NOMS DE CEUX QUI SE SONT TROUVÉS A DINER
Le commandant Joyeux, Roman,
Morel, dentiste, Bermingham, Lorrando,
Marchand, de Pessac, Dassas, Rey,
Hennuyer, Le Maire de Talence, Le Maire de Pessac, Mandavy, de Gradignan, Lacombe, président, Bayle-Huscard, et un autre Huscard, son camarade.
Une partie de ces citoyens étaient accompagnés de leurs Teînmes, de leurs enfants, ou de quelque ami qu'ils invitèrent eux-mêmes. De sorte que, y compris les femmes, les enfants et cinq de la famille Raba, nous n'étions en tout que quarante ou quarante-deux personAes à dîner.
\i) Archives de la Gironde, série L.
1 Les citoyens Raba n'ayant pas le plaisir de connaître Jullien étant persuadés de celui que sa présence aurait fait à leur société^ avaient prié les citoyens Lorrando et Bermingham, leurs amis, de Ty amener, t
Ici s'arrête Thistoire du dîner des frères Raba : il n'y manque absolument que le menu, — et nous regrettons cette lacune. — Garnier eut sans doute le bon esprit de rire, car rien n'indique que les riches Israélites aient été autrement inquiétés à cette occasion. Quoi qu'il en soit, nous ne devions pas passer ces pages sous silence : elles ne seront pas les moins curieuses de notre livre, et leur principal mérite, dans tous les cas, est de rompre un peu avec la douloureuse uniformité des hécatombes de la Commission militaire et les ardeurs révolutionnaires du Comité de surveillance.
Le jour où on dînait chez Raba, M. de Gercy, l'ancien directeur des douanes de Bordeaux, acquitté par le tribunal révolutionnaire de Paris, grâce à l'influence toute-puissante du bordelais Delclou, lui écrivait de la capitale une lettre de laquelle nous extrayons le passage suivant : «Cambacérès me dit hier que Couthon allait à Bordeaux et partirait demain ou après-demain ; il aura des pouvoirs pour Bordeaux et Toulouse, Montpellier, Marseille et Toulon, et séjournera quelque temps aux eaux. C'est une excellente nouvelle pour les patriotes; Cambacérès doit lui parler de nous avant son départ. »*
Cette lettre nous révèle un fait peu connu.
Couthon, le sinistre cul-de-jatte que M. de Lamartine a voulu vainement chercher à poétiser dans son roman des Girondins, Couthon a été désigné un moment pour venir à Bordeaux! Que serait-il advenu de la présence du destructeur de Lyon dans la patrie d'Ausone et de Paulin? Nous osons à peine le conjecturer. Mais la Providence a daigné détourner de nous ce suprême malheur !
Nous sommes au 14 juillet. Dès le matin, les habitants
MARC-ANTOINE JULIJEN. 2C)5
de la ville en habits de fête s'étaient rendus au Champ de Mars.
Garnier et Jullien, entourés des autorités constituées, ne tardèrent pas à y arriver à leur tour.
La fête commença. Au milieu de l'enceinte du Champ de Mars, sur un immense rocher, était simulée la Bastille. Au signai donné par le représentant, le peuple se lança à Tattaque dé Tantique forteresse. Des satellites du tfran en défendirent vigoureusement Taccès, disent les écrits contemporains. Mais rien ne put résister à Tardeur des patriotes, et bientôt le dernier rempart de la monarchie tomba sous leurs coups. Tout s'écroula : la statue de la Liberté s^éleva alors majestueusement au milieu des débris épars de la Bastille, et le drapeau tricolore déploya au grand jour ses éclatantes couleurs.
Après l'accomplissement de cette première partie du programme, Garnier, suivi des autorités constituées, s'avança au pied de la montagne. L'autel de la Patrie y avait été dressé.
Vingt-huit mariages furent célébrés eu présence du peuple, et les époux prêtèrent serment sur l'autel. Cette cérémonie fut accueillie au bruit des acclamations populaires. Des danses s'organisèrent ensuite dans le Champ de Mars et des banquets patriotiques, où tous les rangs étaient confondus, leiir succédèrent au milieu d'une joie générale. Ces agapes se renouvelèrent sur tous les points de la ville et les danses recommencèrent plus vives que jamais au Champ de Mars, sur les places publiques, dans les rues, et se prolongèrent jusqu'au jour.
Des témoins oculaires disent qu'un temps magnifique favorisa cettse fête, et que le soleil le plus radieux inonda de ses rayons la foule accourue pour célébrer l'anniversaire de la première victoire du peuple sur la monarchie.
Pendant les journées des i3 et 14 juillet, la Commission
militaire avait interrompu ses séances. Elle les reprit le 1 5, jugea dix accusés et en envoya neuf à Téchafaud : c^étaient Pierre Larrouy, professeur d'écriture, Henri Quessard, Jean Vigor et les frères Rauzan, ci-devant nobles, François Cauderès, rentier à Talence, un ancien notaire et deux négociants. — Marguerite Hélies femme Larrouy fut condamnée à la détention jusqu^à la paix.
Afin de pouvoir faire face aux nombreux détails de sa mission, Gamier réglementa par un arrêté du i5 juillet Tordre de son travail; il fixa trois jours par décade pour les réclamations individuelles, qui étaient reçues par lui de huit heures du matin à huit heures du soir, et consacra les autres jours aux opérations d'administration générale^'L
Le même jour, la nouvelle municipalité organisée par JuUien et à la tête de laquelle il avait placé, en qualité de maire, Thomas (de Sainte-Foy), faisait une adresse aux habitants de Bordeaux.
Elle y disait qu'elle avait à se défendre également et d'un modérantisme coupable qui tue la liberté avec le langage de l'indulgence et de la philosophie, et d'une exagération perfide qui tue le patriotisme en calomniant la Révolution, Elle ajoutait qu'elle connaissait les ennemis de la patrie, que Véchafaud était là et qu'elle les y conduirait avec courage. Elle terminait en exhortant les citoyens à se pénétrer du respect qu'on doit à la loi et à ses organes, et à se joindre à elle pour proscrire les restes impurs de la tyrannie qui souillaient encore les yeux des républicains (*).
Cette adresse était signée : P" Thomas, maire, et Moutard, secrétaire greffier.
Il fallait évidemment se mettre à la hauteur du patriotisme de JuUien.
(>) Appendice^ note XXI.
(2) Appendice^ note XXII.
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Convaincu, selon ses expressions, que les bons principes d'une commune tiennent à la bonne composition de sa Société populaire, Garnier s'occupa sans retard du Club national de Bordeaux. JuUien, frappé de sa mauvaise composition au point de vue révolutionnaire, avait, on Ta vu, dirigé ses mesures vers une meilleure organisation. «Son plan était bon, dit Garnier, le travail était bien commencé; mais ce que l'énergie avait entamé, le modérantisme se proposait de le finir. » Il en conféra avec le jeune envoyé du Comité de Salut public, et reconnaissant quun système d'épuration plus sévère amènerait une fin plus satisfaisante, il prit d'accord avec lui, à la date du 16 juillet, un arrêté portant que le Club national continuerait ses séances publiques comme par le passé; qu'un jury populaire de quinze épurateurs serait nommé pour présider à l'admission des citoyens dans la Société et que les candidats auraient à répondre aux interpellations suivantes :
Depuis quelle époque es-tu patriote?
Quels ont été tes principes sur la Révolution ?
Comment t'es-tu conduit comme citoyen privé?
Comment comme fonctionnaire public ?
Quelle a été ton opinion sur l'établissement de la République?
Sur la mort du tyran ?
Sur la révolution du 3 1 mai ?
As-tu pris quelque part active dans la faction scélérate du fédéralisme?
As-tu été membre de la Commission populaire?
En as-tu publiquement appuyé le système par tes opinions ou tes écrits ?
Ne t'es-tu pas fait remarquer par un langage et une conduite suivis de modérantisme?
Ceux des candidats qui seraient convaincus par le jury
d'être coupables de quelques-uns des faits ci-dessus détaillés devaient être rejetés de la Société populaire.
Cet arrêté fut affiché sur tous les murs de la ville ^'^
Le même jour, la Commission militaire jugeait dix accusés, en acquittait un et condamnait les neuf autres à mort comme aristocrates et ennemis de la Révolution, Parmi ces derniers figuraient M. Rauzan de Macau, M. de Chillaud, et Mesdames de Malet femme Dussault et de Malet femme Melet, de Tarrondissement de La Réole.
