CHAPITRE V
MARC-ANTOINE JULLIKN
Les taxes arbitraires. — Les meuniers du district de Blaye. — Fraudes dans les farines. — Condamnation à mort du meunier Meynard et de sa mère.
— Dissolution de la Société des Sans-Culottes surveillants. — On signale la présence à Bordeaux d^un agent du Comité de Salut public. — Marc Antoine Jullien. — Notes biographiques. — Le club de la Ferraille. — Adresse du Club national aux Sociétés populaires. — Antagonisme entre Ysabeau et Jullien. — Reconstitution des corps administratifs et judiciaires. — Proclamation dTsabeau. — On répand le bruit de son rappel. — Situation des partis à la Convention. — Le décret du i6 avril.
— Circulaire du Comité de Salut public aux Comités de surveillance. — Dons de la ville de Bordeaux à la République. — Entrevue d' Ysabeau et de Jullien. — Lettre de ce dernier à Robespierre. — Il y dénonce Ysabeau comme modéré. — Discours de Jullien au Club national. — Arrêté de ce Club contre le modérantisme. — Jullien quitte Bordeaux. -^ Pétition de Thérésia Cabarrus à la Convention. — Lettres du Club national aux Jacobins de Paris. — Établissement d'une agence commerciale à Bordeaux. — Épuration du commerce. — Mesures diverses. -- Lettre de Tallien. — Ysabeau installe le Directoire du département. — Le Comité de Salut public nomme un Comité de surveillance. — Proclamation de ce Comité aux habitants dei Bordeaux.-^ Le régime de la prison du fort du Hâ. ^ Jullien au Comité de Salut public. — La Commission militaire reprend ses fonctions. — Lettre du Comité de Salut public à Lacombe.
— Ysabeau est relevé de sa mission. — Retour de Jullien à Bordeaux. — Thérésia Cabarrus est arrêtée. — Lettre de Tallien au Club national. — Célébration de l'anniversaire du 3i mai. -* Adieux d'Ysabeau au Club national. — lettres de Jullien à Robespierre. — Ysabeau quitte Bordeaux. — Réaction jacobine. — Exécution de MM. de Piis, de Gombaud et Lavai ssière. — Douloureux épisode. — Les exécuteurs sont traduits devant la Commission militaire. — Scission entre Robespierre et Tallien. — Lettre de Jullien à Saint-Just. — Les avocats Devignes et Vigneron. — Arrestation de Salles et de Guadet. — Leur procès et leur condamnation à mort. — Rapport du général Mergier. — Nouvelle lettre de Tallien au Club national. — Perquisitions à Saint-Lmilion. — Arrestation de Barbaroux. — Son procès et sa condamnation. — Arrestation de la famille Guadet. — Lacombe journaliste. ^ Autre lettre de Jullien à Robespierre. — Mort de Buzot et Pétion. — Jullien réglemente les théâtres. — Arrivée du conventionnel Garnier (de Saintes). — Il ferme les loges maçonniques. — Garnier et Jullien au Club national. — Un dîner chez les frères Raba. — Couthon. — Célébration de la fête du
14 juillet. ^ Proclamation de la municipalité aux habitants. — Epuration du Club national. — Dénonciations contre Lacombe.— Construction de la frégate la Décade française. — Garnier et les subsistances. — Froideur entre Jullien et le représentant du peuple. — Proclamation de Garnier aux habitants du département. — Procès de la famille Guadet.
— Discours de Lacombe au Club national. — Mesures ré\'olutionnaires.
— Soufirances des Bordelais. — L'abbé Durand de Ramefort. — Garnier réorganise la Commission militaire et y établit un accusateur public. — Jeu de la mort aux tyrans. — Le 9 thermidor. — Jullien quitte Bordeaux.
— Arrestation de Lacombe. — Fin de la Terreur. — Statistique de la Commission militaire jusqu'au 3i juillet 1794.
Nous sommes arrivé à la troisième période des travaux de la Commission militaire, commençant le 3 avril et finissant le 3i juillet 1794.
Cest la période aiguë de la Terreur; celle où Tinfluence du jeune Jullien, envoyé à Bordeaux par le Comité de Salut public, et du conventionnel Garnier (de Saintes), a plus fatalement pesé sur la population de la Gironde.
Nous dirons tout à l'heure ce qu'était ce Jullien et quel fut l'objet de s£f mission. Sa première apparition dans notre ville nous permettra d'entrer à son sujet dans quelques détails biographiques.
Comme nous l'avons fait déjà, nous allons, pour cette période néfaste, raconter simplement les événements et les faire passer sous les yeux du lecteur, qui pourra ainsi formuler ses jugements et apprécier en connaissance de cause.
Le 3 avril, la Commission militaire tint audience et prononça quatre condamnations à mort. Les victimes étaient MM. Fisson-Monaveau, ancien écuyer; Brunet de Labarthe, ancien garde du corps du Roi; Pierre Delbès, prêtre non conformiste, et Maurice Albert, de Lyon, commis négociant.
Les arrêts du tribunal de sang, on a pu le constater, frappaient dans tous les rangs de la société : anciens nobles, prêtres, négociants, peuple, tout passait sous son horrible niveau égalitaire.
Il y a toutefois un autre côté de Injustice révolutionnaire qui ne doit pas nous échapper. Nous vouions parler des taxes arbitraires imposées aux détenus pour obtenir leur liberté. Cette mesure, appliquée d'abord par exception, fut bientôt généralisée dans le département; elle était prise sans jugement, et habituellement en vertu d'une simple décision des Comités de surveillance.
L'emploi de ces taxes, sous la haute direction des conventionnels en mission, nous est révélée par un document relatif à l'arrondissement de Bazas. C'est un tableau de répartition entre les communes, au profit des sans-culottes et indigents de ce district, de la somme de 87,500 liv. provenant des taxes des détenus mis en liberté.
La commune de Bazas y est comprise pour i i,3o8 liv.; celle d'Auros pour 1,1 56 liv. 1 1 s.; celle de Captieux pour 1,000 liv.; celle de Grignols pour 2,388 liv. 18 s.; celle de Noaillan pour 3,954 liv. i5 d.; celle de Langon pour 8,140 liv. 5 s. 6 d.; celle de Préchac pour 4,000 liv.; etc. ^^K
La répartition du produit des contributions libératrices était proportionnelle à la population de chaque commune.
Ces procédés du gouvernement révolutionnaire et de la Terreur se passent de toute explication. On saignait la bourse, il est vrai, mais on respectait la vie.
Il n'en était pas toujours de même à la Commission militaire. Les 5, 6 et 7 avril, cependant, l'aréopage que présidait Lacombe statuait sur le sort de quelques prisonniers et prononçait leur acquittement.
Au milieu des préoccupations que causait la disette, aucun des faits se rattachant à cette palpitante question ne pouvait passer inaperçu. C'est ainsi que le 8 avril, Ysabeau ne s'inquiéta pas autrement d'un rapport où Charles et Plénaud signalaient, à la suite d'une visite à l'hôpital
(1) Archives de la Gironde, sdrie L.
Saint-André, que les prêtres étaient mieux soignés par les sœurs que les braves sans -culottes; mais informé «par le commissaire national près le tribunal du district de Bourg, séant à Blaye, qu'il s'était commis un délit atroce contre le peuple, par un mélange de cendres et d'autres corps étrangers dans la farine qui sert à l'alimenter, » et « pénétré d'indignation contre les monstres qui ont l'audace de spéculer sur la misère du peuple en empoisonnant sa modique subsistance, lorsque l'exemple de sa patience et de sa fermeté républicaine doit pénétrer les cœurs les plus insensibles et les plus féroces, » il prenait un arrêté pour charger la Commission militaire de connaître de l'affaire, et ordonnait la translation à Bordeaux de Meynard, meunier à Saint-Marien, et de Marie Gombaud, sa mère ^^K
Il donna la plus grande publicité à son arrêté, afin d'effrayer ceux qui seraient tentés d'imiter les coupables et de rassurer la population en lui prouvant qu'il veillait à ses intérêts.
Huit jours plus tard, le meunier Meynard et sa mère, convaincus, d'après leur propre aveu, d'avoir mélangé de la cendre à la farine servant à la fabrication du pain, furent condamnés à mort et expièrent leur crime sur la place publique de Saint-Savin. « Il serait à désirer, avait écrit le commissaire national près le tribunal du district de Bourg, que l'exécution de la sentence fût faite sur- la place publique de Saint-Savin, chef-lieu de canton, un jour de marché. Cette mesure conserverait peut-être la tête à vingt meuniers de notre district 1 »
Cette expiation eut certainement des effets salutaires, car Meynard et sa mère ne paraissent pas avoir eu d'imitateurs. L'énormité du châtiment, en l'état des choses, paraissait peut-être s'imposer au conventionnel et à la Commission
(i) Arrêté du 8 avril 1794.
militaire ; elle n'était d'ailleurs que Tapplication de rarticle 28 de la loi du 4 mai 1 793 qui punissait de mort tous ceux qui gâteraient méchamment ou à dessein des grains et farines.
Ysabeau cependant ne perdait pas de vue la lutte engagée par les modérés contre les Jacobins, et à la tête de laquelle Tallien et lui, mordus à leur tour par la calomnie, s'étaient résolument placés. Il continua cette lutte sans relâche à Bordeaux, pendant que son collègue à Paris cherchait à arriver jusqu'au Comité de Salut public pour y prendre leur défense commune. Le 9 avril, Ysabeau prononçait par arrêté la dissolution de la Société des Sans-Culottes surveillants, siégeant rue Montaigne, ifi 8, et qui était en correspondance avec les Jacobins de Paris.
Cette mesure raviva les haines et les calomnies.
Ysabeau n'en prit nul souci; il avait sans doute voulu répondre indirectement dans cette circonstance aux agissements qui n'avaient pas tardé à lui être révélés d'un agent se disant chargé d'une mission secrète du Comité de Salut public, et qui se livrait inostensiblement à une enquête sur les faits et gestes des conventionnels à Bordeaux.
Cet agent n'était autre que Marc- Antoine JuUien.
Dès son arrivée à Bordeaux, JuUien, dédaignant des convenances en quelque sorte élémentaires, n'avait pas fait de visite à Ysabeau; il s'était mis immédiatement en relations avec les ennemis avérés des conventionnels, le liquoriste Bonnet notamment, à qui on l'avait adressé et qui était chargé de lui indiquer les hommes qu'il devait fréquenter; il s'insinua peu à peu dans le sein du Club national, et nous verrons bientôt le jugement qu'il crut pouvoir porter sur l'œuvre révolutionnaire des missi dominici de la Convention.
Quel était ce Marc- Antoine JuUien, qui avait la prétention
MARC-ANTOINE JULLIEN. 2o3
de tenir les représentants en échec et de substituer son pouvoir à celui qu'ils avaient reçu ?
Lui-même va nous l'apprendre.
JuUien, qui s'est fait appeler plus tard Jullien de Paris, avait dix-neuf ans en 1794.
Né à Paris le 10 mars 1775, il était fils de Jullien (de Toulouse), député de la Haute-Garonne à la Convention nationale.
Après avoir obtenu des succès à l'Université de Paris, il termina sa rhétorique durant la dernière année de la Constituante, et entraîné par une imagination vive et par une ardeur de jeunesse que surexcitaient encore les événements, il fut de bonne heure associé aux sentiments et aux travaux des patriotes d'alors. Nous le peindrons plus tard tel qu'il se montra à Bordeaux.
En 1 792, à dix-sept ans, il fit un voyage en Angleterre et se lia avec lord Stanhope, l'un des chefs de l'opposition dans le Parlement britannique. Condorcet et le duc de La Rochefoucauld l'avaient recommandé à Stanhope. Jullien et le lord anglais restèrent depuis en relations suivies.
Obligé de quitter l'Angleterre l'année suivante afin de n'être pas atteint par les lois sur l'émigration, il rentra en France et fut employé comme aide commissaire des guerres à l'armée des Pyrénées, que commandait alors le général Servan.
Jullien ne tarda pas à s'y faire remarquer et rendit des services signalés, en organisant des bataillons de volontaires nationaux dans les départements des Hautes et des Basses Pyrénées.
Jullien (de Toulouse), qui avait beaucoup connu Hérault de Séchelles chez la duchesse d'Anville, lui recommanda son fils, et sur la proposition de ce conventionnel, le Comité de Salut public envoya Marc-Antoine Jullien en . mission dans les départements de l'Ouest.
Présenté à Robespierre, dont il subit l'ascendant et auquel il voua un culte qu'excuse et qu'explique à la fois sa jeunesse, il entra en correspondance avec lui.
Les Nantais lui doivent le rappel de l'infâme Carrier, et c'est là une bonne action à porter à l'actif de JuUien.
C'est à son retour d'un voyage dans l'Ouest qu'il avait été envoyé à Bordeaux, où le modérantisme d'Ysabeau et de Tallien était signalé, le lecteur ne l'a pas oublié, comme une cause de dangers sérieux pour la République.
Tel était l'homme en qui le Comité de Salut public avait placé sa confiance et qui allait la justifier par une attitude révolutionnaire toute juvénile, mais ne manquant ni d'habileté ni de souplesse.
Thomas (de Sainte-Foy), Duret, Rideau, l'ami de Peyrend d'Herval, Bouquet, le traiteur Lannes, Plénaud, Compain, Michenot, Parmentier, Barsac, le frère du député Cambon, Lamarque, Boissel, Bonnet, les trois frères Veyssières et quelques autres entourèrent JuUien et formèrent pour lui une sorte de conseil. Leurs réunions, qui avaient lieu à Bruges chez Duret, ou à Bordeaux chez les frères Veyssières, furent appelées le Club de la Ferraille.
Marc-Antoine Jullien et les Julliénistes ses partisans éprouvèrent une vive émotion en apprenant la dissolution de la Société des Sans-^Culottes surveillants^ et surtout la raison qui l'avait motivée.
Dans la soirée du lo avril, Jullien se rendit au Club national qu'Ysabeau présidait en personne. Payant d'audace et soutenu par ses amis, il présenta et fit voter par ce club une adresse aux Sociétés populaires affiliées des différentes communes de la République; cette adresse était une satire directe et une contre partie de la dissolution des surveillants. Nous en extrayons les passages suivants : « La correspondance entre de vrais républicains, y était-il dit, doit être plus active que jamais, au moment où tant d'hommes
MARC-ANTOINE JULLIEN. 20b
parés du masque du patriotisme sont reconnus pour n'avoir fait que tromper le peuple et trahir sa cause... Nous devons, en même temps que nous déployons la sévérité la plus inflexible contre les êtres assez lâches pour avoir déserté le parti populaire, déployer aussi toute la rigueur des mesures révolutionnaires contre les modérantistes qui croient triompher et se flattent de ralentir notre énergie... On voudrait détruire toute union, toute confiance, quand Tunion et la confiance doivent, plus que jamais, nous resserrer et faire notre force. . . Tout se réduit pour le peuple à ne voir dans les hommes qui le servent que des instruments bons aujourd'hui, dont il doit faire usage, qu'il doit briser demain s'ils deviennent mauvais. Point d'engouement, point d'idolâtrie, point d'enthousiasme pour les individus... Il faut que la liberté bouillonne dans le vase jusqu'à ce que toute l'écume soit sortie; l'écume, c'est la classe des modérés hypocrites, des ambitieux en bonnet rouge, des intrigants patriotiquement révolutionnaires... Nous avons un point de ralliement, la vertu. Nous avons un centre d'union, la Convention nationale... Resserrons-nous tous, les Républicains, les Montagnards, les uns autour des autres. Plus on veut nous diviser, plus nous devons être unis... »
C'est au bruit des acclamations que cette adresse fut votée et que le Qub national en délibéra l'impression et l'envoi à toutes les Sociétés populaires.
Ysabeau garda le silence, •— ses amis étaient en minorité dans l'assemblée; il but la coupe, et signa l'adresse en qualité de président.
Il en garda rancune à Jullien, — mais prépara en secret sa revanche.
Les 8, 10 et 1 1 avril, la Commission militaire prononça plusieurs acquittements et pas une condamnation. On pourrait supposer que Lacombe, se prêtant aux suggestions de Jullien, laissait fléchir la justice révolutionnaire afin
d'appuyer de ce chef les appréciations de l'envoyé du Comité de Salut public sur Vesprit modérantiste qui régnait à Bordeaux.
Nous verrons plus tard que nous sommes bien près de la vérité à ce sujet, quand nous enregistrerons la correspondance du Comité de Salut public avec le président de la Commission militaire.
Pour être en mesure de soutenir la lutte avec JuUien, Ysabeau songea à placer ses amis dans toutes les avenues du pouvoir. A cet effet, il résolut la reconstitution des autorités, que des considérations tirées du bien public avaient retardée jusqu'alors, et par une lettre adressée le 12 avril au Comité de surveillance, après lui avoir rappelé que les représentants du peuple étaient revêtus du pouvoir d'organiser et d'épurer les autorités, il l'invita à nommer séance tenante, dans son sein, trois citoyens qui se rendraient auprès dé lui le lendemain à dix heures du matin pour donner leur avis sur la formation complète des corps administratifs et judiciaires ^^\
La réunion eut lieu, des listes furent présentées et débattues, des choix arrêtés, et pendant que le 1 3 avril la Commission militaire envoyait à l'échafaud une ci-devant noble, M^^« Dohet de Boisron-Lamontagne, un ouvrier menuisier et un officier de santé du nom d'Ingres, Ysabeau parachevait son organisation administrative et judiciaire du département, et la notifiait, le 14, aux habitants par une proclamation ainsi conçue :
« Citoyens, au moment où vous donnez à la France entière les preuves' du retour le plus vrai aux principes républicains qui furent obscurcis un instant, mais jamais oubliés parmi vous; lorsque vous signalez votre régénération par des sacrifices toujours renaissants et par une patience et un courage dignes de servir de modèle, il est juste que vous jouissiez complètement des bienfaits
(I) Archives de la Girondc^série L.
que VOUS offre le gouvernement révolutionnaire, adopté et béni par toute la nation française.
1 Vous connaissez les raisons qui nous ont obligé à retarder jusqu'ici le complénxent de cette organisation, dans une ville où la séduction avait été portée à son comble par les hommes en place; il fallait du temps pour discerner les vrais républicains, démasquer les imposteurs et les hypocrites et chercher dans la foule, où ils se cachent ordinairement, les citoyens vertueux et modestes.
1 Citoyens, un vaisseau ne se manœuvre pas pendant la durée d'un orage comme sous un jour serein et avec un vent favorable. Mais enfin Fhorizon s'est éclairci; les méchants qui vous avaient trompés ont purgé ces contrées par leur supplice ou par leur fuite.
1 Les conspirations se découvrent et passent sans laisser d'autres souvenirs que l'horreur qu'elles inspirent. Il reste la volonté constante du peuple français, qui est de former une République une et indivisible, et de conserver, à l'abri de ses lois, l'égalité et la liberté qu'il a conquises sur les tyrans.
• Nous avons pris toutes les précautions que la prudence exige pour ne confier vos intérêts et vos affaires qu'à des mains pures et fidèles. Outre les listes nombreuses qui, d'après notre invitation, nous ont été fournies, nous avons réuni autour de nous plusieurs patriotes pour discuter les candidats. Un examen impartial et sévère a été fait sur chacun d'eux. Nous avons interrogé non seulement leur conduite politique depuis la Révolution, mais encore leur vie privée et leur caractère moral; car il est bien prouvé que celui qui dans sa maison fut un dissipateur ou un homme livré à la frivolité et aux plaisirs, n'a pas un caractère propre à gérer les affaires publiques. La chute terrible et méritée de ces hommes qui, par leurs talents et leurs actions d'éclat, avaient attiré sur eux les regards de l'Europe et la gloire qui n'est due qu'à la vertu, doit avoir démontré à tous les Français que, sans mœurs et sans probité, on se décore en vain du nom de républicain. »
S'adressant ensuite aux magistrats qu'il venait d'investir de sa confiance, Ysabeau leur disait :
f Administrateurs, juges, magistrats du peuple, rappelez-vous que les malheurs, les revers, la disette et presque tous les fléaux qui ont affligé la République depuis cinq ans, sont en grande partie l'ouvrage de vos prédécesseurs. L'orgueil du pouvoir, le désir de se perpétuer dans leurs places et de les tourner à leur profit, avaient corrompu leur jugemenft^leur avaient fait oublier qu'ils étaient les hommes du peuple. Les conspirateurs fondaient sur eux leurs coupables espérances et ne se trompaient pas. Le peuple a été trahi.
2o8 HISTOIRE DE LA. TERREUR A BORDEAUX.
vendu, vexé avec insolence par ceux qui avaient épuisé l'art des bassesses et de l'intrigue pour capter ses suffrages.
1 Ils ont disparu, ces commis infidèles^ avec la cour, avec les aristocrates dont ils furent les instruments.
» Vous qui les remplacez, soyez laborieux et modestes; ^Elites chérir de plus en plus au peuple les lois et le gouvernement qu*il s'est donné. Restez dans le cercle des devoirs qui vous sont imposés et de la dépendance qui vous est prescrite.
1 11 n'y a pas de petit emploi ^dans la République, lorsqu'on le remplit dignement. Le désordre et l'anarchie commencent lorsqu'une autorité veut empiéter sur une autre et usurper des pouvoirs que la loi ne lui a pas attribués.
i Que votre marche soit ferme et assurée. Lorsque vous aurez la loi pour guide, vous ne craindrez pas de vous égarer. Il y a loin d'une sage défiance de ses lumières à une timidité excessive qui favorise la paresse et conduit à l'inertie.
» Le méchant seul craint pour sa responsabilité et calcule au juste jusqu'où il peut faire le mal sans encourir la peine. L'homme de bien, le vrai patriote, porte dans toutes ses démarches une honnête assurance, parce qu'il est sûr de ses intentions et de son cœur ; parce que s'il tombe involontairement dans quelques erreurs, il sait les réparer hautement et avec franchise.
> Offrez surtout à vos concitoyens le modèle de l'union et de l'accord entre vous. La malveillance est là, prête à fomenter les jalousies et les rivalités entre les magistrats. N 'affligez jamais l'âme des patriotes par le spectacle de vos discordes. Ne rivalisez entre vous que de zèle et d'ardeur à servir la patrie, chacun dans le poste qui vous est assigné.
i> En un mot, le peuple vous a placés sur un point élevé, il a les yeux sur vous Donnez l'exemple, il vaut mieux que les leçons. •
Ainsi s'exprimait Ysabeau. Son langage était relativement calme et élevé, par comparaison avec celui de JuUien, dicté par la fougue de la jeunesse et empreint d'une boursouflure emphatique et des apparences d'un patriotisme exagéré : verba et poces.
A la suite de la proclamation que l'on vient de lire se trouvaient les noms des nouveaux administrateurs et des magistrats ^^K
(1) V. VtiTTétékV Appendice, note XIV.
Parmi eux et malgré les soins pris par le conventionnel figuraient des partisans de JuUien; on peut citer notamment Thomas (de Sainte-Foy) et Lacombe. Ces hommes jouaient un double jeu et avaient un pied dans chaque camp.
Ysabeau, trompé sur leur compte, était trahi par eux au profit de Jullien.
La population bordelaise accueillit avec satisfaction la réorganisation faite par Ysabeau des corps administratifs et judiciaires. Il lui semblait qu'en sortant de l'exception et en rentrant dans la règle, on s'éloignait du système révolutionnaire et que Taccalmie viendrait rassurer les personnes et les intérêts au profit du bien général.
On comptait sans Jullien. Celui-ci continuait son œuvre souterraine, sapait les actes et l'autorité du conventionnel. Il stimulait le zèle des Jacobins, visitait le Comité de surveillance et se montrait partout où il pouvait faire opposition à Ysabeau. La lutte s'affirmait. Le bruit n'avait pas tardé à se répandre que le conventionnel allait être rappelé.
Cette nouvelle causa une vive émotion; Ysabeau comptait beaucoup d'amis à Bordeaux, ses intentions et ses vœux étaient connus et appréciés, et dans de nombreuses réunions on résolut de s'opposer à son départ et de pétitionner auprès de la Convention pour son maintien dans le département du Bec-d'Ambès.
