‹ Histoire de la théologie positiveChapitre 73 sur 547 · Voir p. 43, note · texte numérisé non relu

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attitude. Ils posèrent en principe que le Christ avait formulé sa réponse comme Dieu, et leur objectif fut, par là même, d'expliquer pourquoi le Fils, parlant en tant que Dieu, avait récusé une science qu'il possédait. Ils donnèrent à ce problème des solutions variées, et prouvèrent ainsi que l'on pouvait se tirer d'affaire avec le fameux texte sans porter atteinte à la science humaine du Sauveur'. Mais alors quel motif avait-on d'attribuer l'ignorance au Christ considéré comme homme, quand on écartait l'endroit de l'Ecriture qui semblait attester le plus clairement cette ignorance? Une évolution était dans la logique des choses. Elle paraît avoir commencé avec saint Ambroise.

L'évêque de Milan croit-il que l'époque du dénouement final est restée cachée à l'intelligence humaine de Notre-Seigneur? Deux ou trois expressions de son traité De fide autorisent à le penser^ ; et l'argumentation en règle que nous avons rencontrée sous sa plume, relativement au progrès dé la science hu-

1. On a ici en vue : saint Hilaire, safnt Épiphane et saint Grégoire de Nazianzc. Tous trois, on le sait, attribuent l'ignorance du jour du jugement à la nature humaine de Notre-Seigneur. Or, saint Hilaire {De Trinit, 9. 6G.et 10.8,j\I. 10. 334 et349) se croit obligé d'expliquer comment le Fils, en tant que Dieu, a pu dire qu'il ignorait la date de cejour. Onlit (10. 8.- p. 349 qui résume 9.66) : « Hanc nescitae diei professionem non ignorationis esse infirmitatem, sed tacendi dispensationem docuimus. » Saint Épiphane {Haer. 69. 44 à 47, M. 42. 269 à 276 et Ancorat. 21. M. 43. 56), après avoir distingué deux espèces de science, à savoir la science spéculative et la science pratique, nous apprend que le Fils — en tant que Dieu — a déclaré ignorer le jour du jugement parce que, n'ayant pas encore produit ce jour, il n'en avait pas encore la science pratique mais seulement la science spéculative. 11 ajoute que le Père est dit connaître ce jour parce qu'il le connaît non seulement d'une science spéculative, mais encore d'une science pratique : en effet, ayant déjà chargé le Fils de juger, on peut dire qu'il a déjà jugé. Saint Grégoire deNazianze(^ra^ 30. 16, M. 36. 124), après avoir rendu compte du texte : De die... en attribuant l'ignorance à la nature humaine du Sauveur, à ceux que cette explication ne satisferait pas, en propose une autre consistant à dire que le Fils en tant que Dieu, tenant sa science de son Père, lui en reporte tout l'honneur. Cette seconde explication, qu'il dit avoir reçue d'un savant exégète, lui paraît très plausible.

2. De fide, 2. 93 et 91. ^I. 10. 580 : « Pro me diem judicii ignorans, pro nobis nesciens diem aut horam. » Puis vient le texte suivant qui vise l'ignorance et toutes les infirmités : « Factus ergo maledictum, non sccundum divinitatem sed secundum carnem. » Ibid., 05. p. 580 :« Lacrymae illae nos lavant, fletus illi nos ablunt, duhilaUo illa nos firmat. » Ibid., 56. p. 571 : « Ut homo ergo dubitat, ut homo turbatur. »

maine de Jésus enfant, fortifie singulièrement cette conjecture. Mais d'autre part comment ne pas être impressionné par la déclaration suivante que nous connaissons déjà en partie : « Un bon nombre... admettent que le Christ... a lui-même attesté l'ignorance à laquelle il fut soumis comme fils de l'homme dans sa nature humaine... Que d'autres parlent ainsi. Quant à moi, me rappelant que le Père lui-même n'a pas craint de s'exprimer parfois comme s'il doutait, pour se conformer à nos sentiments, je crois, à plus forte raison, que le Fils a ici feint une ignorance qu'il n'a pas^ » Sans doute Ambroise se borne à concilier le texte évangélique avec la science dwine du Fils. Mais, aurait-il repoussé avec tant d'énergie l'interprétation chère à saint Athanase et à saint Basile, s'il avait cru comme eux que la date de la fm du monde échappait à la science humaine de Notre-Seigneur? Ne semble-t-il pas que l'auteur du Defide^ qui soumettait l'âme de Jésus enfant à la loi du progrès, écarta d'elle toute ignorance à l'expiration des années de l'enfance? Et n' est-on pas autorisé à interpréter bénignement les quelques formules fugitives de l'évêque de Milan qui semblent s'opposer à cette conclusion? On doit reconnaître en tout cas que, avec saint Ambroise, l'explication du texte : De die autem illo, est bien près d'avoir atteint son terme définitif.

Elle l'a atteint avec saint Augustin. Dès les premières pages du De Trinitate^ l'évêque d'Hippone écrivit, en parlant du Christ considéré dans sa nature humaine : « Ce qu'il ne sait pas, c'est ce qu'il laisse ignorer à ses disciples, c'est-à-dire ce qu'il sait sans le leur révéler... Et parmi ces choses se trouve le De die... ^ » On le voit, Augustin revint à l'exégèse de saint Athanase et, comme l'évêque d'Alexandrie il mit la célèbre ré-

1. Defide,^. 222, M. 16. G94 : « Haec tamen alii dicant, ego autem ut ad superiora redeam... arbitrer quia Filius... nostrum assumpsit affectum ut nostra ignoratione nescire se diceret, non quia aliquid ipse nesciret. » Ailleurs -.Ibid. 5. 54. p. 660, onlit:« Nescire se simulât ut scire faciat nescientes '',et le contexte prouve que ce « nescire» doit s'entendre delà nature humaine. Seulement Ambroise vise sans doute ici le texte : Quem clicunt homines esse filium hominis et d'autres semblables, mais non le jour du jugement auquel ne convient pas du tout le : « ut scire faciat nescientes ».

