‹ Histoire de la théologie positive (volume 2)Chapitre 170 sur 371 · ARTICLE VI. DISCUSSION RATIONNELLE DU TEXTE · texte numérisé non relu

ARTICLE VI. DISCUSSION RATIONNELLE DU TEXTE

Luther se rendit compte que la discussion patristique du texte Pasce ne pouvait lui procurer des avantages bien marqués. Il abandonna donc le domaine de la tradition et essaya de prendre sa revanche sur un autre terrain^. « Le verbe grec employé ici, dit-il, ne signifie pas simplement gouverner et paître, mais donner des soins tendres et affectueux, faire en sorte qu'il ne manque rien aux brebis. Si mon honorable adversaire examine ce texte attentivement, il verra qu'il n'est pas question d'un droit ou d'un privilège octroyé, mais d'un devoir imposé, d'une lourde charge confiée... De plus, si on

1. De viac ratione primatus, 12. 3, dans le Theologiae cursus, 3. 1008.

2. Serm. 46.33, M, 38. 287. Launoi s'était servi de ce texte pour prouver que le pasce s'adresse à tous les ministres.

3. Disputaiio Lipsiae habita, p. 94 et 108. Voir aussi Calvin, InséUution., 4. 6. 3.

veut tirer de ces paroles la primauté, on n'aura qu'une primauté incertaine, car elle est subordonnée à Tamour du Christ. . . Et, comme on ne sait qui aime le Christ, on ne saura non plus qui est notre pasteur. Si on vient nous dire que Tamour n'est pas nécessaire, nous dirons, de notre côté, qu'il n'est pas nécessaire que nous reconnaissions notre pasteur. Il est donc préférable de dire que cette parole impose à tous les prélats l'obligation de mépriser les richesses, la primauté, les honneurs, et de se sacrifier pour les brebis... Je ne condamne pas le sentiment des Pères; mais je prends pour guides ceux qui suivent de plus près TP^criturc, et quand l'Ecriture est claire, c'est elle que je suis. Or il est clair que le moi pascere signifie simplement enseigner, prendre soin des brebis. C'est ce sens que lui donne l'Ecriture, et c'est bien ainsi que l'entend saint Pierre, quand il dit : Pascite qui in çobis est gregem. »

Si Luther s'imaginait embarrasser ainsi les défenseurs de la papauté, il se trompait lourdement. Comme pour la petra et le daho claves, la discussion rationnelle de pasce aura les préférences des controversistes. Les théologiens, surtout au dixneuvième siècle, négligeront souvent de demander aux Pères comment ils ont compris la parole qui confie à saint Pierre le troupeau du Christ, mais ils se plairont à la commenter à l'aide de la dialectique et de la philologie.

Ce travail fut commencé par Cajetan. L'auteur du De romani pontifîcis institutione consacra quatre chapitres à établir que la parole pasce o^es a été adressée exclusivement à Pierre, qu'elle l'a établi pasteur sur l'Eglise universelle, et enfin qu'elle lui a conféré la plénitude de l'autorité '. « Paître les brebis du Christ, dit-il, est un acte d'autorité dans celui qui paît, d'utilité pour les brebis. Par le fait même que le Christ confie à Pierre le soin de paître ses brebis, il est plus clair que le jour qu'il le met au-dessus de tous, comme le pasteur est au-dessus de ses brebis. Peu importe que pascere ne veut pas dire être le premier. Il désigne, à coup sûr, un acte de primauté ecclésiastique et il présuppose la primauté, car il présuppose un chef... Seul un supérieur peut paître... Par le fait même que Pierre

1. De romani pontificis institutione, 8 à 11, p. 59 et siiiv.

est investi du soin de paître les brebis du Seigneur, le peuple chrétien doit être vis-à-vis de Pierre ce que sont les brebis vis-à-vis du pasteur... D'où il suit que le devoir de la soumission des brebis est impliqué dans les mots pasce owes. » Quelques années plus tard, la démonstration de Cajetan fut reprise par Pighi, mais non sans subir quelques modifications*. Cet apologiste s'attacha surtout à fixer le sens du verbe grec TToifxaivc. « Sans doute, dit-il, ce mot, qui renferme parfois l'idée du gouvernement, désigne d'autres fois simplement le rôle du berger qui paît son troupeau. Mais le contexte nous demande de prendre ici le premier sens. En effet, le Sauveur s'est d'abord servi du verbe ^6ay.B qui veut dire paître; il a ensuite changé de mot, et employé Troifjiaivs. Il a donc voulu exprimer la seconde fois une nouvelle idée ; autrement il aurait répété le même mot. On doit conclure de là qu'il a voulu exprimer par 7roi[ji.aiv£ une idée étrangère à poTxe, et par conséquent, que TToifjLaivs signifie ici gouverner. »

Toutefois, Pighi se borna à peu près au raisonnement que nous venons de voir. Sander^ et Stapleton^ mirent à contribution les travaux de leurs prédécesseurs sans arriver à aucun résultat appréciable. C'est à Bellarmin que revient le mérite d'avoir donné à la discussion rationnelle de pasce toute son ampleur^. Ici, comme sur le terrain patristique, l'auteur des Controç^ei'ses distingua trois problèmes qu'il résolut l'un après l'autre. Il démontra d'abord que la parole pasce avait été adressée à' Pierre à l'exclusion des autres apôtres. 11 prouva ensuite que cette parole avait conféré à saint Pierre l'autorité pastorale, et non une autorité quelconque, mais l'autorité suprême. 11 ne lui fut pas difficile de trouver dans le contexte divers indices établissant clairement que le Sauveur parlait ici à Simon-Pierre tout seul. Le premier point ne lui aurait donc coûté aucune peine, n'eût été le texte de la première épître de saint Pierre : Pascite qui in çobis est gregem. Le prince des apôtres ne présentait-il pas dans cet en-

Page 1