Le 1 5 avril, une fête populaire avait lieu dans la section Marat. On y plantait un arbre de la liberté portant rinscription : Mort aux fédéralistes! Ysabeau et Jullien assistèrent à cette fête et y prononcèrent des discours de circonstance.
Pendant l'accomplissement de cette pompe patriotique
et champêtre, la Commission militaire poursuivait son
œuvre, mais avec une sorte d'hésitation. Depuis les
premiers jours du mois d'avril, elle avait prononcé de
nombreux acquittements. A Taudience du i5, elle condamna Pierre Changeur et Arnaud Lavergne à 100,000 livres et Aquart père et fils à 200,000 livres d'amende. Aquart père offrit au tribunal deux navires armés valant 3oo,ooo liv.; son offre fut acceptée. Un détail est à noter à Toccasiofi de ce procès : Aquart fils avait voulu partager la captivité de son père afin de lui prodiguer les soins que réclamait son âge et de lui rendre plus facile à supporter la privation de sa famille. Cet acte de piété filiale, auquel Lacombe rendit publiquement un juste hommage, atténua sans aucun doute la sévérité du tribunal, et Aquart père échappa à réchafaud.
Il ne sera pas uiutile ici de dire quelle était à ce moment la situation au sein de la Convention nationale. Robespierre, Couthon et Saint-Just, qui constituaient un triumvirat redoutable, avaient réussi à renverser toutes les oppositions, et le Comité de Salut public était devenu le seul. Tunique pouvoir. Il dominait l'assemblée régicide par la terreur et y imposait sa volonté.
Après la chute du parti de la Gironde, en effiet, les Dantonistes et les Hébertistes avaient été successivement sacrifiés; ils faisaient obstacle au Comité de Salut public, et leur défaite accrut sa puissance. Un moment, dit M. Louis Blanc, tout s'inclina devant lui. Il redoubla alors d'activité et de vigueur : Chaumette, l'apôtre de la Raison, monta sur réchafaud; les ministères furent supprimés comme ayant une origine monarchique, et remplacés par douze commissions entre lesquelles furent partagées toutes les anciennes attributions ministérielles. On s'occupa d'organiser la police générale et de fortifier le système révolutionnaire. Le 16 avril, sur la proposition de Saint-Just, la Convention adopta un décret portant que c les prévenus de conspiration D seraient traduits désormais de tous les points de la )> République au tribunal révolutionnaire de Paris, d
Quelques jours plus tard, Billaud-Varennes fit Texposé de la politique que comptait suivre le Comité de Salut public, et la G)nvention déclara « qu'appuyée sur les vertus
> du peuple français, elle ferait triompher la République
> démocratique et punirait sans pitié tous ses ennemis. > On peut voir, par ce court résumé, qu'en persbtant dans
ses idées de modération relative, Ysabeau ne se trouvait plus dans le courant du jour, et que le jeune JuUien, armé des pouvoirs du tout-puissant G^mité, dont Tautorité s'était rajeunie dans le sang de Danton et de Camille Desmoulins, devait être pour le conventionnel un rival redouté.
Quoi qu'il en soit, le décret du i6 avril pouvait par sa rédaction laisser croire que les tribunaux révolutionnaires installés en province par les proconsuls devaient cesser d'exister. Lacombe s'en émut; il exprima ses craintes à Ysabeau, lui dépeignit le danger qu'il y aurait pour la République à supprimer la Commission militaire devenue l'effroi des conspirateurs et la sauvegarde des sans-culottes, et l'invita à demander des instructions au Comité de Salut public.
Ysabeau déféra à cette invitation, et Jullien, de son côté, insista pour le maintien du tribunal de sang qui conservait Bordeaux à la République.
En attendant la réponse du Comité, la Commission . militaire continua le cours de sa justice.
Le i6 avril, elle acquittait le négociant Trémollières, et condamnait à mort le meunier Meynard et sa mère dont nous avons parlé quelques pages plus haut.
Le 17 avril, Favocat Marie de Saint-Georges et Claude Orré, son ami, étaient envoyés à l'échafaud pour crime d'aristocratie. Orré, chargé de la défense de Saint-Georges, avait voulu acheter une attestation de civisme pour sauver son client; sa démarche fut dénoncée à la Commission militaire, et les deux amis moururent ensemble.
Nous rencontrons à la date du i8 avril une circulaire adressée par le Ck)mité de Salut public aux Comités de surveillance. Ce document, dans lequel Robespierre et ses collègues traçaient leur règle de conduite aux Comités, est trop curieux pour ne pas le faire connaître; il est difficile de trouver un monument plus singulier de boursouflure et d'exaltation révolutionnaire :
f Sentinelles de la liberté, disait le Comité de Salut public, la patrie vous remet de nouvelles armes contre ses ennemis. Le décret du 14 frimaire vous assure l'exécution des lois révolutionnaires et vous en trace l'esprit.
1 Le peuple français va prendre l'attitude de Thercule. Il attendait ce gouvernement robuste qui doit raffermir toutes ses parties, qui, distribuant dans ses veines la vie révolutionnaire, le retrempe d'énergie et complète sa force et son aplomb... i
La circulaire renferme ensuite quelques explications sur l'attitude que doivent garder les diverses autorités, en marchant sans se confondre, sur la ligne qui leur est indiquée; puis elle continue en ces termes :
< Ainsi, l'action qui part du sein de la Convention vient aboutir à vous; vous êtes comme les mains du corps politique dont elle est la tête et dont nous sommes les yeux-, c'est par vous que la volonté nationale frappe aussitôt qu'elle a décidé.
i Vous êtes les leviers qu'elle meut pour broyer les résistances... Vous sentez votre mission ; vous sentez aussi à quelle hauteur de principes et de devoirs elle vous place.
» Vous n'avilirez point un si grand caractère.
> Approchez de ce ministère terrible, comme d'un sanctuaire, avec un cœur droit et des mains pures.
i Retenez avec dignité le dépôt de la vengeance nationale, mais ne secouez jamais les torches sombres des haines particulières.
1 Qu'il soit Élit une justice éclatante de l'être avili qui trafiquerait de sa faiblesse...
1 Que les monstres en vous voyant soient frappés à la fois de terreur et de respect.
f Ne vous reposez que sur le faisceau des chaînes qui, s'étendant d'un bout à l'autre de la République, doit lier au néant tous ses ennemis.
» Tels sont vos devoirs généraux... »
MARC-ANTOINE JULLIEN. 2l3
Le Comité de Salut public ayant ensuite rappelé les devoirs particuliers des Comités, termine ainsi :
f Souvenez-vous, citoyens, que Tordre étant enfin révolutionfnaire, c'est alors qu'un tel ordre doit être réclamé et défini sacré.
> L'ordre révolutionnaire ne peut être frappé, que le contre-coup ne s'en Êisse sentir au cœur de tous les patriotes.
» L'ordre révolutionnaire, qui fait déborder la terreur en torrent sur l'hydre des conspirateurs, doit placer la vertu, et par conséquent vous-mêmes, dans le port, tandis que la tempête tonne sur les têtes coupables, et les écrase.
f L'ordre révolutionnaire fonde votre force; la liberté qui s'appuie sur vous, vous recommande, par ses intérêts les plus chers, de l'observer.
1 Salut et fraternité.
1 Robespierre, Billaud-Varennes, Carnot, C.-A. Prieur,
B. BaRÈRE, R. LiNDET, CoLLOT d'HERBOlS. »
Nonobstant les circulaires du Comité de Salut public, et volontaire ou forcé, le patriotisme des Bordelais n'avait cessé de faire ses preuves. Du i^ novembre 1793 au 14 mars 1794, la ville de Bordeaux avait fait les dons ci-après à la République :
2,1 34,680 livres en argent et assignats; 12,542 sabres ou épées; 23,123 fusils; i5o,ooo livres pesant de fer;
i3 milliers pesant de plomb; 20 arbres et 9 madriers pour vaisseaux; 50,049 chemises <*>.
Cependant, Ysabeau et JuUien avaient fini par avoir des entrevues : ils avaient examiné ensemble la situation de Bordeaux, et sans se dissimuler qu'il restait encore beaucoup à faire, le conventionnel avait cherché à démontrer à Tagent du Comité de Salut public que son collègue Tallien et lui avaient, depuis leur arrivée, accompli des
(0 Moniteur du 3o germîna! an II.
œuvres utiles et ramené la ville et le département, que le fédéralisme avait gangrenés, à une union sincère avec la Convention nationale.
Jullien voulut bien reconnaître l'exactitude de ces allégations.
Ysabeau lui déclara, avec une bonhomie malicieuse, qu'il était fatigué, qu'il désirait prendre du repos et regagner Paris qu'il avait quitté depuis treize mois.
Il n'y avait aucune franchise des deux parts.
Nous n'avons pas sous les yeux les rapports que Jullien adressa au Comité de Salut public sur sa mission à Bordeaux. A défaut de ces documents, qui seraient d'un intérêt sérieux, nous avons sa correspondance avec Robespierre, et l'on nous saura gré d'en citer ici les passages les plus importants.
La première lettre qui soit arrivée jusqu'à nous porte la date du 20 avril 1794.
Jullien écrit à son bon ami : « Je veux te soumettre avec une entière franchise quelques observations sur Bordeaux... L'esprit, en général, est bon; la République est sincèrement aimée; le riche même, qui ne l'aime pas, lui prodigue ses sacrifices, et l'égoïsme paraît s'éteindre. Mais d'abord le Club national est sans aucune consistance, sans influence, sans énergie; à peine sait-on qu'il existe, et le dessein que j'ai formé de lui donner cette prépondérance qu'il doit avoir est d'une exécution difficile; j'y travaille néanmoins sans relâche.
D Un grand reproche que j'ai à faire aux Bordelais, c'est qu'ils traitent le représentant du peuple comme un intendant de l'ancien régime. Passe-t-il dans les rues, avec les gendarmes qui le suivent, on se découvre, on applaudit, quelques voix même crient : Vtue le sauveur de Bordeaux! Paraît-il au spectacle, au Club ou dans une assemblée quelconque, les même cris se font entendre;
Tenthousiasme et lldolâtrie sont poussés au dernier période et J'ai remarqué que c'étaient les aristocrates eux-mêmes qui, croyant se donner un air de patriotisme, indiquaient souvent au peuple les battements de mains qui déshonorent à mes yeux des hommes libres... Quand on fait courir le bruit du prochain rappel des représentants délégués à Bordeaux et de leur remplacement, on dit que Bordeaux est perdu; on a dit même, et c'est dans une réunion nombreuse qu'a été proféré ce blasphème^ on a dit qu'il faudrait que le peuple se portât en foule pour s'opposer au départ de son ami. >
Ces insinuations sont d'une cruelle perfidie, on doit le remarquer-, JuUien ajoutait, comme pour les atténuer :
ce Du reste, je dois rendre justice à Ysabeau, qui n'a cessé de travailler à bien remplir sa mission et qui mérite des éloges pour les services qu'il a rendus. Il désirerait lui même être appelé d'ici à l'armée des Pyrénées-Occidentales, avoir un mois de repos dans les Pyrénées après treize mois d'absence de Paris et de mission continue, et regagner son poste. »
Il terminait en disant qu'il avait toujours suivi dans sa mission le même système, que pour rendre la Révolution aimable, il fallait la faire aimer, et qu'à cet égard, sous son inspiration, les Bordelaises avaient, par de publiques promesses, réchauffé l'enthousiasme et présenté la carrière de la vertu, pour les presser de la suivre, à leurs époux, à leurs familles entières et à la commune qui en était témoin.
a Je travaille sans relâche à galvaniser le Qub national, i> écrivait JuUien à Robespierre. Le 21 avril au soir, le jeune agent du Comité de Salut public lisait au sein de cette Société un discours dont nous extrayons les passages suivants :
« L'aristocratie croira triompher dans Bordeaux, frères
2l6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
et amis, tant que le Club national n'aura pas acquis ce degré d'influence, cette prépondérance forte et puissante qui fait d'une bonne société populaire un corps vivant de l'opinion publique... Soyons fermes et révolutionnaires. Qui s'arrête en révolution, a déjà reculé... Je parais me répéter souvent, je reviens toUs les jours sur les mêmes choses. Oui, sans doute, parce que les mêmes périls sont là; parce que les ennemis de la liberté roulent furtivement autour de l'arche sainte... parce que l'oie du Capitole crie pour éveiller Manlius et les Romains; parce que nous aussi nous sommes dans le Capitole, et qu'à la faveur d'ombres noires et de ténèbres épaisses, les Gaulois veulent pénétrer dans le fort. Les Gaulois, ce sont les aristocrates, les modérés, les feuillants... De pompeux festins, où règne une mielleuse politesse, où sont prodigués avec affectation les mots de fraternité, sans -culottes, républicanisme; des réunions dont le prétexte cache la véritable cause ; des voix mélodieuses, des jeux, des fêtes, des soirées, des plaisirs : telles sont les armes perfides qui, dirigées par un adroit modérantisme, tuent la rigidité républicaine... N'eût-il pas mieux valu d'abord être, selon l'expression de Marat, cruels par calcul? Soyons-le donc aujourd'hui... Je me plais à le répéter, la masse des citoyens de Bordeaux est excellente, et Bordeaux sera bientôt une commune vraiment et dans la force du mot montagnarde... Il est un mot vrai : La Liberté n'a pour lit que des matelas de cadavres, ou, comme on l'a dit encore : Le sang est, à la honte des nations, le lait de la Liberté naissante. Mais que le sang impur inonde seul notre territoire; que le sang pur soit épargné; que les têtes coupables tombent sur l'échafaud; que les têtes innocentes soient à l'abri de la trahison et de la calomnie; que la statue de la Loi, quelque temps couverte d'un voile, s'élève triomphante sur l'autel de la Patrie, et que son glaive
exterminateur frappe tout ce qui résiste à son empire; la loi, c'est le peuple, c'est sa volonté toute-puissante; que les ennemis du peuple disparaissent; le néant les réclame,
la Liberté vous appelle Subissons donc l'inévitable
destinée. Nous voulons être libres, sachons supporter les maux attachés à une crise révolutionnaire, pour obtenir le bonheur et les jouissances qu'elle vous assure.... Clémence est souvent barbarie; vouloir épargner un sang coupable c'est faire couler le sang innocent... Avec le mot d'ultra^ révolutioîiîiaire, on a décrié les plus vertueux Montagnards... On a calomnié ces hommes, on a préféré l'aménité du modérantiste... Ne soyons ni modérés ni barbares... »
«Je n'ai voulu, disait Jullien en terminant, que vous offrir des réflexions qui paraissent devoir présider à la réorganisation du Club national (»). jd
Ce discours, dont les extraits qu'on vient de lire ne peuvent d'ailleurs donner qu'une idée imparfaite, fut accueilli au bruit des applaudissements.
Plusieurs passages semblaient attaquer le modérantisme d'Ysabeau et contenir comme une sorte de leçon à son adresse. Celui-ci n'assistait pas à la séance.
Comme conclusion de ses cruelles banalités révolutionnaires où le sang Jaillissait à toutes les lignes, Jullien proposa l'arrêté suivant, qui fut adopté à l'unanimité :
c Le Club national de Bordeaux, après avoir bien déterminé les différentes classes des hommes dangereux et suspects ; après avoir offert au peuple les principes qui doivent le diriger dans la carrière de la Révolution ;
(1) Discours sur les dangers de la contagion du. modérantisme et sur les moyens déformer Vesprit public, lu dans la séance Ju Club National de Bordeaux, le 2 floréal de Tan II de la République française une et indivisible, par Marc-Antoine Jullien, agent du Comité de Salut public de la Convention nationale dans les départements maritimes, et président du Club national de Bordeaux. Brochure in-S® de 29 pages, 1794, Moreau, imprimeur du département.
2l8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
1 Considérant qu'elle ne doit cesser de poursuivre le modérantisme, plus dangereux encore dans la crise actuelle que l'aristocratie ; qu'elle doit, pour le combattre et le détruire, s'occuper activement d'instruire le peuple, de Télever à l'énergie révolutionnaire et de surveiller ses ennemis; de rendre la Révolution aimable pour la faire aimer ; de mettre l'instruction et la vertu à l'ordre du )our, et de réunir les leçons et les exemples, 1 Arrête ce qui suit :
• Aht. i*. — Le Comité d'instruction publique du Qub national de Bordeaux fera lire, une fois par décade, un des rapports du Comité de Salut public sur le gouvernement révolutionnaire, sur la mesure des arrestations, sur la politique intérieure et extérieure, et sur les conspirations récemment découvertes.
» Art. 2. — Le même Comité choisira des membres du Club national pour aller, chaque décade, dans les communes des campagnes qui leur seront désignées, propager les principes de la liberté, former l'esprit public, et ces membres feront, en séance publique, le rapport de la mission qu'ils auront remplie, au plus tard le tridi de la décade suivante.
» Art. 3. — Le Comité dénoncera ceux qui n'auront pas satisfEÛt à ce devoir, après avoir été nommés ; et leur peine sera, pour la première fois, la censure ; pour la seconde, l'exclusion de la Société.
» Art. 4. — Le Comité sera responsable de la négligence qu'il pourrait mettre à nommer les Commissaires, et il aura soin d'en envoyer autant que possible dans toutes les campagnes circonvoisines.
1 Art. 5. — Il sera ouvert un registre pour les adoptions civiques qui seront proclamées dans la Société, et un registre de souscription pour les mariages civiques ; des époux, choisis pauvres, vertueux et patriotes, seront unis dans les fêtes décadaires et dotés par la Société.
» Art. 6. — Le Comité d'instruction publique , en attendant le décret de la Convention nationale sur les Fêtes décadaires, dressera dans chaque décade le plan de la fête du décadi suivant.
1 Art. 7. — Il en fera part au moins l'avant-veille à la Société pour qu'elle puisse l'adopter ou y faire les changements qu'elle croira convenables.
1 Art. 8. — Ces fêtes devront toujours avoir un but moral et civique; tantôt un mariage, tantôt une adoption, quelquefois l'inauguration des bustes des amis du peuple et des grands hommes, ou celle d'un temple; quelquefois la plantation d'un arbre de la liberté, ou une promenade militaire autour de l'arbre déjà planté; la brûlure des livres d'église ou images sacerdotales et nobiliaires. Les instruments de l'agriculture y seront portés en triomphe, les différentes vertus personnifiées.
» Art. 9. — Le Comité d'instruction publique invitera les habitants des campagnes à ces fêtes, et se concertera avec la municipalité pour leur procurer des logements chez les bons républicains.
• Art. 10. — Le Comité est invité à recueillir et proposer tout ce qui peut rendre ces fêtes plus agréables et plus utiles, et concourir à ramélioration de Tesprit public. 1
Le Qub national vota d'acclamation Timpression du discours de Jullien et de rarrêté qui le complétait.
Ysabeau, pendant que l'agent du Comité de Salut public s'occupait à surexciter le patriotisme de la population, cherchait de son côté à galvaniser, par des moyens empiriques et malheureux, il faut bien le reconnaître, les élans du commerce bordelais. Il prenait, à la date du 23 avril, un arrêté pour proroger d'un nouveau délai d'un mois l'exécution des jugements du tribunal de commerce, afin de permettre aux négociants et marchands d'acquitter leurs engagements.
Le même jour, il approuvait une délibération par laquelle le Comité de surveillance, considérant que des citoyens obtenaietit des passeports et passaient dans les. colonies sans acquitter leurs dettes, ordonnait que les noms de tous ceux qui avaient l'intention de partir seraient inscrits pendant huit jours dans les journaux de la ville et qu'ils seraient tenus de se présenter, avec tous leurs papiers, au Comité, qui ferait afficher leurs noms pendant huit jours également, afin de permettre aux réclamations de se produire.
De pareilles dispositions avaient un caractère draconien sur lequel il est inutile d'insister.
Dans les vingt jours environ qu'il venait de passer à Bordeaux, Jullien avait réuni les éléments d'information nécessaires au Comité de Salut public pour statuer sur les réclamations dont la mission d'Ysabeau et de Tallien avait été l'objet de la part des Jacobins de cette ville et de ceux de Paris.
Suffisamment édifié pour sa part, JuUien se décida- à partir, non sans laisser dans la ville un noyau d'adhérents auxquels il fit espérer son prochain retour. Le 23 avril, il se présentait au Comité de surveillance pour lui faire ses adieux, et échangeait avec ses membres et avec Plénaud, son président, des discours où les recommandations et les promesses les plus patriotiques et les plus révolutionnaires tenaient une large place. Puis il quitta Bordeaux.
Son départ fut un soulagement pour Ysabeau. Amolli dans les délices d'une nouvelle Capoue, le conventionnel qui se plaisait au séjour de Bordeaux, où il comptait des sympathies réelles et où, selon les expressions de JuUien, il menait le train d'un intendant de l'ancien régime, avait vu avec un profond déplaisir l'intrusion de Tagent du Comité de Salut public et les fiévreuses ardeurs de son patriotisme toujours en mouvement. Une telle activité n'allait pas à la nature insouciante et sensuelle d' Ysabeau.
Ses amis le félicitèrent comme d'un triomphe du départ de JuUien, et ne manquèrent pas de faire tout haut des gorges chaudes sur le lyrisme de Vamt de Robespierre.
Les JuUiénistes se turent, mais ils gardèrent l'espoir d'avoir à leur tour le dessus et d'arrêter le modérantisme grandissant du conventionnel.
Tenu au courant de ce qui se passait à Bordeaux par son collègue, Tallien l'encourageait dans sa voie et lui promettait de le soutenir et de le défendre.
Thérésia Cabarrus, qui avait suivi Tallien à Paris et qui partageait ses travaux, ses haines et ses espérances, adressait le 24 avril, à la Convention, une pétition par laquelle elle demandait, pour les femmes, V honorable avantage d'être appelées dans les asiles sacrés du malheur et de la souffrance pour y prodiguer leurs soins et leurs plus douces consolations, ex pour les jeunes filles, l'obligation, avant de prendre un époux, d'aUer passer quelque temps dans les
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asiles de la pauvreté et de la douleur. Cette pétition, rédigée dans le style ampoulé de l'époque, fut applaudie et renvoyée au Comité de Salut public et à celui (Tinstruction <'L
Était-ce pour déjouer les calomnies ou par un reste de rélan que Jullien avait cherché à lui imprimer? Nous rignorons; mais le 25 avril, à la séance des Jacobins de Paris, on lisait une lettre où le Qub national de Bordeaux, en rappelant que Tinstitution des Sociétés populaires avait pour but d'arrêter l'anarchie, de comprimer le fanatisme et de propager l'instruction, contractait l'engagement solennel de répandre les principes révolutionnaires et de combattre les conspirateurs. Il annonçait à cet égard qu'il venait de solliciter auprès de la Convention nationale une loi additionnelle à celle relative aux certificats de résidence.
Cette communication fiit mentionnée avec faveur dans le bulletin de la séance.
Le lendemain, nouvelle correspondance: c Depuis longtemps, écrit le Club national aux Jacobins, le grand ordre du jour de notre Société est surtout la bienfaisance et toutes les vertus républicaines. Hier encore, nous fûmes instruits qu'une citoyenne venait de mourir et avait laissé deux enfants dont le père est sur les frontières; ils furent adoptés sur-le-champ par deux sans -culottes de notre Société. 9
Au milieu de ces conflits politiques, de ces mélanges de bienfaisance et de révolutionnarisme, de fêtes populaires et d'exécutions capitales, le peuple qui, sans certitude du lendemain, mangeait un pain indigeste et voyait un avenir peu rassurant, se laissait aller aux impressions diverses du moment : il assistait en foule aux spectacles, aux séances des Sociétés populaires, aux réunions qui avaient lieu le jour de la Décade dans le Temple de la Raison, aux fêtes
.1) Moniteur du 7 floréal an II.
qui se célébraient pour la plantation des arbres de la Liberté. Les femmes et les jeunes filles, coquettement vêtues d'ajustements où brillaient les couleurs nationales, animaient ces fêtes et ces réunions par leur présence ou par leur gaîté, contrastes singuliers de misères et de plaisirs, où Ton cherchait à oublier, au milieu des danses et d'une joie qui, pour être courte, n'en était pas moins sincère et communicative, les souffrances de la disette et les soucis d'un sombre lendemain.
