LIVRE XLl
l'Alsace, de la Franche-Comté, de la Bourgogoe et de la Lorraine se prOQODçaieDtdaDS le même sens; la CoaveotioD pouvait tout au plus compter sur la neutralité ou rindifféreDce des provinces du nord et du centre. Il est vrai qu'au sein même des vill^ les plus ouvertement hostiles au parti démagogique il y avait une minorité remuante, audacieuse, disposant de sociétés populaires et de sections suburbaines. Cette minorité ne pouvait empêcher les municipalités, presque toutes girondines, de prendre des délibérations, de formuler des adresses pleines de menaces ; mais elle était assez puissante pour paralyser en fait toutes Içs tentatives de réaction contre le coup d'État du 2 juin. En somme, le mouvement anticonventionnel se borna presque partout à des déclarations de principes, à des adresses, à des convocations d'assemblées primaires, à des réquisitions de volontaires qui, le plus souvent, ne quittèrent même pas leurs foyers'.
Ce n'est pas le moment d'entrer dans le détail de ces résistances partielles , mal combinées , sans lien de cohésion, qui n'aboutirent qu'à donner plus tard à la démagogie triomphante un prétexte pour porter l'in-
i. La France présentait alors dd spectacle assez singulier. Un grand nombre d'autorités municipales ou départementales, tout en refusant de reconnaître les décrets de la Convention, continuaient de correspondre avec elle et avec ses agents ; les relations n'étaient pas interrompues; la poste, les diligences, les voitures particulières circulaient comme de coutume; on se rendait sans trop de difficulté J'une ville maratiste à une cité girondine, et vice versa. (Voir à cet égard, dans les pièces jtutificalives placées à la fin du volume, is note consacrée au voyage de Mouchet à É^toui.)
n,gti7cdT:G00glc
36 HISTOIRE Dti: LA TERREUR.
ceodie et la dévastation dans plusieurs grandes villes de France. Le récit de ces résistances sera l'objet d'un chapitre spécial; nous constaterons seulement ici que, pendaDt tout le mois de juin, on se borna de part et d'autre à se laocer de loin des menaces et des décrets sans en venir à la lutte ouverte. La tactique adoptée par les vainqueurs du 2 juin fut de laisser tomber la première ardeur des déparlements insui^és et de ne pas aggraver le mal par une répression trop hâtive. Les vaincus furent moins habiles. Ils n'avaient pas su rester unis dans la lutte, ils se divisèrent encore plus dans la défaite. Parmi les proscrits , les uns restèrent à Paris afin, disaient-ils, de protester dans les fers contre les violences dont ils avaient été victimes; les autres se réfugièrent dans les départements et y prodamèrent la déchéance de la Convention. Quant à ceux des Girondins qui avaient été épargnés par la Commune, ils persistèrent, pour la plupart, à se rendre aux séances de l'Assemblée pour dénoncer, au nom de leurs amis absents et au leur, la tyrannie qui, depuis le 31 mai, pesait sur la représentation nationale; mais leur présence, leurs discours, leurs votes, tout allait contre le but qu'ils se proposaient. Leur intention était de protester, et ils avaient l'air d'adhérer; ils déclaraient à chaque instant que l'Assemblée n'était pas libre, et ils continuaient à prendre part à ses délibérations'.
