dans chacune des sections, le Comité préposé à la distribution des secours cde prendre toutes les informations nécessaires pour se mettre en état de distinguer, parmi les personnes qui les réclamaient, celles qui à raison de leur indigence y ont droit, de celles qui chercheraient par des moyens astucieux à obtenir un secours qui ne leur est pas dû. ]>

Toute une série de prescriptions complétaient cette disposition. Les secours accordés variaient de 3 sous par jour à 10 livres par mois. Il serait certainement intéressant de connaître le nombre des indigents secourus, et les sommes dépensées en vertu de cet arrêté; mais les éléments nous manquent pour établir un tableau statistique qui édifierait sur l'excellence du régime révolutionnaire.

Du 6 au 1 5 janvier, la Commission militaire ne tint pas d'audience; elle les reprit le i6, et condamna à mort Azéma, qui avait été membre de la Commission populaire de salut public. Les jours suivants, elle continua son œuvre sanglante, secondée en cela par le Comité révolutionnaire de surveillance, qui ne reculait devant aucun arbitraire. Mais l'opinion publique s'inquiétait avec juste raison de ce système de terreur qui atteignait toutes les conditions et qui frappait inexorablement toutes les têtes-, des représentations furent faites aux proconsuls par quelques citoyens courageux, que Thérésia Cabarrus secondait en secret, tant sur les agissements du Comité que sur les condamnations iniques prononcées par le tribunal révolutionnaire.

Ysabeau et Tallien restèrent longtemps indécis. Ils examinèrent avec quelques intimes de leur entourage la valeur des récriminations qui s'élevaient de toutes parts; ils pesèrent les témoignages, et durant la deuxième quinzaine

du mois de janvier, ils arrêtèrent plus spécialement leur attention sur ce qui se passait autour d'eux.

Le i" février, Tallien écrivait à Lemoal : « Nous venons de causer longuement de notre affaire. Tout n'est pas terminé. Je tiens toujours à mon premier plan. Mon collègue part demain. Viens ce soir à cinq heures précises au Séminaire; apporte toutes les pièces, tous les renseignements; ne néglige rien. Nous n'irons pas dîner chez toi, car on ne manquerait pas de dire que c'était pour nous concerter. Tu nous trouveras tous trois réunis. Mille amitiés à ta compagne. — Le représentant du peuple, Tallien ('). »

Les précautions et le mystère dont s'entouraient les conventionnels étaient à coup sûr indispensables pour l'acte vigoureux qu'ils préparaient, et qui était de nature à surexciter contre eux la colère des démagogues. Dès les premiers jours de février, il régnait dans la ville une certaine préoccupation; on s'entretenait tout bas d'abus auxquels Ysabeau et Tallien voulaient, disait-on, mettre un terme; on citait des noms nouveaux, on exagérait les circonstances les plus indifférentes; on attendait enfin avec une fiévreuse impatience la réalisation d'espérances qui étaient dans tous les coeurs

Les perplexités ne durèrent pas longtemps. Dès le 4 février, on apprenait qu'un arrêté des représentants du peuple destituait le Comité de surveillance, ordonnait l'arrestation de ses membres et nommait une commission pour examiner leur conduite.

L'effet de cette mesure fut excellent à Bordeaux, et les citoyens respirèrent un instant. « L'arbitraire, a écrit un contemporain, en était arrivé à ce point sous le Comité de surveillance du 2 frimaire, que les mandats d'arrêt étaient lancés par les agents mêmes du Comité ^^K »

(i) Archives de la Gironde, Série L.

(2) Sainte- Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux , etc. '

l68 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

Voici en quels termes Ysabeau et Tallien réalisèrent une amélioration qui atteignait le moine défroqué Peyrend d'Herval, leur secrétaire, homme dangereux et libertin féroce, dont nous avons déjà parlé, contre lequel ils avaient été mis depuis quelque temps en défiance, et qu^on accusait d'avoir été placé auprès d'eux par Gouthon, conmie espion du Comité de Salut public.

« Les Représentants du peuple,

» Considérant que si, dans les moments de révolution, il est important de donner au gouvernement et aux autorités constituées une grande étendue de pouvoirs, afin de réprimer avec plus de promptitude les projets des ennemis de la République, il est aussi du devoir des mandataires du peuple d'empêcher que les patriotes ne soient opprimés et que le règne de l'arbitraire ne vienne remplacer celui de la justice sévère et impartiale, auquel tous les membres de la Société ont un droit égal ;

» Considérant que les Comités révolutionnaires ont été établis pour sauver la liberté et non pour la compromettre; pour protéger les bons citoyens, ei non pour les vexer;

» Considérant que le législateur, en frappant les hommes suspects et en les condamnant à une réclusion momentanée commandée impérieusement par les circonstances difficiles où nous nous sommes trouvés, n'a pas entendu qu'ils fussent traités avec inhumanité, et n'a pas voulu leur enlever le droit qui appartient à tout individu de réclamer contre un acte qui porte atteinte à sa liberté;

» Considérant que c'est par des mesures énergiques mais sages que Ton assure la liberté, et non par des moyens extraordinaires, qui détruisent tout, découragent les hommes faibles et peuvent porter au désespoir ceux qu'il eût été facile de ramener au respect de la volonté nationale ;

» Considérant que la Convention nationale et tous les vrais patriotes se sont réunis contre ces ultra-révolutionnaires^ qui exagèrent tout, ne calculent rien, parce qu'ils veulent en venir à leur but, celui de perdre la chose publique ;

» Considérant que le Comité de surveillance de Bordeaux n'a jamais communiqué avec les Représentants du peuple; que leurs arrêtés ont même été méconnus, et que jamais il n'a répondu aux pétitions qui lui étaient renvoyées;

» Considérant que de toutes parts il s'est élevé des réclamations contre les mesures arbitraires prises par quelques membres de ce Comité relativement à la police des prisons;

» Après avoir examiné, avec la plus scrupuleuse attention, toutes les pièces et dénonciations qui leur ont été remises par plusieurs bons citoyens; après avoir consulté Topinion publique, qui jamais ne se trompe,

» Arrêtent ce qui suit :

» Art. I". — Le Comité révolutionnaire de surveillance établi à Bordeaux par l'arrêté du 2 frimaire est destitué.

»Art. 3. — Les membres composant ce Comité, les adjoints, agents, employés, commis et trésorier se rendront sur-le-champ en état d'arrestation dans une maison qui sera indiquée à cet effet.

• Art. 3. — Les scellés seront de suite apposés sur tous les papiers, registres et cartons dudit comité.

» Art. 4. — Il sera nommé une Commission composée de trois membres, savoir : les citoyens Antony, juge de paix de La Réole, Dutasta, agent national près la commune de Bordeaux, et Jay jeune, agent national près le district de Bordeaux, lesquels seront chargés d'entendre sans désemparer, tant les citoyens qui auront des &its à déposer relativement aux opérations de ce Comité, que ceux qui le composaient, et qui sont mis en état d'arrestation par le présent arrêté, afin de mettre les Représentants du peuple à même de distinguer promptement l'innocent du coupable et de rendre justice à tous.

» Art. 5. — Il sera, dans les vingt-quatre heures, procédé à la recomposition et réorganisation de ce Comité, et pendant cet intervalle la municipalité de Bordeaux sera en permanence et remplira les fonctions attribuées au Comité de surveillance. »

Nous l'avons dit et nous pouvons en attester Sainte Luce Oudaille, dont le témoignage ne saurait être suspecté, cet arrêté fut accueilli avec reconnaissance par la population bordelaise; depuis le 22 novembre 1793, elle subissait le joug des terroristes qui avaient alors fixé les choix dTsabeau et de Tallien, mais qui, par la suite, avaient trahi leur confiance, exagéré leur mission et opprimé sans pitié ni merci la ville terrifiée. Il fallait assurément que les mesures prises par le G>mité de surveillance fussent arrivées à un degré inouï d'arbitraire-, il fallait que les souffrances des citoyens fussent bien intolérables, que leurs réclamations eussent un caractère d'intérêt général bien complet et bien marqué, pour que les représentants du peuple, condamnant

pour ainsi dire un passé dont leur responsabilité devait à coup sûr assumer une large part, se fussent décidés à prendre un parti aussi radical.

