LIVRE XLIV. 1S
Rentrée dans sa prison, elle demande que l'on inlroduise près d'elle un peintre qui a esquissé son portrait peudant l'audience. Ce n'était pas orgueil de sa part. Ce sentiment n'avait pas prise sur son âme; mais, par un retour bien naturel sur elle-même et sur ses jeunes années, elle désirait, si c'était possible, laisser à ses proches et à ses amis l'image de ses traits.
Lorsqu'elle était encore à l'Abbaye, elle avait écrit au Comité de sûreté générale une lettre où perce, sous le sourire de l'ironie, son admir^Ie force d'âme.
. Dn ISJoUlet 1703, S* de U Républiqae.
« Atlas citoyens composant le Comité de sûreté générale.
u Puisque j'ai encore quelques instants à vivre, pourrai-je espérer que vous me permettrez de me faire peindre? Je voudrais laisser cette marque de souvenir à mes amis; d'ailleurs, comme on chérit l'image des bons citoyens, la curiosité fait quelquefois rechercher celle des grands criminels, ce qui sert & perpétuer l'horreur de leurs crimes. »
Le Comité de sûreté générale s'était bien gardé de laire droit à cette demande. Il craignait de donner « une trop grande importance à cette femme extraordinaire qui n'avait déjà inspiré que trop d'intérôt aux malveillants ^ »
1. Ce sont les expressions mômes d'une leltra adressée par le Comiié de sûreté générale à Pouquier-Tinville, et signée par Baùre, LavicomI«rie et Guffroy. C'esl le témoignage le plus considérable iii.e l'on puisse invoquer pour donner une idée de l'effet immense que
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Le concierge de la prison, Richard, fut plus huoiain ; il n'hésita pas à prendre sur lui d'iotroduire auprès de la condamnée l'artiste qu'elle altendaJt avec impalience. Pendant tout le temps qu'elle posa, Charlotte se moulra indifférente à son sort. La séance dura une heure et demie. Elle fut interrompue par l'arrivée du bourreau qui parut sur le seuil, tenant sous son bras la chemise rouge des parricides, car Marat, en sa qualité de représentant du peuple, était considéré comme un des pères de la patrie.
Charlotte se laisse, sans mot dire, couvrir du vêtement sinistre, qui ajoute encore à l'éclat de sa beauté. Avant qu'on lui coupe les cheveux, elle en détache ellemême une mèche qu'elle offre au peintre qui vient d'ébaucher son portrait; puis, d'un pas assuré, elle sort et monte sur la fatale charrette.
A peine le funèbre cortège esl-'ù en marche, qu'un coup de tonnerre éclate, et que la pluie tombe à torrents.
La foule qui encombre le Palais de justice, les ponts» les quais et les rues, ne prend pas garde à l'orage. Chacun veut voir cette jeune fîlle que l'on dit si belle et si courageuse. Les mégères qui ont pour mission d'injurier les condamnés sont à leur poste et hurlent leurs cris les plus sinistres, mais la plupart des assislants restent muets de stupeur et d'adiniraiion.
Quelques fronts même se découvrent avec respect. Charlotte, calme et 6ère, semble insensible aux. insultes
produisit sur ses oaoemis rbéroïsiQo déployé par la viergo du Calvados.
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des Turies de la guilloliae aussi bien qu'aux cahots de la fatale charrette. Le sourire est sur ses lèvres ; par la peasée, elle s'élance déjà dans uq autre moude,, où elle se voit réunie a tous ceuv qu'elle a chéris, à ces Anciens dont elle s'est montrée la digne émule. EnRa ou arrive à la place de la Révolution, juste au moment où le soleil (lispamit derrière les arbres des Champs-Elysées. Charlotte descend de l'ignoble tombereau et gravit d'un pas léger les marches de l'échafaud. On dirait qu'elle franchit les degrés du temple de ta gloire. Elle veut parler au peuple, mais on Ten empêche. Elle se livre au bourreau ; sa tôte tombe ; un misérable valet de l'exécuteur, nommé Legros. s'en saisit, la montre à la foule et lâchement lui donne un soufllet'.