Les prisons se vidaient d'ailleurs avec une dqslorable lenteur, et si la foule était aux fêtes et aux réunions populaires, il ne faut pas dissimuler qu'elle faisait queue aussi aux portes des boulangers pour attendre sa ration de mauvais pain.
Deux membres du Ck)mité de surveillance, Cogorus et Rideau, ayant opté, le premier pour la municipalité, et le deuxième pour la place de directeur de la poste aux lettres, Ysabeau les remplaça à titre provisoire, le 27 avril, par Morel et Barreau, juges de la Commission militaire. De pareils choix peuvent paraître extraordinaires si l'on songe que le Comité de surveillance avait pour principale mission de fournir des victimes à Lacombe et à ses collègues. Qu'importait à Ysabeau! quoique modéré en apparence, il n'en était pas à faire ses preuves de légalité. Il était bien au-dessus de ces infimes détails; son but, en effet, était de maintenir l'élan révolutionnaire, mais non de l'accélérer comme Jullien aurait voulu le faire.
Parmi les nombreux arrêtés que le conventionnel prit dans les journées des 27 et 28 avril, un surtout doit fixer un instant notre attention.
Le Comité de Salut public, comme les proconsuls en mission à Bordeaux, avait essayé de divers moyens pour raviver les sources du commerce; la Convention nationale apait mis en réquisition la probité, V intelligence et les
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moyens intérieurs et extérieurs du commerce. Gela n'avait pas suffi : le 23 ventôse et le 1 1 germinal, le Comité de Salut public prescrivit des mesures nouvelles; on en trouvera le résumé dans l'arrêté ci-après pris par Ysabeau pour assurer leur exécution régulière.
c Les Représentants du peuple en séanoe à Bordeaux,
B Vu Tarrêté du Comité de Salut public de la Convention nationale du 1 1 germinal, portant établissement d'une agence commerciale à Bordeaux, composée de trois membres, spécialement chargée d'informer les Représentants du peuple et la Commission des subsistances et approvisionnements des progrès du commerce et des opérations qui se feront en exécution de l'arrêté du 23 ventôse; étant aussi enjoint à ladite agence de tenir un journal exact de toutes les opérations relatives à ladite exportation;
1 Des noms des citoyens qui feront le commerce d'exportation;
i Des denrées, matières et marchandises que chaque citoyen se proposera d'exporter;
1 De celles que chacun d'eux aura et tiendra prêtes pour cette destination ;
» De celles qu'il achètera pour exporter;
1 Du mouvement qui se fera dans les magasins et les chais, dans la ville et hors la ville, pour le même but;
» De ceux qui ne pouvant pas faire le commerce eux-mêmes ou n'étant pas dans l'usage de le faire, se proposent d'y employer leurs capitaux, l'agence étant autorisée à lui procurer des £icilités, etc. ;
>Des expéditions qui se feront pour le compte particulier; de celles qui se feront par commission ;
i Du chargement des bâtiments, de la désignation des bâtiments et équipages;
> De leur départ, de leur destination ;
B Pour assurer l'exécution des dipositions dudit arrêté du 1 1 germinal,
» Arrêtent ce qui suit :
i Art. i*. — L'Agence commerciale établie dans une des salles de la maison de commerce y formera un bureau chargé de recevoir les déclarations des citoyens faisant le commerce d'exportation, ou qui se proposeront d'y employer leurs capitaux, auxquels il est enjoint de se faire inscrire sur les registres qui seront tenus à cet effet audit bureau; ainsi qu'ils seront tenus à y déclarer les denrées, matières et marchandises que chacun d'eux se proposera d'exporter; celles que chacun d'eux aura et tiendra prêtes pour cette destination;
celles qu'il achètera pour exporter, et le mouvement auquel donnera lieu, dans les magasins et les chais, dans la ville et hors la ville, l'exportation que chacun fera ou se proposera de faire.
» Art. 2. — Les déclarations et les exportations qui se feront de Bordeaux, en sucres, cafés, eaux-de-vie, vins, et en productions des arts et de Tindustrie, en exécution de Tart. i^ de Tarrêté du Comité de Salut public du 23 ventôse dernier, qui permet la sortie de ces denrées et productions jusqu'à la concurrence de 20 millions, seront faites à la Douane, d'après les principes déterminés par la loi du 4 germinal suivant ; et les préposés qui les recevront seront tenus en outre d'exiger des expéditionnaires :
> i<^ La désignation des navires neutres sur lesquels ces denrées et productions devront être chargées;
> ^^ Pareille mention sur le nombre des équipages, avec le nom des capitaines ;
> 30 La destination des bâtiments et des chargements, qui doit être celle des puissances alliées ou neutres ;
> 4<^ Le poids des sucres et cafés et leur valeur, avec désignation des espèces de ces sucres et cafés;
> 5» La quantité et qualité des vins et eaux-de-vie, avec leur estimation, etc.;
> ô*» Enfin, la mention très distincte dans lesdites déclarations des expéditions faites pour compte particulier d'avec celles chargées et achetées par commission ; et dans ces deux cas d'exiger des courtiers et autres agents du commerce les noms de ceux qui expédieront pour leur compte particulier ou par commission.
> Art. 3. — 11 est très expressément défendu aux receveurs aux déclarations de la Douane, de donner connaissance d'aucune des dites expéditions, ni de communiquer leurs registres à d'autres qu'aux autorités constituées, à l'Agence commerciale et aux receveurs et contrôleurs de la Douane.
> Art. 4. — Les receveurs seront obligés de fournir tous les soirs au receveur principal de ladite Douane les états de ces expéditions d'après les modèles qui seront imprimés, et ledit receveur sera tenu de les remettre à l'Agence commerciale avec ses observations.
>Art. 5. — L'objet le plus particulièrement recommandé à l'Agence commerciale est d'accélérer la prompte exécution de l'arrêté du 23 ventôse; d'engager les citoyens à prendre part au commerce d'exportation, et à donner aux expéditions toute l'étendue et l'activité possible ; de faire connaître à la Commission les obstacles et difficultés qui retarderaient les envois et continueraient d'altérer le commerce. On peut assez se promettre de ces dispositions et de celles des commerçants et capitalistes de Bordeaux, pour croire que leur zèle n'aura même pas besoin d'être provoqué, lorsqu'ils sont
NLVRC-ANTOINE JULLIEN. 225
appelés, au nom de la patrie, à faire concourir toutes leurs ressources aux besoins de la République; et lorsque, entr'autres encouragements pour les commerçants, la Convention nationale met en réquisition la probité, Fintelligence et les moyens intérieurs et extérieurs du commerce.
• En conséquence, il sera ouvert dès aujourd'hui, dans un des bureaux de l'Agence, une souscription des sommes ou valeurs que chacun s'engagera à charger et exporter, pour concourir à remplir l'objet de l'arrêté du 23 ventôse, dont les dispositions sont connues et seront d'ailleurs communiquées aux souscripteurs par l'Agence.
• Art. 6. — Le présent arrêté, çtc... (0. i
Telles étaient les dispositions prises par le conventionnel, en exécution des arrêtés du Comité de Salut public, pour faire refleurir le commerce de la grande cité, si prospère autrefois et tombé sous le coup des malheurs publics. Ces moyens empiriques n^avaient certainement aucune chance de succès, car c'est par la vraie liberté, celle qui laisse la disposition des voies et moyens, que les hommes qui se consacrent aux opérations du commerce et de l'industrie, remuent des intérêts immenses, et contribuent, en s'enrichissant quelquefois, à la prospérité et au développement de la richesse publique d'une nation.
Hélas! les notions de la vraie liberté étaient obscurcies alors par la passion politique, et ce n'est pas à coups de décrets que le commerce peut, au milieu des commotions populaires et des bouleversements, reprendre sa place et répandre partout les flots d'or de son Pactole.
C'était follement qu'on le réglementait ainsi !
Le 3o avril, Ysabeau ordonna, sur la demande de son collègue Jean Bon Saint-André, délégué dans les départements maritimes de la République, l'enlèvement de tous les vieux canons et des fers de tous les édifices nationaux non nécessaires à leur conservation, le dépôt par les citoyens de toutes les vieilles ferrailles, débris de chaudières, marmites,
(I) Archives de la Gironde, série L.
T. II. i5
vieux boulets et autres matières propres à être refondues, et qui devaient être utilisés pour armer les bâtiments de rÉtat. Le même jour il complétait son arrêté du 25 avril et autorisait le commerce de Bordeaux à vendre à l'étranger et à exporter pour vingt millions de marchandises dont il donnait la nomenclature. Quelques-unes pouvaient être exportées librement; d'autres, désignées dans l'arrêté et parmi lesquelles figuraient le miel, les prunes, les vins de toute espèce, les dentelles, les soieries, les porcelaines, les diamants et bijoux, le sucre, le café, le cacao, etc., étaient soumises à une permission spéciale de la Commission des subsistances, visée et approuvée par le Comité de Salut public.
Des déclarations étaient exigées sous trois jours, de tous les propriétaires de vins, eaux-de-vie, sucres, cafés, et même des détaillants, afin de connaître le stock des marchandises de cette nature, ainsi que des chargeurs de marchandises quelconques sur les bâtiments arrêtés dans le port par suite de l'embargo. Le défaut de ces déclarations devait être puni d'une amende égale au quart des marchandises non déclarées.
C'est là ce que la Convention, après avoir épuré le commerce, appelait mettre tous ses ressorts en mouvement pour l'utilité générale, et qu'elle notait d'incivisme ceux qui par leur indifférence et leur inactivité donneraient à leurs concitoyens l'exemple d'un lâche abandon d'une profession utile.
Nous ne pouvons l'affirmer, mais nous avons peine à croire que l'arrêté d'Ysabeau ait été pleinement exécuté : il ne faut pas oublier toutefois que la terreur et l'échafaud étaient de nature à exciter le zèle bien refroidi des négociants bordelais, et qu'à la faveur de ces moyens de persuasion forcée, le commerce put exporter les vingt millions de marchandises qui avaient fait l'objet de l'arrêté du conven-
tionnel, non sans chercher à sauvegarder le plus possible ses intérêts dans le labyrinthe des formalités qu'il était appelé à remplir.
Les arrestations continuaient d'ailleurs avec une activité qui ne se relâchait pas; le Comité de surveillance faisait une rude chasse aux ci-devant nobles, aux prêtres, aux aristocrates. Nous pouvons citer, parmi les personnes écrouées au palais Brutus dans la nuit du 2 au 3 mai, Jean-Baptiste de Meslon et François de Spens de Lancre, deux noms bien connus dans la Gironde, et dont le premier est porté de nos jours par des hommes qu'entoure à juste titre la considération publique.
Ysabeau, tout en légiférant comme on vient de le voir, faisait des tournées dans le département; le 2 mai, il était à Bourg, et recueillait sur son passage les acclamations du peuple et les hommages des autorités. — Quant à Tallien, qui avait gardé longtemps le silence vis-à-vis des Bordelais, il crut devoir se rappeler à leur souvenir : il avait été tenu au courant du séjour de JuUien à Bordeaux et il n'était pas homme à quitter la partie. Le 3 mai prenant prétexte des victoires remportées par l'armée du Nord sur les Autrichiens et par celle des Alpes sur les Italiens et sur le roi du Piémont, il écrivait au Club national : « ... Pendant que nos armées repoussent partout les satellites des despotes, il est du devoir de tous les bons citoyens qui sont retenus à l'intérieur, de se réunir pour combattre les ennemis les plus dangereux de la liberté, car ce ne sont pas ceux qui ont pris les armes contre leur pays, qui sont allés se ranger au delà des frontières sous les drapeaux du royalisme, qui sont les plus redoutables pour nous; nos braves défenseurs se chargeront de nous en rendre bon compte; mais ceux-là qui ne sont restés dans l'intérieur que pour y conspirer et pour y seconder les projets de tous les ennemis du peuple, sont ceux sur
lesquels nous devons veiller avec le plus d'attention. Que toutes les autorités constituées fassent donc exécuter avec la plus grande sévérité toutes les lois rendues par la Convention nationale, et dans lesquelles se trouve le salut de la patrie; qu'aucun homme suspect ne paraisse donc dans vos murs que pour y être à l'instant arrêté, et pour être traduit au tribunal qui doit faire justice au peuple de tous ses ennemis. Frappez impitoyablement tous les méchants; assurez aux bons et paisibles citoyens la tranquillité qu'ils ont droit de réclamer lorsqu'ils se soumettent à toutes les lois; forcez l'égoïste à venir au secours du citoyen indigent; forcez l'homme qui ne connaît d'autre Dieu que son or, à reconnaître la patrie, à contribuer aux besoins de ses enfants, et à être, au moins une fois dans sa vie, utile à ses concitoyens.
^ Il faudrait que chacun de vos fonctionnaires publics pût passer quelques instants à Paris, pour y voir avec quelle activité la surveillance y est exercée sur tous les hommes suspects. On va les déterrer partout; aucun d'eux n'échappe à l'œil vigilant des Comités révolutionnaires, et chaque jour le glaive de la justice nationale fait tomber les têtes de quelques conspirateurs. Que Bordeaux marche donc de concert avec Paris; que toutes les administrations s'empressent de mettre les affaires au courant. Vendez surtout promptement les biens des émigrés; faites réparer les routes; faites rentrer toutes les impositions; faites distribuer avec soin aux défenseurs de la patrie les secours que la loi leur accorde, et que le peuple sente quelle différence il y a entre des administrations populaires et des administrations fédéralistes. C'est à vous. Sociétés populaires, qu'il appartient de veiller plus particulièrement sur tous ces objets : cette surveillance vous a été confiée par la Convention nationale; justifiez le choix qu'on a fait de vous; dénoncez au Comité de Salut public tous les
abus, toutes les dilapidations, tous les vols de deniers publics dont vous aurez connaissance. Recherchez-en les auteurs, traduisez-les devant les tribunaux, et bientôt il en sera fait justice.
> Rappelez souvent à vos concitoyens que la Convention nationale a mis à Tordre du jour la Vertu, la Justice et la Probité; que ces principes sont les bases immuables sur lesquelles doit être établie une République; que tous les citoyens doivent être les propagateurs de cette belle et consolante doctrine. C'est en ne s'en écartant pas que nous pourrons fixer au milieu de nous le bonheur, que nous pourrons présenter à nos ennemis un front encore plus majestueux. Que votre tribune, que le Temple de la Raison retentissent chaque jour de ces vérités éternelles, contre lesquelles viendront se briser tous les efforts des corrupteurs de la morale publique : rendez les hommes meilleurs ; détruisez, par les vertus républicaines, les vices de la monarchie, et vous consoliderez pour toujours l'édifice de notre nouveau gouvernement. Mais sans vertu, sans morale, point de République.
y> Dans un prochain numéro, ajoutait Tallien, je développerai davantage ces principes; je vous en indiquerai l'application, eu égard à votre position particulière; je vous ferai voir que les sans-culottes de Bordeaux sont encore sous la dépendance d'une petite portion d'hommes pour lesquels la vertu n'est pas un aliment habituel.
» Mais, au nom de la patrie, mes chers amis, ne donnez pas dans votre Société le spectacle d'aucune division particulière; soyez unis pour faire le bien, soyez unis contre les aristocrates, contre les intrigants, contre les faux républicains; mais soyez indulgents pour le patriote égaré, ramenez-le avec douceur; le nombre des véritables sans-culottes, des amis désintéressés de la Révolution n'est pas trop grandi conservons ce noyau précieux qui, dans
23o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
toutes les circonstances, a sauvé la patrie : rallions-nous autour de lui, et bientôt tous nos ennemis communs auront disparu de dessus le sol de la Liberté. >
Cette lettre de Tallien excita les plus vifs applaudissements, et le Club national, à l'unanimité, en délibéra rimpression et Taffiche; le Comité de correspondance fut en outre chargé de lui annoncer que les grands principes qu'il exposait étaient à Tordre du jour de la Société.
Les conseils du conventionnel étaient comme une contrepartie, mais en termes plus mesurés, des excitations dont Jullien avait étourdi le Club national pendant la durée de son séjour.
L'un se laissait aller à toute la fougue de la jeunesse et d'un patriotisme ardent et irréfléchi; l'autre, mûri par l'exercice de l'autorité, empruntait à sa qualité d'homme politique un ton plus en harmonie avec la dignité de représentant du peuple.
A sa rentrée à Bordeaux, le conventionnel Ysabeau procéda à l'installation du Directoire du département nommé par son arrêté du 14 avril, et composé des citoyens Thomas (de Sainte- Foy), Laumond (de Lesparre), Lamothe (de Blaye), Lafargue (de Langon), Peyrebrune (de Cadillac), David Azévédo, Monville et Edmond Dégranges (de Bordeaux).
«L'ancien Directoire du département, dit le Journal du Club national, n'existant plus depuis qu'une faction liberticide avait été terrassée, les nouveaux administrateurs trouvèrent tout dans le plus horrible désordre; les bureaux étaient occupés par des établissements étrangers à l'administration; les anciens commis étaient dispersés; tous les papiers, égarés ou confondus, ne présentaient que l'image d'un chaos à débrouiller. ^
Ce n'est pas nous qui le disons; c'est Edmond Dégranges qui parle en ces termes, et c'est certainement le jugement
le plus sévère qu'on puisse porter de Tanarchie où Ysabeau avait laissé les affaires sous le prétexte des dangers du fédéralisme.
Le conventionnel procéda en même temps à l'installation du Comité de surveillance que le Comité de Salut public venait de nommer directement sur les indications du jeune Jullien sans doute; c'était un échec pour Ysabeau, mais il feignit de ne pas s'en apercevoir.
Aussitôt installé, le Comité fit publier l'adresse suivante aux habitants de Bordeaux :
< Citoyens, un nouveau Comité de surveillance vient d'être formé dans la commune de Bordeaux par le Comité de Salut public de la Convention nationale. Le nom seul du Comité de Salut public est déjà pour nous un titre à votre confiance ; mais c^est par notre seule conduite que nous prétendons la mériter. Vous ne serez point accessibles aux menées de Tintrigue, aux ténébreuses calomnies, aux insinuations perfides ; nous sommes là, vous nous jugerez: si nous agissons bien, votre estime nous vengera de nos calomniateurs; si nous agissons mal, la dénonciation de l'opinion publique, et chaque bon citoyen en particulier, vous vengera vous-mêmes.
9 II existe un système de division pour favoriser les intrigues; c'est pour cela que nous devons tous être unis et concourir à les déjouer. Que les patriotes, que les républicains fermes et vertueux nous secondent, nous entourent. C'est à l'aristocratie, sous quelque forme qu'elle se déguise, sous quelque masque qu'elle veuille se parer pour séduire, que sont destinés les coups que nous allons porter,
» Ralliement autour de la Convention; union et surveillance de tous les bons citoyens; franchise el fermeté courageuse à dénoncer tous les coupables; défiance des intrigants et de tous ceux qui veulent diviser ou semer des soupçons obscurs ; amour des principes et non pas des individus; attachement invariable à la Liberté, à l'Égalité et à la République une et indivisible : telle est votre profession de foi, telle sera constamment la nôtre, et la boussole de nos actions, i
Ce petit morceau de rhétorique était signé : Plénaud,
Laye, Veyssières jeune, Compain, Cassan et J.-J. Guignan.
Tous ces hommes étaient des amis de Jullien, et leur
choix par le Comité de Salut public semblait une préparation de terrain pour le retour de Tami de Robespierre.
Ysabeau voyait venir Torage; tout en veillant aux graves intérêts qui faisaient l'objet de sa mission, il ne perdait pas de vue les agissements de JuUien, et encouragé d'ailleurs par les lettres particulières que lui écrivait son collègue Tallien, il crut devoir prendre une mesure qui n'était pas sans gravité. La lutte était engagée, il fallait la soutenir.
On n'a pas oublié l'arrestation des membres du Comité de surveillance du 2 frimaire; Peyrend d'Herval, son président, l'ancien secrétaire des proconsuls, Léard et Marcel, deux de ses membres, se trouvaient encore dans les prisons de Bordeaux. C'étaient trois Jacobins connus et redoutés. Ysabeau ordonna qu'ils seraient traduits à Paris au Comité de Sûreté générale et fit lever les scellés apposés sur les papiers de Peyrend d'Herval.
C'était en quelque sorte sa réponse à la nomination par le Comité de Salut public du nouveau Comité de surveillance.
Cette mesure causa de l'émotion parmi les Jacobins de Bordeaux; ils s'en plaignirent comme d'un acte que rien ne Justifiait. On raconte qu'un certain Lambert, ancien greffier de la commune de Sadirac, et qui tenait de près ou de loin au Club de la Ferraille, adressa une lettre au Qub national pour demander qu'il fût établi un comité de . défenseurs officieux pour les patrioles opprimés. Cette démarche ne trouva pas d'écho.
Le lecteur a remarqué sans doute que depuis le décret de réorganisation de la police générale voté par la Convention nationale sur la proposition de Saint-Just, la Commission militaire de Bordeaux avait suspendu ses séances.
La joie avait été grande dans la ville: on espérait que cette suspension se changerait en suppression définitive de
rinfâme tribunal dont les jugements avaient jeté le deuil, la désolation et la misère dans une multitude de familles.
On avait, hélas ! compté sans le Comité de Salut public pour qui la Terreur restait toujours Vultima ratio du gouvernement, et qui avait besoin d'une sanction terrible pour maintenir son pouvoir et faire vivre le système révolutionnaire.
Le 8 mai, sur la proposition de Couthon, la Convention nationale vota un nouveau décret attribuant au tribunal révolutionnaire de Paris la connaissance de tous les crimes contre-révolutionnaires et portant suppression des tribunaux ou commissions établis par les représentants du peuple en mission. Seulement, Tarticle 3 de ce décret réservait au Comité de Salut public le pouvoir de conserver les tribunaux ou commissions révolutionnaires qu'il jugerait utiles.
On verra bientôt comment il usa de ce pouvoir en ce qui concerne la ville de Bordeaux; mais il n'est pas difficile de pressentir qu'en vue du retour de Jullien, il était nécessaire de maintenir entre les mains du jeune envoyé une arme à l'aide de laquelle il pourrait dominer la situation et contenir les esprits. Les Jacobins étaient pour leur part entièrement de cet avis.
On continua vers cette époque dans la ville la plantation des arbres de la liberté. C'était un prétexte pour chaque section de réunir le peuple et d'entretenir dans l'esprit des citoyens une émulation patriotique et révolutionnaire.
Pendant que ceux-ci se réjouissaient, et, le ventre creux, dansaient des rondes, au chant du Ça ira, autour de l'arbre libérateur, d'autres expiaient dans une cruelle détention des crimes imaginaires, ou attendaient l'heure de leur déportation hors du territoire de la République. Nous avons quelquefois parlé des prisons et de la situation misérable qui était faite aux détenus. Voici un tableau qui montrera, dans toute sa
crudité^ ce qui se passait en Tan II de la République dans la prison du fort du Hâ :
€ Citoyens, écrivaient deux cent huit prêtres enfermés dans cette prison, le désir de soulager autant qu'il est en vous la situation à laquelle nous réduisent les circonstances, vous a fait demander à connaître notre manière d'être dans la maison d'arrêt de la Montagne du fort du Hâ : c'est pour nous un devoir de seconder vos vues; nous allons vous mettre sous les yeux le tableau fidèle de notre état; il justifiera auprès de vous les demandes que nous avons déjà présentées, et nous avons toujours lieu d'en attendre le succès, dès que l'humanité et la justice parleront avec nous.