On raconte que le soir même, au Club national, Lacombe fut dénoncé par un jeune homme qui avait assisté aux audiences du tribunal révolutionnaire et qui avait été indigné des formes homicides de la Commission militaire ^^K Le sinistre président réussit à se justifier; mais il n'en resta pas moins dans les esprits déjà prévenus une impression fâcheuse et qui attira l'attention de Garnier. L'heure n'était pas encore venue !
Le 1 7 juillet, le conventionnel fit afficher dans la ville et distribuer dans les chantiers de construction, les arsenaux et ateliers du port, un arrêté qu'il venait de prendre pour hâter la construction d'une frégate ^appelée la Décade française; on prétendait qu'il fallait deux mois pour l'achever; Garnier voulut démontrer la fausseté de ces calculs et proposa de la mettre à l'eau le 3o thermidor (17 août 1794). A cet effet, il réunit l'hôpital des Enfants trouvés à l'arsenal des constructions navales, alloua aux ouvriers et employés de la marine une livre et demie de Pain par jour, mit en réquisition tous les ouvriers nécessaires aux travaux et ordonna la mise en arrestation comme suspects de ceux qui tenteraient de se soustraire à cette réquisition ^'>.
(i) Appendic€y note XXIII.
(2) O'Reilly, Histoire de Bordeaux, t. II, 2« partie, p. 62.
(3) Appendice, note XXIV.
Les 17 et 18 juillet, la Commission militaire ne tint pas de séance; elle siégea le 19, fit comparaître douze accusés, en condamna onze à mort et un à la détention jusqu'à la paix. On remarqua parmi les condamnés à mort : MM. Léonard Seur, homme de loi, Marc de Villeneuve, ancien diplomate, et de Rolland, de Fonroze et Duval, anciens parlementaires.
Gamier, comme ses prédécesseurs, avait eu dès les premiers jours de son arrivée à Bordeaux à se préoccuper de la question des subsistances et de Tapprovisionnement de la ville. On trouve dans plusieurs comptes-rendus des séances du Club national la trace des préoccupations du conventionnel; on y voit que les paroles qu'il avait précédemment prononcées sur le commerce, et que nous avons citées plus haut, avaient été commentées de façon à lui faire juger une explication nécessaire.
Il la donna le 19 au soir: «On m'a reproché, dit-il, d'être l'ennemi du commerce. Non, non, je ne le suis point; je le suis de ces commerçants avides qui oublient qu'ils doivent au peuple l'abondance, qui resserrent leurs moyens quand ils peuvent en faire un usage utile à leurs frères. Les renseignements que j'ai reçus, que je recevrai encore, me mettront à même de donner de grands exemples: les monopoleurs, les spéculateurs égoïstes, les malveillants doivent trembler! » Gamier, continue le rédacteur du compte-rendu, parle ensuite des fruits dont les marchés sont si peu fournis, et il a donné une leçon vigoureuse à ces accapareurs en sous-ordre, dirigés souvent par de plus habiles qui se tiennent cachés. Il se plaint que des liquoristes détournent, pour une jouissance de luxe, ces mêmes fruits dont la consommation serait, dans la saison actuelle, si utile à la subsistance et à la santé du pauvre <»).
(x) Journal du Club national du 2 thermidor an II.
Les prunes à l'eau-de-vie étaient menacées de devenir contre-révolurionnaires !. . .
La bonne harmonie ne put régner longtemps entre Garnîer et JuUien. Des différences d'âge et de position devaient séparer ces deux hommes. C'était fatal.
JuUien aurait voulu conserver quand même une main dans le gouvernement de la cité et garder un peu du pouvoir qu'il avait eu pendant sa mission intérimaire. Gamier, de soff coté^ n'était d'humeur â accepter d'une manière absolue ni les conseils, ni l'assistance de l'agent du Comité de Salut public; il Téloîgna de lui peu â peu. L'ami de Robespierre, prompt à saisir les difficultés de la situation, comprit que ta lutte n'était pas possible; il se tint prudemment à l'écart, se bornant à adresser ses doléances au Comité. Il boudait au milieu des Julliénistes ses amis, entravant, quand il le pouvait, les mesures du représentant, répudiant le mal, «'attribuant le bien. Gamier a dit plus tard à la Convention que c Jullien, alors entouré d'une confiance usurpée, fut contrarié par lui dans ses mesures; qu'il cassa la Société populaire qu'il avait organisée dans sa chambre, pour en former une nouvelle avec le peuple réuni ^^K *
Quoi qu'il en soit, Jullien, par l'accessibilité de sa personne, par la confiance que sa jeunesse et ses allures inspiraient à ses partisans et par les relations de ceux-ci avec beaucoup de citoyens, était parvenu, nous l'avons indiqué, â connaître quelques-uns des actes coupables que la rumeur publique reprochait à Lacombe; aussi Tentendit-on souvent, dans des conversations intimes pendant son séjour à Bordeaux, parler en termes peu favorables du président de la Commission militaire.
Au nom de l'amitié, disait-il un jour à l'un de ses
(i) Journal de la Montagne du 7 fructidor an IL
MARC-*ANTOINE JULLIEN. 3oi
affidéS) évite tout rapport avec Lacombe; c^est un scélérat; )e n'attends que quelques preuves suffisantes pour le faire arrêter.
Plus tard, dans un voyage à Blaye qu'il faisait avec plusieurs de ses amis, postérieurement à l'arrivée de Gamier, Jullien leur dit encore: Défiez- vous de Lacombe; c'est un scélérat que je ferais arrêter si j'avais encore des pouvoirs. J'en ai parié à Gamier, qui en a la même oj^nion que moi, mais qui est d'avis d'attendre en le surveillant, afin de se convamcre lui-même avant de le faire arrêter.
On voit que ]Lacombe commençait à descendre de son piédestal et que l'éclatante vérité était prête à se faire jour.
Des bruits de concussion circulaient de bouche en bouche et minaient sourdement la puissance du sinistre président. Les faits se groupaient, s'amoncelaient lentement et ne devaient pas tarder à l'écraser.
Les plaintes de ses nombreuses victimes, quoique discrètes, n'en montaient pas moins de temps à autre jusqu'à l'oreille du représentant. Tout se disait dans le plus profond secret, car une parole imprudente de la part d'hommes moins avancés dans la Révolution que Jullien et ses confidents aurait pu s'éteindre à l'échafaud. La tombe seule est muette!
Lacombe payait d'audace, grâce à la redoutable position qu'il occupait, et ne semblait pas craindre les coups d'une adversité juste et prochaine...
La France était en guerre avec toute l'Europe, et nos armées avaient besoin de recruter de nouveaux soldats. Gamier remarqua quelque indifférence parmi la population pour le service militaire. Le 20 juillet, il adressa la proclamation suivante aux habitants du département du Bec-d'Ambès :
c Au milieu des succès de nos armées, de toutes parts triomphantes, il est des hommes indifférents et froids qui renoncent à
302 HTSTOIRF DE L\ TERRFUR A BORDEAUX.
rhonneur de partager les lauriers de nos valeureux soldats, pour traîner, dans le sein de Toisiveté, uae existence nulle et souvent perfide.
f De tels hommes, lâches par naturel, peuvent devenir dangereux par faiblesse, ou malveillants par intrigue.
M Obligés de se réunir aux Héros que la Patrie a appelés à sa défense, l'exemple de la bravoure peut en faire des soldats; mais le muscadmage ou Poisiveté n'en feront jamais des Républicains.
1 Bordeaux fournit de ces hommes qui, ne voyant que leur existence isolée, cherchent à se perdre dans l'immensité d'une grande population, pour se soustraire à ce décret révolutionnaire qui produit autant de Héros que de soldats.
f La Loi, dans un pays libre, n'est puissante qu'autant qu'elle n'excepte personne, et que personne n'a le droit de l'éluder; c'est déjà un larcin assez grand fait à la Liberté, que de lui avoir ravi les moments consacrés à son affermissement, sans vouloir étendre encore plus loin ce délit public.
f L'homme qui, appelé à servir son pays, lui ravit sa jeunesse et son bras, est un traître ; et lorsque, rentraht victorieux dans leurs foyers, nos Héros, au milieu de nos embrassements, nous narreront leurs dangers et les efforts de leur courage, ils repousseront avec indignation, du sein de la société, ces êtres lâches et sans vigueur qui , sourds par trahison au cri de la Patrie quand elle était menacée, se rangent par crainte autour d'elle quand elle est triomphante. •
Neuf articles suivaient cette proclamation. Ils enjoignaient aux retardataires de la première réquisition d'avoir à «e présenter sous trois jours au quartier général du département, pour s'y faire inscrire ou faire valoir leurs motifs d'exemption. Passé ce délai, les contrevenants seraient punis selon la rigueur des lois, ainsi que les pères et mères et autres parents ou citoyens qui leur auraient donné un asile.
