‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 101 sur 293 · OuizoT, Histoire de France, t. ni, p · texte numérisé non relu

OuizoT, Histoire de France, t. ni, p

son âme fort secrète, d'autant que le roi la haïssoit fort '. » A vrai dire, quelle que fût son amitié pour certains protestants avérés, Marguerite eût peut-être préféré une amélioration du catholicisme à la fondation d'un dogmatisme nouveau. « Elle avait horreur du fanatisme pédant de la Sorbonne et du fanatisme grossier des moines \ » Mais l'intolérance de Calvin devait bientôt lui paraître non moins haïssable. Le réformateur de Genève lui reprochait d'ailleurs sa tiédeur, tout en reconnaissant les services qu'elle avait rendus en France au protestantisme ^.

Dès le début du règne de son frère, elle eut l'occasion d'exercer sur lui cette influence bienfaisante. Lefèvre d'Etaples était menacé par la Sorbonne ; son Quincuplex psaltefium et son Comvtentaire sur les épîtres de saint Paul, qu'il avait publiés en 1 510, semblèrent plus dangereux du jour où la Réforme parut à l'horizon. Les théologiens de l'ancienne école commencèrent à s'irriter sérieusement contre ces humanistes qui favorisaient Thérésie en confondant à plaisir l'antiquité profane et l'antiquité sacrée. Ils prétendirent lutter avec leurs propres forces, c'est-à-dire avec les armes lourdes et surannées de la scolastique. On vit en particulier Noël Béda. ce « théologastre » dont Erasme disait : « Il y a, dans un seul Béda, trois millions de moines », soulever contre les indépendants Parlement et Sorbonne, et s'attaquer successivement à Luther, à Erasme lui-même, à Lefèvre d'Etaples, et enfin à Berquin,qu'il réussit à faire brûler : fureurs ridicules, dont la sincérité était la seule excuse, et qui donnèrent d'ailleurs assez d'audace à ce syndic universitaire pour qu'il osât mettre en cause la sœur du roi elle-même, ce qui le conduisit, pour le restant de ses jours, dans un cachot du Mont-Saint-MicheL

1. Brantôme, Des dames. Ire partie, in O. C, Paris, 1875, t. vui, p. Il «-17. — Cf. t. IV, Des grands capiiatnes, p. 294.

2. LiAViaSE et Rambavd, H ist. générale, t. w {La Réforme en France, par F. Buisson), p. 480.

^- Cf. N. Weiss, La Chambre ardente, Paris, 1889.

LE XVIc SIÈCLE 167

C'était sous son inspiration que la Sorbonne, en avril 1521, avait condamné les propos. tions de Luther. En 1523, elle s'c^ttaqua à Lefèvre d'Etaples ; mais le roi, sur les instances de Marguerite, prit l'humaniste sous sa protection absolue. Lorsqu'il partit en Italie, la persécution recommença contre Lefèvre, et il fallut que Marguerite, malgré sa mère, Louise de Savoie, et le chancelier Duprat, ennemis acharnés de la Réforme, fît toute diligence pour obtenir à temps une interdiction du roi : celui-ci par une lettre du 25 avril, datée de la Fère \ interdit encore les poursuites. Après la bataille de Pavie,ily eut, dans l'affolement général, un nouvel accès de fanatisme, et, malgré l'intervention de Marguerite et une nouvelle injonction du roi captif au Parlement, la persécution s'organiîW. Un incendie a\ ait-il lieu sans eau ^3 connues, on le mettait sur le compte des réformés ; les supsrstitions et l'ignorance du peuple étaient d'ail leurs les plus sûrs soutiens du fanatisme. « Le commun peuple en France, disait Thistorien réformé Sleidanus, estime qu'il n'y a pas de gens plus méchants et plus criminels que les hérétiques ; ordinairement, tandis qu'ils sont en proie aux flammes du bûcher, le peuple autour d'eux s'agite avec frénésie, et les maudit même au milieu des tourments *. ♦ Des conciles provinciaux se réunissaient dans toutes les grandes villes pour chercher les moyens d'entraver les progrès du luthérianisme ; on y prenait aussi des mesures en vue de restaurer le culte, de le débarrasser de tout élément profane, de donner ainsi moins de prise à la critique des protestants ; c'était déjà le début de la contre-réformation catholique qui allait bientôt, en désespoh* de cause, utiliser des procédés moins rationnels et surtout plus violents.

Encore fallait-il que ces tentatives d'améliorations ne fussent pas trop indépendantes vis-à-vis de l'orthodoxie ;

' 1. Lavisse et Rambauo, Hiet. générale, t. iv, p. 482-3.

2. Sleidanus» De staiu religioniB et reipublicœ, Carolo quinto Carar6, Straabourg. 1555.

en 1525, l'évêque de Meaux, Briçonnet, fut obligé de se soumettre à ce sujet aux injonctions de la Sorbonne et du Parlement. Ijel régente et Duprat profitèrent de la captivité du roi pour faire allumer les premiers bûchers à Paris et en province, A son retour, François P^ toujours poussé par Marguerite de Navarre, essaya de réagir contre ce fanatisme exacerbé ; il avait voulu que les procès de Berquin, Lefèvre et autres érudits fussent différés jusqu'à son arrivée à Paris*. Déjà, en 1523, il avait tiré une première fois Berquin des griffes du clergé et du Parlement ; mais le traducteur d'Erasme était à nouveau accusé d'hérésie, et François I^^ si son intervention n'avait pu arrêter les juges dans leur besogne, avait du moins témoigné qu'il ne pardonnerait pas un supplice absurde. Sitôt rentré en France, et toujours sous l'inspiration de sa sœur, il n'eut de cesse que Berquin ne fût mis en liberté. I^e moment était d'ailleurs favorable : le Parlement avait approuvé une première réponse d'Erasme, du 15 juillet 1526, aux attaques de l'infatigable Béda, et, séduit par cette dialectique spirituelle et modérée, il avait même interdit la vente des libelles contre Erasme, et institué une censure préalable sur tout ce que publieraient les régents de la Sorbonne. Mais celle-ci devait avoir le dernier mot. Six mois après sa libération, Berquin, encouragé par la reine de Navarre, et malgré les conseils d'Erasme, tint absolument à justifier de rexcellencede ses intentions; il avait ce besoin de convaincre qui conduit généralement au martyre; François l«' soutint, mais mollement, Tappel de Berquin, et le procès se rouvrit et se déroula lentement. En juin 1528, quelques fanatiques mutilèrent une statue de la Vierge à l'église du Petit-Saint- Antoine * ; le roi en fut outré, et les catholiques en profitèrent pour faire arrêter à Tiouveau Berquin. Condamné en 1529 au cachot perpétuel, il eut l'audace d'en appeler encore et ce fut pour lui le bûcher.

Page 1