Nous trouvons dans les passages suivants d'une lettre du marquis Legentil de Paroy, alors détenu dans les prisons de Bordeaux, un écho lointain de la joie générale lors de la destitution du Comité de surveillance du 2 frimaire : € ... Au bout de huit jours, a-t-il écrit, mon fils vint nous annoncer la consolante nouvelle que Tallien, sur les représentations de la ville et d'après le soulèvement général sur les jugements arbitraires et sanguinaires du tribunal militaire, venait de le suspendre et de faire incarcérer presque tous les membres du Comité révolutionnaire, qu'il venait de les remplacer par d'autres et qu'il avait établi une Commission des Trois qui devait visiter toutes les prisons, interroger séparément les prisonniers et faire leur rapport au Comité de surveillance, qui jugeait ceux qui devaient être traduits au tribunal militaire. Notre sort allait donc dépendre de cette Commission des Trois. Cette mesure nous causa à tous une grande satisfaction et tous nos prisonniers embrassèrent mon fils avec transport pour le remercier, comme si c'eût été une bonne nouvelle. Il nous dit aussi que sur la peinture qu'il avait faite à Tallien de l'horreur de notre séjour, il lui avait promis de venir nous visiter. En effet, il vint deux jours après, se fit ouvrir les portes de notre cachot; en entrant, il recula d'horreur, et après qu'on lui eut fait tout observer, il convint d'un ton sensible que c'était un vrai tombeau, qui n'était pas fait pour les vivants, et qu'il allait dpnner des ordres pour qu'on nous transférât dans un lieu plus sain et plus commode; on lui donna des bénédictions. Pour moi, je restai assis sur un matelas dans un coin, tout le temps de sa visite, qui dura un quart d'heure; il ne put tenir plus longtemps à l'odeur de nos latrines, il se retira. Notre malheur voulut que ce

représentant s'en retournât peu de jours après à Paris. Son collègue Ysabeau était alors en tournée, il revint; le Comité de Salut public lui donna sans doute des ordres (on Ta su depuis) de remettre en activité le tribunal militaire, de rendre la liberté aux membres du Comité que Tallien avait fait arrêter, et de rétablir tout ce qu'il avait cassé ^^Kj> Ces coups de plume donnés par des contemporains, qui ont souflfert des tjTannies de la Terreur, sont précieux à plus d'un titre; ils ont le mérite inappréciable de nous faire sentir le pouls de l'opinion publique pendant les douloureuses épreuves des années lygS et 1794.

L'arrêté des conventionnels fut immédiatement ramené à exécution, et dès le 5 février, la municipalité déléguait deux de ses membres, Fagué, officier municipal, et Ducasse, notable, pour notifier à l'arrêté qui l'investissait des pouvoirs du Comité de surveillance à la Commission militaire, l'inviter à s'adresser désormais à elle pour les affaires ressortissant audit Comité, et la prévenir qu'elle resterait en permanence pour remplir ses nouvelles fonctions.

Une nuance est à signaler dans la délibération de la municipalité : elle réclamait tous les papiers portant l'adresse du Comité de surveillance, et notamment les dénonciatiofis. Les dénonciations! Comme ce mot caractérise bien les hommes et l'époque I On se ferait difficilement une idée de cette arme terrible et de l'usage odieux et criminel qu'on en fit dans ces temps déplorables! Nous avons eu sous les yeux des dénonciations de toute nature, infâmes ou ridicules, et toutes portaient coup. On conserve aux Archives du département de la Gironde deux registres des dénonciations. C'est un monument effi-oyable de l'abaissement des cœurs et des intelligences aux heures

(i) Rofue des Provinces, t. X, p. 167.

de trouble et de révolution! e Toutes les formes de dénonciations, a dit plus tard Tun des membres du Comité de surveillance qui accomplit la réaction de 1796, ont été admises au temps de la Terreur, et alors on ne s'informait guère du lieu où elles se faisaient; celles remises au Comité y restaient déposées ou étaient retirées suivant que le tribunal de sang ou les agents de la tyrannie avaient à servir leurs passions ^^K »

L'Histoire ne saurait trop frapper de flétrissure cette arme honteuse qu'utilisa la Terreur.

Après avoir prononcé un nombre assez considérable de condamnations les 5 et 7 février, la Commission militaire interrompit tout à coup ses séances.

On a pu constater que l'arrêté du 4 février, qui supprimait le Comité de surveillance, ne contenait aucune disposition relative à la Commission militaire, malgré les assertions de la lettre du marquis de Paroy que nous avons citée plus haut t^). Il n'en est pas moins vrai que ce tribunal avait été signale aux conventionnels et qu'on leur avait fait remarquer les dangers de l'omnipotence du président Lacombe et l'insuffisance des garanties que la Commission militaire présentait aux citoyens traduits devant elle. Ils avaient hésité à prendre des mesures qui auraient pu compromettre l'œuvre révolutionnaire à Bordeaux. Pressés toutefois par de puissantes influences, ils étaient prêts à céder. Leurs intimes n'avaient cessé de dire mystérieusement que l'arrestation des membres du Comité de surveillance n'était que l'avant- coureur d'une série d'autres mesures qu'ils étaient décidés à prendre, et que l'on verrait bientôt une ère nouvelle se lever pour Bordeaux.

L'interruption ordonnée par eux des séances de la

(0 Registre D du Comité de surveillance, p. i85, v«. (Archives de la Gironde, série L.) (2) V. suprà, p. 170.

DESTITUTION DU COMITE DE SURVEILLANCE . Iji

Commission militaire fut à ce titre fort remarquée. Qu'on ne s'y trompe pas d'ailleurs, la conduite de Lacombe n'était pas encore dévoilée; il faisait partie des conseils d'Ysabeau et de Tallien, et sa position n'était en rien menacée, comme un avenir prochain va le démontrer.

C'est sur ces entrefaites, et au milieu d'une attente en quelque sorte générale, que, le lo février 1794, la proclamation suivante fut affichée en placard sur tous les murs de la ville et vendue dans les rues par des crieurs publics :

c Citoyens^ les Représentants du peuple, fidèles à leurs devoirs, pénéu-és de rimportance de la mission qui leur est confiée, ne balancent jamais à frapper le coupable lorsqu'on le leur fait connaître. Plus il est puissant, plus le coup qu'ils lui portent est vigoureux.

1 Nous venons de vous prouver, citoyens, que nous ne connaissions aucun ménagement, aucune considération, et que les individus n'étaient rien auprès de l'intérêt public.

1 Un Comité avait été investi par nous d'une grande autorité que nous jugeâmes nécessaire pour assurer, dans cette commxme, le triomphe des principes et de la raison; il a abusé de ce pouvoir; il a Élit tourner contre la cause publique les armes . que nous avions remises en ses mains pour la sauver.

1 La volonté particulière de quelques hommes s'est mise à la place de la volonté générale.

1 L'autorité nationale a été méconnue.

1 Les décrets de la Convention nationale et nos arrêtés sont restés sans exécution.

» Dans de semblables circonstances, nous taire plus longtemps eût été un crime et un avilissement de notre caractère.

• Le règne de l'arbitraire et de l'inhumanité avait remplacé celui de la justice et de l'impartialité.

» L'exaltation avait pris la place de la sagesse et de la raison.

f Des hommes se couvrant du masque du patriotisme, abusant de notre confiance républicaine, préparaient à petits pas la contre révolution.