4 . Cette conduite contradictoire est très-justement appréciée dans les lettres que Barbaroux, réfugié à Caen, écrivait à son collègue et ami Duperret, resté ii Paris :
• Le meilleur moyen, dans ce moment, est de ne prendre aucune
n,gti7cdT:G00glc
Ils eurent bientôt une occasion d'élever la voi\ avec plus d'énergie que jamais, le 10 juin, quand Hérault-
part BQX délibérations de l'Assemblée. Que tous nos amis adoptent ce parti ; qu'ils fassent imprimer, qu'ils proclament cela dans toute la République. C'est une mesure nécessaire pour rallier les départements dont plusieurs faiblissent par la pensée que le côlé droit reconnaît l'existence de la Convention et délibère avec la Montagne. S'il y avait un appel nominal, il ne faudrait pas manquer cette occasion pour protester solennellement de la non-intégrité des corps représenlalirs. i
Quelques jours plus tard, il lui renouvelait ses instances ;
* Penses-tu fovoriser l'insurrection des départements contre l'oppression des dominateurs de Paris; penses-tn sauver la liberté en restant à Paris comme font nos collègues? D'abord tes détenus en arrestation souffrent et ne font rien d'ulile pour la patrie. Nos autres collègues, tantôt se rendent à l'Assemblée et tantôt s'en absentent. Tantôt ils délibèrent, et tantôt ils refusent de prendre part aux délibérations. Cette conduite versatile égare beaucoup d'esprits dans les départements et perd la chose publique. Non I il ne faut pas délibérer, mais il faut protester solennellement de la non-inlégritédu corps législatif. Non I il ne faut pas assister aux séances, mais il ftut au contraire sortir de Paris. Le retour des députés restés fidèles dans chacun de leurs départements est impossible, parce qu'au moyen de certaines communes maralisle», on les arrêterait en route, et quel bien d'ailleurs feraient-ils ainsi divisés et agissant sans aucun concertT Hon avis, celui de nos amis réunis ici ou à Rennes au nombre de vingt, c'est que vous veniez nous joindre, non pour former une autorité qui ne pourrait exister que dans le cas où la majorité de la Convention se trouverait réunie, mais pour concerter ensemble les mesures propres à sauver la liberté; mais pour donner b l'opinion des départements un nouveau ressort en leur présentant une plus
n,gti7cdT:G00glc
Séchelles vint lire à la tribuoe le nouveau projet de constitution. Avant que le rapporteur eût commencé d'exposer les vues du Comité de salut public, Veraier prit la parole :
« Pour l'honneup de la France, pour votre honneur, dit-il, vous devez, avant de discuter la constitution, vous occuper du sort des membres détenus. Si ces représentants sont coupables, jugez-les. Leurs suppléants viendront les remplacer, et alors les départements jouiront de l'intégrité numérique de leur représentation.
— Si l'on exigeait cette intégrité, répond Jean Bon Saint-André, il faudrait rappeler vos commissaires près les armées, il faudrait attendre que vos collègues sortissent des cachots de la coalition. Vous devez, je l'avoue, prendre sur le sort des députés arrêtés une déterminalion éclairée et juste. Mais vous avez des travaux d'une utilité générale pressante, qui ne peuvent être retardés. Vous êtes comptables à la nation des moments que vous n'y consacrez pas, des soins que vous donneriez à d'antres objets. Vous dîtes que vous ne pouvez pas délibérer en l'absence de vos collègues; mais vous avez voté, depuis une semaine, une grande quantité de décrets utiles et d'intérêt général. Comptez-vous désavouer vos votes? Ce que vous proposez, ne serait-ce pas autre
grande masse de représentants proscrits, persécutés par les tyrans de Paris. Venez sur la terre hospitalière de la Normandie y enflammer «ncore par votre présence le zèle des citoyens, venez pour donner i de nouvelles consolations à vos amis et pour vous entretenir avec eux de la patrie et toujours de la patrie. »
n,gti7cdT:G00glc
chose qu'une protestatioa déguisée, faite d'avance contre la coDstitutioD qui n'existe pas encore?
— Si TOUS n'êtes pas de la Convention, ajoute Thuriot en s'adressant aux membres de la droite, taisezvous, retirez-vous et laissez-nous délibérer. »
A cette brusque sortie, Engerraod réplique : « C'est à tort que l'on a cherché à établir une parité qui n'existe pas entre l'absence des commissaires de la Convention et celle des membres détenus. Les premiers sont absents par le vœu national, en vertu de décrets librement rendus ; les seconds ont été arrachés de notre sein par la force. Prolonger leur arrestation serait partager le crime de ceux qui l'ont obtenue. La Convention n'a pas décrété l'arrestation de ses membres. La majorité n'a pas voté; la majorité n'était pas libre. Je demande que, dans ce moment, on se borne à entendre la lecture des articles constitutionnels, mais que la discussion ne s'ouvre qu'après que la Convention aura prononcé sur te sort de ceux de ses membres qui sont
— L'intérêt du peuple doit passer avant toute chose, répond Levasseur. L'envoi de commissaires aux • années était nécessité par le salut public ; le salut public ordonnait aussi l'arrestation des membres détenus. Lorsque le décret a été rendu, vous n'étiez pas libres, dites-vous?
