I. Voir plus haut, page
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A cette revue assistait une jeune fille obscure et ignorée, qui cachait une âme ardente sous un maintien calme et une physionomie enjouée. C'était Charlotte Gorday d'Armont. Fille d'un gentilhomme pauvre, elle avait été recueillie par une vieille parente et élevée dans au des principaux monastères de Caen . Elle avait 2k ans et n'était jamais sortie de sa province, où toute sa vie semblait devoir s'écouter douce et paisible. Au couvent, elle n'avait cessé de montrer une piété proronde ; mais depuis que, chez madani3de Bretteville, elle avait pu entrevoir un coin du monde et entendre proresser les maximes de la philosophie moderne^ elle s'était détachée peu à peu des pratiques de la religion. Les querelles qu'avait enfantées la constitution civile du clergé, le mépris où étaient bien vite tombés les prêtres assermentés demeurés seuls en possession des églises, avaient encore accru cet éloignement. L'âme de la jeune fille s'était repliée sur elle-même. Dans le silence et la solitude, elle s'était miàe à lire les auteurs de l'antiquité et les théoriciens révolutionnaires du xviii° siècle. Plutarque était devenu son évangile, Raynal sod oracle. Elle se mêlait volontiers aux coaversatioos qui roulaient sur ta politique du jour et y apportait des convictions républicaines bien inattendues chez une jeune fille élevée par des religieuses, vivant daus uu milieu aristocratique; seulement, comme toutes les personnes que leur sexe, leur âge et leur isolement semblent condamner à l'impuissance, elle se vengeait de sa faiblesse apparente en employant vis-à-vis de ses interlocuteurs l'arme de l'ironie.
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LITRE XLIT. U9
Au fûod cette créature modeste et timide était travaillée d'uD immense besoin de se dévouer, mais son cœur oe savait où se prendre. Les affections de raœille lui avaient manqué; elle n'avait point connu l'amour et . ne devait point le connaître. Ses prétendus sentiments pour le jeune fieizunce, pour Barbaroux, ou pour tout autre personnage de cette époque ne sont que des fables démeniies par les faits. Cette Judith moderne se sAcriSa comme sa devancière au salut de tout un peuple. Aucune préoccupation personnelle, aucun vain espoir de renommée ne l'animait. Ses dernières lettres sont là pour l'attester, a Je n'ai jamais estimé la vie, dit-elle dans l'une, qae pour l'utilité dont elle pouvait être ; je ne demande qu'un prompt oubli à mes amis. . . » ■ O ma patrie, écrit-elle dans une autre,' je ne puis t'offrir que ma vie, et je rends grâces au ciel de la liberté que j'ai d'en disposer', a
i. La biographie de Charlotte Cordajr adonné lieu h qd graiu} nombre de pubiJcationa, goil peDdant la Terreur, aoit depuis. Noua donnons ici la aomenclatare des ouvrages qui ont une véritable valeur historique :
' l*CAarb)(te Corcbjf, par Louis Dubois, 1838;
V Charlotte Corday, par M. Vatel;
3* Mil 10 CkarloUe Corday dArmoM, par Cheroa de Tiiliera, ISiS;
4* la jemuua de Charlotte Corday, notice historique publiée par U. Casimir Férîer, dans la Revw dei Deux Mondei, n* du 4" avril «se!.
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Tous les jours tes feuilles publiques apportaient à GaèD des nouvelles affligeantes pour les véritables amis de la liberté. Louis XVI montait sur IVchafaud, les Girondins étaient proscrits, Maral dictait ses volontés îi la Convention. Par un effet d' optique dû à l'éloignemeDt, ce hideux personnage était devenu pour les provinces le spectre du meurtre et de l'anarchie. Dans son ignorance des choses et des hommes, Charlotte Corday s'était persuadée qu'en immolant Marat, elle frapperait au cœur ta démagogie elle-même et ferait disparaître le principal, peut-être le seul obstacle à la réconciliation des partis.
La journée du 7 juillet l'affermit dans sa résolution. Celte lamentable pénurie d'hommes de bonne volonté, cette indifférence de ses compatriote dans un moment aussi solennel pour le pays révolta son âme libre et Gère. Cette œuvre généreuse de libération, qu'une armée à si grand' peine recrutée lui semble incapable d'exécuter, elle décide qu'une faible femme saura l'accomplir, et, sans mettre personne dans sa confidence, sans trahir son secret d'un mot ni d'un geste, elle se dispose à devancer à Paris 1^ volontaires normands; elle veut que ceux-ci, en arrivant, trouvent la capitale débarrassée de son tyran et prêle à ouvrir ses portes aux bataillons de la liberté. Elle s'attend à périr des mains de la populace, aussitôt Le meurtre accompli ; mais elle n'a pas pour elle-même un seul regard de pitié.