1 Lettres anonymes, calomnies artistement répandues, défiances semées avec perfidie entre les patriotes, tout enfin avait été mis en œuvre pour opérer à Bordeaux un mouvement dont les ennemis de la liberté se promettaient de grands succès.

> Déjà, sans doute, ces ulirà -révolutionnaires jouissaient du plaisir de voir ces contrées livrées aux horreurs de la guerre civile et de la Êimine.

> Mais deux Montagnards, qui déjà une fois avaient sauvé les Bordelais de leurs propres fureurs, étaient là; ils veillaient pour tous; et lorsque les preuves des prévarications de ces hommes dangereux leur ont été mises sous les yeux, ils se sont empressés de les réduire à l'impossibilité de nuire, en leur prouvant que tout doit fléchir devant la Majesté nationale.

1 Ce que nous venons de faire, citoyens, contre le Comité de surveillance, nous le ferons contre tous les hommes qui abuseront du pouvoir que nous leur avons confié, au nom et pour le bien du peuple. Nous ne connaissons que notre devoir; nous n'avons d'autre règle de conduite que le salut du peuple, d'autre guide que la loi.

1 Un nouveau Comité, composé de républicains purs, intacts, justes à l'égard de l'innocent, sévères à l'égard du coupable, humains à regard de l'homme qui est sous le coup de l'accusation, entrera demain en activité.

» Une Commission, composée de trois patriotes incorruptibles, ira dans les maisons d'arrêt séparer l'innocent du coupable.

1 Toutes les mesures d'une inutile sévérité seront proscrites du régime des prisons. Des magistrats du peuple, des pères iront visiter leurs enfants égarés, et leur feront donner les secours dont ils auront besoin.

» Un conseil sera donné à ceux des accusés qui seront traduits devant la Commission militaire, afin qu'il ne reste aucun prétexte aux malveillants pour calomnier ses jugements.

> Enfin, nous vous déclarons, citoyens de Bordeaux, que, de concert avec vos magistrats, avec vos vrais amis, nous voulons accélérer, par tous les moyens qui sont en nous, la régénération de vos contrées.

» Braves sans-culottes, réunissez-vous donc à nous; dénoncez tous ceux des véritables ennemis de la Liberté qui sont encore au milieu de vous; traduisez-les devant le Comité, et bientôt la Commission militaire en fera justice.

iNous vous le promettons, citoyens, nous ne ferons grâce à aucun conspirateur, à aucun aristocrate, à aucun de ces hommes qui se sont engraissés de la sueur du peuple, et qui ont profité de ses malheurs pour se gorger de richesses. Mais aussi nous promettons sûreté, protection à tous les bons et paisibles citoyens ; prompte et impartiale justice à tous les accusés ; humanité, douceur envers l'homme trompé et malheureux.

» Tels sont les sentiments de tous les fidèles Montagnards. Autant

ennemis de Texagération que du modérantisme, ils sauront rendre à tous justice, et démêler les vrais patriotes d'avec ceux qui n'en ont que le masque.

» La ligne de leur devoir est tracée dans leur cœur, dans la Loi, dans les besoins du Peuple, dans le vœu de la Nation, pour Téquité, et jamais ils ne s'en écarteront.

» Signé : C.-Alex. Ysabkau, Tallien. »

La proclamation qu'on vient de lire constate avec énergie et franchise l'intensité du mal; elle entr'ouvre le rideau sur les infamies dont certains hommes s'étaient rendus coupables, et l'on frémit malgré soi en devinant le terrible arbitraire sous lequel étaient courbés nos pères ! On nous aurait taxé d'exagération si nous avions écrit les lignes signées par Ysabeau et Tallien. Les deux proconsuls, animés en apparence de bonnes intentions, semblèrent vouloir couper le mal dans sa racine; mais malheureusement les luttes d'influences et les intrigues qui agitaient et divisaient leur entourage, ne laissèrent pas arriver jusqu'à eux la vérité tout entière, et leurs mesures ne furent qu'un palliatif insuffisant : ils n'avaient pas atteint, en effet, tous les coupables, car dans leurs conseils, dans leur intimité, ils admettaient, nous l'avons dit déjà, des hommes tels que Lacombe, Charles, Cogorus, Fontanes, Lemoal, et bien d'autres que nous pourrions nonmier. L'historien doit toutefois se demander s'il y a lieu de leur tenir compte de leurs efforts et du courage qu'il pouvait y avoir dans ce moment à réagir contre les excès de la Terreur, qui, en définitive, était leur œuvre personnelle.

Il est nécessaire pour compléter la proclamation d'Ysabeau et de Tallien, de reproduire ici le texte de l'arrêté contenant les prescriptions qu'ils venaient d'édicter :

f Les tleprésentants du peuple en séance à Bordeaux, 1 Votdant procéder promptement à la réorganisation du Comité de surveillance et de la Commission militaire de Bordeaux; 1 Considérant qu'il ne &ut pas laisser aux ennemis de la

République et aux intrigants le temps de se réunir et d'échapper à la surveillance des bons citoyens ;

1 Que déjà des hommes pervers et ambitieux, croyant que la dernière révolution n'a été opérée que pour eux, voudraient feire remplacer le Comité destitué par leurs créatures;

1 Que rintention des Représentants du peuple en supprimant l'ancien Comité, n'a jamais pu être de soustraire les ennemis du peuple à la vengeance nationale, et qu'ils n'ont pas entendu qu'un système perfide de modérantisme vînt remplacer celui de l'exagération, et que de vils intrigants fussent substitués à des hommes dangereux, il est vrai, mais qui au moins avaient la bonne foi de se montrer tels qu'ils étaient ;

> Que toutes les opérations des mandataires du peuple doivent toujours tourner à son avantage et non à celui de quelques individus qui, semblables aux lâches qui se sont cachés pendant la chaleur du combat, veulent, après la victoire, venir partager les dépouilles de l'ennemi;

1 Considérant combien il est important de ne pas laisser plus longtemps les contre-révolutionnaires, les fédéralistes et les aristocrates dans l'espérance de l'impunité, et qu'il faut leur apprendre que le glaive de la loi est toujours suspendu sur leur tête, que la nation outragée et les fidèles organes de sa volonté ne veulent faire grâce à aucun de ceux qui avaient juré sa perte, et qui voulaient livrer la République à toutes les horreurs de la guerre civile ou à la domination étrangère;

» Que donner à ces divers partis le temps de se rallier et de concevoir de coupables espérances, serait une prévarication de la part des Représentants du peuple, envoyés pour consolider la révolution dans ces contrées, et y assurer le triomphe des sans culottes;

1 Que les principes de justice, d'humanité, et des vertus publiques et privées doivent toujours être réunis à ceux de l'inflexible sévérité de la loi, et que pour faire aimer le gouvernement républicain, il ùlvlI s'attacher à rendre les hommes meilleurs, en ne s'écarcant jamais des bases que prescrivent la morale la plus sévère et la philanthropie la mieux entendue ;

1 Qu'il est temps enfin de réduire au silence ces hommes sans mœurs, sans probité et sans principes, et leur apprendre que les rênes du gouvernement dans un État libre ne doivent être remises qu'en des mains pures comme la source d'où est émanée la puissance nationale, et que l'on ne doit cesser de répéter au peuple que, sans vertus, il ne peut point exister de République; que celui-là est indigne du beau nom de républicain, qui, dans les fonctions publiques, ne sert que ses passions particulières, et

ne s'attache pas à propager les principes de la morale et de la raison universelle ;

» Arrêtent ce qui suit :

Section première.

Établissement du gouvernement révolutionnaire.

• Art. 1*'. — Le gouvernement révolutionnaire établi par le décret de la Convention nationale du 14 frimaire, et qui déjà est en activité dans tous les districts du département, sera sur-le-champ mis à exécution dans le district de Bordeaux, — rapportant à cet égard tous arrêtés qui pourraient être contraires à la présente disposition.