Devant cet outrage fait à la mort, un frémissement d'horreur court dans l'assistance. Les spectateurs les plus proches croient avoir vu les joues de l'infortunée Charlotte s'empourprer d'une sainte pudeur. Ce bruit circule de bouche eu bouche et augmente encore l'émotion de la foule. La place se vide lentement; te silence n'est troublé que par les sourds roulements du tonnerre, qui n'a cessé de gronder pendant que le drame lugubre s'accomplissait.
Tous les historiens, à quelque nuance d'opinion qu'ils appartiennent, ont été d'accord pour honorer le courage de Charlotte Corday et pour déplorer l'usage qu'elle en
1. Il Taut le dire poarl'hoaaeiir de l'faiimaailà, l'actioQ deLegroi ne resta pas impuDie. Les administrateurs de police lui ÎDtligèrent bail jours de prison.
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6t. Nous Dous associerons à ce jugement. L'assassinat politique doit toujours être flétri, si noble que soit le motif, si méprisableque soit la victime, si pur que soit le meurtrier. Rien ne peut absoudre celui qui, de sa propre autorité, se constitue juge et bourreau. La postérité, qui prononce l'impartial verdict, ne couronne pas iodistincteménl tous les béroïsmes.
A trois siècles de distance, deux femmes, deux vierges, se sont levées pour le salut de la France. Le même amour de la patrie enflamma leurs cœurs; la même baine contre la tyrannie arma leur bras ; toutes deux ont été livrées au bourreau. Mais l'une a saisi le glaive des guerriers et l'autre a tenu le poignard des assassins. Gela suffît pour qu'à travers les âges l'histoire exalte, dans Jeanne d'Arc, la martyre et la sainte; tandis que, dans le souvenir de Charlotte Corday, une tacbe de sang obscurcira éternellement sa gloire.
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Marat, aux yeux de ses séides, était plus qu'un roi : c'était un dieu. Vivant, il avait eu ses adorateurs ;■ mort, il eut son culte expiatoire. Par une réminiscence de la barbarie avec laquelle on avait puni l'assassin de Louis XV, on alla jusqu'à demander des supplices nouveaux pour celle qui avait attenté aux jours de VAmi du peuple; par une imitation des cérémonies de l'Église catholique, on érigea au misérable folliculaire un tombeau pareil à celui dont la piété des fidèles orne
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les lieux saiots, dans la semaine du sacrifice. Les démagogues copiaient ainsi servilement tout ce que les philosophes du xviti* siècle, leurs oracles et leurs maîtres, avaient poursuivi de leurs sarcasmes les plus amers.
Le it juillet, Guiraut, l'apologiste des massacres de septembre', vint, à la léte d'une députation de la section du Contrat social, lire une adresse ainsi conçue : « Citoyens législateurs, décrétez contre le meurtrier de Marat le supplice le plus afireux ; il n'eu est pas d'assez cruel pour venger notre perte. Anéanlissez pour jamais la scélératesse et le crime. Apprenez aux forcenés ce que vaut la vie, et, au lieu de la trancher comme un fil, faites que les tourments qu'éprouveront les assassins de Marat puissent à jamais détourner les mains parricides qui menacent la tête de nos représentants*. »
Le même jour, la section du Théâtre-Français, à laquelle appartenait Marat, annonça qu'elle était dépositaire dm restes précieux du martyr, et qu'elle avait cru entrer dans les vues de ses anciens collègues en D'épargnant rien pour les conserver *. Elle demanda à la Con~
4 . Voir tome III, page S50, Ie§ paroles prononcées par Guiraut, à rAssnnblée législative, le soir même du 3 septembre 1791. Comme louB ses pareils, ce démagogue ne s'était pas oublié dans la distribution des emplois lu(»'Btirs ets'était Tait nommer conservateur des arls et métiers.