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Dès l'abord elle est sans faiblesse, comme plus tard elle sera sans remords.
Cependant il lui fallait une lettre de recommandation pour péuélrer plus facilement dans les tribubes, car c'est au sein de la Convention, sur la crête même de cette Montagne où siège Marat, qu'elle vent poignarder t'i4fni du peuple. Depuis que les députés proscrits habitaient Caen, elle avait eu quelques relations de société avec Baitbaronx. Elle va le trouver à l'Intendance et l'entretient d'une réclamation qu'elle désire faire 11 Paris, au ministère de l'intérieur, dans l'intérêt d'une de ses amies réfugiée en Suisse. Ayant seule conçu son dessein, eDe ne prévoit pas qu'on pourra plus tard considérer comme ses complices tous ceux qui auront eu avec elle le moindre rapport, même fortuit. Barbaroux lui remet une lettre pour son compatriote Duperret qui n'a pas été compris dans le d^-cret d'arrestation des trente-Kleux et qui continue, malgré les instantes prières de ses amis de Caen ' , à suivre les séances de la Convention. Pétion survient au même moment, et adresse à la jeune fille quelques paroles d'assez mauvais goÛt sur la visite, qu'une aristo<a«te comme elle- se permet de faire à des républicains comme eux. « Citoyen Pétioo, lui répond Charlotte, vous me jugez aujourd'hui sans me connaître; un jour vous saurez quijesuis. »
Charlotte fait ses adieux de vive voix à la vieDle parente qui a pris soin de son enfance» puis elle écrit
1. Voir à i> an da-TOlame les pièce* jnstiflcatlrM do Iït. XLIII.
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lô! HISTOIRE DE LA TE&RBDR.
à son père, qui habite Argentan; à tous les deux elle dit qu'elle part pour l'Angleterre, qu'elle va (Percher de l'autre côté du détroit, où on lui offre un asile, ]a sécurité qui n'existe plus dans son malheureux pays.
Deux jours après (11 juillet, vers midi] elle arrivait è Paris et, sous la conduite d'un commissionnaire, elle se dirigeait vers un petit hôtel de ta rue des Vieux- Augustins dit l'hôtel de la Providence. Était-ce d'inslÎDCl qu'elle choisissait ce gt(e dont l'enseigne dut la Trapper dans l'état moral où elle se trouvait? Ne se croyait-elle pas en effet chargéed'une mission d'en haut? Ne lui semblait-il pas obéir à une inspiration divine?
Quoi qu'il en soit, dès son arrivée, sa préoccupation se trahit par les premières questions qu'elle adresse au valetqui laswt:» Que dit-on à Paris de .Marat et qu'en peose-t-OD? — C'est un excellent patriote », se hàle de répondre le pauvre homme qui est h cent lieues de soupçonner les pensées qui obsèdent la jolie voyageuse.
Charlotte arrête court la conversation et se rend chez Dupeiret pour lui remettre la lettre de Barbaroax. Ne l'ayant pas trouvé d'abord, elle revient quelques heures après, et |H'ie le représentant de l'accompagner au ministère. Après une première démarche infruolueuse, Duperret fait observer à la jeune fille que, faute d'une procuraiion en règle, ses réclamations n'oat aucune chance d'aboutir; lui-mâme, igoate-t-il, est
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LIVBB XLIV. 1!S3
leou pour Buspcct ; oa vieot d'apposer les scellés sur ses p-ipiers; partant, son interveDtion ne pourrait être que pi.<rilleuse aux solliciteurs qui s'en prévaudraienl. Charlotte se laisse aisément convaincre par ces raisonsi et prend congé de Duperret, en lui conseillant de rejoindre à Gaen ses collègues : « Mon poste est à Paris, répond le député, je ne dois pas l'abandonner. — Encore une fois, partez, réplique la jeune 6lle; crdyez-moi, fuyez avant demain soir. »
Sans que Duperret ait pu s'en douter, Charlotte a lire de lui les renseignements qu'elle désirait : Marat est malade; il ne va plus à la Convention; il n'y aura pas de fête le surlendemain, 1& juillet, jour de la fédération. L'Ami du peuple, en tout cas, ne pourrait y assister; il but donc renoDcer au projet de le frapper, soit k l'Assemblée, soit au champ de Mars. C'est chez lui, dans son antre même, qu'il faut aller chercher le monstre , c'est au milieu des siens qu'il feut l'immuler.