• Art. 2. — Les autorités constituées de ce district seront tenues, dans les vingt-quatre heures, de remettre aux Représentants du peuple la liste des membres qui les composent, afin que dans le sein du Qub national, en présence du peuple, il soit procédé à leur épuration, conformément à l'article 2 de la section IV du décret du 14 frimaire.

• Art. 3. — Toutes les autorités constituées séantes à Bordeaux rendront compte tous les trois jours aux Représentants du peuple de leurs opérations, sans que cela puisse les empêcher de rendre ceux (sic) exigés par le décret du 14 frimaire.

Section deuxième.

Réorganisation du Comité de surveillance.

I Art. i". — Le Comité de surveillance de Bordeaux sera composé de douze membres, savoir : les citoyens :

Saint'Blancart, de Libourne;

Constant, de Lesparre;

Laye, de Sainte -Foy;

Battu, de Sainte -Foy;

Dorgueil;

Plénaud;

Rideau, directeur de la poste aux lettres de Bordeaux ;

r^ l ' \ o^ciers municipaux de Bordeaux;

Michenaude, J , , ^. r- , ,.

Gentil Fauché. \ ^^ ^* '*=*^'°° ''"°"'°5 Lelom, commis.

t Art. 2. — Les pouvoirs de ce Comité seront circonscrits dans rétendue de la commune de Bordeaux.

1 Art. 3. — Ce Comité se conformera en tous points aux décrets

de la Convention nationale, et notamment à ceux des 17 septembre, 14 frimaire dernier, et à Tarrêté des Représentants du peuple en date du 17 brumaire, lequel sera réimprimé et affiché.

3 Art. 4. — Ce Comité, aussitôt après son organisation, sera tenu de faire une liste de tous les détenus dans les diverses maisons d'arrêt de Bordeaux, en les rangeant en trois classes : i^ ceux mis hors de la loi ou prévenus de conspiration contre la République, et qui devront être traduits devant la Commission militaire pour y être jugés; 2** ceux qui, aux termes du décret du 17 septembre, doivent, comme suspects, être reclus jusqu'à la paix; 3° ceux qui n'étant rangés dans aucune de ces classes, sont cependant dans le cas d'une réclusion momentanée.

j» Art. 5. — Ces trois listes, avant d'être arrêtées définitivement, devront être soumises à l'examen et à l'approbation des Représentants du peuple.

» Art. 6. — Ces listes seront envoyées au Comité de sûreté générale de la Convention nationale, auquel le Comité rendra compte, toutes les décades, de ses opérations.

Section troisième.

Organisation (Tune commission chargée d'examiner les causes des arrestations,

» Art. i ". — Il sera nommé une commission composée des citoyens Antony, juge de paix de La Réole, Coste jeune, membre du Comité de surveillance de Libourne, et Dutasta, agent national près la commune de Bordeaux, lesquels seront chargés de se rendre dans les maisons d'arrêt, d'y interroger sommairement les détenus, afin de connaître les causes de leur détention.

» Art. 2. — Ils feront tous les jours leur rapport au Comité de surveillance, lequel, après avoir vérifié les motifs des inculpations qui sont Élites contre les prévenus, ainsi que les pièces tant à charge qu'à décharge, donnera, conjointement avec la Commission des Trois, son avis, soit sur la mise en liberté, soit sur la prolongation de la détention.

» Art. 3. — L'intention des Représentants du peuple étant de protéger l'innocent et de faire punir le coupable, la Commission ne s'occupera ni des prêtres réfractaires, ni des émigrés, ni des chefs du fédéralisme, ni des membres de la Commission populaire, ni des négociants arrêtés par mesure de sûreté générale.

» Art. 4. — Aucun détenu ne pourra néanmoins être mis en liberté que sur un ordre signé des Représentants du peuple, ou en vertu des jugements rendus par la Commission militaire.

» Art. 5. — La liste des personnes mises en liberté sera imprimée,

affichée et envoyée au Comité de Sûreté générale de la Convention nationale.

Section quatrième.

Réorganisation de la Commission militaire,

1 Art. i«r. — La Commission militaire reprendra ses séances le 2 5 pluviôse.

» Art. 2. — Elle sera composée de huit membres, savoir :

Lacombe, président;

Morel ;

Marguerié, \

Albert, | de La Réole;

LacroiXy j

Thomas, de Sainte-Foy;

Barreau, de Liboume ;

Giffey, secrétaire-greffier.

« Art. 3. — Les Représentants du peuple déclarent n'avoir aucune inculpation à diriger contre ceux des membres de Fancienne Commission qui ne font pas partie de celle-ci, et ils rendent avec plaisir hommage à leur républicanisme et au zèle qu'ils ont apporté dans l'exercice de leurs fonctions.

I Art. 4. — Aucun prévenu ne pourra être traduit devant la Commission militaire qu'en vertu d'un arrêté des Représentants du peuple, qui prendront, avant de prononcer, l'avis et les renseignements du Comité de surveillance et de la Commission des Trois.

» Art. 5. — Il sera libre à tous ceux qui seront traduits devant ce tribunal de faire choix de tel défenseur qu'ils jugeront convenable. Il en sera donné un d'office à ceux qui, par leurs moyens ou leur déÊiut de connaissance des localités, n'en auraient pas.

> Art. 6. — La présence de cinq membres sera nécessaire pour pouvoir prononcer un jugement.

» Art. 7. — La Commission militaire rendra, toutes les décades, compte de ses jugements ou opérations aux Comités de Salut public et de Sûreté générale de la Convention nationale, et tous les jours aux Représentants du peuple en séance à Bordeaux.

Section onquième.

Police des maisons d'arrêt.

1 Art. !•'. — La police journalière des maisons d'arrêt sera faite par deux membres du Comité de surveillance, et deux de la municipalité de Bordeaux, renouvelés chaque décade.

l8o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

» Art. 2. — Ces quatre membres se rendront tous les jours dans les prisons, y entendront les réclamations des prisonniers, et leur feront donner tout ce que la justice eï l'humanité^ conciliées avec la sûreté publique, permettent d'accorder à des hommes qui sont sous l'égide protectrice de la loi.

» Art. 3. — Ces Commissaires pourront seuls donner des permissions pour voir les détenus; elles devront être signées au moins par deux.

3 Art. 4. — La municipalité de Bordeaux est spécialement chargée de présenter, dans dix jours au plus tard, aux Représentants du peuple, les moyens de rendre les maisons d'arrêt plus vastes, plus salubres et plus commodes.

Section sixième.

Envoi du présent arrêté,

9 Le présent arrêté sera de suite imprimé, publié, affiché et envoyé à la Convention nationale et à ses Comités de Salut public et de Sûreté générale.

» Fait à Bordeaux, le 23 pluviôse an II de la République française une et indivisible.