5. Cette adresse est meotionaée au Moniteur du 46 juillet 1793, mais elle est tronquée. Nous avons retrouvé l'original éccit de la main de GuirauL Au bas de la piâce se trouve l'approbation de la seclloD, qui donue b sa députation l'ordre formel d'insister pour obtenir le nooreau supplice qu'elle demande.
3. Elle tint parole, niais envoya la note à payer au ministre de l'iolérieur. La réclamation parut exorbitante, et nous donnons, aux Piéeu jmiifieMwes, l'expertise qui fut prescrite !i ce sujet.
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16i IIISÏOIUE DE LA TERREUR-
veotioD d'assister en corps aux obsèques et cetie-d s'empressa d'obtempérer à cette requête. La cérémoDie eut lieu en grande pompe le 17 juillet. Le corps fut déposé provisoirement dans le jardin du couvent des Cordeliers, au milieu des ombrages sous lesquels, dit l'arrêté de la section, l'apôtre de la Révolution se plaisait h instruire ses concitoyens. Dans l'église, on établit une chapelle ardente où des lampes brûlaient continuellement en l'honneur de la nouvelle divinité. Ce Tut bientôt un lieu de pèlerinage ; on venait y réciter dL-s litanies composées pour la circonstance et y invoquer, avec une pieuse ferveur, te cœur de Marat, ses plaies et son martyre.
Une renommée autrement durable attendait Charlotte Corday.etiaConvenlion ne puten empêcher les manifestations immédiates. Nous n'en citerons que deux.
Le 20 juillet, trois jours après l'exécution, la population parisiennes'arrêtaitdevanl un plaça rdaffiché sur tous les murs et dans lequel on proposait d'élever une statue à la condamnée, avec cette inscription : Plus grande que Bntius. Ce placard était signé Adam Lux, du nom d'un jeune Mayençais que ses compatriotes avaient envoyé demander à la Convention de réunir irrévocablement à la France leur ville, déjà assiégée par l'armée prussienne.
Adam Lux Taisait connaître en ces termes les sentiments qui l'avaient agité lorsque, pour la première fois, Charlotte lui était apparue sur la fatale charrette : « Je
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m'attendais à voir cette fîUe incomparable montrer la même intrépidité que devant le tribunal. Mais guel fut mon étoanemeDl, lorsque je vis celte douceur inaltérable, au milieu des huriements barbares; ce regaitl si doux, si pénétrant; ces étincelles vives et humides qui éclataient dans ses beaux yeux et dans lesquels brillait une âme aussi tendre qu'intrépide : yeux charmants qui auraient dû émouvoir des rochers ! souvenir unique et immortel ! regai'ds d'un ange qui pénétrèrent intimement mon cœur, qui le remplirent d'émotions violentes, inconnues jusqu'alors; émotions dont la douceur égale l'amertume et dont le sentiment ' ne s'efTacera qu'avec mon dernier soupir! Pendant deux heures, depuis son départjusqu'à l'écharaud, elle garda la même fermeté, la même douceur inexprimable sur la charrette. N'ayant ni appui, ni consolateur, elle était exposée aux huées continoelles d'une Toule indigne du nom ct'bommes. Ses regards, toujours les mêmes, semblaient quelquefois parcourir cette multitude pour chercher s'il n'y avait point un humain. Elle monta sur
l'échafaud elle expira et sa grande âme s'éleva
au sein des Caton et des Bnitus. »
Au même moment, André Chénier, devançant le jugement de la postérité, consacrait une de ses plus belles odes à l'Iiéroïne du Calvados. Elle est digne des Jambes, dans lesquels il avait flétri le triomphe des Suisses de Châteauvieux', et jamais le grand poète ne s'est élevé plus haut que dans ta strophe célèbre :