— Non! s'écrient plusieurs membres à droite.
«— Eh bien! actuellement, vous reconnaissez-vous Ittires? répond l'orateur montagnard.
— Non! répondent les mêmes membres.
n,gti7cdT:G00glc
— Pourquoi donc, ajoute Levasseur, avez-vous Toté, toute la semaine, un grand nombre de décrets?
— Nous avons voté ces décrets à charge de les réviser, dit ud membre de la droite.
— Ces décrets sont nuls! » dit un autre.
Coupé, Derermon, Ducos, Camboulas et d'autres membres de la droite insistent pour faire adopter la proposition de Vemier. Peut-être leur persévérance vat-elle triompher; mais Chabot jette tout à coup en travers du débat une accusation rétrospective de vénalité contre ceux des Girondins qui avaient siégé à l'Assemblée législative. De cette inepte et misérable calomnie surgit un scandale qui trouble la discussion et la fait dévier de son cours. C'était tout ce que voulait Chabot. En effet, afin de trancher l'incident, qui a dégénéré en altercations personnelles, l'Assemblée vole l'ordre du jour sur toutes les propositions qui ont été faites et donne la parole à Hérault-Séchelles pour la lecture de son rapport.
Le lendemain, 11 juin, la Montagne, voulant profiter de son triomphe de la veille, fait un pas de plus dans la voie de l'intimidation. C'est Lacroix, l'ami de Danton, qui commence l'attaque. Dès l'ouverture de la séance, il monte a la tribune pour une motion d'ordre :
« Déjà, dit-il, plusieurs administrations de dépéMement, de district et de commune s'occupent en ce moment à prendre des mesures liberticides. Elles ont réuni
n,gti7cdT:G00glc
les assemblées primaires, elles oot suspendu l'envoi des contributions; déjà elles ne reconnaissent plus les décrets de la ConventioD, ni la Convention etie-méme. Plusieurs ont entrepris d'avoir une correspondance avec d'autres administrations pour opérer une coalition. Je propose que demain il soit fait un appel nominal de tous les membres de la Convention, afin de connaître les députés qui ne sont pas à leur poste et sont allés conspirer dans les départements. Je propose de décréter qu'ils soient déclarés déchus de leur droit de représentants du peuple et remplacés par leurs suppléants. Je demande qu'il soit défendu sous peine de mort à tous les administrateurs, juges, officiers municipaux et autres fonctionnaires publics, de prendre ou d'envoyer aucune délibération tendant à convoquer les assemblées primaires, à empêcher la publicité des lois décrétées par la Convention, à organiser une force armée pour marcher sur Paris, à faire enBn une coalition, soit générale, soit partielle, des départements. »
Defermon s'étonne qu'on vienne proposer ces mesures rigoureuses en vue de maintenir la paix.
« Commencez, dit-il, par rappeler au milieu de vous les membres que vous avez éloignés, ou du moins examinez les motifs de leur détention. Souvenez-vous que sur la simple proposition d'un membre, vous avez rayé quatre de ceux qui devaient être compris dans le décret, sans savoir s'ils étaient ou non complices des autres; souvenez-vous que, sur la propositiondu même membre, vous en avez mis en état d'arrestation quatre autres qui n'avaient pas été accusés. Prouvez donc que vous
n,gti7cdT:G00glc
voulez distiaguer l'ionocâDt du coupable, prouvez que vous voulez êlre justes. Vous aurez beau dresser des listes de proscription, ce n'est que par la confiance que vous pourrez faire respecter vœ décrets et maintenir l'unité et l'indivisibilité de la République.
— Ce que dit Defermoo, s'écrie Roux (de la Haute- Marne) prouve bien qu'il y a ùq parti qui veut exciter la guerre civile et fédéraliser la République; mais la simple lecture de la constitution renversera tous ces complots. Celle que nous venons de vous proposer a déjà paru obtenir l'approbation générale, tandis que vos hommes à talent ont employé sept mois à préparer im projet monstrueux et informe.