Cbarlolle passe la nuit h rédiger, sous la forme d'une adresse aux Français, le testament qu'elle veut léguer à la postérité*. Elle sort dès six heures du matia et achète, au Palais-Royal, le couteau qui doit lui servir à exécuter le meurh^. En chemin, elle rencontre un crieur public qui vend le jugement prononcé ia veille par le Tribunal révolutionnaire contre les malheureux Orléanais accusés d'avoir voulu attenter aux
<. CeU« adresM se trouve in extemo dans l'ouvrage de tf. Clieron de VUliera et dans VHitloire des Girondin* de Lamarline.
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jours d'uD Représentant du peapie, Léonard Bourdon ' , Elle en achète un exemplaire et lit avec borreor cette sentence inique. Sa résolution s'en affermit davantage. Quelques heures après elle se faïtconduire en voiture chez Marat. On refuse de l'introduire : « Marat ne reçoit personne », telle est la réponse de la concubine de i'Ami du peuple, Simonne Evrard. Charlotte revient à son hôtel. Elle écrit à Marat pour lui annoncer qu'Ole a des révélations importantes à lui foire sur les événements qui s'accomplissent à Gaen. A sept heures et demie du soir, elle retourne rue des Cordeliers. Simonne Evrard lui oppose le même refus que le matin; mais la jeune fille insiste et élève la voix. Marat, qui a reçu la lettre de Charlotte et qui brûle d'avoir des nouvelles du quartier général de l'insurrection, ordonne de laisser entrer la visiteuse. Il était au bain. Tout entière à son dessein, la jeune fille n'a pas l'air de remarquer l'inconvenance de cette réception ; elle répond aux questions que Marat s'empresse de lui faire sur les députés réfugiés h Caen. Sous sa dictée YAmi du peuple prend leurs noms et s'écrie avec un rire satanique : « Dans huit jours ils iront tous à la guillotine. »
Le mot de guillotine devait être le dernier proa<Hicé parMarat, car, au même moment, la jeune fille se lève et lui plonge le couteau dans la poitrine. La i&ort est instantanée. Au bruit, tee femmes qui vivaient autour de lui accourut en toute hâte; an commissionnaire
f . Voir tome TU, page 477, la note consacrée à ce Idineotable épitode de l'higloira de la Terreur.
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employé aux gros ouvrages de la maison assène à Charlotte un coup violent sur la tête, la renverse et la maintient sous ses pieds jusqu'à ce que la garde arrive. Charlotte ne résiste pas, elle demeure impassible.
En un instant, la nouvelle de la mort de Marat s'est répandue dans tout Paris. Des chirurgiens, des commissaires, des administrateurs de police, des membres du Comité de sûreté générale arrivent successivement et procèdent aux constatations. A toutes les questions, à toutes les injures qu'on lui adresse, Charlotte oppose an calme qui déjoue toutes les ruses, toutes les insi- Dualions. Elle déclare qu'elle a quitté Caen avec le dessein prémédité de tuer Marat. Elle affirme n'avoir communiqué son projet h personne, et n'avoir eu d'autre but que de sauver son pays, en frappant le principal auteur des maux qui affligent la France. Le soir même, elle est conduite à l'Âbbaye, puis à la Conciei^rie. Le IS juillet, elle comparait devant le Tribunal révolu- ' tionnaire. Trois jours avaient suffi pour entendre les témoins et faire subir h l'accusée les interrogatoires préliminaires.
Les débats da procès n'apprennent rien de nouveau; notons seulement quelques réponses qui prouvent que Charlotte était la digne nièce du grand Corneille, car on y retrouve l'énergie toute rotname de l'illustre auteur de Cinna.
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4tie HISTOIRE DE LA TERREUR.
u Qui TOUS a engagée, lui demaDde lo président, à commeltre cet assassinat?
— L'accusée. On exécute mal ce que l'on n'a pas conçu soi-même.
-" Le président. Le moyen que tous aTez em|^oyé pour pénétrer chez Marat tient de la perfidie.