» La modicité des fonds dont nous sommes pourvus, nous met dans la nécessité de nous en tenir chaque jour à un repas que nous prenons vers. les trois heures; le défaut de ressources en réduit plusieurs à se borner à trois ou quatre repas par semaine, et cette subsistance modique, nous sommes souvent obligés de la partager avec un certain nombre que l'indigence réduirait à la modique ration de pain que la Nation nous donne ; c'est ce défaut de moyens qui en a forcé plusieurs à présenter une pétition aux corps administratifs pour en obtenir des secours. Le fournisseur fait sans doute ce qui dépend de lui, et nous devons dire que nous avons reconnu en lui du zèle pour se procurer les objets nécessaires au service de toutes les tables; mais la rareté des subsistances, la difficulté de s^en procurer une quantité suffisante pour nourrir de 5 à 600 prisonniers que ce fort renferme, le mettent dans l'impossibilité de suivre le penchant de son cœur, et il est peu de jours où quelque quartier du fort ne soit privé d'un repas nécessaire : cette même difficulté l'oblige à servir souvent en bien moindre quantité que ne le demanderait notre besoin ; quand il peut se procurer assez de bœuf pour servir en bouilli, nous devons le dire, nous avons, non pas de quoi satisfaire notre appétit dont les cris se font encore entendre après nos repas, mais de quoi fournir à nos besoins. Rarement nous jouissons de cet avantage; c'est plus souvent de Tagneau, du mouton ou du poisson qu'on nous donne ; et la cherté de ces vivres, le grand nombre de ceux qui doivent les partager, obligent le fournisseur à nous faire une portion si modique, qu'elle est, [nous] ne craignons pas de le dire, insuffisante pour notre existence ; une mince moitié d'agneau, qu'on est encore souvent obligé de diminuer pour fournir un amusement à la faim d'un si grand nombre, ou à sa place une aussi faible portion de poisson, fait toute la nourriture de 10 personnes qu'une longue habitude obligerait pour la plupart à deux repas, et dont la vieillesse, les infirmités ou la jeunesse augmenteraient encore les besoins. Nous payons ces repas à raison de 25 sols
MARC-ANTOINE JULLïEN. 235
par tête, sans y comprendre le vin, qui nous coûte lo sols la bouteille : c'est là toute notre ressource. La rigueur de notre réclusion nous ôte tout moyen de recevoir d'ailleurs les soulagements que peuvent se procurer ceux qui ont la liberté de les chercher; quelques raiforts, quelques ognons, quelques noix sont les seuls objets que nous pouvons recevoir du dehors; encore même faut-il les payer à un prix si haut, que nous sommes souvent obligés de nous en priver, pour pouvoir fournir à des besoins plus pressants.
» Le seul moyen sûr de subsistance que nous ayons, c'est le pain qu'on nous donne. Mais, citoyens, il ne peut nous suffire ; vous en connaissez la qualité, et la quantité est bien loin de suffire à nos besoins. Le matin, il en faut un morceau pour nous soutenir jusqu'à trois heures; il en reste à peine de quoi fournir au dîner; et lorsque les circonstances nous privent de l'ordinaire? Nous vous laissons à juger si un pareil genre de vie ne doit pas insensiblement altérer notre santé et causer dans les tempéraments des ravages irréparables. Aussi voyons-nous se réveiller et augmenter des infirmités déjà aigries par une réclusion quoique bien moins pénible que celle [que] nous éprouvons, et par une longue chaîne de sacrifices et de misères. Le nombre des malades s'accroît tous les jours, et nous osons à peine envisager un avenir trop prochain qui ne nous offre que l'effrayante perspective d'une épidémie générale dans la prison que nous habitons. Un inconvénient tout aussi grave que celui du défaut de vivres va concourir à produire ce triste effet : c'est la gêne et la corruption de l'air que doit produire le grand nombre d'individus enfermés dans un espace aussi resserré. Vous l'avez vu, citoyens, le dortoir est occupé par des matelas, par des couches si serrées, que nous couchons à trois pouces de distance d'une tête à l'autre; pendant le jour on ne peut y faire un pas, et le petit espace que pourrait nous fournir le corridor est absorbé par les malles, les porte-manteaux nécessaires pour enfermer le peu de linge et d'effets que nous avons. La nuit, il est absolument occupé par les lits que le dortoir ne peut contenir; il n'y reste pas même de passage pour ceux que leurs infirmités obligent à se lever pour aller aux latrines : il en arrive cependant tous les jours; déjà nous sommes au nombre de 208, et nous avons eu la douleur d'entendre dire au concierge qu'il fallait bien qu'il y en entrât encore davantage, après qu'il nous a dit, à une époque très peu reculée, que ce local était à peine suffisant pour en contenir 100, et qu'il avait dit lui-même aux corps administratifs qu'il ne voudrait pas y être le cent-unième.
• Cependant la respiration de tant d'individus, combinée avec la puanteur inséparable des latrines, le tout mis en fermentation par
les chaleurs prochaines, va nécessairement produire une putréfaction dont les ravages pourraient bien ne pas se borner au lieu que nous habitons.
» Les soupiraux pratiqués dans le toit peuvent bien renouveler l'air jusqu'à un certain point, mais ils n'élargissent pas le local, ils n'augmentent pas la faculté d'agir ; et si on excepte quelques heures de promenade dans un jardin déjà bien étroit pour 3oo personnes, nous passons le jour et la nuit assis ou couchés sur des matelas ou sur des malles, dans la plus parfaite inaction ; on ne voit guère d'état plus pénible, et les lois ne paraissent pas nous y avoir condamnés. N'y aurait-il donc pas, dans une ville aussi vaste, de local propre à recevoir une partie de ceux qui sont foulés ici, propre à adoucir le sort de tous, ou plutôt à retarder pour eux l'époque trop prochaine d'un dépérissement total et les progrès d'une mort lente? Citoyens, l'humanité, la justice parlent pour nous, et des magistrats qui se font gloire d'en écouter les cris, ne voudront pas être les témoins d'un spectacle qui affligerait leur âmel
» Telle est, citoyens, la situation dont vous nous avez demandé le détail : il ne peut que vous intéresser. Nous vous avons exposé nos plaintes et nos misères ; nous les avons communiquées à ceux qui vous ont précédés dans les fonctions bien&isantes dont la confiance du peuple vous a revêtus. L'exposé que nous en avons fait est dans leurs mains, et nous le renouvellerons, si vous le jugez nécessaire, pour seconder les effets de votre zèle pour le soulagement des malheureux. Nos besoins vous sont connus, cela nous suffit pour nous fonder dans l'espoir de voit notre sort adouci (0. >
Les longs et douloureux détails (*^ que contient cette lettre, bien quUls nous aient éloigné de notre sujet, nous ont paru de nature à passer sous les yeux du lecteur. Ils peignent une époque; ils apprennent comment les détenus étaient parqués sous l'empire des lois atroces qui avaient créé partout des suspects. N'est-ce pas le lieu de rappeler ces paroles si vraies de M. Louis Blanc : « La domination de la multitude a quelque chose de tumultueux, de sauvage et presque toujours de sanglant : c'est la barbarie. »
il) Archives de la Gironde, série L.
(2) Quis taliafando
Temperet à lacrymis?
(Virgile, Enéide, livre II.)
Suspendue par le décret de germinal, supprimée par le décret du 19 floréal, la Commission militaire avait cessé toute espèce de fonctionnement ; son existence, en attendant les ordres du pouvoir central, n'était plus que nominale. Lacombe crut devoir profiter de cette circonstance pour prendre quelques jours de repos. Après avoir approuvé un arrêté du 12 mai par lequel Ysabeau réglementait les débiteurs et les faillis, et prescrit les mesures nécessaires pour découvrir un grand nombre d* aristocrates qui se trouvaient à Sainte- Baleine (Lot-et-Garonne) et qui par leurs places exerçaient une influence funeste à la liberté, Lacombe, qui présidait aussi le tribunal criminel du département, obtint de ses collègues du tribunal Tautorisation de s'absenter du 1 7 mai au 2 juin 1 794.
Nous ne possédons aucune indication sur les causes réelles de cette absence et sur le lieu où se rendit Lacombe. Était-ce Toulouse? Était-ce Paris? Nous l'ignorons.
Entre temps, la Convention nationale avait décrété, sur la proposition de Robespierre, que le peuple fraftçais reconnaissait VÊtre Suprême et l'immortalité de l'âme; et le Comité de Salut public, par un arrêté en date du 12 mai, ordonna que cette déclaration serait substituée, sur le frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, à l'inscription : Temple de la Raison.
Le déisme de l'ami de JuUien succédait au matérialisme de Chaumette et de Sylvain Maréchal.
Tout cela était platonique au fond et ne changeait rien au régime révolutionnaire et à la Terreur, qui n'allait pas tarder à prendre un nouvel essor à Bordeaux.
Les Jacobins venaient, en effet, de l'emporter.
Pendant que Tallien frappait, sans être entendu, aux portes du Comité de Salut public, celles-ci s'ouvraient toutes grandes pour le jeune Jullien, qui dépeignit en traits vigoureux la déplorable situation faite à la ville de
Bordeaux par les fautes de Tallien et par le modéraniisme dTsabeau. Ses raisons convainquirent le Comité : usant des pouvoirs que lui conférait l'article 3 du décret du 19 floréal, il prit à la date du 14 mai un arrêté ordonnant à la Commission militaire de reprendre immédiatement l'exercice de ses fonctions.
Il écrivait en même temps au président la lettre terrible que Ton va lire :
tt Paris, le 25 floréal de Tan II de la République une et indivisible.
• Le Comité de Salut public, » A Lacombe, président de la Commission établie à Bordeaux et à ses collègues,
» Le Comité de Salut public, citoyens, a cru devoir continuer dans Texercice de ses fonctions la Commission établie à Bordeaux. Mais comme celle qui vous avait précédés s'était montrée indigne de la confiance du peuple en condamnant seulement à de fortes amendes les négociants que dans ses jugements même elle reconnaissait contre-révolutionnaires et par conséquent dignes de mort aux yeux de la loi, le Comité de Salut public attend de vous cette fermeté révolutionnaire et cette application inflexible des décrets, si nécessaire dans les circonstances actuelles et dans les fonctions délicates qui vous sont confiées.
• Les membres du Comité de Salut public,
• Signé : Couthon, B. Barère, Robespierre. 1
Une telle lettre, où le sang circule entre chaque ligne, ne peut inspirer qu'une profonde horreur.
Elle préparait le retour du jeune JuUien, que nous ne tarderons pas à voir engager avec Ysabeau une lutte dernière, où il devait rester vainqueur.
En attendant, l'agent du Comité de Salut public prenait aux Jacobins son baptême révolutionnaire. Il y prononçait en effet, à la séance du i5 mai, un discours où il racontait ses pérégrinations à travers les départements et où il diâait avoir eu constamment les yeux fixés sur la Convention et
sur les Jacobins, et il était admis deux jours après dans la Société par le scrutin épuratoire.
Cest ce même jour que Lacombe quittait Bordeaux pour profiter du congé que le tribunal criminel lui avait accordé.
Quant à Ysabeau, tranquille en apparence sur les intrigues qui étaient incessamment ourdies contre Tallien et contre lui, il se trouvait à Royan au moment où le Comité de Salut public décidait son renversement. Cest dans cette ville qu'il reçut la lettre que nous avons transcrite et l'arrêté qui rédi vivait la Commission militaire; c'est de cette ville qu'il adressa le 2 1 mai ces documents à Lacombe, en lui recommandant (ïobéir à cet ordre avec le ^èle d'un républicain qui ne connaît que la soumission aux lois de sa patrie.
Sa lettre ajoutait mélancoliquement et non sans un sentiment d'amertume : « Je reçois par le même courrier l'ordre de cesser mes fonctions à Bordeaux. Je n'examinerai pas les motifs qui ont pu changer ainsi d'un instant à l'autre les dispositions du Comité de Salut public. Je me rendrai au poste qui m'est assigné après avoir pris quelques jours pour arranger mes papiers à Bordeaux. >
C'en était fait, le jacobinisme l'emportait, et Bordeaux devait se préparer à de nouveaux malheurs !
Jullien était envoyé dans cette ville par le Comité de Salut public avec une mission officielle cette fois. D'un autre côté la Commission executive de l'instruction publique le chargeait de prendre toutes les mesures, de recueillir toutes les instructions et d'employer tous les agents dont le secours pourrait lui devenir nécessaire pour remplir les parties executives des objets attribués à la Commission par la loi du 12 germinal (').
Le jeune ami de Robespierre ne tarda pas à se rendre
(I) Arrêté du 29 floréal an II (18 mai 1794).
à son poste, et son premier acte fut de faire afficher Farrêté du Comité de Salut pubfic reconstituant le G)mité de surveillance. Ce Comité était composé des citoyens Compain, Laye, Rosseuw, Michenot, Huin, Lelom, Cassan et Plénaud, tous étrangers à la ville de Bordeaux, mais bien connus par leurs sentiments démagogiques ^^K
Les ennemis dTsabeau se réjouirent de sa chute et, chose triste à dire, beaucoup de ses amis les plus bruyants se tournèrent du côté où se levait le soleil de Marc-Antoine JuUien.
Quant à la population honnête, elle éprouva une émotion toute naturelle et que justifiait le passé, en devinant ce que lui préparait l'avenir, après le départ dTsabeau qu'elle s'était habituée à considérer comme un rempart contre les empiétements des jacobins bordelais.
En même temps qu'il atteignait le conventionnel resté à Bordeaux, le Comité de Salut public frappait au cœur le représentant Tallien; le 22 mai, la belle Thérésia Cabarrus était jetée dans les prisons. Ce fut le grain de sable qui contribua à la chute de Robespierre et de ses adhérents.
Quelques jours avant cette arrestation, Tallien avait écrit au Club national : « J'apprends à Tinstant, citoyens, que la calomnie est à l'ordre du jour contre moi à Bordeaux. Certes, j'aime à croire que ce ne peut être que de la part des aristocrates, des fédéralistes et des ennemis du peuple. Je ne descendrai pas à une justification, et je me complais dans l'idée que, si elle était nécessaire, ce serait le Club national tout entier qui me servirait de défenseur officieux. Mais sf l'on me forçait à parler, je vous déclare que je ne conserverais aucun ménagement et que je ferais connaître les véritables citoyens, les hommes
(i) Appendice^ note XV.
qui ne paraissent aujourd'hui patriotes que parce qu'ils y trouvent leur intérêt, et qui demain abandonneraient la cause du peuple, si ses ennemis les payaient plus cher. Au contraire, j'ai abandonné un grand pouvoir, que je pouvais encore tenir dans mes mains et exercer dans une commune où je puis dire que j'étais véritablement aimé du peuple. Je suis rentré dans l'obscurité, je suis dans ma paisible et modeste retraite; mais si l'on me force à en sortir, beaucoup d'hommes qui répandent que je suis perdu, auront des preuves non équivoques du contraire. Je suis et serai toujours le même; les intrigants et les faux patriotes me trouveront partout décidé à leur livrer un combat à mort. »
C'était catégorique, et Tallien ne ménageait pas les expressions.
Il ne fallait qu'une goutte d'eau pour faire déborder le vase; cette goutte fut l'arrestation de Thérésia Cabarrus.
«Le 7 prairial an II (26 mai 1794), il parut, raconte M. Detcheverry (^\ une ordonnance de JuUien, à propos de l'anniversaire du 3i mai. Dans le programme emphatique qui compose la description de cette fête, JuUien s'exprime ainsi : a La fête commencera à deux heures seulement, afin B qu'on puisse se rendre vers trois ou quatre heures au » Temple de l'Etre Suprême, où des morceaux de musique » seront exécutés au milieu de la foudre et des éclairs, pour p rappeler les combats et les triomphes de la Montagne. >
La municipalité à laquelle ce programme était adressé, se montra digne de le comprendre; voici ce qu'elle y ajouta : «Il sera exécuté des symphonies de la composition du citoyen Beck, et après le discours il sera exécuté la musique triomphale du même citoyen Beck, dont les paroles seront toujours analogues à la fête, avec les effets de la foudre et des éclairs. — On ira, après cette fête,
(i) Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 167.
prendre ses places au théâtre de la République, qui sera gratuitement ouvert ce jour-là, et où Ton représentera des pièces patriotiques. — Le Temple sera illuminé. Il y aura un orchestre sur la tribune pour y exécuter des airs de contredanse et autres, et les citoyens et les citoyennes pourront y danser tant que cela leur fera plaisir. *
Voilà ce qu'on appelait la liberté en 1794!
Comme contre-partie, nous pouvons dire qu'au moment où Jullien et la municipalité se livraient à ces élucubrations patriotiques, 692 prêtres condamnés à la déportation gémissaient dans les cachots du fort du Hâ !
Le conventionnel Ysabeau rentra dans notre ville le 29 mai. Il y trouva Jullien installé, et leur entrevue fut froide et cérémonieuse.
Nous Tavons dit déjà, Ysabeau avait su conquérir parmi la population bordelaise des sympathies nombreuses; les attaques, bien connues, dont il avait été et dont il était encore Tobjet de la part du jeune Jullien n'avaient fait que les accroître. Nous en avons vu plus d'une preuve dans les pièces innombrables qui ont passé sous nos yeux; nous en trouvons la confirmation dans une lettre que lui écrivait la veille de son arrivée le Comité des subsistances de Bordeaux, en remettant entre ses mains la démission des délicates fonctions qu'il avait remplies à la satisfaction générale : a C'est en venant vous témoigner notre regret sur votre départ, disait-il, que le Comité vous prie de l'écouter sur sa situation. i> Il constatait ensuite la tâche qu'il avait accomplie au milieu de temps orageux et difficiles, mais qui était devenue plus tard d'une exécution facile, grâce aux mesures prises par la Convention. Il ajoutait : a La plus flatteuse récompense de ses peines ayant toujours été dans votre estime et dans votre confiance, il s'empresse de vous prouver jusqu'au dernier instant combien il méritait ces sentiments et le prix infini qu'il y a constam-
MARC-ANTOIXE JULMEX. 2^6
ment attaché. » Puis, basant sa résolution sur des raisons d'économie, facilement réalisables dans l'intérêt des finances de la République, il priait Ysabeau de pourvoir à son remplacement, et terminait sa lettre en ces termes : « Le Comité ose se flatter que, satisfait de son administration et convaincu de ses efforts et de son zèle, vous voudrez bien lui en donner un témoignage en approuvant sa conduite ^^K »
Ysabeau déféra volontiers aux désirs du Comité des subsistances. D'un autre côté, le 3o mai, et sur la demande d'Antony, de Coste et de Dutasta, qui avaient décliné catégoriquement la continuation sous JuUien de la mission tutélaire qui leur avait été confiée quelques mois auparavant sous le titre de Commission des Trois, Ysabeau relevait ces citoyens de leurs fonctions, et déclarait qu'ils avaient rempli leur devoir de la manière la plus satisfaisante et qu'ils méritaient Testime et la confiance de tous les bons citoyens.
Dans les soirées des 29 et 3o mai, il se rendit au Club national pour faire ses adieux à cette société : il sema son discours d'allusions qui furent saisies par l'auditoire et qui lui valurent des applaudissements répétés.
Il se préparait à partir, — mais il ne partait pas.
Jullien, ardent et enfiévré, et que les flèches détournées du conventionnel atteignaient en pleine poitrine, accablait Robespierre de ses lettres. Le 3o mai au soir, il lui écrivait, entouré du conciliabule qui s'était reformé autour de lui depuis son retour :
t Je t'ai promis, mon cher ami, de décrire tout ce qui regarderait Bordeaux, je tiendrai parole. Il était bien urgent qu'Ysabeau partît, et cependant, — malgré l'arrêté du Comité de Salut public en date du 25 floréal, il est encore ici, et difl^re son départ de quelques jours, sous je ne sais quel prétexte. Il revint hier d'une tournée
(I) Archives de la Gironde, série L
qu'il a faite le long des côtes jusqu'à Rochefort; il a parlé au Club sur les grands services qu'il avait rendus à Bordeaux, sur l'obéissance qu'il devait à des ordres supérieurs, et il a beaucoup répété ce mot qu'il fallait bien obéir; sur la position très satisfaisante dans laquelle il laissait ce département et cette commune. Je crois qu'il a pu y faire du bien pendant un temps, mais qu'il commençait à y faire du mal; tel est aussi le sentiment du petit nombre de républicains prononcés que je vois.
• Ce soir Ysabeau est encore venu au Club, et cette affectation de s'y rendre plus assidûment et d'y rester tout le long de chaque séance, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant, devient plus suspecte encore par le contraste de ses discours particuliers et de ses discours publics.
» Il n'a pas manqué d'occuper le fauteuil, quoique non président; d'être couvert par les acclamations du peuple, et de réitérer ses adieux pour réveiller les regrets d'une funeste idolâtrie.
» A peine avait-il parlé, qu'on a vu monter à la tribune un de ses secrétaires, qui a répété presque en pleurant que Bordeaux allait perdre son ami, et qui a demandé que le Club national exigeât de lui qu'après son congé dans les Hautes-Pyrénées, il repassât par Bordeaux. La motion, quoique assez maladroite en elle-même^ et surtout par l'auteur dont la signature est toujours accompagnée de ces mots : attaché à la représentation nationale, a été vivement applaudie. Ysabeau a rougi d'avoir été obligé de provoquer lui-même une pareille demande, et n'osant la faire délibérer, il l'a prévenue en promettant qu'il reviendrait.
9 Je crois, d'après toutes les intrigues et les menées sourdes que je vois, qu'il serait important d'ôter à Ysabeau même son congé dans les Pyrénées, d'où il serait trop voisin encore de Bordeaux qu'il n'a pas perdu l'espérance de revoir; d'ailleurs, le 25 prairial qui approche, est le terme précis que devrait s'imposer Ysabeau, s'il ne comptait prolonger son séjour et reprendre sa mission.
> J'ai dû te dire tout. Ma mission éprouve ici de grands obstacles, car il suffit que je vienne au moment où Ysabeau part, pour qu'on me voie comme la bête noire.
» Les corps constitués ont même peu d'ouverture avec moi et ne cessent d'entourer le représentant qui n'est plus en fonctions, et qui disait hier, pour exciter l'intérêt, qu'il n'était plus que simple citoyen et même moins que simple citoyen, » (Ici Jullien dénonce à Robespierre la lettre de Tallien que nous avons citée plus haut; puis il continue ainsi) : « Bordeaux semble avoir été jusqu'à présent un labyrinthe d'intrigues et de gaspillages. Il est bien difficile de démêler le républicanisme et la probité. Je fais seul tout le travail d'un Comité de surveillance et passe les nuits avec des hommes
précieux que )*ai découverts et que j'étudie encore, pour avoir des renseignements dont le résultat doit arracher Bordeaux à la classe des fripons qui en Élisaient leur proie, et rendre le peuple à Tamour sincère des vertus et de la République.
• L'esprit public est toujours modéré, bien égoïste, et l'enthousiasme s'attache moins à la liberté et à la patrie qu'à des individus.
»Ysabeau, qui flatte le peuple pour en être flatté à son tour, répète à chaque instant que Bordeaux est la commune la plus révolutionnaire de la France, et les négociants font écho. On présente au peuple comme des alarmistes ceux qui veulent lui montrer, quoique avec ménagement, qu'il n'a pas atteint le maximum d'énergie et d'amour des principes nécessaires pour former une bonne opinion, une bonne conscience publiques.
» Avec un bon Comité de surveillance que je cherche à composer d'après ma mission, j'espère que Bordeaux ira mieux. Presse l'envoi du représentant destiné à remplacer Ysabeau, et qu'il soit bon, ferme et disposé à suivre les conseils des Montagnards dont j'aurai soin de l'entourer.
» Ma position ici est bien pénible et délicate ; car Ysabeau, qui reste encore, ne fait plus rien et me renvoie tout. N'ayant pas les pouvoirs nécessaires, j'invite les corps constitués à reprendre le cours ordinaire de leurs fonctions ; et Ysabeau triomphe en faisant croire que tout souffre.
» Mon ami, j'ai grand besoin que le Comité de Salut public me seconde. Ici, moins neuf ou dix républicains prononcés, tout me tourne le dos. Le moment est venu de révolutionner cette commune, et celui qui commencera le travail, surtout après un homme aussi mielleux et modéré qu'Ysabeau, ne sera pas aimé.
> Lorsque j'eus parlé hier contre le £ainatisme,qui est encore tout puissant, il soutint qu'il était mort et qu'il n'y avait plus que six prêtres en fonctions dans le département, ce que j'ai vérifié être absolument faux. C'est ainsi qu'il trompe et flatte le peuple.