I Signé : C.-Alex. Ysabeau, Tallien. »

Les diverses prescriptions de l'important arrêté que Ton vient de lire et qui accusent la situation déplorable où en était arrivée la ville sous le régime du Comité de surveillance du 2 frimaire, complété par Tinfâme jugerie de la Commission militaire, furent accueillies avec satisfaction par la population bordelaise. Il se produisit au premier moment une certaine détente dans Topinion publique : il fallait alors savoir se contenter de peu. Un semblant d'ordre et de justice paraissait devoir être substitué à l'arbitraire le plus odieux; des garanties étaient données en apparence aux citoyens, mais on appliquait le gouvernement révolutionnaire décrété par la Convention le 14 frimaire. On ne pouvait prévoir encore ce qui sortirait du mélange de menaces et de promesses formulées par les proconsuls. Quoi qu'il en soit, on espérait : l'espoir n'est-il pas la consolation des malheureux et des opprimés? Nous

DESTITUTION DU COMITE DE SURVEILLANCE. l8l

ne tarderons pas à voir que la Révolution ne pouvait être enrayée, et que, comme Saturne, elle continuerait à dévorer ses enfants I

Dès le 1 2 février, Tallien écrivait à Lacombe : a Je te préviens, citoyen, que demain matin à dix heures, je procéderai à l'installation de la Commission militaire et du Comité de surveillance. Tu voudras donc faire prévenir tes collègues et les membres qui composent le Comité de se trouver tous dans le local de la Commission militaire à l'heure ci-dessus indiquée. »

Le lendemain, les membres de la Commission et du Comité se rendirent au lieu de la réunion. Bientôt après, Tallien et Chaudron- Roussau arrivèrent pour installer les nouveaux fonctionnaires. Ceux-ci, sur leur invitation, les suivirent dans la salle de la Commission militaire, et Tallien prit le fauteuil de la présidence. En présence du peuple, il prononça avec son éloquence ordinaire un discours relatif à la nouvelle organisation du Comité de surveillance et de la Commission militaire. Il traça rapidement et avec énergie la marche que devaient tenir ces deux autorités constituées. Indulgence et protection pour l'homme égaré un instant avec des intentions pures, sévérité inflexible pour le conspirateur et le traître qui, désertant la cause populaire, a voulu déchirer sa patrie et lui faire reprendre les indignes fers qu'elle a brisés. Il ajouta que du régime des prisons seraient désormais bannies toutes les mesures d'une inutile rigidité^ et que les parents et les amis des prévenus pourraient leur envoyer toutes les douceurs, toutes les consolations que réclameraient la nature et l'humanité; que la Commission des Trois nommée par les représentants, après avoir visité et interrogé les détenus, les diviserait en trois classes, comprenant : i** les conspirateurs et les ennemis de la patrie; 2** les citoyens coupables d'erreurs; 3® ceux retenus pour quelques motifs légers. Il

l82 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

exprima ensuite ses sentiments bien reconnus de tenir la droite ligne entre V exagération et le modéraniisme, car Tune et Tautre perdraient la République. Il faut, dit-il en terminant, tenir ce Juste milieu; la révolution sera bientôt achevée à Bordeaux, et tous les citoyens chériront la République.

Ce discours fut fréquemment interrompu par des applaudissements, et Tallîen n'eut pas plus tôt achevé de parler que des cris enthousiastes de Vive la République! Vive la Montagne! éclatèrent de toutes parts.

Quand le silence se fut rétabli, Lacombe prit la parole au nom de ses collègues; il exprima les sentiments dont ils étaient pénétrés pour l'avantage de la République. Le procès-verbal de la séance constate qu'à ces mots des applaudissements unanimes se firent entendre, prouvant dune manière incontestable que le tribunal avait rendu ses Jugements avec cette inflexibilité de principes qui caractérise les vrais républicains. Lacombe acheva son discours en témoignant aux représentants le désir de la Commission de leur faire connaître de quelle manière elle procédait à ses jugements.

Tallien et Chaudron-Roussau ayant déféré à cette invitation, la Commission militaire s'occupa de l'affaire Brochon. A la suite de débats longs et animés, le jeune accusé, dont le nom est dignement porté de nos jours au sein de la grande famille bordelaise, obtint la faveur d'un acquittement. Ce jugement, rendu avec la justice ordinaire du tribunal, dit le document que nous venons de citer <*>, excita les applaudissements universels du peuple présent en foule à cette intéressante séance.

Tallien et Chaudron-Roussau joignirent leurs félicitations à ces manifestations populaires, et se retirèrent ensuite.

Le 1 5 février, la Commission militaire prononçait sept

(i) Registre des délibérations du Comité de surveillance, p. i et 2 (Archives de la Gironde, série L).

DESTITUTION DU COMITE DE SURVEILLANCE. l83

acquittements, et condamnait Wustenberg — un nom qui figure encore au livre d'or du commerce bordelais — à 3o,ooo livres d'amende.

Pendant que Lacombe jugeait, le nouveau Comité de surveillance délibérait : ce En se réorganisant, décidait-il le i5 février, le Comité de surveillance a procédé au scrutin sévère des agents de Tancien Comité; sur neuf, six ont été choisis. Voici leurs noms : Gaubet, Renaud, Lochon, Penaud, Tourteau et Endron. Ces agents rempliront les missions qui leur seront données par le Comité, et toujours ils seront nantis d'un pouvoir relatif à l'objet pour lequel ils seront employés. Les citoyens chez qui ils seront envoyés pourront réclamer la vue de leur commission, et s'ils ne la montraient pas ou qu'ils n'en eussent pas, ils sont en droit de ne pas les reconnaître, de leur empêcher de faire les visites qu'ils voudraient; ils sont même invités de venir les dénoncer. L'arbitraire a déshonoré quelquefois les mesures les plus sages, et c'est un abus dans lequel ne veut pas tomber le nouveau Comité. Il sera juste envers tous; ses agents sont tenus, sous leur responsabilité, de se conduire avec honnêteté, humanité vis-à-vis de tous les citoyens. S'ils commettaient quelques violences ou quelques malversations, les braves citoyens sont requis, au nom du bien public, de les faire connaître et le Comité en fera justice. Le prévenu appartient à la loi : coupable, elle le frappera; innocent, elle lui rendra justice; et jusqu'à ce qu'elle ait prononcé, on doit avoir pour l'accusé tous les égards et tous les soins de la fraternité. Ainsi le veut la loi, la saine politique et avec elle tous les vrais républicains <*^. j>

Ainsi s'exprimait le nouveau Comité, attestant par de telles paroles les graves abus qui avaient eu lieu antérieu-

(0 Registre du Comité de surveillance (Archives de la Gironde, série L).

rement, et les excès auxquels s'étaient portés les anciens Comités et leurs agents.

On cherchait à revenir à un ordre plus normal, tout en restant révolutionnaire. C'était à coup sûr une amélioration comparativement au passé.

A quelques jours de là, on célébra dans la ville avec un grand éclat l'émancipation des esclaves décrétée par la Convention nationale. Tallien et Ysabeau aimaient ces pompes populaires où leurs noms étaient acclamés. « La liberté des gens de couleur, écrivait le 19 février un témoin de là fête, est un grand acte d'humanité et de justice. Quoi! parce que la nature a mis une couche de noir de plus sur la peau de certains hommes que sur la nôtre, nous nous croirions en droit de les réduire à l'avilissement de l'esclavage I Ils sont hommes; en cette qualité ils ont des droits sacrés et imprescriptibles. Ils étaient malheureux et, à ce titre, ils méritaient nos égards et nos respects. Ces principes étaient nécessairement méconnus sous un gouvernement vicieux et corrompu, où une foule de distinctions absurdes faisaient en dernière analyse refluer sur les classes inférieures les rebuts, les vexations, l'oppression de toutes les autres. Mais sous un gouvernement républicain, l'homme, quel qu'il soit, est assuré de recouvrer ses droits et sa dignité. Que le froid égoïste, que le spéculateur avide et cruel ne s'alarment point de la liberté des gens de couleur. La terre n'est jamais plus féconde que lorsqu'elle est cultivée par des mains libres. L'esclavage anéantit les facultés physiques et morales. Que ne feront point désormais pour la République des hommes qu'elle a arrachés à la honte et au malheur. Tels sont les principaux traits du discours que le représentant du peuple Tallien prononça au Temple de la Raison; il avait à ses côtés, pendant la cérémonie, deux hommes de couleur. La Montagne semblait une fourmilière