Le jour même où Garnier édictait les dispositions que Ion vient de lire, une foule considérable et avide d'émotions occupait dès le matin les abords du local où siégeait la Commission militaire. Dès l'ouverture des portes, elle se précipita, tumultueuse, dans la salle des séances. D'où venait ce concours inaccoutumé? C'est
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que Ton devait ce jour-là juger la famille Guâdet, de Saint- Émilion.
Lacombe présidait avec une ardeur cynique que la circonstance semblait accroître. On assure que Garnier ne dédaigna pas d'assister à ce procès, l'un des plus émouvants de cette sombre époque.
Les débats furent suivis avec une avidité curieuse et quelquefois interrompus par les applaudissements que l'auditoire accordait aux sorties violentes du président contre les aristocrates et les fanatiques.
La famille Guadet était accusée d'avoir recueilli les débris du parti de la Gironde.
Elle était composée de Guadet père, Marie Guadet, François Bouquey, Thérèse Dupeyrat femme Bouquey, et François-Xavier Dupeyrat père.
Aussitôt après leur arrivée à Bordeaux, les accusés avaient été interrogés par Plénaud et Huin, membres du Comité de surveillance.
Guadet père, vieillard de soixante -dix ans, assuma courageusement l'entière responsabilité des faits : m Tout le monde ignorait, dit-il, la présence de mon fils et de Salles; seul, je leur portais des aliments, du linge, et je descendais pour eux aux soins les plus vils de la domesticité.
— Qui te prévint de l'arrivée de ton fils ? lui demanda Plénaud.
— Ce fot lui-même, répondit le vieillard; il vint à minuit se jeter à mes pieds en me priant de lui donner asile; que si je lui refusais, il se poignarderait. J'avoue que mes entrailles s'émurent et je ne sus pas le renvoyer. Cette conversation fut faite entre lui et moi; j'avais envoyé coucher les servantes; et, demeuré seul avec mon fils, à la faveur d'une échelle, je le plaçai avec son compagnon dans le grenier. Le lendemain, je répondis dans la maison qu'ils étaient partis le soir même. On le crut, et parsonne,
jusqu'au moment de leur arrestation, n'a su qu'ils étaient chez moi. »
A l'audience, tous les accusés, aux questions que leur posa Lacombe, répondirent avec une touchante unanimité qu'ils savaient la présence de Guadet à Saint-Émilion et qu'ils n'avaient pas eu le triste courage de le dénoncer.
— Mais toi, dit Lacombe en s'adressant à Guadet père, tu eus un fils qui se couvrit du masque du patriotisme; il voulut la guerre civile, il fut mis hors la loi; tu devais le rejeter de ton sein ! Pourquoi l'as-tu accueilli ?
A cette horrible question, le vieillard eut un mouvement d'indignation; il ferma les yeux comme pour mesurer toute la profondeur de l'abîme, puis sa figure se rasséréna : <!C C'est le sentiment paternel, dit-il, qui a dicté ma conduite; il est bien difficile d'étouffer un pareil sentiment... >
— Devais-tu sacrifier les lois et la patrie à un scélérat ? s'écria Lacombe. Il n'était plus ton fils ! Tu aurais dû le chasser et te souvenir à cette heure-là de Brutus immolant son enfant.
Guadet père ne répondit pas, mais le peuple battit des mains I...
La Commission militaire condamna à mort les cinq accusés, qui, conduits au supplice au milieu des cris de Vive la République! payèrent de leurs têtes leur fidélité courageuse aux affections saintes de la famille.
Augustin de Massip et Jean Mendes furent condamnés à mort à la même audience pour crime d'aristocratie, et Joseph Lagasse fut assez heureux pour obtenir son acquittement.
Plus nous avançons, plus le tableau que nous avons entrepris de tracer s'assombrit. Le glaive des lois était entre les mains de tigres que des flots de sang ne pouvaient parvenir à désaltérer 1
Le 21 juillet, dix -huit accusés furent amenés à la Commission militaire.
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Trois furent acquittés : Aglaé de Martin-Marcellus, âgée de quatorze ans; Elisabeth Nau et Antoine Viser; le jugement ordonnait que W^^ de Marcellus serait conduite dans une maison d'éducation où, gi^âce aux principes révolutionnaires quelle y recevrait, elle oublierait le lait aristocratique quelle avait sucé dès V enfance.
Cinq condamnés à la détention : Elisabeth Bernateau, de Martin-Marcellus fils, âgé de dix-huit ans, Pélagie de Martin -Marcellus marquise d'Escorailles, âgée de vingt ans, Pierre Lionois et Raymonde Chastel femme Laffon.
Et dix furent condamnés à mort : d'Albessard, avocat général au Parlement, Robert Faure, conseiller à la Cour des Aides, Suzanne-Thérèse de Martin-Marcellus, Raymond Larrendouette, Barret de Ferrand, Jacques Henri, Thérèse Thiac, Anne Bernard, Guadet Saint-Brice, ancien adjudant général à Tarmée de la Moselle, frère du conventionnel (»), et le Père Dom Simon Pannetié, grand carme, le même qui, ayant échappé aux massacres du peuple lors de l'assassinat du vicaire-général Langoiran, vint échouer au tribunal de sang que présidait Lacombe ^'\
Si Ton veut se rendre compte du degré d'exaltation où en était arrivé l'esprit public à Bordeaux sous l'impulsion des envoyés de la Convention et du Comité de Salut public, il faut se transporter au Club national et assister à la séance du 2 1 juillet au soir.
Il régnait une grande animation dans l'assemblée, qui était nombreuse. Lacombe s'y faisait remarquer; il paraissait joyeux et satisfait de sa moisson du jour : dix têtes avaient roulé sur l'échafaud! Quelques énergumènes le félicitaient. . .
(I) Ce dossier contient une curieuse lettre autographe de Guadet, relative à la journée du lo août.
(a) On a dit (journal V Aquitaine, année 1866) que le père Pannetié arait survécu à ce jugement. — C'est une erreur manifeste : le père Pannetié fut exécuté le 21 juillet, place Nationale, ainsi que rétablissent les registres de l'état civil de Bordeaux.
3o6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
Tout à coup le président du Club réclama le silence et annonça qu'une députation de la Section de la Loi demandait à donner lecture d'une adresse qu'elle avait délibéré d'envoyer au conventionnel Garnier.
Rassemblée autorisa cette lecture. L'un des députés montant à la tribune lut le document suivant :
« Qtoyen Garnier, Bordeaux marche à grands pas vers sa régénération; l'esprit public s'y montre d'une manière effrayante pour l'aristocratie; mais ce n^est pas assez de l'effrayer, de lui couper quelques membres, il faut à jamais l'anéantir 1 II est temps de distinguer les bons citoyens de ceux qui ne méritèrent jamais de porter un si beau titre; il est temps d^arracher à ces derniers des cartes de civisme à l'aide desquelles ils ont jusqu'à ce jour échappé à la vengeance nationale. C'est à toi, Garnier, de seconder les patriotes dans un projet si utile; de leur tracer la route qu'ils doivent suivre; en un mot, de les mettre à même d'achever la Révolution dans cette commune, qui brûle de réparer ses erreurs funestes, et de mériter encore la reconnaissance de la patrie. »
Les sentiments exprimés dans cette adresse furent accueillis par d'unanimes applaudissements. Plusieurs orateurs félicitèrent la Section de la Loi de son énei^e révolutionnaire.
Lacombe, à son tour, parut à la tribune. Son œil cruel et fauve brillait d'un éclat inaccoutumé.
c La section de la Loi, dit-il, acquiert dans ce moment un grand titre à la reconnaissance de tous les bons citoyens; elle vient d'être
leur organe EUes ne seront donc pas sans fruit les invitations
réitérées du tribunal militaire, il n'aura bientôt plus à gémir de voir prostituer le titre le plus précieux; en livrant à un juste supplice les ennemis du bien public, il ne condamnera plus des sections entières, devenues en quelque sorte les complices de raristocratie par leur inconcevable Êicilité.
