JUGEMENTS DU SAINT-SIEGE EXAMINES PAR LES CONCILES
vent le droit de définir la foi et de juger, même quand l'autorité suprême s'est prononcée. Il est donc évident que le droit de juger ne restreint pas l'obligation d'acquiescer à un ordre et que cette obligation ne restreint pas le droit de juger. » Fénelon était opposé à l'infaillibilité pontificale. Par saplume, c'était donc l'Eglise gallicane elle-même qui venait au secours de l'école de Bellarmin et faisait disparaître une des objections les plus graves que la doctrine de l'infaillibilité rencontrait dans l'histoire. Les théologiens dévoués au saint-siège utilisèrent avec empressement les armes que leurs adversaires mettaient à leur disposition. Ballérini, Zaccaria prouvèrent, par les aveux mêmes de l'Eglise gallicane, ([ue le droit de juger n'impliquait pas toujours le droit de refuser son assentiment à une décision préalable, et que les évêques pouvaient juger les définitions dogmatiques émanées de Rome, tout en ayant l'obligation d'y adhérer. Ces principes facilitaient singulièrement l'explication du fait de Chalcédoine et des faits analogues. Ballérini montra que les Pères de Chalcédoine étaient liés par la Lettre à Flavieriy et qu'ils avaient la liberté de l'examiner, mais non de lui refuser leur adhésion. Sans doute saint Léon écrivant à Théodoret avait parlé de la « confirmation « apportée à sa définition dogmatique par « l'assentiment irrévocable de la fraternité ». Mais Ballérini, se référant aux textes qu'on a vus plus haut, établit que saint Léon considérait sa Lettre à Flavien comme une règle de foi absolument obligatoire, qu'il n'avait pu permettre aux Pères de Chalcédoine de la discuter un seul instant, et qu'on ne devait attribuer aucune portée au passage en question de la Lettre à Théodoret. « D'ailleurs, ajouta-t-il, la définition dogmatique de saint Léon avait obtenu l'adhésion expresse de toute l'Eglise avant même le concile de Chalcédoine : elle était donc irréformable d'après les propres principes des gallicans, qui considèrent comme intangibles les définitions du saint-siège quand elles ont obtenu l'assentiment simplement
1. De vi ac ratione primatus, 13. 13, p. 1099. Voir aussi son De pcrtextale ecclesiastica, 2. 1, p. 1289.
2. L'Anli-Fébronius, 4, 243-251. Voir encore Muzzarei.li, De auctorUale romani poniificis in conciliis r/eneralibus^ 2. 103.
330 l'infaillibilité du pape.
tacite de l'Eglise dispersée. » Cette dernière observation contenait une objection que les gallicans durent résoudre. Maret s'efforça de démontrer que TEglise n'avait pas donné son assentiment à la Lettre à Flavien avant le concile de Chalcédoine, et il refit cette démonstration pour chacune des lettres dogmatiques auxquelles les conciles suivants donnèrent leur approbation.
ARTICLE III. LES DOCTEURS ONT-ILS MECONNU l'iNFAILLI-
BILITÉ PONTIFICALE?
Les décisions pontificales, telles que les lettres d'Honorius, les faits historiques, tels que l'examen de la Lettre à Flaviert par le concile de Chalcédoine, n'étaient pas les seuls obstacles que la doctrine de l'infaillibilité rencontrait sur son chemin. Il y avait encore les Pères, les docteurs de l'Kglise, qui, parfois, avaient résisté aux injonctions pontificales les plus péremptoires, qui, d'autres fois, avaient nettement déclaré le pape sujet à l'erreur.
Ici deux noms parurent au premier plan : ceux de saint Cyprien et de saint Augustin. Ce fut autour d'eux que la bataille se livra avec le plus d'acharnement. De quoi s'agissait-il donc? D'une révolte et d'un plaidoyer destiné à justifier cette révolte. Un évêque s'était rencontré qui, en dépit des ordres les plus formels du pape Etienne, avait obstinément rejeté comme nul et sans aucune valeur le baptême donné par les hérétiques. Et un autre évêque n'avait pas craint d'excuser cette insubordination par l'observation suivante : «Aucun concile plénier n'avait étudié la question du baptême donné par les hérétiques... Pourquoi saint Cyprien n'aurait-il pas pu s'écarter de la règle de la vérité sur un point qui devait être défini plus tard par l'Eglise?... Moi-même, je n'oserais me prononcer dans le sens où l'a fait Etienne, si je n'y étais autorisé par le consentement de l'Eglise universelle. Et, certes, Cyprien se serait incliné devant ce consentement, si la question avait été, de son temps, nettement tranchée par un concile plénier ^ » Cette résistance
1. Saint ALciusTiN, Conlva Crc;iC07iium, 2. MKM. l:>. 100. Voir Hlsloirede la Théologie posUive, I. 2 16.
SAINT CYPRIEN ET l'iNFAILLIBILITÉ. 331
et cette justification n'excluaient-elles pas l'idée même de 1 infaillibilité pontificale? Or l'évêque qui avait osé rejeter une déclaration solennelle du saint-siège était l'illustre martyr de Cartilage, saint Cyprien, et son avocat n'était autre que saint Augustin. D'où il semblait suivre que les deux plus saints docteurs de l'Afrique avaient jugé les définitions dogmatiques émanées de Rome susceptibles d'erreur.
Melchior Cano négligea cette difficulté'. Mais Bellarmin l'examina et la résolut en ces termes^ : « Etienne a, il est vrai, prescrit de ne pas renouveler le baptême reçu dans l'hérésie, mais il n'a porté sur ce point aucune définition de foi ; la preuve en est qu'il n'a excommunié ni saint Cyprien, ni ses partisans. De son côté, saint Cyprien a bien décidé, dans un concile de quatre-vingts évêques, que le baptême reçu dans l'hérésie serait réitéré, mais il n'a pas fait de cette décision une question de foi, car il a déclaré qu'il ne se séparerait pas de ceux qui ne pensaient pas comme lui. Sans doute, saint Augustin rapporte que le pape « avait cru devoir excommunier » les opposants^. Mais d'autres passages du même docteur et un texte de saint Vincent de Lérins prouvent que le pape se borna à faire des menaces sans les mettre à exécution. Et ceci explique comment saint Augustin a pu dire que la question du baptême était libre à l'époque de saint Cyprien, faute d'avoir été tranchée par un concile général : c'est que le pape se borna à prescrire le maintien de l'usage traditionnel et ne voulut donner aucune définition de foi en dehors d'un concile. Quant à dire si saint Cyprien a ou n'a pas commis un péché mortel en désobéissant au pape, on ne le peut. D'un côté, en effet, il ne semble pas avoir péché mortellement, puisqu'il a péché par ignorance. Il était convaincu que le pape était dans l'erreur et, dans cette conviction, il était tenu de ne pas lui obéir, car il
1. Avant Cano, Piglii l'avait résolue très simplement {Hierarch. eccles. asseriio, 6, 13, p. 319, Cologne, 1558) : « Definitionem suam (episcopi africani) aposlolicae sedis auctoritati submiserunt ad quam a beato Cypriano remissa est. Quae et illorum errori succurrit... Quod vero illi .hujus cathedrae gratiam et praerogativam agnoverint,IIieronymus testis est. >• Et il cite un texte du traité de saint Jérôme Adv. Luciferianos.