DESTITUTION DU COMITE DE SURVEILLANCE. l85

OÙ les blancs et les noirs, hommes et femmes, étaient pêle-mêle. Sur un lieu apparent étaient deux gens de couleur qui portaient en triomphe la déclaration des droits. Telle avait été la marche du cortège depuis le Qub national jusqu'au temple; nous tenions chacun sous le bras un noir ou une négresse; Tallien était à la tête; il régnait un air de gravité et de décence analogue au sérieux de la fête. Son discours fini, Tallien a donné Taccolade à ses deux voisins. L'un d'eux était vraiment intéressant; il n'avait pas ôté les yeux de dessus le représentant tout le temps qu'il avait parlé. Quand ce fut à son tour d'embrasser, il le serra dans ses bras pendant un quart d'heure; je crus qu'il ne voudrait plus s'en dessaisir. Ce brave homme-là était attendri jusqu'aux larmes et toute l'assemblée a partagé sa vive émotion. Un homme de couleur a exprimé ensuite dans un discours simple et vrai toute la reconnaissance qu'ils éprouvaient. Ils ont juré de répandre leur sang pour la nation généreuse qui venait de briser leurs fers. Ils brûlent tous du désir de repasser dans les colonies pour exterminer les Espagnols et les Anglais. Au sortir de là, nous nous sommes rendus à l'hôtel Franklin; on y avait préparé un petit dîner républicain; mais la gaîté a assaisonné le repas, et nous avons porté d'amples santés de la Montagne, de la République, des représentants Ysabeau et Tallien, et des généreux martyrs de la liberté dans les deux mondes. Au spectacle pour et par le peuple, où Ton représenta -Pa«/ et Virginie avec des couplets analogues, les gens de couleur étaient tous placés à l'amphithéâtre, Tallien au milieu d'eux. Courage, mon ami, ça va. La philosophie triomphe, la liberté et l'égalité se consolident, et sur ces bases inébranlables s'élèvent majestueusement la gloire et le bonheur de la nation française ^^K ]>

(I) Le Courrier républicain, t. II, p. 487 et 438.

l86 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

Telle fut la fête du i8 février : nous Taurions probablement racontée avec moins d'emphase que ne Ta fait Tami des proconsuls, mais les écrits du temps ont une valeur toute particulière qu'il nous semble important de leur conserver et c'est à ce titre que nous avons reproduit la lettre que Ton vient de lire.

Cependant les adhérents du Comité de surveillance destitué, aidés par Courtois et Desfieux qui n'avaient cessé d'incriminer la conduite d'Ysabeau et deTallien à Bordeaux, renouvelèrent avec ardeur les dénonciations déjà formulées contre ces derniers; ils puisèrent comme un renouveau dans les mesures récemment édictées, pour échafauder avec plus de précision des accusations de modérantisme qui obtinrent une créance momentanée au sein du Comité de Salut 4)ublic. On assure, en effet, que les deux proconsuls étaient sur le point de se voir l'objet d'une mesure grave, peut-être d'un ordre d'arrestation, quand Tallien, devançant l'orage qui menaçait, partit à la hâte le 22 février pour Paris, afin de se justifier et de justifier son collègue; quatre républicains du Qub national devaient l'accompagner pour appuyer ses explications et ses justifications (">. C'étaient Lemoal, Fontanes, Reynaud et Cogorus.

Ysabeau resta seul à Bordeaux, attendant l'efiTet des démarches de Tallien.

Le 28 février, il assistait à une réunion décadaire dans le Temple de la Raison. Après un discours de Dorgueil sur les opérations du Comité de surveillance pendant la décade précédente, un citoyen demanda la parole et fit remarquer que le rapport qu'on venait d'entendre était bien plutôt un discours qu'un compte-rendu des travaux du Comité révolutionnaire. // ajouta que V aristocratie commençait déjà à lever Jikrement la tête dans les rues de Bordeaux.

(i) Guinodie, Histoire de Liboume.

Compain parla ensuite et entra dans des détails de même nature. Ces deux orateurs faisaient sous une forme déguisée la critique des derniers actes des représentants du peuple et de la mollesse du nouveau Comité. Ysabeau jugea prudent de faire une diversion. Il parla fortement, ainsi qu'il le raconte lui-même <^>, sur la nécessité de conserver la chaleur révolutionnaire, et sur les dangereux effets du modérantisme, qui s'accroche à toutes les branches. <c Ces vérités, écrivit le conventionnel à son collègue Tallien dans une lettre du 8 mars 1 794, ont été vivement senties, et le résultat en a été l'arrestation de quelques-uns de ces oisifs qui abondent dans les grandes villes, et qui inspirent une juste défiance. ]& Ysabeau tonna ensuite contre Tagiotage qui semblait vouloir se relever, et il engagea les citoyens, au nom de leur propre intérêt, à dénoncer les manœuvres sourdes des scélérats spéculant dans Tombre sur la misère publique. Ces paroles furent chaudement acclamées.

En apprenant, dans sa séance du 28 février au soir, les reproches dont il avait été l'objet au Temple de la Raison, le Comité de surveillance fut très ému. Nous lisons ce qui suit dans sa délibération : « Tous ces rapports donnent au Comité la certitude qu'un parti veut les travailler et calomnier ses bonnes intentions (sic). Les membres déclarent que, fermes à leur po3te, ils rempliront avec ardeur les fonctions qui leur sont attribuées. Un membre propose d'aller à la décade prochaine au Temple de la Raison rendre un compte succinct de nos travaux, faire connaître au public les citoyens mis en liberté d'après l'avis du Comité, avec le motivé des délibérations qui les concernent, l'inviter à éclairer la religion du Comité non seulement sur ceux mis en liberté, parce que s'il y avait de nouvelles charges contre eux ils seraient arrêtés,

(i) Moniteur du 25 ventôse an II (i 5 mars 1794).

l88 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

mais encore relativement à ceux qui sont détenus, ou qui doivent être arrêtés comme ennemis de la patrie. G)ste, membre de la Commission des Trois, est chargé, au nom du Comité, d'aller faire ses rapports et de confondre par des faits ceux qui voudraient décourager le Comité, en lui attribuant un relâchement de principes révolutionnaires qui n'est dans le cœur d'aucun de ses membres ^^K i>

Pendant que ces querelles intestines se produisaient à Bordeaux, alimentées par les calomnies que colportaient perfidement les Jacobins de la ville, Tallien à Paris cherchait sans succès l'occasion d'être entendu par le Comité de Salut public. Il écrivait à Ysabeau, le 3 mars, une lettre dont nous extrayons les passages suivants : a Je profite, mon bon ami, du retour des commissaires du Comité des subsistances pour t'annoncer que je n'ai encore rien fait ici. Les Comités de Sûreté générale et de Salut public sont si surchargés, qu'on ne peut en approcher. Vadier m'a cependant promis d'examiner l'affaire du Comité de surveillance et d'en faire son rapport. Au moment où je t'écris, les commissaires du Club ne sont pas arrivés, je les attends avec impatience... Aussitôt que les commissaires seront arrivés, nous mettrons de concert les fers au feu et nous ne perdrons pas un moment pour avoir une décision quelconque. Lindet et Barère paraissent nous bien servir... Activité, zèle et énergie dans toutes les autorités, surtout point de modérantisme ^^K »

Des nouvelles graves étaient portées en même temps à la connaissance d' Ysabeau; elles touchaient à l'alimentation publique. Par suite des dures privations que la disette faisait éprouver aux habitants du département, des malheureux, égarés ou poussés par la faim, parcouraient les campagnes arrachant et dévorant les jeunes pousses des semences

(i) Registre du Comité de surveillance (Archives de la Gironde, série L). (2) Archives de la Gironde, série L.

confiées à la terre, et compromettant ainsi Tespoir de la récolte prochaine. Ysabeau adressa le 5 mars une proclamation sur ce sujet aux habitants du département. Après avoir rappelé dans un style déclamatoire les efforts tentés par ses collègues et par lui pour atténuer les souffrances du peuple soit en créance Comité des subsistances dont l'action avait été étendue au département tout entier, soit en signalant la situation des habitants au G^mité de Salut public et à la Commission des approvisionnements de la Convention nationale, il terminait en mettant la conservation des semences sous la responsabilité personnelle de toutes les municipalités, et en leur ordonnant de poursuivre avec la plus grande activité ceux qui se permettraient de les couper, de les arracher ou de les fouler aux pieds ; il autorisait tous les citoyens à dénoncer aux autorités tous ceux qui se rendraient coupables d'un crime aussi atroce et aussi anti-social t").