1 Où étiez-vous alors, bons citoyens de ces diverses sections? Par quelles manœuvres les ennemis jurés de la patrie ont-ils été placés
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sur la même ligne que vous? Accablés par le souvenir de vos égarements, craignant peut-être d'être dénoncés comme coupables par ces mêmes hommes contre lesquels vous aviez tant de motifs d'accusation, vous vous êtes éloignés, ou vous avez craint dans ces circonstances de dire la vérité. Cet éloignement, cette crainte sont sans doute bien condamnables; mais ils deviendraient un crime irrémissible si vous ne vous empressiez d'en corriger les funestes effets. Combien il doit être douloureux pour les membres de la Commission militaire de ne pouvoir se reposer entièrement sur le témoignage donné par une section entière 1 Qu'il est cruel pour les sections qui ont su se purger de tous les aristocrates, d'être exposées à la même défiance 1 Sortez enfin de cette stupeur dans laquelle vous avez été trop longtemps plongés I montrez-vous avec courage, tels, en un mot, qu'on vous voit aux séances du tribunal. Distinguez, comme lui, l'erreur du crime; c'est le vœu de la Convention nationale, du Comité de Salut public; c'est le vœu de la justice qui est la base des républiques! Conservez même au milieu de vous ces êtres faibles à qui votre présence et vos conseils peuvent donner de l'énergie. Mais point de grâce pour les principaux auteurs de vos égarements, pour ceux qui, avec connaissance de cause, voulaient rompre l'unité, l'indivisibilité de la République; point de grâce pour les aristocrates de 1789!
cette ^spèce est incorrigible Examinez la conduite entière des
nobles, des prêtres, des robins, avant de leur accorder des certificats de civisme. Des nobles, des prêtres, des parlementaires, bons citoyens! Sans- culottes de Bordeaux, pour le croire, il faut que ces messieurs aient mérité, par leurs actions civiques, d'être au moins
pendus par V aristocratie triomphante Poursuivons, démasquons,
anéantissons tous les aristocrates!.., »
Les bravos de Tauditoire couvrirent ces inqualifiables paroles.
«S'il fallait donner à Gamier, dit Lacombe en terminant, des preuves non équivoques de l'esprit public qui anime déjà les Bordelais, je les présenterais à ses yeux tels qu'ils se montrent aux séances de la Commission militaire, applaudissant avec transport aux principes révolutionnaires, à la mort de tous les ennemis de la République 1... (iJ. »
Garnier n'avait pas besoin d'être stimulé. Parlant après
(1) Journal du Club national du 8 thermidor an U, n» 10.
3o8 HISTOIRE DE lA TERREUR A BORDEAUX.
Lacombe, il déclara que la terreur était nécessaire pour contenir les hommes faciles à se laisser égarer, et la mort pour délivrer la patrie de ses infâmes oppresseurs. Il ajouta : « Ce n'est que par la mort de tous ses ennemis que le peuple français assurera le triomphe de sa liberté. »
Tel était le diapason du Club national au mois de juillet 1794.
Le 22 juillet, la Commission militaire jugea quinze accusés : deux furent acquittés, huit condamnés à la détention jusqu'à la paix, et cinq à mort. Ces derniers étaient Antoine Penin, ci-devant prêtre, Toussaint Lassabe, Pierre Rousseau, Bernard Guénot et Alexandre Perrier : ils étaient accusés à^ fanatisme et Ôl aristocratie.
Pour être conséquent avec les idées qu'il avait émises dans la séance du Club national du 2 1 juillet à la suite de la lecture de l'adresse de la section de la Loi, Garnier prit à la date du 23 un arrêté précédé des considérations suivantes :
f La Révolution est commencée à Bordeaux. Les conspirateurs périssent sous le glaive de la loi. La confiance et le courage renaissent dans le cœur de tous les patriotes vertueux; mais ils sentent la nécessité du complément de cette révolution, parce qu'ils savent qu'elle se fait pour eux.
1 Ils cherchent à se connaître pour s'unir; ils veulent savoir à fond où sont leurs amis, et dans les mains de qui ils remettront leur confiance.
1 Leur inquiétude défiante est le fruit de Terreur où les ont fait tomber ceux qui les ont trompés, et cette défiance, haussant leur énergie, va doubler leur surveillance et les efforts que la Patrie attend de leur amour pour la Liberté.
1 Ce ne sont pas les autorités constituées seules qu'il faut épurer pour consommer une régénération parfaite ; c'est la cité entière : c'est à cette grande mesure qu'est attaché le succès du mouvement révolutionnaire, que le Peuple cherche à s'imprimer à lui-même.
f Le flambeau de la surveillance à la main, parcourons l'intérieur de toutes ces maisons où Vœil du Patriote n'a jamais pénétré; sachons quels sont ceux qui les habitent ; sachons d'où ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent.
MARC-ANTOINE JULLIEN. SoQ
» La sécurité publique est le résultat de la connaissance de tout ce qui l'entoure. Le Peuple a droit de craindre, tant qu'il a sujet de se défier,
• Il ne sait pas où sont tous ses ennemis, mais il sait qu'il en a encore; c'est à nous à marcher avec lui pour les découvrir: la constance de nos poursuites les atteindra, et T inflexibilité de sa justice les punira. »
Puis, en dix-sept articles, le conventionnel prescrivait à tous les citoyens sans exception, de i6 à 70 ans, de se rendre devant trois membres désignés dans leurs sections pour y déclarer leurs noms, surnoms, âge, le lieu de leur demeure, leur domicile antérieur, s'ils étaient propriétaires, locataires ou pensionnaires, leurs professions et moyens d'existence et le nombre de leurs enfants mâles ou femelles. Les filles sous puissance de père ou de mère, les femmes sous puissance de mari étaient dispensées de déclaration, pourvu que le père ou le mari fût présent pour la faire.
Les propriétaires ou principaux locataires devaient ajouter à leurs déclarations le nom, le lieu de la demeure, la profession et le nombre des locataires qu'ils avaient chez eux ou dans leurs maisons. Les maîtres de pension devaient déclarer leurs pensionnaires.
Il était accordé jusqu'au 3o thermidor pour l'exécution de cette mesure, et ce délai expiré, tous ceux qui ne s'y seraient pas conformés devaient être traités comme suspects.
En outre et pendant le mois de thermidor, aucun citoyen, étranger ou non à la ville, ne pouvait quitter Bordeaux sans justifier qu'il avait fait la déclaration prescrite par l'arrêté de Garnier.
Telles étaient les dispositions générales ordonnées par le conventionnel pour arriver à la régénération de la ville de Bordeaux : et les lettres, les arrêtés, les documents de cette néfaste époque étaient tous datés de Yan II de la Liberté!!!
L'arrêté de Garnier ne tarda pas à porter ses fruits.
€ Les citoyens de la commune de Bordeaux, a dit plus tard le continuateur de Jullien, quoique égarés et victimes malheureuses de trois partis liberticides, ont toujours eu le cœur rallié à la Convention. Jaloux d'aller à la source de leurs maux, je prends, le 5 thermidor, un arrêté dont le but est de connaître tous les individus de Bordeaux, les étrangers qui y affluent, leurs ressources et leurs moyens d'existence. Je communique ma mesure au peuple, il en sollicite l'exécution, et bientôt Tinfâme Du vigneau est arrêté. . . »
Garnier défendait ainsi son oeuvre après coup, en lui attribuant d'ailleurs, outre les résultats indiqués, la chute de la Commission militaire et les poursuites contre les dilapidateurs de la fortune publique.
En ce qui concerne la Commission militaire, le conventionnel exagérait la portée de son arrêté : les événements de thermidor seuls, en effet, déterminèrent la chute de cette caverne d assassins, comme l'appela le représentant du peuple Bordas le 2 février lygS^J.
Depuis longtemps cependant les malversations du président Lacombe n'étaient plus un mystère. Au sein même du Club national les faits avaient acquis une certaine notoriété, car on lit dans le procès-verbal de la séance du 5 thermidor : « Lacombe est appelé et monte à la tribune; un membre demande sa suspension et communique au président, d'après le vœu de la Société, les raisons qui le déterminent. » Garnier allait-il enfin donner satisfaction aux légitimes aspirations de l'opinion publique? Il n'en fut rien; le président annonça que les raisons qui donnaient lieu à demander la suspension de Lacombe, étaient des renseignements qu'il fallait prendre et qui exigeaient que la question fut ajournée <*).
(i) Journal du Club national,
(2) Le Barreau de Bordeaux, par M. Chauvot, p. 295.
MARC- ANTOINE JULLIEN. 3ll
L^exécrable président continua à siéger, et le 24 juillet il envoya à Téchafaud le négociant Barthélémy Toebaerts, et Bernard Augereau, ancien greffier de la sénéchalerie de Bordeaux.
