L AUTORITE VIVANTE ET ENSEIGNANTE
géante dont ils ont expliqué leurs dogmes. » Après avoir ainsi exposé son plan, il passa à l'exécution. Il déroula sous les yeux du lecteur toutes les volte-face accomplies par les chefs du protestantisme, toutes les divisions, toutes les négations dont les sectes protestantes furent le perpétuel théâtre. Et, quand il eut présenté tous les résultats de son enquête, il résuma en ces termes les aveux des protestants eux-mêmes : « On convient que si on eût suivi cette règle (l'autorité de l'Eglise) et qu'on se fût proposé d'entendre l'Ecriture sainte selon qu'elle était entendue par l'Eglise universelle, il n'y aurait jamais eu de sociniens; jamais on n'aurait entendu révoquer en doute, avec la divinité de Jésus-Christ, l'immortalité de l'âme, l'éternité des peines, la création, la prescience de Dieu et la spiritualité de son essence... On convient que l'autorité de l'Eglise universelle est un remède infaillible contre ce désordre. Ainsi l'autorité de l'Eglise, loin d'être, comme on le disait dans la Réforme, un moyen d'introduire parmi les chrétiens toutes les doctrines qu'on veut, est au contraire un moyen certain pour arrêter la licence des esprits ^ »
Les deux nouvelles preuves présentées par Bossuet pour appuyer le principe d'autorité furent assez souvent utilisées par les théologiens, qui les enrichirent parfois de certains faits récents plus aptes à piquer l'attention. Mais la seconde ne tarda pas à soulever une controverse. Bossuet avait posé en principe que la variation dans l'exposé de la foi « était une marque de fausseté et d'inconséquence dans la doctrine exposée...; que la vérité venue de Dieuad'abord sa perfection », et que l'Eglise n'a jamais varié dans ses décisions. Le ministre Jurieu, au lieu de chercher à dissimuler les variations du protestantisme, prit l'offensive et prétendit prouver que l'Église, elle aussi, avait été soumise à la variation. Selon lui, les dogmes fondamentaux du christianisme, la Trinité et l'Incarnation, n'avaient été tirés au clair qu'à partir de la fin du quatrième siècle. Pendant longtemps les chrétiens s'étaient re-
1. ]'ariaUuns, préface, 8; 15, 1: 15, 110. Voir (Micore les Avcrtissemenls, (\, 3, 105 et 107. La thôso du livre dos \'a)-ialions sq trouve dans Coccius, Thésaurus cathoUcus (Cologne, UiOO), lib. 8, art. 7 et suiv.
présenté les Personnes divines comme inégales et avaient eu une notion inexacte de la personne du Sauveur. L'Flglise, elle non plus, n'avait donc pas possédé de prime abord la plénitude de la vérité. Elle avait progressé, tâtonné, et, pour nier ce fait, il fallait « avoir un front d'airain ou être d'une ignorance crasse et surprenante ». L'accusation, insolente dans sa forme, était dans le fond d'une gravité exceptionnelle. Bossuet répondit d'abord que la théorie de Jurieu était opposée à la Tradition; que, selon la doctrine des Pères, la foi était invariable, parfaite dès l'origine ^ Et, à l'appui. de son assertion, il cita ce texte de saint Vincent de Lérins : « L'Eglise de Jésus-Christ, soigneusement gardienne des dogmes qui lui ont été donnés en dépôt, n'y change jamais rien. Elle ne diminue point, elle n'ajoute point. Elle ne retranche point les choses nécessaires, elle n'ajoute point les superflues... Je ne puis assez m'étonner comment il y a des hommes si emportés et si aveugles... que non contents de la règle de la foi..., ils cherchent tous les jours des nouveautés et veulent toujours ajouter, changer, ôter quelque chose à la religion, comme si ce n'était pas un dogme céleste qui, révélé une fois, nous suffit, mais une institution humaine qui ne puisse être amenée à sa perfection qu'en la réformant 2. »
Le texte de saint Vincent de Lérins prouvait bien que l'Eglise n'avait pu autoriser consciemment et volontairement une seule variation dans la foi. Mais excluait-il l'hypothèse d'une variation inconsciente? Bossuet lui-même comprit que, pour résoudre cette question, il fallait procéder par d'autres voies. Mais lesquelles? Deux tactiques se présentaient ici à lui. L'une, d'ordre théologique, consistait à tirer les conséquences logiques de la théorie de Jurieu et à en faire ressortir toute l'horreur; dans l'autre, qui était d'ordre historique, il s'agissait d'aborder résolument les textes incriminés et de les confronter impartialement avec la doctrine reçue depuis les grands conciles. Bossuet parut d'abord vouloir s'en tenir à la première méthode, et il établit péremptoirement que le ministre de Rot-