— L'accusée. Je conviens que ce moyen n'est pas digne de moi, mais ils sont tous bons pour sauTer son pays. D'ailleurs j'ai dû paraître l'estimer pour arriver à lui. Un tel bomme est soupçonneux.
— Le président. Qui tous avait donc inspiré tant de haine contre Marat?
— L'accusée. Je n'arais pas besoio de la haine des autres, j'aTais assez de la mieoDe.
— Le président. En lui donnant la mort, qu'espériez-TOus?
— L'accusée. Rendra la paix à mon pays.
— Le président. Groyez-Tous donc aroir assassioé tous les Marat ?
— L'accusée. Celui-là mort, les autres aaronl peur peut-être. »
Oa lai présente le couteau dont elle s'est servie pour tuer Marat. A la rue du sang dont il est encore couvert, elle éprouTe le seul mouvement d'émotioQ qu'elle ait manifesté pendant toute la durée de cette longue séance : a Je le reconnais », dit-elle, d'une voix, entrecoupée et en détournant la tête.
Fouquier-Tinville rappelle la Tiolence du coup qui a frappé Marat, et fait observer qu'il fallait que l'accusée se fàt exercée d'avance.
A cette imputation, Charlotte s'écrie indigQée : « Le DiODStre ! il me preni] pour uq assassin ! » Dans sa conviction, elle n'avait pas assassiné; elle avait vengé le genre humain.
Le président, pour se conrormer à la loi, avait donné à Charlotte Gorday un défenseur d'office ; c'était l'avocat Ctiauveau-Lagarde '. Celui-ci n'avait pu conférer avec sa cliente sui le système de défense qu'elle désirait adopter. Mais il avait vu dans ses réponses comme dans sa contenance qu'elle ne voulait pas être Justiiiée. L'avocat fut digne de l'aixusée. Il laissa à l'attentat loule sa grandeur et se contenta de prononcer quelques mots oîi l'apologie de l'action se déguisait sous la modération du discours. En entendant ce lier langage oii l'âme même de Charlotte semblait vibrer tout entière, président, juges, jurés, accusateur public restent cloués sur leurs bancs, muets et glacés de terreur. Fouquier- Tioville ne songe à faire taire l'audacieux, avocat que lorsque déjà celui-ci a terminé sa courte et courageuse plaidoirie.
H L'accusée, dit Chauveau-Lagarde, avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis; elle en
t. Cturlotle Corday avait dédigné pour son défenseur Giutave Doulcet do Ponlécoulant, député du Calvadog. Il us M présenta pas à l'audience, et Charlotte, dans ses dernières lettres, l'accusa de làclielé. Elle avait tort. L'avis ne parvint k Pgntécoulaal que le lendeouia de l'exéculion', ou le lui avait adressé à la ConveutioD, oCi il oe paraissait que rarement depuis le 31 mai. Tous ces faits ont été mis hors de doute par la publication des pièces authentiques; de l'accusatioD de ClurJoUe Corday il ne doit donc rien rester qui puisse enlacber la mémoire do l'illustre Girondin.
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avoue la longue préméditatioa ; elle eo avoue les circoDstancK les plus afireuses; en uo mot, elle avoue tout et ne cherche pas même h se justifier. Voilà^ citoyens jurés, ta défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière abn^ation de soi-même qui n'annoncent aucun remords, et, pour ainsi dire, en présence de la mort même ; ce calme et cette abnégation sublimes sous un rapport ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. C'est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être celte considération morale dans la balance de la justice. Je m'en rapporte à votre prudence *. »
Le verdict du jury ne pouvait être douteux. A l'unanimité, Chai'lotle est déclarée coupable du meurtre de Marat, et condamnée à mort. Elle entend son arrèl sans trahir sur son visage la moindre émotion. Elle était prête depuis longtemps pour le sacrifice. Tout cet appareil juridique n'est à ses yeux qu'une lormalité qui mérite à peine son attention.
^■ Après sacoadamaation, CharloUe remercia son défeoseur en des termes dignes d'un héros de Plutarque,
( Monsieur, lui dit-elle, je vous remercie du courage avec le.]uel vous m'avez défendue d'une manière digne de tous et de moi. Cet messieurs, — en montrant les jugea, — me confisquent mon bien. Je veux vous donner un témoignage de ma reconnaissance. Je vous pris de payer pour moi ce que je dois à la prison, >
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