Les efforts du conventionnel dans cette circonstance tendaient à coup sûr au bien public; mais la passion politique a des entraînements terribles, et les démagogues bordelais ne pouvaient pardonner à Ysabeau et à Tallien la destitution de l'ancien Comité de surveillance et leurs attaques contre les hommes qui en avaient fait partie; lettres et dénonciations arrivaient sans relâche à Paris; c'est ainsi que le g mars on lisait aux Jacobins une lettre conçue en ces termes : « Tout se relâche maintenant dans cette commune, c'est une indulgence plénière. Plusieurs individus qui devraient être en état d'arrestation se promènent dans les rues; d'autres, qui ont été condamnés à la détention, sont maintenant élargis. > Les Jacobins renvoyèrent cette lettre au Comité de Sûreté générale ^^K

Il n'était pas possible aux conventionnels de rester sous le

(1) Arrêté du 5 mars 1794.

(3) Moniteur du 27 ventôse an IL

igO HISTOIRE LE LA TERREUR A BORDEAUX.

coup de ces calomnies imméritées. Tallien à Paris, assisté des quatres commissaires du Club national que nous avons désignés, Ysabeau à Bordeaux, luttaient avec énergie contre leurs adversaires et n'hésitaient pas à soulever les masques.

Le II mars, ce dernier écrivait à Lemoal, Fontanes, Reynaud et Cogorus : «... Je rougis d^tre continuellement occupé à repousser des calomnies atroces et insignifiantes. On Texige, il faut s'y résoudre. On me suppose bien généreux d'avoir fait l'éloge d'un homme qui a employé les plus indignes moyens pour me perdre. J'ai pu dire que Peyrend d'Herval avait été patriote jusqu'à l'instant où l'ivresse du pouvoir ou des passions plus basses encore avaient corrompu son jugement et l'avaient porté à des excès que tout républicain doit désavouer; jamais l'amour de la vengeance n'entrera dans mon cœur pour me forcer à être injuste; mais je sais d'ailleurs combien est coupable l'homme qui a abusé de son titre même de patriote pour vexer ses concitoyens. Voilà ma profession de foi sur cet homme dont je voudrais n'avoir jamais entendu parler. Quant aux autres, ils sont trop méprisables pour qu'on s'en occupe... Sachez que nous n'avons pas voulu, Tallien et moi, détruire une intrigue pour en substituer une autre, encore moins asseoir le modérantisme à la place des fureurs atroces. Nous n'obéirons jamais qu'aux devoirs austères que nous impose notre place, et non à la volonté ou au caprice de ceux qui auraient vu leur triomphe particulier dans une mesure commandée par l'intérêt public, »

Le 12 mars, Tallien s'exprimait dans les termes suivants à la tribune de la Convention : « Depuis longtemps la calomnie s'attache sur les pas des patriotes. Les représentants du peuple envoyés dans les départements sont aujourd'hui en butte à toutes les persécutions, à toutes les contrariétés. Rien sans doute d'étonnant dans cette conduite de la part des intrigants, car leurs complots ont été

déjoués, car le masque a été arraché à tous les hypocrites. Les représentants du peuple envoyés à Bordeaux devaient s'attendre à n'être pas épargnés. Cette commune était devenue l'un des principaux foyers du fédéralisme; les esprits y étaient agités, égarés par des hommes astucieux; les Girondins de Bordeaux et de Paris s'entendaient parfaitement; la conspiration s'étendait sur toute la République; et si nous n'eussions pas agi avec cette sagesse énergique qui convenait aux localités et aux circonstances, Bordeaux aurait éprouvé le même sort que Lyon. Nous avons été assez heureux pour rendre cette commune importante à la République sans qu'une goutte de sang patriote ait coulé. Nous avons détruit le fédéralisme jusque dans ses racines; nous avons relevé le courage abattu des patriotes; nous les avons appelés aux fonctions publiques, nous avons poursuivi avec courage les aristocrates, les fédéralistes et tous les hommes suspects; nous devions donc être dénoncés par leurs partisans; notre espoir n'a pas été trompé. Les calomnies les plus atroces se sont répandues contre nous. Votre Comité de Sûreté générale a reçu hier une lettre par laquelle on lui annonce qu'Ysabeau et moi devons nous embarquer pour fuir en Amérique sur un navire chargé de plusieurs millions. Tous les journaux publient aujourd'hui que Bordeaux est en contre-révolution, que les gens suspects s'y promènent audacieusement et que le patriotisme y est opprimé. Eh bien I citoyens, tous ces faits sont faux. ]»

Ayant donné lecture d'une lettre d'Ysabeau, Tallien continua ainsi : c Un grand nombre d'intrigants bordelais sont en ce moment à Paris et vont partout calomniant Bordeaux et les représentants du peuple qui y ont été envoyés. S'il ne s'agissait que de moi, je ne serais pas venu aujourd'hui fixer l'attention de la Convention nationale; mais ces calomnies sont, je le déclare, répandues par des

hommes perfides qui veulent perdre et affamer Bordeaux. Il est de mon devoir de rendre justice aux habitants de cette commune; je répéterai ce que j'ai dit au Comité de Salut public : Bordeaux ne sera jamais révolutionnaire comme Paris par exemple; mais les lois y seront toujours observées avec exactitude, et les mouvements révolutionnaires donnés par le centre, suivis avec empressement. Bordeaux est entièrement rendu à la République. Mettez en réquisition ses vaisseaux, ses magasins, ses marchandises, et vous n'éprouverez point de résistance. Il est même quelques négociants que vous pouvez utilement employer dans les circonstances actuelles. Forcez le commerce à réparer ses erreurs, présentez-lui-en les moyens et vous serez obéis. Telle est en ce moment la situation politique de Bordeaux. Six mois d'une commission pénible m'ont mis à même de juger les Bordelais, et je ne crois pas m'être trompé dans l'idée que je viens de vous donner de leur caractère. »

Après avoir rendu justice au patriotisme des habitants de Bordeaux et au bon esprit dont ils étaient animés, Tallien crut devoir appeler l'attention de la Convention sur l'état du département du Bec-d'Ambès sous le rapport des subsistances . € Cet état est des plus afiBlgeants, dit-ïl. Depuis huit mois, ses infortunés habitants sont réduits à une demi-livre d'un mauvais pain pour une journée. Dans le district.de Cadillac règne en ce moment la disette la plus absolue; les citoyens des campagnes se disputent l'herbe des champs. J'ai mangé du pain fait avec du chiendent. A Bordeaux, pendant plusieurs jours, on n'a pas distribué de pain, et on a été obligé d'y suppléer par du riz. Nous avions pris de grandes mesures pour approvisionner tout ce département; nous avons vu toutes nos opérations entravées, contrariées; nos réquisitions ont été annulées; nos grains ont été enlevés par les communes sur le territoire desquelles ils passaient; nos agents mis

en état d'arrestation ou reboités par des désagréments de tous les genres. Enfin, citoyens, les calomnies répandues contre Bordeaux, contre les représentants du peuple, ne peuvent avoir d'autre but que d'affamer ce département, que d'y exciter la guerre civile et d'y faire égorger les citoyens les uns par les autres. Il est donc temps de mettre fin à toutes ces manœuvres criminelles. Il faut que la Convention nationale rende justice à ceux qui ont rempli leur devoir; il faut que les bons citoyens soient rassurés, que les intrigants soient réduits au silence, et que les hommes qui n'ont jamais varié dans leurs principes soient encouragés par ceux qui peuvent les apprécier. Je suis bien loin de redouter l'examen le plus sévère de ma conduite et de celle de mon collègue; je le provoque au contraire; j'attends avec impatience le moment où je pourrai faire à vos Comités le rapport de toutes nos opérations, et ils seront, comme vous, étonnés des immenses travaux auxquels nous nous sommes livrés avec une infatigable activité. »

En terminant, Tallien proposa un décret ainsi conçu qui fut adopté par l'assemblée : La Convention nationale décrète que le Comité de Salut public se concertera sur le champ avec la Commission des subsistances pour subvenir promptement aux besoins de tous les districts du département du Bec-d'Ambès et notamment de celui de Cadillac. — Renvoie à ses Comités de Salut public et de Sûreté générale l'examen de la conduite des représentants du peuple en mission dans ce département, pour lui en faire un prompt rapport.