Le soir même, il eut Taudace de se présenter au Qub national pour y être scruiiné. «Le sociétaire qui avait demandé sa suspension la veille, dit le procès-verbal de la séance, déduit de nouveau ses raisons. Un autre se lève dans le même sens. Lacombe réclame que tous ceux qui voudront désormais l'accuser fassent d'abord connaître leurs noms et leurs demeures. Protestations dans les tribunes. Cependant, inculpé sur différents faits, Lacombe les a détruits, et sur la proposition du président Derey, les articulations sont reconnues sans fondement et Lacombe admis. -»
Il remontait sur son siège le 25 juillet, et jugeait quatorze accusés : trois furent acquittés, sept condanmés à la détention jusqu'à la paix et quatre à la peine de mort. C'étaient quatre pauvres religieuses, les soeurs Girau et les sœurs Couraule; leur crime était \q fanatisme!
Informé que le bois manquait entièrement à Bordeaux et que les boulangers n'en avaient même pas pour la cuisson du pain, Garnier prit un arrêté pour charger l'administration du département du soin d'approvisionner la ville <»).
Le procureur de la commune Tustet, dont le témoignage ne saurait être suspecté, écrivait au mois de juillet 1 794 : a La postérité aura peine à croire les souffrances et les privations que les habitants du département du Bec d'Ambès ont éprouvées depuis environ un an.
}D Ils se sont démunis de presque toutes les marchandises qu'ils possédaient, comme sucre, café, indigo, cacao, huile,
(i) Arrêté du 25 juillet 17^
savon, toile, draps, étoffes, etc., pour en faire participer leurs frères.
» lis sont réduits, depuis un an, à huit onces de pain par Jour, encore est-il composé des plus mauvaises matières.
3> Depuis plus de quatre mois, ils n'ont pas de savon.
» Il a été un instant où il n'y avait pas même de viande pour faire du bouillon aux malades. Que n'ont pas souffert les habitants des campagnes? Ils ont passé des dix-huit et des vingt jours sans un morceau de pain, et depuis plus de quatre mois qu'ils vivent dans cette privation, ils ne se sont nourris que des herbes destinées aux animaux, et dont ils les privaient.
» On a trouvé des hommes et des femmes morts de faim; d'autres, d'un tempérament plus robuste, tout enflés; d'autres, décédés au milieu des rues et des chemins; et il y a lieu de croire que sans les peines, les soins et les sollicitudes des représentants du peuple qui étaient à Bordeaux, la moitié du peuple eût péri <"). j>
Il est difficile de tracer un acte d'accusation plus douloureusement vrai contre la Révolution et la Terreur, que celui qu'on vient de lire et que Tustet écrivait pour célébrer les bienfaits du régime qui avait fait de Bordeaux et du département de la Gironde, si prospères sous la monarchie, un théâtre de ruines, de désolation et de mort!
Les 26 et 27 juillet, le Commission militaire jugea dix-huit accusés : six furent acquittés, un condamné à la détention jusqu'à la paix et onze à mort. Parmi ces derniers figuraient l'avocat Gratiolet, Arnaud Salvané, Marie Hélies, institutrice, MuUer, Joseph Fumel, l'imprimeur Cavazza, Duvigneau, ancien procureur au Parlement (") et le prêtre Durand de Ramefort.
Ce dernier procès mérite une mention spéciale.
(i) Tableau des événements qui ont eu Heu à Bordesux, etc., par Tustet. (3) Le dossier Duvigneau contient une lettre autographe de Robespierre.
MARC- ANTOINE JULLIEN. 3l3
• Le 26 juillet, David, officier municipal, et Cassan, membre du Comité de surveillance, s'étaient transportés rue Tustal, n® 14, et avaient trouvé, au deuxième étage, un prêtre insermenté qui leur déclara s'appeler Léonard Durand de Ramefort. Les courageuses femmes qui lui donnaient asile, Marie Déchamp, Masson et Manisson, répondirent aux interpellations de Cassan qu'elles n'ignoraient pas que Ramefort fut prêtre, mais qu'elles ne l'avaient pas dénoncé parce que, dirent-elles unanimement, € elles ne voulaient pas perdre leurs âmes pour sauver leurs corps. y> Le prêtre et les trois femmes furent conduits au Comité de surveillance.
— Depuis quel temps, demanda-t-on à Ramefort, as-tu cessé tes fonctions de prêtre ?
— Jamais, tant que j'ai eu occasion de les exercer.
— Pourquoi n'as-tu pas prêté le serment ?
— Parce qu'il est contraire à ma foi et à la discipline de l'Église.
— Pourquoi ne t'es-tu pas présenté pour être déporté comme les autres prêtres insermentés ? Était-ce pour faire de malheureux prosélytes et pour devenir l'assassin des femmes simples qui t'ont logé ?
— Parce que la loi de l'Église romaine défend de se présenter aux persécuteurs, et que, selon les préceptes de Jésus-Christ, devant aimer mes frères jusqu'à donner ma vie pour leur âme, j'ai dû rester en situation de pouvoir instruire, consoler et fortifier.
— Quels sont les prêtres que tu connais? Qui sont ceux qui allaient te voir?
Ramefort refusa de répondre à ces deux questions.
Le 27 juillet, il comparaissait devant la Commission militaire.
Son interrogatoire est ainsi annoté de la main de Lacombe : Prêtre insermenté et s'étant dérobé à la
loi de la déportation; ayant fanatisé et aristocratisê de pauvres femmes qui voulaient absolument mourir avec lui.
L'abbé Durand de Ramefort, ecclésiastique respectable, connu par son courage autant que par sa piété solide et éclairée, était, comme Duvigneau, une victime de rarrêté de Garnier du 5 thermidor. Il présenta â ses juges un front où respirait le calme et la dignité d'une conscience tranquille et promena sur l'auditoire un regard assuré.
Lacombe fut ce jour- là d'une brutalité plus odieuse encore que de coutume.
Il interrogea le prêtre insermenté d'un air arrogant et dédaigneux.
Quand il eut décliné ses nom et prénoms, Lacombe, sans dissimuler sa joie sanguinaire, lui dit d'un ton sardonique :
— Eh bien! scélérat, te voilà donc traduit devant un tribunal populaire, toi qui as fait tant de mal à ton pays!
Et sans attendre de réponse, le président continua avec une extrême volubilité, s'adressant tantôt au prêtre et tantôt au public de sans-culottes qui remplissait la salle d'audience :
— Tu n'as pas gémi d'avoir amené à la mort des
femmes que tu égarais; tu souriais de les voir arrêter. Tu t'abreuvais du sang des hommes I... Un prêtre fanatique et contre-révolutionnaire, dit-il avec mépris, est un animal féroce qui dévore le cœur des hommes... Tu mourras seul... Nous tâcherons d'ôter de ce labyrinthe aflfreux ces femmes faibles qui ont eu le malheur de croire à tes prédications perfides.
Le prêtre gardait le silence.
— Veux-tu cesser d'être prêtre un moment, s'écria Lacombe! Veux-tu dénoncer les scélérats, les monstres de ton espèce, tes complices? Parle,
MARC-ANTOINE JULLIEN. 3l5
L'accusé ne parla pas longtemps. Son accent était ferme, sa voix sonore et sans émotion.
— Un prophète a dit que Dieu nous abandonnerait aux plus scélérats des hommes...
Des huées accueillirent ces paroles. Au milieu du bruit et des murmures qui cherchaient à couvrir la voix du prêtre, on entendit quelques membres de phrases :
— ... Je crois au mystère de Tlncarnation... La philosophie a aveuglé les hommes...
Ici la feuille d'audience écrit sèchement :
(L Le peuple Vempêche de parler, d
Nous Tavons dit, le courageux prêtre fut condamné à mort.
La tradition rapporte que Tabbé Durand de Ramefort, s'adressant alors personnellement à Lacombe, lui dit ces paroles prophétiques : « Tu me condamnes et je suis innocent; mais sache que la colère du Seigneur est près de tomber sur toi. Encore quelques jours, et ce même peuple qui t'applaudit te conduira à Téchafaud à coups de , pierres.,. »
— Tu l'entends, peuple, vociféra Lacombe! Crois-tu encore aux prophéties et aux miracles? Non, le règne des fanatiques est passé; tu n'es plus leur dupe!
L'audience fut levée après cet incident, au milieu d'une émotion générale.
L'heure de la justice divine était proche.
Lacombe, nous l'avons dit, devenait de jour en jour plus suspect; son autorité sans limites, au sein du tribunal révolutionnaire, inspirait de l'ombrage aux meilleurs patriotes. On n'a pas oublié les paroles de Jullien à ce sujet. Les réclamations, timides autrefois, se produisaient ouvertement auprès de Garnier. Le représentant, qui avait les mains pleines, hésitait encore : il écoutait pourtant volontiers les dénonciations, car elles semblaient aller
3l6 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
au-devant des projets qu'il mûrissait II voulait, en effet, sinon que la vérité se fît jour sur Lacombe, au moins qu'une justice moins maladroite dans sa violence remplaçât les formes arbitraires et par trop sommaires du tribunal de sang.
