LA JURIDICTION DES PATRIARCHES
pour rattacher leurs pouvoirs spirituels à saint Pierre ou au pape? Telles étaient les objections qui se dressaient — nous avons déjà entendu Bossuet formuler la seconde en l'étendant à divers autres sièges, notamment au siège de Carthage — et auxquelles il fallait répondre.
La question des exarchats d'Ephèse, de jCésarée et d'Héraclée fut résolue sans trop de peine. On expliqua que ces trois diocèses avaient appartenu primitivement au patriarcat d'Antioche, dont ils s'étaient détachés à une époque et dans des conditions mal définies. Ils étaient donc, au point de vue de la juridiction, dans la même situation que l'église d'Antioche. Comme Antioche ou, plus exactement, par l'intermédiaire d'Antioche, ils tenaient leur autorité de saint Pierre et, par là même, du pape successeur de saint Pierre. Et cette explication s'étendait, à plus forte raison, à l'église de Carthage qui avait été fondée par Rome . Le problème du patriarcat de Constantinople était plus compliqué ; néanmoins on en vint à bout. Sans doute, dit-on, les papes protestèrent énergiquement contre le vingt-huitième canon de Chaleédoine. Mais les Grecs tinrent compte des protestations pontificales et effacèrent le susdit canon de leurs collections. Ils se soumirent donc aux volontés de Rome. Il est vrai que les évêques de Constantinople gardèrent la dignité patriarcale et exercèrent la juridiction sur les trois diocèses de l'Asie, du Pont et de la Thrace. Oui, mais ils n'alléguèrent pas pour justifier leur conduite le vingt-huitième canon de Chaleédoine. Ils s'autorisèrent du troisième canon du concile de Constantinople de 381. Or le saint-siège, sans accepter formellement ces canons, les tolérait et laissait l'Elglise d'Orient en faire usage. Il suit donc de là que le patriarcat de Constantinople s'est, malgré les apparences contraires, établi avec l'assentiment de Rome qui, naturellement, a donné aux nouveaux patriarches toute la juridiction dont ils avaient besoin. C'est ainsi à peu près que Lamennais raisonna. Et il eut soin de noter qu'il empruntait cet argument au gallican de Marca qui, en effet, l'avait assez longuement développé ^
Non contente de retrouver l'influence de saint Pierre ou de
1. Tradition de V Église sur l'inslituiion des évêques, 1. 24 et suiv. ; 2. IGt.
Rome à l'origine des patriarcats, l'école de Bellarmin demanda encore à l'histoire un autre appui. Elle entreprit de démontrer que tous les patriarches étaient confirmés par Rome. Sur ce nouveau terrain, elle eut à lutter contre tous les gallicans, même les plus modérés. Voici ce qu'on lit dans Thomassin ^ : « Quelque effort que j'aie fait pour rechercher dans l'antiquité quelques traces de la police moderne de l'Eglise, qui a presque réservé au pape seul l'élection et l'ordination de tous les évoques, il a néanmoins paru qu'au contraire presque tous les anciens évêques, surtout dans les patriarcats orientaux, montaient sur le trône épiscopal, sans que le pape en fût même averti. Quoique après leur ordination ils écrivissent au pape pour témoigner leur union avec le centre de la communion catholique, ce n'était nullement pour obtenir la confirmation de leur nouvelle dignité. Et ce n'étaient même que les patriarches, les exarques et les primats qui devaient entretenir ce commerce de lettres avec l'église de Pierre. Tous les autres évêques lui étaient unis par l'union qu'ils avaient avec leur chef... Tous ^ les patriarches consacraient les prémices de leur ordination au pontife romain par des lettres. Le patriarche de Constantinople, Epiphane, n'ayant pas observé cette coutume ancienne, le pape Hormisdas s'en plaignit en ces termes : «... Il convenait, très cher frère, d'envoyer des députés au siège apostolique dès le début de votre pontificat. Par là vous auriez connu les sentiments d'affection que nous vous devons et vous vous seriez conformé à l'ancienne coutume ». Ce n'était rien moins qu'une confirmation de l'élection ou de l'ordination faite que le pape donnait ou que le patriarche demandait au pape. C'était une civilité religieuse et une respectueuse déférence que les premiers de tous les évêques rendaient à leur chef et une protestation de leur résolution invariable de persévérer dans l'union sainte et dans la communion indivisible avec le premier siège, et dans l'obéissance canonique aux canons et aux décrets de la tradition apostolique. »
1. Ancienne et nouvelle discipline, t. 2, liv. 2, chap. 8, 11.
2. Ancienne et nouvelle discipline, t. 2, liv. 2, cli. 19, 1.