— C'est vrai ! c'est vrai ! répèteot en chœur tous les Montagnards.
— Mais c'est Barère qui l'avait rédigé; c'est le même que celai que vous présentez, » répond-on à droite.
Roux feint de ne point entendre cet argument irréfutable.
« Pui^ue la guerre, continue-t-il, est déclarée entre les deux partis, on verra auquel des deux on se ralliera.
— C'est par la justice, réplique Fonfrède, et non par des lois rigoureuses que vous pourrez sauver la France des horreurs d'une guerre civile. Quelle est la mesure réclamée par tous? c'est que vous donniez à la France une constitution républicaine. Pour prévenir de grands malheurs, vous devez vous en occuper sans interruption. Aussi je ne vous proposerai pas d'en suspendre
n,gti7cdT:G00glc
la disciissioD; maie je demande que la Convention 6xe le délai dans lequel le Comité de salut public devra faire son rapport sur les députés détenus.
— Avant de s'occuper des hommes, répond Thuriot, je demande qu'on s'occupe des choses. C'est Ji l'Assemblée quele peuple a confié l'autorité souveraine. Ouvrez le Code pénal, vous y verrez que celui-là est puni de mort qui ose faire un acte de souveraineté. Des directoires de départements qui se permettent de lever des contributions, de s'emparer des caisses nationales, de lever des armées, de les diriger k leur gré, n'attentent-ils pas à la souveraineté? Qui d'entre vous osera le nier?
— EU la municipalité de Paris? » lui crie-tr-on à droite.
9 Jamais, reprend Thuriot, la municipalité de Paris ne s'est permis les crimes et les abus d'autorité que je vous «jéoonce. Vous anéantirez donc ces actes qui ont pour but de déchirer le sein de la République. Vous vous occuperez aussi des députés qui sont détenus; mais vous vous souviendrez que leur présence était ici le signal du trouble et de la division. Leurs amis nous disent que ces hommes étaient la boussole de la Convention, que leurs talents étaient nécessaires pour sauver la liberté. Je vous rappelle que ces hommes sont ceux qui ont composé le Comité de défense générale qui, pendant sept mois, a laissé trahir la nation et creuser t'abîme qui devait nous engloutir. Depuis qu'ils sont loin de notre Assemblée, le calme y r^e et nous faisons des lois utiles. Je demande que l'on s'attache aux grandes mesures proposées par
n,gti7cdT:G00glc
Lacroix. Je demande qu'il les lise de nouveau et qu'elles soient adoptées. »
La discussion est close. Après plusieurs épreuves douteuses, l'Assemblée ordonne le renvoi au Comité de salut public. Celui-ci Bt son rap[>ort trois jours après, le 14 juin. Il n'y était nullement questioa des mesures de rigueur proposées par Lacroix contre les administrations départementales; la proposition d'un appel nominal était seule adoptée. Cette épreuve eut lieu le 15, et constata l'absence d'un grand nombre de députés^.
L'a vaut -veille déjà , lors du scrutin ouvert pour l'élection du président qui devait succéder à Mallarmé, 241 votants seulement y avaient pris part. Collot-d'Herbois réunit 157 voix; Chasset , un des membres tes plus compromis de la droite, en obtintSO. Ainsi, un tiers au plus des représentants suivait les séances de ta Convention, et chaque Tois que le secret du vote leur laissait quelque indépendance, les vaincus ne manquaient pas de se mesurer avec les vainqueurs.
Le même jour, une députation des sociétés populaires de Vernon et des Andelys vint dénoncer à la barre les arrêtés fédéralistes du Conseil générât de l'Eure, qui voulait organiser une force armée contre Paris et prêchait ouvertement la désot>éissance aux ordres de la Convention, opprimée par des factieux. Elle apprit en outre à l'Assemblée que deux représentants du peuple, Bomme et Prieur, de la Côte-
< . Un membre eut le courage de répondre h l'appel de sod nom : t Oui, présent à la tyrannie. ■ Les journanx, malheureusement, ne noua ont pas con3er?é le nom de cet intrépide représentant.