Il pensa que le moment était venu de réaliser ce qu'il considérait comme une amélioration propre à calmer les justes inquiétudes de l'opinion publique à Bordeaux.
Pendant que s'accomplissaient à Paris les événements de la journée du 9 thermidor, qui amena la chute de Robespierre et mit enfin un terme aux horreurs sanglantes du terrorisme, Garnier fit placarder sur les murs de la ville l'arrêté suivant qui, malgré sa longueur, mérite une citation entière :
f On a conjuré à Bordeaux contre la souveraineté du Peuple. Bordeaux doit être témoin des actes de la vengeance du Peuple. On a voulu y rétablir le trône de ses oppresseurs, la royauté. Il doit vouloir, et il veut, qu'on y maintienne le trône des conspirateurs, Véchafaud.
» Déjà plusieurs grands coupables ont satisfait à Tindignation du Peuple ; mais tant qu'il en existera encore dans son sein, le Peuple n'est pas vengé.
> Jusques à quand, s'écrie dans Bordeaux cette classe perfide d'hommes qui, fiers de nos revers, s'alarment aujourd'hui de nos succès; jusques à quand produira-t-on sous nos yeux le spectacle terrible de la permanence du supplice! Jusques à quand femiliariserat-on les regards du peuple avec ces scènes sanglantes !
i Jusques à quand? Jusqu'à ce que Bordeaux ne compte plus d'ennemis dans son sein; jusqu'à ce qu'il n'y ait plus tfy|omnips qui s'épouvantent de la sauvegarde du Peuple; jusqu'à ce*' quÉ|^ Bordeaux ne puisse plus voir autour de lui que des Républicains et des amis. Il n'y a que le crime qui tremble devant le spectacle qui rassure l'innocence.
• Tant qu'il y aura des hommes effrayés qui s'apitoieront, il y aura de faux Patriotes déguisés qui nous massacreront. Citoyens, vous les connaîtrez à leur crainte. Il est dans la nature que le remords et l'effroi préparent et devancent le supplice des conspirateurs.
• Cependant, au milieu des actes d! une justice terrible, il faut les formes d^ une justice qui rassure.
MARC-ANTOINE JULLIEN. SlJ
i La Commission militaire de Bordeaux a puni, d'une manière inexorable, de grands coupables, et les services qu'elle a rendus à la chose publique se mesurent sur la haine que lui vouent tous les partisans des condamnés; mais la/orme de son organisation prête à la calomnie des malyeillants.
f On a reproché à ce Tribunal de la précipitation dans ses jugements comme si on pouvait punir trop tôt les assassins du Peuple. On lui reproche d'avoir fait périr quelques Patriotes, comme si on pouvait mériter ce titre après avoir rivalisé contre la puissance émanée du Peuple, par une autorité usurpée sur le Peuple; comme si les Danton et les Hébert avaient été des victimes de la Liberté. On lui reproche d'avoir acquitté des coupables, comme si Ton pouvait supposer le Peuple assez injuste pour punir le citoyen crédule ou ignorant qu'on a trompé, avec la même rigueur que le corrupteur scélérat qui l'a séduit; comme si nous n'.étions pas là d'ailleurs pour ressaisir ceux qui, par une astucieuse défense, se seraient soustraits au glaive des Lois.
i Au surplus, il ne faut pas laisser aux aristocrates le prétexte même de la calomnie; car il importe que la confiance du Peuple entoure pleinement une autorité qui juge de la vie ou de la mort, et que les bons citoyens soient tous convaincus que le Tribunal qui punity est un tribunal qui protège.
» La Commission militaire, telle qu'elle existe, est imparfaitement organisée. L influence du Président y est trop prépondérante; c'est lui qui a le droit d arrêter , de traduire devant lui, d'interroger, de poser les questions, de prendre les voix, de prononcer le jugement.
> L'opinion du Peuple n'est point préparée par l'avis d'un magistrat qui, dans sa sévère impartialité, mette à découvert les faits qui inculpent, et les moyens qui justifient.
» Les juges délibèrent dans le secret, et cette forme d'opiner n'est ni satis&isante pour le Peuple, qui cherche à fortifier sa convictioa dans la conviction manifestée des juges, ni rassurante pour l'accusé, qui ignore quelles sont les voix qui se sont élevées contre lui, ni les motifs qui ont déterminé sa condamnation. Plus le Président, ainsi isolé, est patriote, plus il peut quelquefois être entraîné par l'ardeur de son patriotisme.
• Le Magistrat, sévèrement intègre, doit toujours craindre de surprendre l'homme occupant la place de juge.
1 II est tant de moyens de perdre un patriote, que c'est un beau jour de triomphe pour un Tribunal, lorsqu'il arrache un opprimé aux mains de l'aristocratie qui le poursuit.
I Pour clore la bouche à la malveillance, et rendre entièrement impuissants les traits de la calomnie, il faut donc, lorsque le Tribunal juge l'accusé, que l'opinion du Peuple puisse juger le Tribunal
3l8 HISTOIRE DE LA TERREUR A BORDEAUX.
et que le prévenu n'ait à craindre que ses crimes, et jamais ses juges.
• Art. i^-~La Commission militaire, séante à Bordeaux, continuera à juger, au nombre de sept.
» Art. 2. — Les membres qui la composent sont provisoirement maintenus, jusqu'à V épuration que nous nous proposons d'en faire aussitôt que notre jugement sera suffisamment fixé.
f Art^ 3. ~ Tous les membres de la Commission sont tenus d'émettre leur opinion à haute voix. Ils peuvent auparavant délibérer entre eux, s'ils le jugent convenable.
1 Art. 4. — Il y a auprès de cette Commission un accusateur public, qui donne ses conclusions dans toutes les affaires.
f Nous nommons, pour remplir cette place, le citoyen Derey, commissaire des guerres, d'un patriotisme éprouvé.
1 Art. 5. — L* Accusateur public surveille l'exécution de tous les jugements.
• Art. 6. — Nul mandat d'arrêt ne peut être refusé sur son réquisitoire; auain ne peut être rendu s'il n'est signé au moins de trois juges et de /trn
> Art. 7. — Nul détenu ne peut être jugé que vingt-quatre heures après que l'Accusateur public s'est adressé à l'Agent national du District et au Comité de surveillance, pour obtenir d'eux les pièces et les renseignements» pour ou contre l'accusé, dont ils peuvent être nantis.
1 Art. 8. — Il est enjoint, tant à l'Agent national qu'au Comité, de satisÊiire, sans aucun délai, et par le même message, à la demande de l'Accusateur public, la punition des traîtres ne pouvant être différée sans de justes raisons.
1 Art. 9. — L'Agent national ou le Comité de surveillance peut demander la suspension de la mise en jugement du prévenu, en motivant les raisons d'utilité qui la déterminent.
i Art. 10. — Toute fille ou femme traduite devant la Commission et dont tout le délit sera dêtre fanatisée, si elle n'a ni prêché ni écrit pour communiquer ses erreurs, ne pourra être jugée que comme atteinte de folie.
f Art. 1 1 . — Il nous sera rendu compte tous les jours de tous les jugements prononcés.
f Art. 12. — Notre présent arrêté sera imprimé, lu, publié, affiché, et la Commission militaire sera tenue de s'y conformer, dès le 12 de ce mois.
» Bordeaux, le 1 1 thermidor, l'an second de la République française une et indivisible.
f Garnier (de Xantes).
» Tristan, secrétaire de la Commission nationale. 9
MARC- ANTOINE JULLIEN. SlQ
Cet arrêté mettait un terme à Tomnipotence de Lacombe; mais hélas I il ne suspendait pas reffusion du sang, et les Bordelais durent encore rester courbés sous Tintolérable tyrannie du système terroriste I...
Le président Lacombe jouissait toutefois de son reste; que Ton nous permette cette locution vulgaire. Le 29 juillet, le jour même ou Gamier réorganisait la Commission militaire, cette sanglante juridiction statuait sur le sort de neuf accusés; quatre furent acquittés et cinq condamnés à mort : M. de Melet, l'architecte Sabarot, le notaire Sqounié^ Toffider de santé François Vergés et M. Jérôme Dussault, de Morizès (arrondissement de La Réaie).
Ces condamnations justifiaient Tarrêté du conventionnel.
Nous touchons â la fin du lamentable martyrologe dont nous avons entrepris le récit.
Avant de le terminer, consacrons pour n'y plus revenir quelques pages à JuUien, qui va disparaître tout à coup de la ville, en y laissant pour marques de son passage le souvenir des flots du sang généreux dont il abreuva le sol de la place Dauphine.