» J'attends le successeur d' Ysabeau, ou je ne puis rien faire sans une extension à ma mission. Veuille me répondre ne fût-ce qu'un mot, pour encourager les patriotes en trop petit nombre qui travaillent avec moi, et leur prouver qu'ils seront secondés par le Comité de Salut public et que l'intrigue ne prévaudra pas (0. i
On ne nous reprochera pas, nous Tespérons, d'avoir reproduit in extenso la lettre du jeune JuUien; nous aurions pu la résumer, en prendre l'essence et la placer
(i) Papiers trouvés chez Robespierre: Rapport de Courtois.
SOUS les yeux du lecteur, mais nous en aurions certainement affaibli les couleurs et enlevé à la peinture que fait l'agent du Comité de Salut public de la situation de Bordeaux et des intrigues qui s'y agitaient à ce moment, le vernis particulier que lui donne son caractère de communication intime.
Nous ferons ainsi chaque fois que nous le jugerons utile à rintérêt de notre récit.
JuUien, on le voit, n'envisageait pas de la même façon quTsabeau la situation du chef-lieu du département du Bec-d'Ambès-, tout était à refaire, le tnodérantisme avait pris la place de la Révolution, et c'est celle-ci qu'il fallait réinstaller par des moyens vigoureux et urgents. L'acte d'accusation contre Ysabeau était complet; le mielleux conventionnel devait partir à tout prix.
Il gênait l'agent du Comité de Salut public. Il fallait à celui-ci une extension de mission ou l'envoi immédiat d'un solide Montagnard.
Quant à Ysabeau, décidé à obéir, il retardait de jour en jour son départ et versait, comme on l'a vu, ses confidences dans le sein du Club national. Il espéra jusqu'au dernier moment un retour que Tallien pourrait peut-être obtenir. Son espoir devait être déçu. Tallien était en butte à la haine de Robespierre, et sa liberté et sa vie étaient menacées. Il ne pouvait être d'aucun secours à son collègue.
L'arrivée de JuUien et son activité fiévreuse d'un côté, de l'autre le départ imminent d'Ysabeau, n'étaient pas de nature à rassurer la population bordelaise : des bruits inquiétants étaient répandus, et l'on apercevait la perspective d'une reprise de la Terreur. Si ces événements donnaient satisfaction à la faction jacobine qui patronnait JuUien et qui avait trouvé en lui une oreUle complaisante pour les accusations, il faut bien le dire, la masse de la population qui s'était habituée à Ysabeau, qui le connais-
sait et qui savait qu'au fond il n'était pas sanguinaire et qu'il dissimulait sous les gros mots du vocabulaire démagogique sa nature épicurienne et facile, la masse de la population redoutait des changements qui ne pourraient qu'être fatals aux Bordelais.
L'instinct public ne se trompait pas.
On annonça bientôt que Garnier (de Saintes) avait fixé le choix du Comité de Salut public pour venir régénérer Bordeaux. Nous dirons tout à l'heure quel était ce membre de la Convention.
Ysabeau cependant ne partait point, malgré l'arrêté du Comité de Salut public qui l'envoyait dans les Hautes Pyrénées pour y jouir d'un mois de congé. « Il reste et il intrigue, 3 écrivait JuUien à Robespierre. Le représentant en effet visitait les corps constitués, disait que les patriotes devaient se rallier pour faire tête à l'orage prêt à éclater, cherchait à éveiller des craintes et publiait encore quelques arrêtés. Il glosait avec esprit et malice sur la présence du jeune agent du Comité de Salut public, qu'il qualifiait de représentant par intérim, et se plaignait de ce qu'on avait envoyé, pour le remplacer, un jeune homme qui n'avait pas même le droit d'entrer dans les assemblées primaires et qui n'avait pas accepté la Constitution. Pour s'expliquer ces paroles, il ne faut pas oublier que Jullien avait alors dix-neuf ans seulement. Ysabeau, à quelqu'un qui lui demandait une signature, répondait d'un air résigné oc qu'il n'était plus que simple citoyen et même moins que simple citoyen » ; puis il ajoutait, non sans quelque affectation, en parlant de Jullien, qu'il était étonné qu'un ministre eût quitté son poste.
Tous ces propos et d'autres encore étaient fidèlement rapportés à Jullien et envenimés par la jalousie. Celui-ci irrité ne manquait pas d'en faire la confidence à Robespierre : il demandait une extension de pouvoirs afin de
lutter avantageusement et provoquait la rentrée immédiate d'Ysabeau à Paris.
ce Nous allons révolutionner Bordeaux, écrivait-il le 3i mai, et j'ai déjà un bon Comité de surveillance; mais c'est peu, si les autres corps constitués ne sont pas propres à le seconder. Sans les renouveler en entier, il est indispensable de les purger de certains hommes dangereux et suspects, qui nuisent au bien que pourraient faire les autres. Vois si le Comité de Salut public a dans moi assez de confiance pour me charger de cette opération; je la crois utile... Presse Tenvoi du représentant qui doit remplacer Ysabeau; qu'il soit bon, ferme et révolutionnaire. On intrigue ici pour obtenir des signatures afin quTsabeau revienne. »
Dans la matinée du 3i mai, Jullien, accompagné de deux patriotes, se rendit chez Ysabeau pour connaître ses intentions définitives, et comme le représentant ne fit dans la conversation aucune allusion à son prochain départ, Jullien lui communiqua hardiment le double de l'arrêté du Comité de Salut public qui le relevait de sa mission, et lui demanda s'il était disposé à obéir, Ysabeau fut sur le point de s'emporter; il se contint toutefois devant cette impertinence et se borna à dire à Jullien qu'il était toujours représentant, qu'on ne pouvait lui ôter ce caractère; qu'un cfgent de ses collègues ne pouvait traiter en leur nom avec lui et qu'il assisterait le jour même à la célébration de l'anniversaire du 3i mai ^^\
Ysabeau parut en effet à cette fête avec les autorités, et le peuple battit des mains sur son passage; on cria Vive Ysabeau! Le représentant, la figure radieuse, répondait par des saluts aux applaudissements. On raconte que des patriotes indignés, des amis et partisans de Jullien sans
(1) Appendice, note XVI.
MARC-ANTOINE JULUEN. 249
doute, opposèrent aux cris de Vive Ysabeau! ceux de Vive le Comité de Salut public! Ysabeau, se retourna, d'un air contrarié : <r Les mots Vive la Montagne! suffisent, dit-il; ils comprennent tous les autres. i>
Le programme de la fête fut d'ailleurs exactement rempli; on fit des discours, on dansa dans le Temple de l'Être Suprême, et la joie fut extrême.
Au Temple, Jullien et Ysabeau échangèrent quelques paroles : « On me croit perdu, dit-il à Jullien; on veut me substituer un soleil levant, mais on s'est trompé dans cette espérance. » — ce Tu dois obéir aux ordres du Comité de Salut public, :> lui répliqua brutalement Jullien, et le i*' juin, reprenant ses accusations antérieures, il écrivait à Robespierre : « Les patriotes attendent tout du Comité de Salut public. Ysabeau ne part point. Sa présence prolongée est une rébellion aux ordres du Comité; tout me prouve même qu'il cherche à le décrier... Le président de la Commission révolutionnaire Lacombe m'a rapporté que, se promenant avec Ysabeau après l'arrestation d'Hébert et de Danton, Ysabeau lui dit qu'il voyait avec peine qu'on guillotinât un grand nombre de Montagnards. Il ajouta dans la même conversation que Tallien jouait un grand rôle; et en parlant de sa conduite à Bordeaux, qu'elle était un reproche pour CoUot d'Herbois, qui avait fait couler des flots de sang dans Lyon, et que ce député faisait tous ses efforts pour nuire aux représentants envoyés à Bordeaux. Chaque jour de nouveaux propos et de nouveaux détails 'confirment mes craintes. Ysabeau veut se créer un parti, divise les patriotes dont quelques-uns lui restent encore attachés, et rallie aussi les négociants et les aristocrates qu'épouvantent la Commission militaire et mon retour, dont on paraît ignorer le motif. . . t> Jullien terminait ses récriminations et ses perfides dénonciations contre Ysabeau en demandant l'envoi d'instructions par un courrier
25o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
extraordinaire : <r Nous sommes la proie des anxiétudes, disait-il; ceci peut arracher Bordeaux à sa nullité et a sa léthargie ^^K >
Les anxiétudes de Jullien et des Julliénistes, comme on les appela, n'étaient pas comparables à celles des habitants de la ville. Les craintes les plus vives étaient répandues parmi les citoyens; on affirmait que le départ d'Ysabeau serait le signal d'un redoublement des maux que Ton avait soufferts, et du despotisme le plus tjrrannique. L'agent du Comité de Salut public s'était entouré d'une tourbe démagogique, que le conventionnel avait éloignée de lui peu à peu, et qui semblait devoir reprendre bientôt une redoutable influence.
Le \^^ juin, Ysabeau renouvelait ses adieux au Club national, et son attitude ne fut pas de nature à calmer les appréhensions. Il dit, dans son discours, qu'on voulait faire une révolution à Bordeaux et qu'il fallait se défier.
Jullien, présent à la séance et qui comprenait le mauvais effet des réticences du conventionnel, monta à la tribune et prit la parole afin d'écarter les craintes et les soupçons; il développa, non sans une éloquence communicative, les principes qui, selon lui, devaient rallier les vrais républicains et protesta contre les défiances dont on cherchait à jeter le germe parmi les patriotes.
Jullien avait Télocution facile; il était jeune, actif, ardent; il faisait un grand étalage de patriotisme, et nous devons le dire pour être dans la vérité, son discours fut accueilli par d'assez bruyants applaudissements.
Ysabeau quitta la salle non sans manifester, dit-on, un mouvement d'humeur qui fut très remarqué.
Dès le lendemain, Jullien le dénonçait à Robespierre et l'accusait de diviser ouvertement les sincères amis du peuple.
(i) Papiers trouvés chez Robespierre: Rapport de Courtois.
MARC-ANTOINE Jb'LLIEN. 25 I
Le nouveau Comité de surveillance, nommé par le Comité de Salut public et dirigé par Jullien, s'était mis à Tœuvre et marchait révolutionnairement. Nous n'en voulons pas d'autre témoignage que celui de Tustet, Tagent national de la commune de Bordeaux : € Les recherches des conspirateurs, a-t-il écrit, se continuent nuit et jour avec la plus grande activité, et aucun n'échappera aux patriotes bordelais. 9
Dans une dernière entrevue avec Jullien, Ysabeau lui annonça que Tallien venait d'être arrêté à Paris; puis il partit dans la nuit du 2 au 3 juin. « Son départ, dit Jullien, a réjoui les patriotes.. Il a existé ici beaucoup de cabales mercantiles et la liberté est devenue vénale. Je suis à la piste des coupables, et le Comité de surveillance m'aidera dans ces recherches... La punition des intrigants de tous les partis va régénérer Bordeaux. »
L'arrestation de Charles, terroriste bien connu et l'un des confidents les plus dévoués du conventionnel, fut opérée par ordre de Jullien dans la nuit qui suivit le départ d' Ysabeau.
La réaction jacobine commençait. Elle ne devait cesser qu'à la chute de Robespierre.
La Commission militaire régénérée, si nous pouvons ainsi l'appeler, reprit ses séances le 4 juin, sous la présidence de Lacombe, après une interruption de trois semaines environ : elle siégea provisoirement au Palais Brutus. Ce jour-là elle condamna à mort M. de Gombaud ci-devant noble, M. de Piis, ancien grand sénéchal au présidial de Bazas et le chanoine Lavaissière (de La Réole) accusés tous les trois d'être des contre-révolutionnaires» A la même séance, Barsac, ancien juge de la Commission militaire, fut acquitté par ses ci-devant collègues. On le devait bien à ses vertus civiques !
Un douloureux épisode marqua l'exécution de MM. de Piis, de Gombaud et Lavaissière; les trois condamnés
avaient été conduits place Nationale et livrés au bourreau; par suite de l'état d'ivresse de ce misérable ou de Tagencement défectueux de Tinstrument du supplice, les trois exécutions furent successivement manquées, et le peuple saisi d'indignation eût fait un mauvais parti à l'exécuteur sans l'intervention d'un commissaire de la Commission militaire et des soldats de la cavalerie, qui réussirent à calmer l'effervescence générale.
Le 6 juin, à l'ouverture de l'audience, le président Lacombe fit introduire deux hommes dans le prétoire.
-— Déclarez vos noms, profession et demeure, leur dit-il d'un air courroucé.
— Je m'appelle Jean Peyrussan, dit Tun d'eux, j'ai vingt ans, je suis né à Bordeaux, j'y demeure et je suis exécuteur des hautes œuvres.
— Et toi?
— Je m'appelle Jean-Denis Peyrussan, j'ai trente ans, je suis exécuteur des hautes œuvres avec mon frère.
— Vous allez entendre de quoi vous êtes accusés. Giffey, lis le procès- verbal.
Le greffier donna lecture de ce document conçu en ces termes : « Sur la réquisition du citoyen Marguerié, de la Commission militaire, nous avons fourni vers les dix heures et demie du matin un détachement de dix volontaires et un caporal pour traduire quatre particuliers au Palais Brutus; ce même détachement a été requis d'entourer le parquet pendant leur jugement et d'accompagner à la place Nationale les trois qui ont été condamnés à mort.
y> Le caporal et les volontaires nous ont fait le rapport que le peuple avait témoigné un grand mouvement d'indignation contre l'exécuteur, parce que les trois exécutions avaient été successivement manquées; mais sur les observations qui lui ont été faites par le commissaire de la Commission militaire et les camarades de la cavalerie
ainsi que par nos volontaires, et sur la promesse que les exécuteurs seraient traduits devant le tribunal et le rapport exactement fait de ce qui s'était passé, le peuple s'est retiré paisiblement en criant Vive la République!
» Bordeaux, le i6 prairial an II. Signé : Davillier, lieuten^t, et Butril, caporal. 2»
— Eh bien ! dit le président, qu'avez- vous à répondre ?
— Ce qui est arrivé n'est pas de notre faute, dit l'un des frères Peyrussan; c'est la faute des ouvriers qui ont mal monté la machine...
— Vous avez, s'écria Lacombe, exercé des cruautés inutiles sur des condamnés qui ne pouvaient se défendre, c'est une indignité I Vous faites regretter aux bons citoyens de voir des hommes tels que vous devenir des hommes inutiles et dangereux. Sous Tancien régime, \^s fonctions augustes que vous remplissez étaient devenues odieuses; il fallait des êtres barbares pour les exercer! Il n'en est plus de même aujourd'hui; on peut se montrer humain et sensible dans toutes les positions. Un homme humain peut maintenant exercer votre terrible emploi, et l'ow a même vu dans des communes des patriotes se disputer l'honneur d'exercer les fonctions de la justice nationale. Vous auriez dû bénir la Révolution qui vous a rendus à la société et qui a fait de vous des citoyens honorés. Vous auriez du vous montrer humains; on peut le faire en frappant au nom delà loi. Que des tyrans ou des esclaves s'abreuvent de plaisir en faisant et en voyant souffrir leurs semblables, il n'y a là rien d'étonnant; mais des républicains veulent seulement l'exécution des lois. Déjà dans diverses circonstances des plaintes ont été faites contre vous; vous êtes encore des bourreaux (et Lacombe accentua ce mot fortement et avec un ton de mépris) quoique nous soyons libres et que vous ne soyez qu'exécuteurs des arrêts de la justice. Vous avez montré une avidité
atroce; on vous accuse d'avoir dérobé jusqu'aux culottes des gens que vous exécutiez 1 Vous êtes des misérables!...
Les frères Peyrussan voulurent balbutier quelques explications; Lacombe les empêcha de parler; ayant consulté ses collègues :
a La Commission militaire, dit-il, est résolue à punir sévèrement tout homme qui dans l'exercice de ses fonctions s'est livré à des actes inexcusables; mais voulant recueillir des éclaircissements, elle ordonne qu'il sera procédé par Morel à une information sommaire sur les ouvriers chargés de l'entretien de l'échafaud et sur les accusés eux-mêmes; ordonne que ceux-ci seront réintégrés dans les prisons. »
Les frères Peyrussan ne reparurent plus devant la Commission militaire, mais ils eurent à rendre compte de leur exécrable conduite devant le tribunal criminel. Nous n'avons pu retrouver la trace du procès suivi contre eux devant cette juridiction.
Nous pouvons ajouter d'ailleurs que, malgré leur détention, ces deux augustes fonctionnaires, pour employer l'expression du président Lacombe, durent obéir aux ordres de la Commission militaire et procéder à l'exécution de ceux qu'elle condamnait à mort ^'^
Après la décision relative aux frères Peyrussan, cinq
(I) C'était de la part de la Commission militaire une précaution à coup sûr inutile ; qu'on en juge plutôt par les deux documents suivants : « Les conventionnels Treilhard et Boussion au Comité de surveillance. Plusieurs personnes, citoyens, nous ont dénoncé verbalement un particulier de cette commune, qui, dans des temps de deuil, avait exécuté sept à huit personnes condamnées à la mort; on ajoute qu*en remplissant cette terrible mission, à laquelle il n'était pas appelé par état, il insultait encore les malheureuses victimes sur lesquelles le glaive de la loi s'appesantissait. Nous vous invitons à nous marquer sur-le-champ si le fait est vrai, à nous transmettre le nom de ce particulier et à nous faire connaître toutes les circonstances qui peuvent aggraver ou pallier cette action, n — A la suite de la réponse du Comité de surveillance, les conventionnels prirent le 19 mars 1795 un arrêté ainsi conçu : a Les Représentants du peuple en niission, etc., arrêtent que le citoyen Dutroussy, prévenu d'avoir sans mission et sans caractère guillotiné plusieurs personnes condamnées, après leur avoir prodigué toutes sortes d'insultes, sera sur-le-champ mis en état d'arrestation et les scelles apposés sur ses papiers, etc. — Signe : Treilhard, Boussion. »
accusés comparurent : trois prêtres et deux femmes; ils forent tous condamnés à mort et immédiatement exécutés.
Le 7 juin, la Commission militaire jugeait neuf accusés, tous habitants de Sainte-Bazeille (Lot-et-Garonne).
On voit qu'elle réparait le temps perdu. Il est vrai, comme Tavait écrit JuUien à Robespierre, qu'il fallait régénérer la ville de Bordeaux et la tirer de sa nullité et de sa léthargie.
Sur les neuf accusés, huit furent acquittés, et un seul, Jean Seguin, chapelier, condamné à mort.
Pendant que le 8 juin la Convention nationale célébrait à Paris la fête de TEtre Suprême sous la présidence de Maximilien Robespierre, Jullien s'agitait au milieu des difficultés de sa mission; il avait l'œil à tout, stimulait le zèle des uns, calmait les exagérations démagogiques des autres, surveillait les actes des autorités, composait des pièces de théâtres et des divertissements, et avait surtout pour principale préoccupation de découvrir les Girondins qui étaient venus se réfugier dans le département et qui avaient été vainement recherchés jusqu'alors, bien que leur présence y fut certaine.
Marc- Antoine Jullien faisait de la modération à sa manière :
€ Lorsqu'il arriva à Bordeaux pour la deuxième fois, a raconté plus tard Veyssières jeune, ce fut chez moi qu'il descendit. Un soir que je m'entretenais confidentiellement avec ma femme, Jullien entra.
— Tu as l'air bien affligé, me dit-il.
— Je regrette, lui répondis-je, nos frères incarcérés; ce sont les meilleurs patriotes !
— Rassure -toi, dit -il en me prenant la main.
c Le lendemain je l'entendis tenir le propos suivant à l'ancien agent national du district : a Surtout qu'aucun patriote ne périsse. »
«Jullien, ajoutait Veyssières, a toujours marqué de l'horreur pour Lacombe. :^
Celui-ci cependant se mettait à Tunisson de Pagent du Comité de Salut public. Le 9 juin, en effet, en réclamant diverses pièces au Comité de surveillance, il rinvitait à lui envoyer de la besogne et lui offrait de Vaider en cas de besoin.
Ici les morts se pressent : ils vont vite, comme Va dit la ballade de Burger.
Le 10 juin, Gauban, avocat, né à La Réole, est condamné à mort, pour aristocratie.
Le II, les trois frères Labadie, négociants-commissionnaires à Bordeaux, sont envoyés à Téchafaud, ainsi que Lambert-Dupré et Barthouil de Taillac, ci-devant nobles, habitant le [premier à Moncrabeau et le deuxième à Nérac (Lot-et-Garonne).
Le 12, six autres condamnés à mort, parmi lesquels M. Dumas de Fontbrauge, ancien conseiller au Parlement, sont remis aux exécuteurs.
En trois jours, douze condamnés à mort. Bordeaux se régénérait décidément, car le sang y coulait à flots.
Au même moment, se produisait à Paris, au sein de la Convention nationale, le premier témoignage public de la scission secrète existant entre Robespierre et Tallien.* Il faut en lire les détails dans le Moniteur (*^ pour se rendre compte de la haine profonde et des perfides insinuations du tj^ran contre le conventionnel. C'était à l'occasion du décret présenté par Couthon, au nom du Comité de Salut public, pour la réorganisation du tribunal révolutionnaire de Paris. Robespierre désigna clairement Tallien aux sévérités de la Convention. Celui-ci se défendit vigoureusement et protesta de l'inexactitude des faits qui étaient rapportés. Robespierre les maintint, en ajoutant que Tallien était de ceux qui parlaient sans cesse avec effroi
(ij Scances des 22, 23 et 24 prairial an II.
MARC-ANTOINE JULLIFIN. 267
et publiquement de guillotine comme dune chose qui les regarde. Billaud-Varenne appuya le tyran, et dit que Yimpudence de Tallien était extrême et qu'il mentait à V Assemblée avec une impudence incroyable,., La discussion fut fermée, mais Tallien resta convaincu, non sans raison, que le Comité de Salut public ne tarderait pas à le sacrifier; il s'effaça prudemment jusqu'au jour où il pourrait prendre sa revanche et frapper le tyran.
La vengeance et Tamour devaient dicter sa conduite et diriger ses coups.
Le i3 juin, JuUien écrivait à Saint-Just la lettre qu'on va lire : nous n'avons pas cru devoir la résumer; les détails qu'elle contient sont curieux et les appréciations de JuUien ne manquent pas d'originalité; nous aurions craint de diminuer l'intérêt de cette lettre en lui enlevant sa forme toute prime-sautière; sa longueur nous paraît préférable aux quelques phrases dans lesquelles nous aurions pu bien involontairement atténuer la physionomie d'un document à coup sûr important au point de vue historique.
Le voici intégralement reproduit :
cTu m'avais demandé dernièrement à Paris, mon bon ami, quelques détails sur Bordeaux, dont j'arrivais alors; j'étais loin de prévoir que j'y dusse être si promptement rappelé. Ton retour au Comité de Salut public me fait désirer de t' écrire, et je remplis la promesse que je t'avais donnée.