2. De Trinit., 1. 23, M. 42, 837 : « Hoc enim nescit quod nescientes facit, id est quod non ita sciebat ut tune discipulis indicaret. »

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ponse sur le compte de la nature humaine du Sauveur. INlais si l'exégèse des deux docteurs est la même, que leur doctrine diffère ! Atlianase laissait subsister l'ignorance dans l'àme humaine du Sauveur, xVugustin l'en bannit; il attribue à Tllomme- Dieu une science parfaite, il brise complètement avec la théologie de l'évèque d'Alexandrie.

Il brisa aussi sur une question voisine avec la théologie de l'évèque de Milan. On a vu que saint Ambroise avait soumis à la loi du progrès l'intelligence humaine de Jésus enfant. Or saint Augustin, se trouvant amené dans le De peccatorum mej'itis, à parler de l'ignorance dans laquelle sont plongés les hommes pendant les premières années qui suivent leur naissance, fit cette observation : « Je ne puis attribuer cette ignorance à l'enfant dans lequel le Verbe s'est fait chair afin d'habiter avec nous. Je ne puis non plus lui attribuer cette infirmité qui fait que les autres enfants s'abandonnent à des mouvements irrationnels ^ » Donc non seulement plus d'ignorance, mais môme plus de développement progressif. L'âme humaine du Sauveur a eu une science parfaite et elle Ta eue dès l'origine. Comme il avait tourné l'obstacle devant lequel saint Athanase s'était arrêté, l'évèque d'Hippone a aussi tourné l'obstacle qui avait arrêté saint Ambroise ; comme il s'était rendu maître du texte : De die... il s'est aussi rendu maître du texte : Pner autem crescebat...

Saint Augustin fut, pendant de longs siècles, le docteur par excellence de l'Eglise latine, et ses idées se répandirent rapidement dans l'Occident. Une circonstance spéciale hâta encore l'expansion de son sentiment relatif au texte De die... Un moine gaulois, du nom de Léporius, était venu à Hippone et enseignait des doctrines subversives du mystère de l'incarnation. Il présentait le Christ comme un homme ordinaire qui, par sa haute vertu, avait mérité de recevoir en lui le Verbe au jour de son baptême, et à partir de ce moment, était resté le temple de cet hôte divin. Il ajoutait que le Sauveur avait continué

1. De peccatorum merilû, 2. 48, M. 44. 180 : « Quam plane ignorantiam nullo modo credidcrim fuisse in infante illo in quo Verbum caro factum est. »

d'être soumis à la loi de l'ignorance, même après son union avec la seconde personne divine. Augustin, après une entente préalable avec les évêques d'Afrique, présenta à Léporius une rétractation en lui intimant l'ordre d'y souscrire. Celui-ci se soumit. La pièce fut ensuite envoyée aux évêques des Gaules. Or on y lisait ce qui suit : « J'ai dit que le Seigneur, comme homme, avait ignoré : maintenant, non seulement je renonce à soutenir ce sentiment, mais je prononce contre lui l'anathème, attendu que le Seigneur des prophètes n'a pu être dans l'ignorance même considéré en tant qu'homme ^ » C'est ainsi que, dès l'an 427, l'Église latine apprit du grand docteur d'Hippone — la rétractation avait été rédigée par lui — l'attitude à observer en face du texte De die. L'Église grecque, de son côté, ne tarda pas à l'apprendre. En 449, le pape saint Léon écrivit la célèbre Lettre à Flavien où était donnée la formule du mystère de l'incarnation. 11 adjoignit à sa lettre une longue liste de témoignages pàtristiques destinés à prouver que son enseignement était l'écho fidèle de la Tradition. Or, sur cette liste, se trouvait la rétractation de Léporius^... Sans doute le pape n'en donnait qu\m extrait relatif à l'union hypostatique, mais cet extrait invitait nécessairement à prendre connaissance de la pièce entière. Grâce à saint Léon, l'Orient fut initié à la solution augustinienne du problème de la science humaine du Sauveur. Et Léonce de Byzance s'était, sans nul doute, mis à l'école de l'évêque d'Hippone quand, un peu avant le milieu du sixième siècle, il reprochait à Théodore de Mopsueste d'attribuer l'ignorance à l'âme humaine de Notre-Seigneur 3. A la fm du même siècle, une occasion s'offrit à l'Église grecque et à l'Église latine de professer leur croyance sur ce point. Depuis quelque temps, une secte s'était formée, dans le parti monophysite, qui refusait au Christ la science humaine du jour du jugement. Les agnoètes, c'était le nom qu'on leur donnait, issus du diacre d'Alexandrie Thémistius, formaient, dans la capitale de l'Egypte, un groupe d'une certaine importance. Le pa-

\. Libellus emendalionis, M. 31. 1229.

2. Ep. 165, append., M. 54. 1182. Voir la note de Quesnel, ibid., p. 1466.

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