La dernière trace du jeune envoyé du Comité de Salut public à Bordeaux consiste dans un arrêté par lequel il instituait dans cette ville un jeu décadaire appelé la Mort aux tyrans.
Cet arrêté, peu connu, mérite une entière reproduction :
c Liberté. » ÉcALiré.
f Marc-Antoine Jullien, membre de la Commission executive de rinstruction publique, envoyé par le Comité de Salut public à Bordeaux,
» Considérant que l'établissement de jeux et d'exercices publics tels que ceux dont l'histoire des anciennes républiques nous offre l'exemple, convient à la République française; qu'il peut concourir puissamment, par l'influence du physique sur le moral, à perfectionner le système d'une bonne éducation nationale; que les jeunes républicains, appelés à ces jeux publics, deviendront sains, robustes,
courageux, adroits, s'enflammeront les uns les autres d'une émulation généreuse, d'un brûlant amour de la gloire et surtout du civique désir de se préparer à servir un jour leur pays; que l'égalité, la fraternité, la justice, toutes les vertus républicaines qui devront présider à ces jeux, frapperont de bonne heure les âmes des citoyens de leçons et d'exemples utiles, et feront germer dans la génération qui s'élève, les bons principes, les heureuses habitudes, les penchants vertueux qu'étouffa trop longtemps un régime corrupteur et corrompu ;
i Considérant que, pour arriver à l'établissement de ces jeux, et en attendant leur organisation définitive dont pourra s'occuper sous peu la Commission d'instruction publique, il importe de faire des essais préparatoires qui puissent diriger dans ce travail et montrer la route la plus utile à suivre ;
> Considérant que les jeux provisoirement établis doivent, dès ce moment, affermir dans les cœurs des jeunes citoyens l'horreur de la tyrannie et en même temps qu'ils les forment à l'adresse et au courage,
» Arrête ce qui suit :
• Art. I"'.— Il sera provisoirement établi dans la commune de Bordeaux un jeu public décadaire connu sous le nom de la Mort aux tyrans.
i Art. 2. — Les jeunes républicains de quatorze à seize ans seront successivement réunis au Champ de Mars; ils recevront des officiers municipaux chargés de présider aux jeux, des arcs et des flèches qui, transmis de mains en mains, leur serviront à abattre une tête couronnée qui sera leur but,
» Art. 3. — La tête sera faite de manière que les différentes parties soient susceptibles de se détacher les unes des autres et que plusieurs des concurrents puissent participer au prix ; tous les autres détails d'exécution sont laissés à la municipalité.
• Art. 4. — Le principal mérite sera de renverser la couronne, et le vainqueur aura pour récompense l'arc et la flèche avec lesquels il aura obtenu la victoire. Son nom sera proclamé dans l'assemblée du peuple.
i Art. 5. — La commune entière sera invitée à assister aux jeux dont l'heure et le lieu seront publiquement annoncés.
f Art. 6. — La municipalité, chargée de prendre tous les moyens convenables pour l'exécution du présent arrêté, devra nommer trots de ses membres pour présider au jeu, en rendre la célébration plus solennelle et décerner le prix au vainqueur.
» Art. 7. — I^ présent arrêté sera envoyé aux différents districts du département du Bcc-d'Ambès, qui sont autorisés à en faire usage, en admettant les modifications que les localités pourraient exiger.
i Art. 8. — La municipalité de Bordeaux rendra compte de Texécution du présent arrêté au représentant du peuple Garnier (de Xantes), en mission dans le département du Bec-d'Ambès, qui est invité à vouloir favoriser et perfectionner l'établissement de ce jeu, qui ne sera point étranger à l'instruction publique dans ce département.
f Bordeaux, le 12 thermidor, l'an II de la République francise une et indivisible.
i Signé : Jullien (0. »
Voilà les puérilités auxquelles en était arrivé Tenvoyé du G>inité de Salut public, depuis qu'il n'avait plus à gouverner la ville de Bordeaux et le département de la Gironde. Son imagination malade et déréglée n'avait plus les aliments substantiels de la politique; elle était descendue jusqu'aux plus enfantines élucubrations.
Et cependant Robespierre et ses complices, payant au même moment leur dette à la Révolution, succombaient par un juste retour des choses d'ici-bas, sur l'échafaud que leurs mains criminelles avaient fait dresser pour d'autres viaimes.
Mais Bordeaux était encore dans l'ignorance de la journée du 9 thermidor.
Le II, à la Convention, Tallien, le triomphateur du jour, avait dit en parlant de Jullien : « On avait mis à la tête de l'instruction publique un jeune homme de dix-neuf ans, un jeune homme que son âge appelle à la défense de la patrie aux frontières. On ne s'est pas contenté de cela; on a envoyé ce jeune homme dans un département du Midi. Là, il a exercé un pouvoir révoltant; il a fait couler le sang pour s'applaudir ensuite de ses actes arbitraires auprès de Robespierre et lui envoyer la liste de ses victimes... (^K i>
Ces paroles sont peut-être singulières dans la bouche de
(1) Archives municipales de Bordeaux.
(2) Moniteur officiel.
Tallien qui, de concert avec Ysabeau, avait organisé à Bordeaux la Terreur, dont JuUien n'avait été après tout que le continuateur.
Plus tard, le conventionnel Courtois, dans son Rapport sur les papiers trouvés chei Robespierre, a apprécié dans les termes suivants le rôle joué par JuUien dans sa mission à Bordeaux.
a .*. Ici c'est l'ignorance que la férocité mène au crime. La c'est la jeunesse que l'inexpérience rend féroce. Bordeaux devient la proie d'un jeune homme de dix-neuf ans, cire flexible et complaisante dans leis mains de Robespierre. Ce jeune homme le consulte sur tout, lui mande tout, lui dénonce les représentants du peuple, lui fait passer leurs lettres, lui dénonce jusqu'à des femmes dont il détaille les charmes, dont il ti^ace Titinéraire; écrit tantôt que l'esprit qui règne à Bordeaux est bon, que le riche même est prodigue de sacrifices, et tantôt peint cette ville avec des couleurs opposées : ce sont des autorités à purger, des hommes suspects qui nuisent au bien qu'on pourrait faire; il faut révolutionner Bordeaux, et pour y parvenir il ne demande rien moins à Robespierre, son bon ami, que les pouvoirs dont la nation investit ses représentants. Au dire du jeune JuUien, il faudrait tout révolutionner jusqu'aux postes, car U veut qu'on force les maîtres de poste à ne fournir de chevaux qu'aux agents de la RépubUque. Ce jeune homme veut tout gouverner. Ses lettres sont presque toutes autant de plans, dans lesqueUes, après avoir usé assez largement du privilège de son âge, qui le porte à ne jamais douter de rien, U laisse échapper souvent des vues saines, quelquefois des sentiments humains qui font regretter de voir sa jeunesse livrée au dévorateur de l'humanité, de la morale et des vertus. Mais à coté de ces lueurs échappées par intervalles de son cœur et de son esprit, que d'ombres! que d'inconséquences! que de vœux, que de faits coupables!
MARC-ANTOINE JULUEV. 323
]» Sa mission est, dit-il, de multiplier les clubs; mais il ne borne pas là ses opérations; il voudrait étendre ses pouvoirs sur les représentations théâtrales, sur les conspirateurs, pour les arrêter; les étendre jusqu'à instituer des comités de salut public, jusqu'au droit de se faire adresser des dénonciations, de se créer des agents, d'avoir des finances pour les solder; il propose des plans pour réunir les Sociétés populaires ensemble et pour les associer à la responsabilité des représentants du peuple, afin de dominer par elles, et faire dominer dans ces Sociétés, comme dans les autorités constituées, les sans-culottes, en écartant les commerçants, les muscadins, les riches, dont l'aristocratie, dit-il, est à l'ordre du jour après celle du sacerdoce et de la noblesse. Partout, enfin, il s'attache à montrer qu'il est temps que les sans-culottes dominent.
> Il se dépite sans cesse contre Ysabeau dont la présence paraît le gêner; il n'aime pas que les Bordelais témoignent à ce représentant plus d'attachement qu'à lui : il n'aime pas plus Tallien, dont il annonce à Robespierre la prétendue arrestation. Il dit que le moment est venu de révolutionner Bordeaux, mais que celui qui voudra commencer ce travail, après des représentants modérés, ne sera pas aimé.
i> Une lettre entre plusieurs décèle dans cette jeune âme ou des mouvements bien désordonnés de jalousie, ou de véritables germes de perversité. Ysabeau, l'objet de sa haine, est toujours l'objet de ses traits. Pour mieux le perdre, il le peint comme un ennemi du Comité de Salut public, à la louange duquel ce jeune oiseau bien sifflé ne cesse de chanter des airs.
