CHAPITRE PREMIER
Un des principaux griefs formulés par les protestants contre l'Église catholique, fut qu'elle enseignait des dogmes étrangers à l'Ecriture. Au dire de Luther et de ses partisans, la révélation divine se trouvait consignée tout entière dans les livres inspirés. Sans doute les évangiles et les autres écrits apostoliques ne contenaient qu'une faible partie de la prédication du Christ et de celle des apôtres. Ils contenaient du moins l'essentiel, et ce qu'ils avaient laissé échapper était sans portée dogmatique. En tout cas, dogmatiques ou non, ceux des enseignements du Sauveur et des apôtres qui n'avaient pas été recueillis par les écrivains sacrés, s'étaient irrémédiablement perdus, et l'on ne devait attacher aucune valeur aux prétendues traditions apostoliques de l'Eglise romaine. En réponse à cette thèse protestante, les controversistes durent établir que tous les dogmes révélés n'étaient pas dans l'Ecriture, mais que plusieurs étaient restés plus ou moins longtemps à l'état oral, avant d'être consignés dans les écrits
(les Pères; en d'autres termes, qu'il y avait des traditions apostoliques étrangères au Nouveau Testament et que ces traditions s'étaient fidèlement conservées. Voici comment Melchior Cano, l'un des premiers, présente cette démonstration ^
L'Église est plus ancienne que l'Ecriture, la foi et la religion ont existé sans l'Ecriture. Cela est vrai de 1" Eglise patriarcale, cela est même vrai de l'Eglise du Christ. Le Sauveur n'a rien écrit, et l'on ne voit pas qu'il ait donné ordre d'écrire. Il n'a pas dit : Allez, écrivez, mais : « Allez, prêchez » l'Evangile^. Il avait dit par l'organe de Jérémie : « Je mettrai ma loi dans leurs entrailles, je l'écrirai dans leur cœur^. » Saint Paul dit aux Corinthiens : « Vous êtes la lettre du Christ... écrite non avec l'encre, mais avec l'esprit de Dieu, non sur des tables de pierre, mais sur les tables charnelles du cœur*. » La loi évangélique a donc été gravée dans le cœur des fidèles avant d'être consignée par écrit. Les apôtres ont commencé par prêcher; ce n'est que plus tard qu'ils ont écrit. C'est ce que nous attestent les Pères. C'est ce que saint Luc lui-même nous apprend. « Beaucoup, dit-il, ont essayé de raconter les événements qui se sont accomplis au milieu de nous, comme les ont transmis ceux qui en furent les témoins et qui ont été les ministres de la parole'*. » Notons ce sicut tradiderunt nohis qui... ministri fueriint sermonis. Voilà bien la preuve que la prédication orale a précédé la rédaction écrite. 11 y a donc eu dans l'Eglise catholique des dogmes non écrits. Aussi saint Irénée déclare que, quand même les apôtres ne nous auraient pas laissé les Ecritures, il nous faudrait suivre la tradition ecclésiastique que les fidèles suivaient avant la rédaction par écrit de l'Evangile.
Ce qui précède est notre premier principe. Un second prin-
1. De locù Iheologicis, 111. 3. Avant lui, Driédo avait i)rosonté les mêmes vues dans le De ecclesiasticiii scripturis cl do(/i/ialibus, l, 1 et 5 (Louvain, 1533), p. 501 et suiv. Mais il n'avait pas su leur donner la netteté. Voir aussi Vighi, Hierarchiae ecclesiaslicae asserlio, 1. 3 (Cologne, 1558), p. 12.