• Bordeaux est un foyer de négociantisme et d'égoYsme ; là où il y avait beaucoup de gros commerçants, il y avait beaucoup de fripons, et la liberté n'y pouvait guère établir son empire dont la vertu est la base, le pauvre était pressuré par eux et Tégalité ne pouvait de longtemps être connue; là où n'était que la soif de l'or, on ne pouvait guère affermir dans les cœurs l'amour de la patrie. Le mot humain absorbait tout, et les différents intérêts privés étouffaient Tintérêt public. Dans l'origine de la Révolution, les négociants à fortunes brillantes, à palais dorés, à laquais et voitures, qui ne portaient envie qu'aux parchemins de la caste privilégiée des nobles, ne demandèrent pas mieux que de la détruire pour la remplacer, et s'intitulèrent patriotes. On vit sortir de Bordeaux et
de riches offrandes et des bataillons nombreux. Arriva bientôt la crise fédéraliste ; les hommes à barreau, dont les hommes à argent avaient mis le talent et l'influence à contribution, et qui s'étaient tous coalisés pour supplanter les défunts parlements et la noblesse, voulurent déchirer une république dont les principes naissants effrayaient leurs vues ambitieuses; ils cherchèrent à former plusieurs principautés départementales, qu'ils se partageaient d'avance entre eux et dont ils croyaient devoir être les heureux et paisibles possesseurs. Mais l'égalité voulait tout abaisser sous son niveau, et les fédéralistes et les sectateurs de la tyrannie virent s'éteindre leurs espérances. Aussi lâches qu'insolents et orgueilleux, d'abord ils entourèrent la représentation nationale et parurent donner au peuple le signal et l'exemple des hommages à lui rendre. Ysabeau eut le malheur de se laisser approcher par des négociants; ils lui dirent qu'il était un grand homme, et il le crut. Il laissa son portrait courir de mains en mains et paya d'un sourire Fartiste flagorneur qui retraçant une action assez commune, mit pour inscription : Événement mémorable passé sous Ysabeau, représentant du peuple. On l'appela dès lors le sauveur de Bordeaux. On ne le vit plus dans les rues, ni au spectacle, ni au Club, sans applaudir, sans battre des mains à la vue même de son ombre, sans crier : Vive Ysabeau, notre ami, notre pèrel J'ai vu des enfants d'aristocrates venir avec affectation l'apostropher ainsi, sous les portières mêmes de sa voiture ; — car il avait une et plusieurs voitures, un cocher, des chevaux, des gendarmes qui le précédaient partout, même dans ses parties de campagne, — des billets pour sa table en ville, des billets pour sa loge au spectacle, une place marquée dans tous les lieux particuliers et publics. — Chacun se découvrait en sa présence; un coup d'œil gracieux récompensait l'humble courbature du passant. On ne l'abordait jamais, en quelque occasion que ce fût, qu'avec ces mots de citoyen représentant; et pour arriver jusqu'à cet individu extraordinaire, il Êillait éviter bien des sentinelles et obtenir un passeport du capitaine des gardes. • Je m'appesantis avec toi sur ces détails parce qu'ils ont été la cause de tout ce qui est arrivé depuis. Des intrigants et des flatteurs ont seuls obtenu des cartes d'entrée ; le républicain s'est éloigné, et les négociants ont proflté du pouvoir même de la représentation nationale pour opprimer les patriotes. Le peuple qui aimait mieux avoir un de ses représentants pour idole que d'insolents riches pour oppresseurs, s'attacha véritablement à Ysabeau, qui se ménageait tous les dehors, qui parlait toujours de ses tendres soins pour le peuple, qui disait que tant qu'il habiterait le Bec-d'Ambès, on n'y serait point en proie à la famine. Elle existait néanmoins, et tandis qu'Ysabeau avait de superbe pain blanc à sa table, le pauvre trouvait à peine des fèves ou un mauvais morceau de pain noir.
MARC- ANTOINE JULLIEN. 2bÇ)
• Dans les repas que donnaient les riches à leurs maisons de campagne, on voyait un luxe asiatique, des mets rares et exquis, des poissons et des viandes en abondance, du pain, même de la pâtisserie, dont les miettes étaient jetées aux chiens; près de là, le malheureux agriculteur parcourait paisiblement des landes stériles et dévorait des herbes et des racines qu'eût dédaignées la dent de ses troupeaux. Sa femme et ses enfants, pâles et faibles, se traînaient après lui pour soutenir leur déplorable existence, et les forces épuisées de Thabitant des campagnes se refusaient à ses travaux. J'ai vu de mes propres yeux ce spectacle, et le soir, au théâtre, on joue en présence d'Ysabeau un ballet où des bergers forment ces mots avec des guirlandes de fleurs: Ysabeau, Liberté, Égalité. comme si, en associant le nom d'un homme au nom de deux divinités qui seules doivent exciter l'enthousiasme et l'idolâtrie du peuple français, on voulait associer aussi cet homme au même sentiment d'enthousiasme et d'idolâtrie. Ysabeau le souffrait; il y trouvait même, disait-il, ainsi que dans les applaudissements honteux d'une foule adulatrice, la récompense de ses travaux. Il la trouvait aussi dans mille cadeaux que prodiguait une séduction adroite qui se qualifiait amitié. On fermait les yeux du représentant; la vérité se cachait devant lui; le patriote courageux et franc ne pouvait rapprocher; Bordeaux était un foyer de crimes et de secrètes intrigues. Ysabeau est rappelé, le Comité de Salut public me renvoie ici provisoirement pour y faire marcher un peu les corps constitués qui avaient été les agents passifs du moteur suprême.
> Je ne te peindrai pas toutes les entraves qui se sont rencontrées dans ma mission. Ce négociantisme se rattachait à l'individu représentant, et traitait de contempteur de la représentation nationale et d'Hébertiste celui qui parlait de l'arrêté du Comité de Salut public portant le rappel d' Ysabeau. Celui-ci intriguait, disait en public, à la tribune du Club, qu'il fallait bien obéir } en particulier €i dans certaines conférences avec des membres des corps constitués qu'il fallait qu'on fît tête à V orage. On fit voter au Club qu' Ysabeau serait invité à différer son départ, puis à revenir. On affecta de pleurer son rappel devant le peuple. J'étais là qui observais tout; je rappelais les principes, ralliais les esprits autour du Comité de Salut public et de l'amour dû, non à quelques personnages, mais à la liberté et à la patrie. Bientôt on fit courir le bruit que j'allais poursuivre les patriotes, mettre la terreur à l'ordre du jour contre tout ce qui avait adoré Ysabeau, même en croyant à ses vertus ; on sema la division et la crainte, on jeta des soupçons obscurs. Enfin Ysabeau y après avoir visité chacun des corps constitués, parlé longuement des services rendus par lui et des intrigues dirigées contre lui au sein du Comité de Salut public, qui n'était après tout
26o HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
qu'une petite et movible émanation de la Convention nationale, gagna les Pyrénées et laissa ici des héritiers de ses vengeances qui me forcèrent de passer les jours et les nuits pour connaître leurs cabales et les déjouer. Je m'épuisai à la tribune publique pour éclairer le peuple, détruire les craintes répandues et rassurer les bons citoyens. Je nommai un bon Comité de surveillance, après m*être informé en détail des mœurs et de la vie privée, comme des principes et de la vie politique de chacun des membres. Je déclarai que la terreur serait à Tordre du jour contre la seule aristocratie, quel que fût son masque et son voile. La Commission révolutionnaire, qu'avait réintégrée dans ses fonctions le Comité de Salut public, reparut et me seconda; les mêmes négociants qui, pour jeter de la défaveur sur ma mission, m'avaient traité de représentant par intérim, de ministre absent de son poste, d'organisateur d'une révolution nouvelle à Bordeaux, voyant que je me tenais ferme et qu'Ysabeau avait disparu, commencèrent à m'applaudir et me méprisèrent assez pour me traiter comme lui. I^ piège grossier de l'amour-propre fut évité par moi; l'exemple qui frappait mes yeux était trop récent et trop terrible. J'avais vu un homme, cru longtemps par moi patriote et vertueux, corrompu par les éloges et la flatterie; j'avais vu le peuple dupe et victime, trompé et malheureux. Je rejetai les acclamations, les dîners, les caresses, les louanges, les présents et les honneurs. Je parlai des principes de l'égalité, des droits sacrés du peuple et des devoirs sévères de ceux qu'honore sa confiance, et je tâchai d'unir l'exemple au précepte et de me montrer conséquent dans la théorie et dans la pratique.
• Cette conduite a paru me valoir l'estime; les fêtes nationales ont réveillé l'énergie du peuple, et la Révolution devenue plus aimable a été plus aimée. Les intrigants m'ont fui, les républicains m'ont entouré. J'ai soulevé des voiles épais, j'ai plongé mes regards dans un abîme tortueux d'intrigues et de forfaits. J'ai vu qu'on avait exercé un commerce infâme de la liberté et de la justice. Le peuple va toujours droit au bien dès qu'il est éclairé. Il a ouvert les yeux et s'élève sur la Montagne. Bordeaux s'épure et se régénère. Je suis content d'y être venu puisque j'ai opéré quelque bien, et impatient d'en sortir, car depuis trois ans de travaux, ma santé s'est bien épuisée; j'ai la vue et la poitrine souffrantes. Je ne pourrai bientôt plus écrire ni parler : je suis condamné aux remèdes pires que les douleurs, et j'invoque ardemment le repos.
• Je t'embrasse.
I Signé : Juluen (0. »
(I) Papiers trouvés chez Robespierre : Rapport de Courtois.
Nous n'avons rien à ajouter à cette lettre; nous indiquerons plus tard comment fut apprécié le jeune homme qui l'avait écrite, lorsque la Convention eut renversé Robespierre, et comment fut jugée la mission que le Comité de Salut public avait confiée à ce patriote de dix-neuf ans...
Le 14 juin, la Commission militaire prononçait Tacquittement de quatre hommes du peuple accusés d'avoir fait partie de la force départementale; c'étaient de bons sans culottes qui avait été induits en erreur, et leur crime (c'en était un aux termes du décret du 6 août 1793) fut taxé de simple légèreté.
Les bonnes chances étaient pour les patriotes. C'est ainsi qu'à la faveur de la haine que Robespierre nourrissait pour Tallien et du rappel dTsabeau, Peyrend d'Herval — qu'ils avaient fait arrêter et conduire à Paris — obtenait sa mise en liberté, se présentait, sous les auspices de Taschereau, à la séance des Jacobins que présidait le futur duc (TOtrante ^^^, et y était admis après un scrutin épuratoire.
Robespierre soutenait tacitement les ennemis de Tallien et préparait en secret la chute du conventionnel qui avait osé entreprendre une lutte avec lui. L'homme propose et Dieu dispose, a dit le dernier des Pères de l'Église. Les événements déjouèrent les projets de Maximilien, et c'est lui qui s'abîma dans les profondeurs que creusait pour les autres sa cauteleuse habileté.
Le i5 juin, à la Commission militaire, comparurent sept accusés; un fut acquitté et six condamnés à mort, parmi lesquels Lantourne, un ancien gendarme de la garde du Roi, et M°^® de Chillaud, veuve du con seiller au Parlement Dumas de Fontbrauge, guillotiné trois jours auparavant.
(i) Fouché.
Les 1 6 et 17 juin, la Commission militaire jugea treize accusés; elle en acquitta deux, en condamna dix à mort et ordonna la détention du treizième jusqu'à la paix. Le conseiller au Parlement de Paty du Rayet, M. de Ck)sson, le libraire Pallandre et les avocats Vigneron et Devignes figurent parmi les dix qui montèrent à Téchafaud. On dit qu'après l'exécution de son confrère. Vigneron qui avait conservé toute sa liberté d'esprit, s'écria, en se livrant au bourreau : ce Quand il n'y a plus de vignes, on n'a pas besoin de vigneron, » jouant ainsi à l'heure fatale sur la singularité des deux noms.
Dans la journée du 17 juin, le bruit se répandit à Bordeaux que les Girondins mis hors la loi et qui s'étaient réfugiés dans le département du Bec-d'Ambès avaient enfin été arrêtés grâce à la diligence et au savoir-faire de JuUien et des agents choisis qu'il avait mis en campagne. La nouvelle était vraie en partie, comme nous Talions voir tout à l'heure. Ce fut un triomphe pour le jeune agent du Comité de Salut public, qui avait été Jchargé de traquer les derniers débris du parti de la Gironde. Les noms de ces hommes, cachés pour fuir la persécution, faisaient encore trembler Robespierre et la Montagne 1
Avant de raconter, en les résumant, les péripéties de l'arrestation de Guadet et de son collègue Salles, notons en passant une anecdote. On sait que les changements de noms ont été fréquents durant la période révolutionnaire aussi bien pour les villes que pour les citoyens : la peur, l'exagération du fanatisme politique ou un châtiment à infliger étaient ordinairement les raisons qui motivaient ces changements; nous pourrions parler de Dix-Août, de Commune affranchie, du Bec-d'Ambès, d'autres encore. L'exemple est contagieux; le 18 juin 1794, une assemblée générale de la commune de Saint-Médard-en-Jalle, voisine de Bordeaux, décida que cette commune porterait désor-
mais le nom de Fulminant. «Cette proposition, dit un document contemporain, fut motivée sur ce que le nom de Saint'Médard pourrait rappeler encore dans les esprits faibles et superstitieux des idées de fanatisme propres à retarder les progrès de la raison, tandis que le nom de Fulminant, plus expressif, plus sonore, plus harmonieux et surtout plus révolutionnaire, paraissait convenir à tous égards à une commune qui renferme une fabrique de poudre destinée à préparer la foudre qui doit exterminer tous les ennemis de la République <'). » Ajoutons bien vite que, malgré ces excellentes raisons, le nom de Fulminant ne survécut pas à la période de la Terreur, et que la commune de Saint -Médard- en -Jalle reprit Tappellation traditionnelle qu'elle porte encore.
Le 19 juin, le conventionnel Guadet était amené devant la Commission militaire avec son collègue Salles.
On ne nous en voudra pas de nous arrêter quelques instants devant cette grande figure historique.
Nous n'avons pas la prétention de faire ici la biographie de celui qu'on surnomma VEschine de la Gironde. Un grand nombre d'écrivains estimables et toutes les histoires de la Révolution se sont occupés de cet illustre chef du parti girondin, et sa vie et ses malheurs sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rééditer. Nous nous bornerons à rappeler, en ce qui le concerne, les deux appréciations suivantes : a Avec plus de feu, plus de souplesse et doué éminemment de l'esprit d'à-propos, a dit Lacretelle jeune, Guadet secondait encore mieux les espérances d'un parti révolutionnaire. Il n'était jamais plus redoutable à ses adversaires que lorsqu'il sortait de la question proposée. Il connaissait l'art de faire des appels aux passions secrètes d'une assemblée. Les sarcasmes amers et les apostrophes
(1) Archives de la Gironde, série L.
violentes étaient ses armes favorites. II portait tant d'adresse dans la discussion, qu'on pouvait l'accuser de perfidie; l'ardeur du succès et l'entraînement du parti faisaient ainsi se démentir souvent un homme en qui ses amis trouvaient beaucoup de franchise et de probité... (*J. 1
a: Guadet, a écrit M. Thiers, vif, prompt à s'élancer en avant, passait du plus grand emportement au plus grand sang-froid; et, maître de lui à la tribune, il y brillait par l'à-propos et les mouvements. Aussi devait-il, comme tous les hommes, aimer un exercice dans lequel il excellait, en abuser même, et prendre trop de plaisir à abattre avec la parole un parti qui lui répondrait bientôt avec la mort ^^K »
Les recherches faites pour découvrir les Girondins dont nous avons raconté l'arrivée à Bordeaux, n'avaient cessé d'occuper les conventionnels et un certain nombre de patriotes exaltés. Elles avaient été vaines, et le zèle s'était ralenti. Le premier soin de JuUien fut de les reprendre et de les pousser avec l'activité fiévreuse qui le caractérisait. Des indices nouveaux étant parvenus à sa connaissance, il envoya ées émissaires à Saint-Émilion, et les souterrains furent scrupuleusement fouillés; des chiens dressés à la chasse de l'homme furent employés par le sans-culotte Marcou à cette recherche; ce fut sans succès.
JuUien avait promis au Comité de Salut public les têtes des proscrits, il tenta un nouvel et suprême effort.
Le résultat en fut inespéré : Guadet fut arrêté dans la maison de son père en compagnie de Salles : les autres proscrits, traqués comme des bêtes fauves, s'étaient répandus dans les campagnes environnantes, cherchant de précaires asiles et fuyant la société des humains.
Voici le procès-verbal de l'arrestation de Guadet. Ce document, absolument inédit, est publié pour la première
(1) Précis historique de la Révolution française y Introduction.
(2) Histoire de la Révolution française^ livre IX. Convention nationale.
fois; nous respectons le style et l'orthographe du général Mergier, son rédacteur :
c Des commissaires de la Commission militaire arrivèrent à Liboume (le 25 prairial — i5 juin) à neuf heures du soir et requirent le général Mergier de leur fournir 400 hommes pour une opération secrète qu'ils lui communiquèrent. Le général Mergier se rendit à leur réquisition et s'offrit pour plus grande sûreté à commander la troupe demandée. Les commissaires acceptèrent la proposition, et on partit à une heure après minuit de Liboume pour Saint-Émilion.
• Le général Mergier dirigea sa troupe sur deux colonnes qui marchèrent dans deux chemins différents et arrivèrent en même temps par deux points différents à Saînt-Émilion. Les murs et les avenues furent aussitôt investis très scrupuleusement. La maison de Guadet père fut investie pour première opération. Ces dispositions faites, on frappa vigoureusement aux portes de la maison Guadet sans pouvoir la faire ouvrir, et ce ne fut qu'après demi-heure de tapage qu'on vit enfin les portes s'ouvrir. Les commissaires accompagnés de quelques officiers municipaux de Saint- Émilion entrèrent avec le général Mergier à la tête d'une 'garde pour feire les recherches dont ils étaient chargés.
• On mit d'abord toute la maison de Guadet en état d'arrestation provisoire, et quelques volontaires furent chargés de les surveiller]; après avoir placé des sentinelles à toutes les portes et avenues^ on fouilla dans toute la maison, dans les caves et dans les souterrains. Les commissaires prirent connaissance des papiers qu'ils trouvèrent et firent sans doute les notes qu'ils jugèrent convenables. On se fit aussi remettre les armes, qui consistaient en une paire de pistolets appartenant à Guadet fils, ci-devant adjudant-général; il avait étalé son ancien habit d'uniforme sur un lit pour en imposer sans doute à la troupe et l'engager à le respecter.
1 Après avoir cherché et recherché pendant cinq heures sans pouvoir trouver les prévenus, on s'occupa de la rédaction du procès-verbal, et on désespérait déjà de trouver ce qu'on cherchait depuis si longtemps avec tant de soin, lorsque le général Mergier, qui se trouvait lors dans un cabinet long, au bout de la salle, avec un des commissaires occupé à vérifier les papiers de Guadet, crut s'apercevoir qu'il pouvait exister une cache sur le plancher du cabinet qui était artistement fait... Deux des commissaires étaient au même moment dans le grenier, frappant^par ci, par là, pour savoir si le plancher n'était pas double dans quelque une de ses parties. Arrivés au bout du grenier, ils crurent s'apercevoir que son étendue était moindre que celle de la salle de dessous; ils appelèrent
alors Guadet père et lui demandèrent si le mur terminait la fin du grenier, et s'il n'y avait pas derrière le mur un second grenier. Guadet répondit qu'il n'en savait rien ; on lui répliqua qu'il devait connaître les êtres de sa maison. Il répondit encore qu'il ignorait tout et qu'on cherchât si on voulait. Ces réponses vagues augmentèrent les soupçons qu'on avait déjà : les commissaires descendirent et firent part au général Mergier de ce qui venait de se passer, et comme il avait lui-même soupçonné une cache dans l'endroit désigné, on se mit à examiner les murs de plus près. On sortit dehors, on compensa les murs du grenier avec ceux de la salle et on s'aperçut, en effet, qu'ils ne se terminaient pas tous les deux au même endroit.
• On décida alors, pour s'assurer du fait, de monter sur les toits; on en souleva quelques parties avec beaucoup de peine et on crut entendre un bruit sourd semblable à celui d'un pistolet qui rate; on s'écria alors qu'il y avait quelqu'un dans cet endroit. Les toits furent alors vigoureusement secoués, et on était à même de tout jeter par terre lorsqu'une voix se fit entendre : Ceux que vous cherche^ sont ici} ne poursuive!^ pas davantage et nous sommes disposés à nous rendre,
• La joie fut alors universelle : une partie de la troupe accourut et les volontaires mêmes qui gardaient la famille de Guadet les laissèrent pour accourir, — ce qui fit que Guadet fils s'échappa par une porte de derrière lorsqu'il vit que son frère était découvert et que les hommes qui le gardaient lui en laissaient la faculté, en le laissant lui pour courir après les autres. Il s'échappa ainsi; on s'en aperçut, mais trop tard, et on ne put le reprendre malgré toutes les poursuites possibles à cet effet.
I Je reviens aux prévenus : tout le monde était assemblé au bout de la salle, dans le petit cabinet, attendant avec impatience l'apparition des prévenus. On vit enfin tout à coup s'ouvrir dans un des angles du cabinet une petite planche carrée. A ce guichet on vit alors paraître Salles, criant : Nous voilà; avons-nous rien à craindre? Nous allons descendre pourvu qu'on ne nous fasse aucun mal,
f On chercha alors une échelle pour les feire descendre ; on en trouva une dans un corridor derrière le cabinet, mais qu'on ne put y passer vu sa longueur, et on fut obligé de la sortir dehors par une porte de derrière et la rapporter par la grande salle pour pouvoir l'adapter au trou du plancher. C'était sans doute une ruse de leur part.
• Salles descendit le premier, et Guadet après lui. Ce dernier montra assez de sang-froid; Salles, au contraire, montra autant d'insolence que de lâcheté : il dit d'abord au général qu'on ne les aurait pas pris en vie si leurs pistolets les avaient secondés; il
ajouta encore qu'à ce défaut, il y avait suppléé un mauvais couteau (il n*avait pas de pointe), mais il ne fut pas plus heureux; le couteau comme le pistolet ne secondèrent pas sa valeur. Tout en donnant ces preuves de courage, il ouvrit sa chemise et montra au bout du bas-ventre, du côté gauche, une rature rougeâtre semblable à une égratignure. Ces preuves de valeur faites, il chercha à apitoyer la troupe sur son compte en tenant des propos indiscrets, et, mettant en avant sa qualité de représentant du peuple, il disait au général : Vous crqycjç avoir fait un bon coup, mais vous vous trompej et il reste même à savoir si vous avej bien ou mal fait! Le général lui dû alors de se taire, qu'il était loin d'insulter au malheur, mais que chargé d'une mission importante, il remplirait ses devoirs rigoureusement. Mets fin à tes propos qui tendent à soulever la troupe; mais bien inutilement. Salles continue toujours et tourne en ridicule et en mépris les observations du général Mergier, qui, las de l'entendre toujours, lui défendit une seconde fois de parler de la sorte. Il s'obstina toujours à apitoyer la troupe. Le général alors lui dit que s'il disait encore un seul mot, il allait lui faire mettre un bâillon à la bouche. Il se tut alors et garda un morne silence.
» Guadet prenant alors la parole, dit au général : Pardonne^ quelque chose à un malheureux qui n'a plus que quelques instants à vivre.
t Ils remirent de l'argent numéraire et leurs portefeuilles au général qui les remit aussitôt lui-même aux commissaires. On les attacha et ils furent conduits à Libourne avec toute la famille Guadet et confiés à la municipalité.
» Ils partirent le lendemain pour Bordeaux où ils ont subi la peine due à leurs horribles complots.
t Le surlendemain, on fit des perquisitions pour trouver Barbaroux, Buzot et Pétion, mais inutilement. On sait quelle a été la fin de ces trois derniers, qui auraient été pris comme les deux premiers si les commissaires avaient pris les dispositions à cet égard et désigné les maisons où ils étaient sans doute cachés depuis longtemps.
• Certifié véritable: L adjudant-général, chef de brigade, » Signé : Mercier (0. »
Guadet et Salles furent immédiatement transférés dans les prisons de Bordeaux, interrogés le 3o prairial (i8 juin) au Comité de surveillance et traduits le 19 juin 1794 devant la G)mmission militaire.
(i) Archives de la Gironde, série L.
Que se passa-t-il à Taudience? Nous l'ignorons. Les notes du greffier sont muettes : elles contiennent seulement les noms des deux illustres accusés et Tindication de leur condamnation à mort.
On dit — et c'est sur la tradition seule que nous nous appuyons pour rapporter ce fait, — on dit que Guadet interpellé par Lacombe de dire ses nom et prénoms répondit : « Je me nomme Guadet; bourreaux, faites votre office; allez, ma tête à la main, demander votre salaire aux tyrans de ma patrie. y>
Ils kivcnt conduits à Véchafaud au bruit des instruments militaires et des cris mille fois répétés de Vive la République!^')
Guadet voulut parler à la foule, qui était innombrable; le bruit du tambour l'interrompit : « Peuple, s'écria-t-il après le roulement, voilà l'éloquence des tyrans, ils étouffent les accents de l'homme libre, afin que le silence couvre leurs forfaits (2). ]^
Quelques instants après, VEschine de la Gironde avait cessé de vivre.
Le parlementaire Pierre-Henri Dumas de Larroque périt en même temps que Salles et Guadet.