Quelques jours plus tard, les quatre députés du Club national écrivaient à leur tour aux Parisiens pour leur annoncer que, chargés par les Jacobins de Bordeaux de venir détruire les calomnies que l'intrigue et la malveillance avaient répandues contre cette cité et contre les dignes T. II. i3

Montagnards qui Tont régénérée, ils s^occupaient d^un travail appuyé sur des pièces testimoniales et authentiques, et qu'en attendant qu'il fût terminé, ils leur envoyaient la copie d'une lettre du représentant Ysabeau ^^K — Cette lettre est celle dont nous avons cité plus haut quelques passages(^).

Cette vigoureuse défense* ne mit pas fin, toutefois, aux calomnies contre lesquelles s'élevaient Ysabeau et Tallien, — pas plus que la mort de Desfieux, ce cruel ennemi de la ville de Bordeaux, qui fut guillotiné le 2 1 mars à Paris.

Le Comité de Salut public, on le verra plus tard, ne fut pas convaincu par les explications des conventionnels, et il crut devoir envoyer sur les lieux un agent de confiance chargé de le renseigner de visu.

Le 21 mars, et à la suite d'un rapport de l'officier municipal Couteaux, Ysabeau défendait, €Sous peine d'être traduit à la Commission militaire comme criminel de lèse^nation, à tout citoyen quel qu'il fût, de parler ou laisser communiquer avec les prêtres détenus au fort du Ha ou autres maisons d'arrêt, > La mesure était à coup sûr excessive, mais en temps de révolution on n'y regardait pas de si près, et puis après tout il ne s'agissait que àt prêtres, et on était habitué à les traiter en vaincus!

Quant à la Commission militaire, elle n'avait cessé, sauf la courte interruption que nous avons indiquée, de continuer l'œuvre confiée à ses soins. Elle s'en acquittait avec le même zèle, et ses jugements promenaient le deuil dans la cité.

Depuis quelques mois cependant, le maire Bertrand était l'objet de vives suspicions. On disait qu'il avait su faire son profit d'une partie de l'argenterie saisie dans les églises ou au préjudice des citoyens. Dans sa séance du 23 mars et sur la demande des administrateurs du district de Bordeaux qui réclamaient, au nom du Comité de Salut public, Tétat

(i) Arch.de la Gironde, série L: lettre du 25 ventôse an II(i5 mars 1794). (2)V. 5ttpri, p. 190.

DESTITUTION DU COMITE DE SURVEILLANCE. IqS

des matières d'or et d'argent, linge, etc., provenant des confiscations et des dons faits à la patrie, le Conseil général de la commune invitait le citoyen maire à rendre dans deux fois vingt-quatre heures le compte général de tous ces objets. Une pareille invitation et les termes dans lesquels elle était formulée pouvaient faire pressentir un scandale imminent. Cette prévision se réalisa deux jours après. Le 25 mars, à la suite d'une discussion longue et orageuse, le Conseil général de la commune ordonna la mise en arrestation du maire Bertrand, de Courtin, son secrétaire, d'un orfèvre nommé Milleraud, et fit apposer les scellés sur leurs papiers et effets.

La nouvelle de cette mesure énergique se répandit rapidement et causa dans la ville une véritable émotion. L'arrestation du maire de Bordeaux fut maintenue par Ysabeau; une instruction judiciaire s'ouvrit : elle fut longue et laborieuse, mais la justice arriva à la constatation des détournements, et, traduit en dernier ressort devant le tribunal criminel des Landes, Bertrand y fut condamné en 1795 à douze ans de fers.

Ce n'est pas sans déplaisir toutefois qu'Ysabeau vit l'arrestation de Bertrand : celui-ci, depuis le 18 septembre 1793, avait été l'une des colonnes du parti révolutionnaire, et les accusations dont il était l'objet pouvaient jeter de la défaveur sur ce parti : le représentant ne se laissa pas aller à une indulgence qui aurait compromis sa responsabilité. — Le maire Bertrand fut sacrifié pour sauver l'honneur de la municipalité et devint le bouc-émissaire des hommes du 18 septembre (»).

A quelques jours de là, une nouvelle arrestation, qui

(t) Horloger de profession, dit M. Chauvot, et expert dans la connaissance des métaux, il s'adjugeait les objets d^or et d'argent que la Terreur arrachait aux familles riches. L'enquête ouverte sur la gestion de Bertrand établit qu*i] avait lieiit payer jusqu'à i,5ooet i,8oo fr. des certificats de civisme. (Le Barreau de Bordeaux),

ig6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.

eut un grand retentissement, vint troubler le repos du conventionnel : c'est celle de Martignac père. Nous n'avons pas à faire l'éloge de ce nom illustre. Martignac avait une situation importante à Bordeaux, mais, membre de la jurade avaftt 1789, il avait eu à condamner l'instituteur Lacombe pour faits d'escroquerie. Le président de la Commission militaire avait résolu de se venger de l'ancien jurât -, il le fit accuser par son agent de confiance, le sans culotte Rey, et Martignac, signalé comme enragé modéré, fut arrêté à son domicile le i«^ avril 1794. Il demanda à être conduit devant le représentant du peuple, auquel il donna, raconte M. Chauvot^»), les preuves les plus irrécusables des rapports de son dénonciateur avec Lacombe, se déclarant prêt à rendre compte de sa conduite, mais à d'autres juges que ceux dont il devait tant redouter la haine. Ysabeau fut atterré par les révélations de Martignac; il l'engagea à rédiger un mémoire pour sa défense et à le lui faire parvenir; il le fit néanmoins conduire à la prison des Ursulines, en lui promettant de s'occuper bientôt de lui. Bertrand d'un côté, Lacombe de l'autre, la situation se dessinait sous des couleurs extrêmement fâcheuses; Ysabeau hésita à prendre des mesures; il redouta l'effet qu'elles pourraient produire tant à Bordeaux qu'à Paris, où il avait à diverses reprises exalté le patriotisme et l'intelligence du président de la Commission militaire, et surtout dans un moment oùTallien et lui étaient poursuivis par les calomnies des Jacobins. Il chercha à gagner du temps, accepta pour bonnes les justifications essayées par Lacombe et laissa Martignac dans les fers. Celui que le président Dupaty appelait V Aigle du Barreau de Bordeaux, ne reconquit sa liberté qu'après la chute de Robespierre.

Le 2 avril, la Commission militaire condamnait le

(I) Le Barreau de Bordeaux y p. 64 et 55.

négociant Pelissier à 5o,ooo liv. d'amende et à la détention jusqu'à la paix, et prononçait l'acquittement de Bapst, de la maison Romberg, Bapst et G«.

L'œuvre accomplie par elle durant la période comprise entre le 17 décembre 1793 et le 2 avril de l'année suivante peut se résumer ainsi :

CONDAMNÉS

& mort.

HOMMES. FEMMES

aux fers ou à la détention,

avec ou sans amende.

HOMMES. FEMMES

à l'amende,

avec OU sans peine

accessoire

de l'exposition.

HOMMES. FEMMES

ACQUITTÉS

Soit 1 15 condamnés de toute nature, et 25i acquittés. On n'a pas oublié que la période d'octobre à décembre [793 présentait 126 condamnés et 43 acquittés seulement.

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