D Après s'être plaint de ce qu'Ysabeau reste encore, il traite sa présence de rébellion aux ordres du G>mité... Tout lui prouve qu'Ysabeau cherche même à le décrier...
» JuUien invite ensuite son ami Robespierre à ûiirc
prendre des mesures sévères contre Ysabeau, comme violateur des arrêtés du Comité.
j^ Quelle fureur à dix-neuf ans! -
» Nous devons cependant porter un œil d^indulgence sur les fautes d'un jeune homme qui, entouré des séductions du pouvoir, eût pu s'égarer davantage, et lui savoir gré peut-être, si ce n'est pas du bien qu'il a fait, de ce qu'il n'a pas au moins fait plus de mal; il faut ajouter ici à sa louange qu'il fut un des plus zélés dénonciateurs de Carrier; qu'il n'a pas tenu à lui que ce monstre ne fût rappelé; qu'il l'eût été sur-le-champ si vous n'eussiez pas eu alors des gouvernants dont les oreilles, fermées à la voix des amis de la patrie, ne s'ouvraient jamais qu'à celle de ses assassins. Vingt endroits des lettres de ce jeune homme qui attestent l'horreur que lui inspirait le bourreau des bords de la Loire, vous attestent aussi que son cœur ne sera point mort à la vertu, puisqu'au milieu des égarements de sa tête, il ne se ferma point à l'humanité. Que ce peu de mots que vous allez entendre, et qui est reproduit plus de vingt fois dans ses lettres, vous réconcilie avec lui : // faut sauver Nantes et la France.., Il faut étouffer la Vendée qui renaît; il faut rappeler Carrier qui tue la liberté... Qu'on n attende pas un jour pour rappeler Carrier...
» Ah I qu'elle rentre à notre voix au bercail cette brebis que des cruels ont égarée! La foudre n'est que trop souvent sortie de cette enceinte! Le Dieu qui par le tonnerre fit annoncer sa puissance fera publier sa grandeur par le pardon ^^K »
Jullien — qui prit plus tard le nom de Jullien (de Paris) — servit sous le Directoire en qualité de commissaire des guerres, fit partie de l'expédition d'Egypte, fut employé
(i) Papiers trouvés chez Robespierre, etc. : Rapport de Courtois.
MAHC-ANTOINE JULLII-N. 32 5
au retour dans les bureaux du ministre de la guerre, devint un apologiste fervent de Napoléon I«' et rentra dans la vie privée à la chute de TEmpire, en 1814. Il collabora à la rédaction de plusieurs journaux politiques, fut le directeur de la Revue encyclopédique j publia des ouvrages estimés dont l'un est relatif à Y Emploi du temps et mourut à peu près oublié vers 1840 ou 1841.
Le 3o juillet au soir, au Club national, JuUien annonça qu'il allait partir pour Paris et demanda un diplôme. « Le représentant Garnier, dit le procès- verbal de la séance, fait un discours sur le départ de JuUien; il lui témoigne qu'à juste titre il emporte l'estime de tous les patriotes, et que la preuve non équivoque que JuUien a fait le bien, c'est que les intrigants et les*aristocrates lui vouaient une haine implacable; il lui rend justice sur sa manière d'opérer à Bordeaux; il lui dit que s'il arrivait qu'il fût obligé de retoucher à quelqu'une des opérations qu'il a faites, de remplacer quelques fonctionnaires publics, ce ne serait qu'après une entière conviction qu'il aurait acquise que JuUien aurait été trompé, étant sûr de ses intentions. JuUien répond, avec cette énergie qui lui est connue, au discours du représentant, et il prend l'engagement de déjouer auprès du Comité de Salut pubHc les malveillants qui voudraient encore calomnier Bordeaux. Un membre propose que le président donne l'accolade fraternelle à JuUien; elle a lieu aux cris de Vive la Montagne! Vive le Comité de Salut public! — Une citoyenne descendant des tribunes demande d'avoir le même avantage au nom des citoyennes de Bordeaux. Elle embrasse JuUien, en lui recommandant de les remettre aux frères de Paris (*). »
Le 3i juUlet, la Commission mUitaire tint sa dernière séance. En conformité de l'arrêté de Garnier du 1 1 thermidor
{\) Le Barreau de Bordeaux^ par M. Chauvot, p. 299.
l'accusateur public Derey assistait à Taudience et présenta ses conclusions; deux accusés seulement furent jugés et condamnés à mort : c'étaient M. François de Montjon, de Sainte-EuIalie-d'Ambarès, qui déclara rétracter en présence du peuple le serment de fidélité quil avait prêté à la patrie et ne pouvoir aimer la République puisqu'elle établissait des principes que sa conscience lui défendait de suivre, et M. Joseph Dagarry, ancien notaire, qui fut convaincu d aristocratie et du fanatisme le plus outré.
Après cette sanglante besogne qui clôturait, sous les auspices qui Pavaient inaugurée, l'œuvre de la Commission militaire, Lacombe alla faire visite à JuUien qui partait pour Paris.
Jullien le reçut en même tftnps qu'un dentiste, qu'il avait fait appeler pour des soins de toilette.
La conversation ne fut pas longue entre ces deux hommes. On assure qu'en le reconduisant jusqu'à la porte, Jullien lui dit à demi-voix, mais de façon à être entendu du dentiste : Adieu, scélérat, adieu; incessamment tu porteras ta tête sur Véchafaud!
Lacombe blêmit, mais il ne trouva pas un mot à répondre et se retira poursuivi par de funèbres pressentiments.
Tout cependant paraissait calme, et nul indice ne pouvait faire supposer un cataclysme imminent pour le président redouté de la Commission militaire.
Dans la nuit du 3r juillet au i*' août 1794 (i3 au 14 thermidor an II),Garnierreçutun courrier extraordinaire qui lui portait la nouvelle officielle des événements du 9 thermidor, de la chute de Robespierre, de sa mort et de celle de ses complices.
Le conventionnel fut atterré; il pouvait à peine en croire ses yeux et les récits du Moniteur ^*J. Il fit appeler quelques
(i) Appendice, note XXV.
MARC-ANTOINE JULLIEN. Siy
inrimes et sollicita leurs conseils. Après de mûres réflexions, Garnîer comprit qu'il était perdu s'il ne faisait pas immédiatement une volte-face qui lui concilierait les habitants de la ville.
Un homme lui parut, ainsi qu'à ses conseillers, naturellement désigné pour devenir le bouc émissaire d'un passé que la chute de Robespierre rendait doublement criminel...
Cet homme, c'était Lacombe.
Martignac père avait apporté sa pierre, on ne l'a pas oublié; d'un autre côté, Garnier avait patiemment et secrètement réuni des indications aussi précises que possible sur les prévarications du misérable.
Il n'hésita plus et ordonna sur-le-champ son arrestation.
Il attendit, non sans impatience et sans une inquiétude qu'il pouvait à peine dissimuler, le résultat de l'ordre tardif que venaient de lui arracher les circonstances bien plus que l'intérêt public.
Il fui promptement rassuré.
Le terrible président, qui habitait Vhôtel des Irlandais, rue du Ha, fut éveillé vers deux heures du matin par les envoyés de Garnier; ceux-ci lui annoncèrent la fatale nouvelle. Il voulut discuter; on lui montra l'ordre écrit du conventionnel, et ses doutes cessèrent. Il éprouva alors comme une sorte d'aifaissement intellectuel et moral, dont on s'empressa de tirer parti pour assurer son arrestation. Il fut aussitôt conduit, en attendant l'heure de l'expiation, dans l'une des prisons qu'il avait si bien su remplir et vider tour à tour pendant les dix mois de son pouvoir exécré.
La Terreur était finie!...
Nous compléterons ce chapitre, comme nous l'avons fait pour les deux précédents, par le bilan judiciaire de la
HISTOIRE de: la terrijur a bordeaux.
période que nous venons de parcourir, et qui, commencée le 2 avril, s'est terminée le 3i juillet, avec la chute du président Lacombe.
En voici le tableau résumé :
condamnés
à mort.
HOMMES. FKMMES.
aux fers ou à la détention,
avec ou sans amende.
HOMMES. FEMMES
à l'amende,
avec ou sans peine
accessoire
de l'exposition.
HOMMES. FEMMES
ACQUITTÉS
Soit, en quatre mois, 244 condamnés de toute nature et 79 acquittés.
Les chiffres de la période antérieure avaient présenté 1 15 condamnés de toute nature et 25i acquittés.
Le lecteur comparera !