A la même audience du 19 juin, Guillaume Servan, maire de Saint-Christoly (Médoc), fut condamné à six mois de détention et 3, 600 livres d'amende pour avoir calomnié un patriote, et quatre autres individus, ainsi que le Comité de surveillance de Saint-Christoly, accusés du même fait furent acquittés.
La mort des girondins Salles et Guadet fut un triomphe pour Jullien; le Comité de Salut public félicita son jeune envoyé, et celui-ci mit tout en œuvre pour retrouver
(1) Lettre du Club national. Bulletin de la Convention du 17 messidor an II.
(2) Le Barreau de Bordeaux, par M. Chauvot, p. 164 et 1 63.
les autres conventionnels qui s'étaient réfugiés dans le département du Btc-d'Ambès. JuUien cherchait à faire dans ce département l'application des principes préconisés par Barère dans le sein de la Convention : à la séance du 3o prairial, après avoir rendu compte des succès remportés par l'armée du Nord, VAnacréon de la guillotine avait dit: f ...Quand les traîtres disparaissent, les succès se multiplient-, quand les factions sont anéanties, vous prenez des villes ennemies. Continuez donc de frappper les traîtres et d'extirper les factions, et le Comité viendra, chaque décade, vous présenter le tableau des victoires continuées des armées de la République ^^K j>
Le président Lacombe essayait aussi de se mettre à l'unisson de JuUien, de Barère et du Comité de Salut public. Le 20 juin, il adressait au Comité de surveillance une réquisition ainsi conçue : « La Commission militaire séante à Bordeaux, considérant que d'après la loi du 22 prairial sur le tribunal révolutionnaire de Paris, et les principes qui l'ont précédée, la justice la plus prompte doit être rendue afin de délivrer la République des ennemis nombreux qui cherchent encore à la déchirer;
» Considérant qu'un tribunal militaire doit avoir une marche encore plus rapide, et que la loi du 18 du mois de nivôse, que nous ne connaissons point, et d'après laquelle le Comité de surveillance envoie des pièces au district, est abrogée par l'article 20 de la loi du 22 prairial,
» Invite le Comité de surveillance de lui envoyer directement et le plus promptement possible toutes les pièces relatives aux accusés. Au reste, la Commission militaire prend sur sa responsabilité la démarche du Comité de surveillance, et le prévient qu'elle en instruit le Comité de Salut public par le courrier de demain, ainsi que
(1) Convention nationale, séance du 18 juin 1794.
de rinvitation qui vous sera présentée incessamment pour obtenir la liste de tous les ci-devant nobles qui ont obtenu du précédent Comité leur ordre de passe.
» Signé : Lacombe, président. » Par la Commission :
» Signé : Giffey, secrétaire-greffier. »
De toutes parts on était d'accord, selon les expressions de Barère, pour continuer à frapper les traîtres et à extirper les factions.
Le 21 juin, la Commission militaire jugeait six accusés et les envoyait tous à Téchafaud comme aristocrates et ennemis de la Révolution. On remarque parmi eux M. de Peyronnet, père de Tanden garde des sceaux de la Restauration, et M. Gauvry, ci-devant secrâaire du procureur-général Dudon.
Tallien qui, depuis quelque temps, avait gardé le silence vis-à-vis de ses amis de Bordeaux, occupé qu'il était à se défendre contre les attaques de Robespierre, écrivit en ces termes le 22 juin au Club national :
« Ma correspondance, citoyens, a éprouvé une interruption occasionnée par les circonstances. Inculpé dans le sein de la Convention nationale sur un fait simple en lui-même et auquel on n'eût sans doute donné aucune importance s'il n'avait été dénaturé aux yeux de celui qui Ta rapporté, j'ai dû m'occuper de ma justification et ne pas correspondre avec vous jusqu'à ce qu'elle ait paru. Je vous en fais passer des exemplaires et vous prie de la faire connaître à vos concitoyens.
» J'ai cité pour preuve de mon dévouement, aux deux Comités, la correspondance que j'ai entretenue avec vous depuis mon retour; veuillez, pour ne laisser aucun doute sur cet objet, faire passer copie de mes lettres au Comité de Salut public, ou les remettre à JuUien qui est, je crois, encore parmi vous.
» Ne pensez pas, citoyens, que ces légers désagréments puissent un instant me faire dévier de la route du patriotisme. Les ennemis de la Révolution voudraient bien sans doute pouvoir diviser les patriotes. Ils emploient tous les moyens pour parvenir à ce but. Ils veulent nous exaspérer, nous armer les uns contre les autres;
MARC- ANTOINE JDLUEN. 27 1
mais Qs seront encore une fois trompés. Le vrai républicain sait faire à sa patrie tous les sacrifices de vanité, d*amour-propre. Cest dans ce moment surtout que nous devons de plus en plus resserrer les liens de la fraternité, afin de réunir tous nos moyens contre nos ennemis communs. Aussi ne m'entendrez-vous accuser personne; ma défense se bornera à rétablir les faits et à publier ma profession de foi. Tel vous m'avez vu à Bordeaux, tel je serai toujours : ami constant de la liberté, de la vérité, de la justice et des mœurs. Je ne crains pas d'interpeller l'opinion publique de s^expliquer sur mon compte, et je suis assuré qu'aucune voix ne s'élèvera pour me reprocher un crime, une infidélité, une injustice, enfin une action que le patriote le plus pur ne puisse avouer. Sans doute j'ai pu commettre quelques erreurs, mais elles appartiennent aux circonstances <iiflfi/*ti<>4g diiiia.lest|neUfis ^e mfi suis tnnnréy mais mon cœur n'y a eu ancnne part.
9 Je ais quMl est à Paris quelques hommes qui ne me pardonneront jamais d'avoir réprimé à Bordeaux leur ambition, leur soif de la vengeance, de les avoir arrêtés au milieu de leurs projets insensés ou criminels; mais j'ai le sentiment intime d'avoir fait mon devoir, et je suis prêt à prouver que ma conduite en cette circonstance a été celle d'un républicain fidèle à ses devoirs et qui n'a pas voulu laisser avilir en lui le caractère auguste dont il était revêtu.
> Que ces hommes ne croient pas m'en imposer par leurs clameurs. Le jour de la vérité luira bientôt. Ma conscience ne me reproche rien et je me sens le courage de démasquer tous les intrigants, tous ceux qui ont paru sur le théâtre de la Révolution avec la même impudeur qu'ils paraissaient naguère sur celui à coulisses. Je les ferai connaître ces hommes qui ont osé dire que la vertu était un crime en révolution, et bientôt, j'espère, ils ne persécuteront plus les vrais patriotes.
» Du courage, mes amis, de l'énergie, de la sagesse, et bientôt nous triompherons de tous nos ennemis extérieurs et intérieurs (0. »
Les termes de cette lettre sont pleins d'intérêt, quand on se souvient surtout du rôle que joua Tallien lors des événements du 9 thermidor.
Le 24 juin, la Commission militaire jugea onze accusés : neuf furent condamnés à mort, et notamment Jarry de la Villette, syndic de la navigation du Bec-d'Ambès, et Cornu
(1) Archives de la Gironde, série L.
(Jean- François), un jeune avocat d'avenir, ami de Ravez et qui refusa noblement de faire connaître le lieu de la retraite de son ami.
L'arrestation de Salles et de Guadet avait jeté Tefiroi parmi les habitants de Saint- Émilion, qui s'étaient compromis en fournissant des asiles aux Girondins fugitifs. La riche capture faite par les soins de JuUien le convainquit que les compagnons de ces deux conventionnels étaient encore cachés dans la petite ville : il ordonna des perquisitions nouvelles et sévères chez tous les citoyens soupçonnés. Coste jeune, Laye et un autre en furent chargés. Dès le 19 juin, au soir, Barbaroux, Buzot et Pétion, prévenus par le perruquier Troquart qui les avait recueillis, s'éloignèrent à l'approche de la nuit, munis de quelques provisions, et se dirigèrent vers Castillon. Le lendemain matin, ils en étaient à une demi-lieue environ, quand ils furent effrayés par une troupe de volontaires qui passaient bruyamment à une courte distance, près d'un champ de blé. Se croyant découvert, Barbaroux, dans un moment de désespoir, se tira un coup de pistolet et tomba baigné dans son sang, la mâchoire fracassée; Bûzot et Pétion, saisis d'effroi et qui n'avaient pu ni prévoir, ni empêcher la résolution de leur collègue, s'enfuirent dans un bois de pins et s'y cachèrent en attendant les événements. Attirés par le bruit de la détonation, les volontaires accoururent et trouvèrent Barbaroux. Ils le portèrent à Castillon; le linge du blessé était marqué R. B., on lui demanda s'il était Buzot. Il fit de la tête un signe négatif. Il convint qu'il était Barbaroux. Un exprès fut immédiatement envoyé à JuUien pour l'informer de cette importante arrestation, et le conventionnel fut conduit à Libourne et de là à
Il avait été précédé dans cette dernière ville par une partie de la famille Guadet; d'autres membres de cette
famille furent arrêtés et transférés au chef-lieu du Bec d'Ambès le jour même, comme nous le dirons tout à rheure, où la Commission militaire statuait sur le sort du jeune Marseillais dont M"*® Roland a dît, dans ses Mémoires, que les peintres ne dédaigneraient pas de prendre les traits pour une tête d'Antinous <*\
Tout réussissait à JuUien au delà des espérances qu^il pouvait avoir conçues.
A son arrivée à Bordeaux le 24 juin, Barbaroux fut interrogé au Comité de surveillance par Lelom, Plénaud et Michenot.
Voici le procès-verbal de cet interrogatoire : «Aujourd'hui 6 messidor an II de la République française une et indivisible, nous soussignés membres du Comité révolutionnaire de surveillance de la commune de Bordeaux, établi par le Comité de Salut public de la Convention nationale, avons reçu l'interrogatoire du ci-après nommé.
— Quel est ton nom, âge, profession, lieu de naissance et dernier domicile?
— Barbaroux, âgé de vingt -sept ans, député à la Convention nationale, natif de Marseille, et domicilié en dernier lieu à Saint-Émilion, pays de Guadet.
— Qui t'a fait cette blessure à la tête ?
— C'est moi.
— Où étais-tu caché?
— Dans les environs de Libourne.
— As-tu passé à Castillon ?
— J'y ai demeuré quelque temps.
— Condorcet était-il avec toi ?
— Il a passé en Italie.
j» Et attendu l'état de démence dans lequel il se trouve,
(i) Mémoires de Af«« Roland, !•• partie.
nous avons clos le présent, après avoir bien et dûment constaté Tidentité, les dits jours, mois et an que dessus. — Signé : Lelom, PléNx\ud, Michenot. r>
Barbaroux n'était pas en démence, comme récrivaient les interrogateurs; mais sa belle figure, pâlie par les souflrances, était contractée par l'indignation, et ses yeax lançaient des éclairs.
II articulait ses paroles avec peine.
Avoir pendant un an échappé à ses bourreaux, cherché dans la mort un refiige contre leur vengeance, et tomber vivant entre leurs mains, c'était un double et cruel supplice !
Barbaroux levait un poing indigné contre leurs visages QÙ respirait une joie insolente.
Telle était sa démence I
«Après avoir consulté le citoyen JuUien, commissaire du Comité de Salut public, sur l'état dans lequel se trouve Barbaroux, ex-député, hors de la loi, état qui fait craindre au Comité qu'en le traduisant dans une maison d'arrêt ou à la barre du tribunal, il n'expirât avant que son identité fût reconnue, il a été décidé que le président de la Commission militaire sera invité de se rendre au Comité pour concerter ensemble les moyens à prendre pour l'exécution la plus sûre de ce conspirateur. Le président de la Commission militaire rendu et ayant vu par lui-même rétat de Barbaroux, il a été pris la délibération suivante : « Considérant, d'après les rapports des chirurgiens, que la maladie de Barbaroux s'oppose à ce qu'il soit transféré dans une maison d'arrêt pour éviter les accidents qui pourraient résulter de son transport; qu'il est néanmoins utile que la loi soit exécutée; que le local du Comité est beaucoup plus près de la place Nationale; voulant cependant concilier ce qui est dû à la justice nationale avec ce que prescrit l'humanité, il a été décidé que le
président de la Commission militaire inviterait ses collègues de se transporter cet après-midi dans une des salles du Comité pour y reconnaître Tidentîté de Barbaroux <'). »
Il fut fait ainsi.
« Plusieurs particuliers, dit le jugement auquel assistèrent Lacombe, Marguerié, Albert, Lacroix et Barreau, avaient été amenés à l'audience, lorsque la Commission a reçu du Comité de surveillance une invitation, portant que l'état de maladie où se trouvait le nommé Barbaroux, ex-député, hors de la loi par le décret du 28 juillet 1793, exigeait que son identité fût promptement reconnue, et qu'il était impossible de le transporter dans une maison d'arrêt TO les accidents qui pourraient en résulter, la Commission a suspendu l'audience, et le président, s'étant transporté au Comité de surveillance, a vu par lui-même Tétat de Barbaroux.
» Considérant qu'il est utile que la loi soit exécutée; que le local du Comité est beaucoup plus près de la place Nationale;
> Voulant concilier ce qui est dû à la justice nationale avec ce que prescrit l'humanité, il a invité ses collègues à se transporter au Comité de surveillance, ce qu'ils ont fait.
» La Commission a ouvert sa séance dans une des salles du Comité de surveillance : les portes ouvertes, et en présence du peuple, il lui a été présenté un particulier qui a dit se nommer Charles Barbaroux, ex-député de la Convention nationale, âgé de vingt-sept ans, natif de Marseille, domicilié en dernier lieu à Saint- Émilion, district de Libourne, département du Bec-d'Ambès.
» La Commission militaire, après avoir reconnu ridentité de Barbaroux, ordonne, d'après la loi du 28 juillet 1793, qu'il subira la peine de mort; déclare
(i) Délibération du 25 juin 1794
tous ses biens coalîsqués au profit de la République; ordonne, en outre, que le présent jugement sera à Tinstant exécuté sur la place Nationale de cette commune ('>. >
L'ex-député fut livré au bourreau, et c'est aux applaudissements de la foule que tomba la tête du beau Marseillais.
Ainsi finit Barbaroux. Il avait déchaîné la Révolution en prenant une large part à la journée du 10 août, si fatale à la monarchie : la Révolution le dévora !
Pendant qu'on le jugeait à Bordeaux, Coste jeune et Laye écrivaient de Saint- Émilion le 7 messidor à Marc Antoine JuUien :
< Républicain, nous sommes dans cette ville depuis hier au soir; nous y continuerons tout aujourd'hui les plus exactes recherches chez Guadet père, pour tâcher de découvrir les papiers de Guadet, guillotiné. Ensuite nous irons faire une battue dans la plaine et bois de Gurson et Villefranche, où l'on présume que Pétion pourrait être, et inviterons toutes les communes de ces contrées de Êiire toutes les recherches possibles, et nous donnerons le signalement des fugitifs ; ces scélérats ont des ressources pour se cacher et les blés les garantissent. Une fois notre tournée faite, nous croyons être inutiles dans ces parages : cependant, si tu trouves à propos que nous séjournions plus longtemps, fais-nous le dire demain.
» Nous croyons qu'il est instant d'interroger de nouveau la femme Bouquey et tâcher de lui faire dire chez qui Pétion a résidé à Castillon, ainsi que Barbaroux du côté de Libourne, car nous pensons qu'on les a reçus par l'intermédiaire de la dite Bouquey; lui faire dire comment Louvet s'achemina lorsqu'il partit pour Paris, et qui le facilita. Envoie-nous de suite tous ces renseignements.
» Nous t'envoyons sous bonne et sûre garde Saint-Brice Guadet» Baptiste Trocard, la servante du curé Paris et la servante de Bouquey, ainsi que l'interrogatoire de cette dernière.
» Il est neuf heures. — Nous faisons partir un officier municipal de Saint-Émilion, et un détachement de garde nationale auquel se joindra (sic) quelques hussards, pour conduire à Bordeaux les quatre individus détenus ; ils passeront par Lormont et ils y seront vers six heures du soir (2). i
Trois des conventionnels mis hors la loi et que Ton
(1) Archives du greffe de la Cour de Bordeaux, fonds révolutionnaire.
(2) Archives de la Gironde, registre 487, série L.
recherchait depuis si longtemps dans la Gironde, étaient enfin tombés sous le glaive. Ce n'étaient pas les moins illustres : Guadet, Barbaroux, Salles ! Mais il en restait d'autres, et les investigations étaient activement poursuivies afin de les découvrir. Jullien était insatiable.
On ne trouva que des cadavres!...
Comme on a pu le consfllter déjà, hs fournées devant la Commission militaire s'étaient singulièrement accrues. Le 26 juin, onze accusés comparaissaient à l'audience : trois furent acquittés, trois condamnés à six mois de détention chacun, et cinq à mort. Dornal de Guy, prêtre, deux religieuses et un ancien militaire. Collas Mauvignier, figuraient parmi ces cinq derniers.
La présence de Jullien à Bordeaux n'avait pas ramené la concorde entre les hommes qui avaient la prétention de personnifier dans cette ville le véritable élément révolutionnaire; les Jacobins étaient au pouvoir, et les amis d'Ysabeau, relativement modérés, étaient en suspicion ou délaissés. Les sentiments d'animosité de ces hommes se traduisaient quelquefois publiquement. Une anecdote le prouvera :
Au mois de juin 1794, dans une séance du Conseil général de la commune, une discussion fort vive, qui se termina par une rixe, s'éleva entre Cogorus et Abraham. Ce dernier reprocha hautement à Cogorus d'avoir dilapidé, dans une mission à Paris, une somme de 3o,ooo livres qui avait commencé l'édifice de sa fortune. Les membres du Conseil séparèrent les combattants-, Cogorus, plus tard, ne contesta pas cette rixe, mais prétendit qu'Abraham avait été forcé de lui faire des excuses, les faits avancés par lui ayant été reconnus inexacts.
C'étaient là des peccadilles !
Le 27 juin, six accusés comparurent devant Lacombe; ils furent tous condamnés à mort; on comptait parmi eux des
ci-devant nobles, Laurent de Loyac, un parlementaire, et Jean Serre, homme de loi.
A côté de cette justice à coups de guillotine, il en existait une autre, que nous appellerons par opposition la, jusiice ordinaire. Cette justice ne chômait pas; nous trouvons en effet, dans les publications du temps, que dans la première décade de messidor, c'est-à-dire du 19 au 28 juin 1794, il avait été rendu 29 jugements par la police municipale et 24 par la police correctionnelle.
. Lacombe, il ne faut pas l'oublier, présidait quelquefois cette dernière juridiction, et à ce titre les réflexions suivantes signées de lui, et que nous trouvons dans le JourTial du Club national ^^^ ^ nous semblent offrir quelque intérêt: € Les ambitieux qui spéculaient en grand sur la misère du peuple, ont été arrêtés dans leur marche criminelle par des lois sages et par la juste crainte d'expier enfin leurs forfaits; il existe cependant encore une autre classe de spéculateurs, non moins dangereuse pour les citoyens peu fortunés. Bois, sarments, volailles, il n'est pas jusqu'aux cerises et aux noix qu'ils n'accaparent, pour pouvoir les vendre à un prix exorbitant; des boulangers avides gâtent la farine qui leur est confiée, manipulent et font cuire le pain de manière à augmenter leurs bénéfices, aux dépens de la santé et peut-être même de la vie de leurs concitoyens. »
Lacombe ajoutait que ces divers abus devaient être poursuivis sans relâche par les magistrats populaires.
La justice ordinaire, il faut bien le reconnaître, cédait le pas à l'autre. Le 29 juin, sept accusés étaient conduits à la Commission militaire; deux furent acquittés: Barennes, un nom justement honoré dans notre province, et Fringues, tous deux hommes de loi; un fut condamné à la détention jusqu'à la paix, et quatre à la peine de mort : c'étaient
(I) Numéro du 18 messidor an H.
MM. Feuîlhe, homme de loi, aémcnt Bayle, Pierre JSaiijeon et Hagues Lapierre.
Le lendemain, 3o juin, MM. Grenier, prêtre, Jean Groc, ancien président de la Cour des Aides, et Baudin de Saint-Laurent, ci-devant noble, étaient condamnés à mort. Une jeune marchande, originaire de Lyon et nommée Jeanne Mami, fut condamnée à la même audience à la détention jusqu^à la paix, pour avoir vendu autrefois des gilets couverts de fleurs de lis.
Lacombe jugeait, — Jullien écrivait.
Nous trouvons, à la date du 3o juin, la lettre suivante adressée à Robespierre par le jeune envoyé :
c J'ai reçu, mon bon ami, le courrier extraordinaire du Comité et les lettres et divers arrêtés qu'il m'a fait parvenir. Je vais travailler plus que jamais pour répondre à sa très grande confiance. Comme ma santé succombe, je crois, d'après ce que m'écrit Barère, qu'il me sera permis de prendre un peu de repos dans les Pyrénées.
» J*écris en détail au Comité sur mes opérations. Je te prie de vouloir m'obtenir une réponse sur les .objets suivants, dont je ne t'offre qu'un court résumé, pour ne point abuser de tes instants. Les lettres au Comité renferment les motifs circonstanciés de mes demandes.
» 1^ Étendre à tout le département du Bec-d'Ambès les pouvoirs du Comité de surveillance de Bordeaux, lui donner neuf adjoints et assigner aux membres, qui travaillent nuit et jour, les appointements de 100 louis dont jouissaient leurs prédécesseurs.
» 2" Faire raser les maisons où étaient Guadet, Salles, Pétion, Bujot et Barbaroux; transférer la Commission militaire à Saint Émilion pour y juger et faire périr sur les lieux les auteurs ou complices du recèlement des conspirateurs.
» 3» Distinguer par un arrêté ceux qui ont donné de l'argent pour racheter une vie que beaucoup n'avaient point mérité de perdre, et les infâmes qui ont exigé de l'argent pour vendre la loi; les premiers, ne craignant plus, parleront, les autres seront découverts et punis.
» 4^ Autoriser des indemnités qui sont indispensables pour soutenir le théâtre de Bordeaux ; des représentations gratuites souvent données par lui rendent ces indemnités plus justes et plus nécessaires encore.
i 5*^ Il existe ici un comité de subsistances qui doit être supprimé.
son existence n'étant pas dans la loi, et devenant très coûteux. Est-ce au district ou au département à se charger de ces fonctions?
» ô*» N'ai-je pas dû remplacer de suite les. corps constitués de Saint-Émilion et de Libourne, destitués par arrêté du Comité de Salut public, pour avoir protégé, ne fût-ce que par leur négligence, la retraite des contre-révolutionnaires mis hors la loi?
> 7° L'arrêté qui porte que je serai chargé d'épurer les autorités constituées de la commune et du district de Bordeaux, comprend-il aussi l'administration du département et la Commission révolutionnaire?
» Je te prie, mon bon ami, de vouloir me procurer une réponse prompte sur ces divers objets. Je ne négligerai rien pour remplir ma mission, conformément aux désirs du Comité et au bien public; mais je suis entravé souvent par la crainte de m'écarter de la ligne des pouvoirs qui me sont confiés et j'ai besoin de consulter souvent. — Veuille me répondre. Je t'embrasse. »
Cette lettre a une importance véritable.
Nous en avons signalé principalement deux paragraphes : Tun, pour le flétrir énergiquement; c'est celui où JuUien propose de faire raser les maisons qui avaient servi de refuge à Guadet et à ses malheureux amis, et d'envoyer la guillotine à Saint-Émilion avec ses pourvoyeurs habituels; l'autre, pour faire remarquer que Jullien avait eu certainement connaissance des prévarications de Lacombe et de ses obscurs complices, et qu'il était prêt à les frapper. L'allusion faite à ce sujet à son bon ami Robespierre est à notre avis assez transparente pour qu'il soit permis de regretter que la correspondance de Jullien avec le Comité de Salut public n'ait pas été mise au jour. Elle doit exister aux Archives nationales, et nous la croyons appelée à jeter une lumière nouvelle sur la période qui nous occupe.
Nous pouvons affirmer, d'après les publications du temps, que Jullien tenait en médiocre estime le président Lacombe, et qu'il n'attendait qu'une occasion pour en débarrasser la République.
Tout en le surveillant de près, il stimulait le patriotisme révolutionnaire; vers cette époque et sous son impulsion
le Club national avait organisé une vigoureuse propagande contre les anciennes idées. Il envoyait des députés dans les campagnes pour instruire le peuple. Instruire était le mot dont on se servait! «Ces missions, confiées, dit le Journal du Club national f»\ à des patriotes éclairés, ont déjà produit les meilleurs effets. Dans une séance du Club, il fut déposé sur le bureau une grande quantité de lettres de prêtrise, et plusieurs députés des campagnes y remirent également tous les hochets de leur antique superstition : ce Le dimanche est ]^ partout oublié, dirent-ils, et partout nous observons la » décade. Nous savons aujourd'hui que le culte le plus » digne de la Divinité est la justice, la bienfaisance, le » patriotisme, et que nos actions seules peuvent nous assurer i& le bonheur ou le malheur de l'éternité. Il ne faut donc 3> plus de prêtres!...» Plus de prêtres! Plus de prêtres! s'écrient à l'instant la Société entière et les tribunes au bruit des plus vives acclamations ^^K i> Voilà où en était alors l'esprit public, et en lisant cette page honteuse nous n'avons pu nous empêcher de retrouver dans nos souvenirs cette pensée d'un écrivain du xvin® siècle : Un peuple sans religion est un peuple sans foi ni moralité.
Au point de vue de la justice révolutionnaire, le mois de juillet s'ouvrit sous des auspices peu favorables. Le i®^ en effet, douze accusés comparurent devant la Commission n^litaire; huit furent acquittés, et quatre condamnés à mort : c'étaient quatre habitants de Gauriac, district de Blaye, accusés d'être de faux dénonciateurs.
Le lendemain, 2 juillet, Thomas Lumière, homme de loi, était envoyé à l'échafaud. Lacombe a pris la peine de raconter que la Commission militaire avait, six mois auparavant, fait appeler cet accusé, mais qu'il était malade
(i) Le Journal du Club national avait été fondé par Lacombe et par Edmond Dégranges dans les premiers jours du mois de juillet 1794. (2) Journal du Club national d\i 18 messidor an IL
au point de ne pouvoir être traduit devant elle; instruite qu^il abusait de l'humaaité de ses juges et prolongeait sa maladie pour se dérober au juste châtiment de ses crimes, on le fit paraître de force. A Taide d'une longue barbe, d'un accoutrement de malade et de sa ruse ordinaire, il crut échapper encore au glaive et refusa obstinément de répondre un seul mot. Les citoyens ne furent pas la dupe de cette nouvelle perfidie; cependant, pour ôter tout prétexte à la calomnie, la Commission militaire invita un des chirurgiens qui étaient à la séance de s'approcher et de constater le véritable état de Taccusé. Le citoyen Duburg, chirurgien, tâta le pouls du malade et déclara qu'il n'avait pas seulement la fièvre ^^K Thomas Lumière fut condamné à mort.
Tallien ne faisait plus parler de lui et ,n écrivait plus à ses amis de Bordeaux: c'était le calme qui précède la tempête. Courtois (de l'Aube) a rapporté cette réponse faite à un agent de Robespierre qui s?étonnait du silence de Tallien à la Convention : « Parbleu, Tallien ne fait presque plus rien depuis qu'on lui a reproché, au Comité de Sûreté générale, qu'il n'avait pas fait guillotiner assez de monde à Bordeaux ^^K »
L'heure approchait.
I-re 4 juillet, la Commission militaire jugeait quatorze accusés; treize furent condamnés à mort et un acquitté. ^(C'était tout le personnel du couvent du Bon-Pasteur, situé à Bordeaux rue du Grand-Cancera.
A ce moment il existait i,588 détenus dans les huit prisons de Bordeaux!
Comme nous l'avons dit, le Club national de Bordeaux fonda, le 6 juillet, un journal destiné à donner plus de retentissement à ses réunions et à les porter à la
(1) Journal du Club national du 26 messidor an II.
(2) Papiers trouvés chez Robespierre, pages i32 et i33: Rapport de Courtois.
connaissance des citoyens. Le département du Bec-d'Ambès était soumis de nouveau, et le jacobinisme triomphant était à l'ordre du jour. Mais la roche Tarpéienne est près du Capitole, et les triomphateurs allaient bientôt l'éprouver. La Providence avait marqué l'heure de leur chute imprévue et prochaine. Lacombe cependant célébrait en ces termes les bienfaits du régime de la Terreur et de la Commission militaire : ce Le peuple français voulait absolument être libre, il l'avait prouvé par son courage, sa constance, ses sacrifices depuis le commencement de la Révolution; mais des législateurs lâches et perfides, des généraux, des officiers traîtres à leur pays, des administrateurs, des tribunaux vendus à la tjrrannie, presque tous les hommes vivant des abus de l'ancien régime, en un mot, tous les êtres corrompus, s'opposaient à la volonté du peuple. Ils existaient donc dans l'intérieur de la République les ennemis les plus dangereux de sa liberté, et leur concert avec les tyrans coalisés contre elle l'aurait infailliblement anéantie, si l'on n'avait enfin adopté les mesures rigoureuses qui seules pouvaient la sauver. De là l'établissement de plusieurs tribunaux chargés de venger le peuple et de le délivrer promptement de tous ses ennemis. Ces tribunaux ne doivent point être assujettis à des formes qui, presque toujours, furent favorables au crime; mais ils doivent être justes : la justice est la base de tous les établissements révolutionnaires, elle s'accorde parfaitement avec la sévérité et la promptitude nécessaires pour étouflfer toutes les conspirations. // s'agit moins sans doute de punir les ennemis de la patrie que de les anéantir; mais il faut le temps de les reconnaître, il faut rassurer et faire triompher l'innocence, distinguer l'erreur d'avec le crime, deviner les calomniateurs, épouvanter par des exemples terribles les scélérats qui voudraient profiter de quelques circonstances pour compromettre et perdre de bons citoyens; il faut que
les tribunaux révolutionnaires soient Tcgide du patriotisme et de la vertu, le tombeau du vice et de Taristocratie.
» C'est d'après ces principes que s'est toujours dirigée la Commission militaire séante à Bordeaux.
» Les citoyens de cette commune se rendent en foule à ses séances; ils considèrent ce tribunal comme une école de morale, qui n'a pas peu contribué à former dans Bordeaux l'esprit public, et à y rallier tous les amis de la patrie.
j> Les aristocrates seuls peuvent et doivent le redouter; leurs certificats de civisme, usurpés par l'intrigue ou la fortune, ne les dérobent point à la justice nationale; l'opinion publique bien prononcée, celle de quelques hommes dont le patriotisme pur et ardent est éprouvé depuis le commencement de la Révolution, la raison des juges et leur conscience : voilà les principaux motifs de tous les jugements rendus par ce tribunal.
» Hommes coupables, qui comptiez sur vos talents perfides, sur les ressources criminelles que laissaient encore aux défenseurs officieux, peu délicats, les formes lentes de la justice ordinaire, vous craignez avec raison ce code du sens commun : en le suivant, il est impossible de s'égarer, de condamner un seul patriote, de laisser échapper un seul ennemi de la Révolution.
T> Et vous, êtres probes, mais pusillanimes, qu'une fausse humanité fait apitoyer sur le sort des scélérats, et qui cependant soupirez après la liberté et la paix; vous que les républicains plaignent et ne confondent point avec les ennemis de la patrie, avez-vous jamais réfléchi sur le sang des patriotes, versé par torrents sur presque tous les points de la France ? Sachez que la véritable humanité commande le supplice de ceux qui l'ont répandu, et qui répandraient encore celui de tous les bons citoyens, le vôtre même. Semblables aux membres gangrenés qu'on s'empresse de couper pour sauver des individus, nos
ennemis doivent, dans l'intérêt de la patrie, pour votre propre salut, être promptement retranchés de la société. Cette paix que vous désirez, eh bien! vous ne pouvez l'obtenir qu'après le triomphe de la liberté sur tous les vices, toutes les factions, toutes les aristocraties. Si vous voulez donc arriver bientôt à votre but, qui est aussi celui de tous les républicains, armez-vous de courage, joignezvous à eux : quon les anéantisse tous ces monstres qui, pour satisfaire de folles passions, voudraient arrêter dans sa course le char révolutionnaire et faire de la France un monceau de sang et de cadavres.
» Mânes des défenseurs de la patrie, en vous applaudis-» sant d'être morts pour elle, vous murmuriez de voir si longtemps impunis les crimes de nos assassins. Mères, épouses, enfants, qui pleurez encore des êtres chers à vos cœurs, séchez vos larmes, nos ennemis communs tombent sous le fer des lois, la patrie a déjà pourvu à vos besoins; elle récompense les vertus; et la liberté triomphe... <'J».
Pour être conséquente avec les principes développés par le sanguinaire président dans l'article qu'on vient de lire, la Commission militaire, dans ses audiences des 6 et 7 juillet, jugeait seize accusés, en acquittait quatre et en condamnait douze à mort. Parmi ces derniers figuraient six Carmélites qui, selon la tradition, marchèrent au supplice en chantant les versets du Veni Creator et du Salve Regina; elles avaient été condamnées, dit le jugement, comme complices des prêtres qui ne se sont point soumis à la déportation et dont elles ont refusé de faire connaître Vasile, C'étaient là des ennemis qui devaient être promptement retranchés de la société I !
N'est-ce pas ici le cas de rappeler ces lignes de Tacite : «Je n'ai à parler que d'ordres barbares, de continuelles
(i) Journal du Club national du i8 messidor an II.
accosatioB% cTaBÛtLés perSdes, de condamnations injustes, de procès qui ont tous la même issue... (')jd.
En racontant Tarrestation de Barbaroux, nous avons dit que ses deux compagnons Buzot et Pétion s'étaient enfiiis vers un bois voisin et s'y étaient cachés. Ce bois était situé dans la coounune de Saint -Magne, près Fompeyre (arrondissement de Lîbourne). Dans les premiers jours de juillet, des sans-culottes de Castillan, faisant une battue générale du côté de Saint-Magne, trouvèrent dans mt champ les cadavres de Pétion et de Buzot à demi rongés par les vers, et les membres déchirés par les bêtes féroces. L'opinion commune est qu'ils s'étaient suicidés, après l'arrestation de Barbaroux, en reconnaissant que tout espoir de fuite était devenu impossible. Le peuple de Saint-Magne appelle encore aujourd'hui le champ où furent trouvés les deux cadavres et où on les enfouit, le champ des Émigt^és...
La Société populaire de Castillon annonça à la Convention le sort de Buzot et de Pétion par une lettre où nous lisons : « On a trouvé leurs cadavres hideux et défigurés, à demi rongés par les vers; leurs membres épars sont devenus la proie des chiens dévorants, et leurs cœurs sanguinaires la pâture des bêtes féroces ('). »
Il ne restait plus rien des débris du parti de la Gironde qui avaient cherché un refuge dans le département du Bec-d'Ambès. Louvet seul n'avait pu être retrouvé; Yzam de Valady avait été guillotiné à Périgueux, Salles, Guadet et Barbaroux à Bordeaux, et Buzot et Pétion, imitant l'exemple du ministre Roland, avaient de leurs propres mains abrégé les jours d'une vie misérable, exposée à des périls sans cesse renaissants.
JuUien éprouva une joie profonde à la nouvelle de la mort de l'ancien maire de Paris et de son compagnon,
(0 Tacite, Annales^ livre IV, ch. xxxiii.
(2) Appendice, note XV H.
celui qu^on avait appdi le rot Buzot. II en informa le Comité cfe Salut public et pensa avoir conquis de nouveaux droits à sa confiance et à IWection de Robespierre.
€ Jeûner et d^une santé débile, a écrit M. Detcheverry, mais endurci au meuru*e et se soutenant à Taide de cette activité fiévreuse et sanguinaire que Marat avait léguée à ses disciples, JuUien atteignait à tout, suffisait à tout; écrivain, législateur et bourreau, il remplissait à la fois ces fonctions et ne s'acquittait bien que de la dernière ^^K t>
Le 8 juillet, il édictait, en ce qui concerne les théâtres de Bordeaux, un règlement qui embrassait la régénération du moral des artistes et leur bien-être physique; le 9 juillet il se rendait à la maison commune, prononçait la dissolution de la municipalité et la recomposait sur-le-champ ^*); le soir du même jour, au Club national, la Société, sur sa proposition, se déclarait dissoute, et JuUien, prenant le fauteuil de la présidence, la reconstituait séance tenante d'après une liste de citoyens que la voix publique proclama républicains connus et prononcés ^^K
Ainsi procédait le jeune envoyé du Comité de Salut public; sa mission était comme une succession de coups de théâtre, et sa nature ardente et fiévreuse se plaisait à ces transformations que nous qualifierions d'enfantines si un mobile sanguinaire ne les avait dictées au fond à son machiavélisme de dix-neuf ans.
Le même jour, 9 juillet, la Commission militaire envoyait à l'échafaud MM. 'Delribal, Dumyrat, l'ancien conseiller au Parlement Jean de Baritault, et le notaire Duprat. Le lendemain, elle jugeait onze accusés, dont deux étaient condamnés à l'amende et neuf à mort : c'étaient les anciens conseillers au Parlement de Laliman, Dussault,
(I) Detchcvcrry, Histoire des Théâtres de Bordeaux, (a) Appendice, note XVIII.
(3) Appendice, note XI X.
André de Meslon aîné, de Terrefort, Romain Filhot de Chimbaud, de Lassime, de Laporte et les avocats généraux Dufaure de Lajarte et Raimond de Lalande: treize victimes en deux jours !
Les hécatombes se succédaient; le peuple, réduit à la misère, mangeait un pain détestable qu'il se procurait à grand'peine; le silence de la peur gagnait toutes les âmes; la Terreur étendait ses lugubres conquêtes, et au milieu du deuil général la joie des démagogues faisait seule entendre ses éclats sinistres.
C'est sur ces entrefaites que le conventionnel Garnier (de Saintes) »*\ envoyé en mission dans le département du Bec-d'Ambès, arriva à Bordeaux le lo juillet; il descendit fossés Marat, au coin de la rue de la Comédie.
Avocat à Saintes à Tépoque de la Révolution, il en embrassa les principes et fut élu en 1792 député de la Charente-Inférieure à la Convention nationale : il y vota la mort de Louis XVL Lors de la défection de Dumouriez, il proposa à la Convention de s'emparer de tous les pouvoirs et de les confier à un Comité de douze membres, attendu qu'il n'avait vu jusqu'alors que des ministres traîtres. Il proposa ensuite de déclarer M. Pitt ennemi du genre humain et d'inviter tous les républicains à en purger la terre. Peu de temps après, il fut envoyé en mission dans le département de la Manche, et dans celui de la Vendée où il s'était signalé par des mesures de rigueur contre les royalistes. Son attitude lui valut de fixer le choix du Comité de Salut public pour venir remplacer, dans le département de la Gironde, Ysabeau que Jullien, on vient de le voir, avait avantageusement suppléé après avoir provoqué son rappel.
Garnier était le représentant bon, ferme et révolution-naire demandé à Robespierre par Jullien.
(i) II signait Garnier (de Xantes),
La mission politique de celui-ci cessa avec la présence du nouveau conventionnel; il resta néanmoms quelques jours encore à Bordeaux, et se mit immédiatement en relations avec Gamier afin de lui faire connaître la situation de la ville.
S'inspirant de la sombre tyrannie du Comité de Salut public, Gamier prit, dès le ii juillet, un arrêté par lequel il ferma les loges maçonniques «comme suspectes, et t pouvant devenir un repaire pour le conspirateur et > Taristocrate. » Ce sont ses expressions. Trois jours étaient donnés pour Texécution de cet arrêté, qui prescrivait en même temps la mise en arrestation de ceux qui oseraient y contrevenir (»>.
Tel fut le début du conventionnel : il était peu rassurant pour la liberté.
Dans la soirée, Jullien et Garnier se rendirent au Club national; leur arrivée fut saluée par une triple salve d^applaudissements et par les cris de Vive la Convention! Vive la Montagne!
Jullien monta à la tribune, et dans une improvisation énergique et concise, il dévoila €les manœuvres des intrigants qui, pour satisfaire leurs mesquines passions, voudraient perdre les bons citoyens et comprimer encore l'esprit public dont Tessor avait déjà terrassé Taristocratie à Bordeaux. 9
Gamier, qu'on était impatient d'entendre, succéda à Jullien.
Son discours fut fréquemment interrompu par les bravos de l'auditoire. Le conventionnel peignit sous les couleurs les plus vives le mal que Bordeaux et le fédéralisme, né dans son sein, avaient fait à la République. «Citoyens, s'écria-t-il, le peuple de Bordeaux doit expier sa faiblesse
(0 Appendice^ note XX.
passée par son énergie révolutionnaire présente. 1^ Prenant ensuite à partie le commerce bordelais : « Les négociants, dit-il avec indignation, sont encore plus froids que l'or qu'ils manient; ils voient sans s'émouvoir les larmes du peuple; malheur à eux!... Le commerce a perdu Tyr et Carthage ! Tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, je le crois incompatible avec la liberté. Qu'on n'imagine pas que je veuille l'anéantir; il peut être utile à la République, mais il doit être fondé sur la probité et l'intérêt général. La Convention le sait; elle s'en occupera. »
Ces paroles furent bruyamment applaudies, et après une sortie contre les intrigants, Garnier quitta la séance et fut reconduit à son hôtel par les assistants aux cris de Vive la République!
Le 12 juillet, la Commission militaire siégea dans la ci-devant église des Minimes, et jugea dix accusés. L'un d'eux, le courtier Mensencal fut acquitté; les neuf autres comprenant deux médecins, MM. Burdin et Pradelle, deux anciens militaires les frères Dumyrat, de Gradignan, M. Quinaud, ci-devant procureur au Parlement, M. DusoUer de Saint-Martin, M. Cailhe, autrefois commis à l'Intendance, M. Mauriac, prêtre, noble et parlent de Dudon, dit le jugement, et Antoine Vitrac, furent condamnés à mort.
De concert avec les autorités constituées, Garnier et JuUicn s'occupèrent d'organiser pour le 14 juillet une fête commémorative de la prise de la Bastille par les patriotes de 1789.
Deux jours furent consacrés aux préparatifs de cette fête : les 12 et 1 3 juillet, le Champ de Mars fut livré aux ouvriers chargés des travaux, et une foule curieuse ne cessa d'en suivre les diverses phases.
Avant de raconter les réjouissances de la journée du 14 juillet, deux faits doivent arrêter notre attention.
Le premier est relatif aux frères Raba, et le deuxième au conventionnel Couthon.
MARC-AVTOTNE JrLUFN. 201
Le 1 3 juillet au soir, les frères Raba réunissaient à dîner dans leur campagne, à Talence, quelques personnes, au nombre desquelles était le président Lacombe.
Il y avait une quarantaine de convives environ.
Comme en ce temps-là il était aussi dangereux de dîner que de ne pas dîner, la réunion des frères Raba ne tarda pas à être incriminée, et à deux reprises des dénonciations auxquelles Jullien prêta, dit-on, une oreille complaisante se produisirent dans le sein du Club national. Les amphytrions, que le passé avait rendus défiants ('), crurent devoir aller au-devant du danger, et le 17 juillet ils écrivirent à Gamier :
• Citoyen représentant, deux fois dans les séances du Club national nous avons été dénoncés pour avoir donné un dîner à quelques-uns de nos concitoyens, et deux fois les faits y ont été dénaturés.
> La vérité et l'estime de nos concitoyens nous sont trop chères pour ne pas chercher à dissiper les impressions fâcheuses que Ton a gravées dans le cœur du citoyen Jullien et dont vous n*avez que ■ trop vu les tristes effets. L'estime particulière que nous avons pour ce citoyen exige que nous confondions les calomniateurs qui Tont abusé ; le bien public même nous en fait la loi, parce que ce qu'ils ont fait à notre égard, ils peuvent le faire à l'égard d'autres citoyens et l'entraîner par là dans des démarches préjudiciables à la confiance qu'il a si justement acquise.
» Voici les faits dont je garantis la vérité sur ma tête.
» Depuis plus d'un mois quelques amis m'avaient témoigné le désir de venir passer la journée dans notre campagne. L'envie de célébrer les victoires de nos armées nous fournit l'occasion de les rassembler quintidi dernier avec quelques autres citoyens, excellents républicains voisins de notre campagne.
» L'on a dit que le dîner était riche et somptueux; l'on nous a calomniés. Quelques vases de fleurs naturelles en étaient le plus bel ornement; il fut d'un seul service; le nombre des mets n'était même pas proportionné à celui des convives, et il ne s'y trouvait aucune de ces productions rares et chères, qui faisaient tout le mérite des repas d'autrefois.
» Il n'est aucun des convives qui n'eût trouvé les mêmes mets, s'il fût resté dans sa famille.
(1) Les frères Raba avaient étccondamntjs le 3oojt. 1793 à So-^jOoo livres d'aniende parla Commission militaire.
9 II ne s'y trouvait d'autre argenterie qu'un huilier et environ dix-huit couverts d'argent. Depuis longtemps nous avons porté le reste à la Monnaie.
» Je peux donc assurer que ce fut un vrai repas à la sans-culotte dont le luxe, la vanité et tout discours politique y fut banni; la frugalité, la fraternité et la gaîté républicaine en firent tous les frais; l'on but quelques toasts patriotiques, l'on chanta des cantiques républicains, et à huit heures et demie tout le monde s'était retiré.
f On dit qu'il y avait cent convives : c'est encore une calomnie; je joins ici un tableau des personnes qui étaient invitées, en désignant celles qui s'y trouvèrent et celles qui ne s'y trouvèrent pas.
9 La table n'était donc que d'environ 40 personnes, dont 10 enÊints et 10 femmes.
f Ce repas est le premier que nous ayons donné depuis plus d'un an, et nous défions de prouver que depuis cette époque aucun homme en place ait dîné chez nous, excepté le citoyen Roman une seule fois.
f On a dit aussi que l'intrigue avait projeté et arrangé ce dîner; ah ! citoyen, que ne pouvez-vous lire dans nos cœurs et y voir notre mépris et notre horreur pour les intrigues et les intrigants 1 9
Les frères Raba continuent par un long exposé de leur conduite depuis le commencement de la Révolution; ils terminent ainsi :
c Une remarque importante qui détruit tous les soupçons, c'est que les citoyens Plénaud, Lacombe, Rey et Hennuyer étaient invités verbalement quinze jours environ avant la réorganisation de la municipalité et du Club national, réoi^anisation que nous ignorions absolument.
9 On nous accuse d'avoir laissé ignorer à chacun des convives le nom de ceux avec lesquels il devait se trouver chez nous : la plupart des billets d'invitation démentent cette inculpation.
9 Quant à notre bien de campagne, il doit être plutôt considéré comme un jardin public que comme une propriété particulière; en effet, loin d'être le rendez-vous de l'intrigue, les sans<ulottes s'y rendent en foule les jours de fête et vont s'y récréer des fieitîgues de la décade, et si quelquefois nous avons projeté de le dénaturer, nous n'en avons été empêchés que par le regret d'ôter à nos concitoyens cette jouissance.
9 Voilà, citoyen, les faits qui forment notre justification; nous les faisons aussi parvenir au dtoyen JuUien. Nous finissons en vous rappelant ce qu'il a tant de fois dit et avec tant d'éloquence, c qu'un
1 des moyens dont les malveillants se servent pour perdre la chose • publique, c'est d'animer les patriotes les uns contre les autres et f de leur susciter des persécutions. »
• Ah! citoyen représentant, jamais vous ne pourrez trop vous méfier de ces gens qui n'approchent les hommes en place que pour les induire en erreur, et les rendre les instruments involontaires de leurs haines particulières ou de leurs projets liberticides.
1 Salut et fraternité.
• Raba frères d). •
Ces onze citoyens ne vinrent pas.
Le tableau suivant était annexé à cette lettre :
< CrrOYENS INVITÉS PAR BILLET OU DE PAROLE :
Marguerié, l
Thomas,
Moral,
Cardo^e,
Parmentier,
Giffey,
Robles,
Plénaud,
Jay,
Perejrre et son épouse,
Veissière aîné, du District. /