‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 122 sur 293 · Il s'agit très probablement de Servet · texte numérisé non relu

Il s'agit très probablement de Servet

2. Jehan Calvin, Des êcctndales qui empescheni aujourd'huy beau" tpup de gens de venir n la pure doctrine de V Evangile et en detbauchent d'au- 4res, Genève. 1550, p. 74.

En somme, Despériers se plaçait hardiment entre les deux doctrines, et, de temps en temps,sans qu'il semble y avoir dans son œuvre un plan bien arrêté, il décochait quelque épigramme à radressederuneoul'autrereligion^etc'estsouvent en frappant la réforme que, par contre-coup, il atteignait l'orthodoxie. Mais Despériers n'avait pas les dons littéraires de Rabelais, et son œuvre était d'ailleurs courte ; de plus, il dissimulait sa véritable opinion en matière religieuse, plus précise en elle-même et plus définitive peut-être que celle du curé de Meudon, sous un voile allégorique trop difficile à pénétrer, en un mot trop énigmatique ; enfin, la plaisanterie modérée, un peu froide, de l'hiunaniste Despériers, devait sembler terne et compassée à la majorité du public, auprès de la fantaisie truculente, de la verve intarissable du médecin Rabelais. Ceci peut expliquer pourquoi Despériers eut peu d'influence, et pourquoi son succès fut restreint.

Il est même certain que son œuvre resta longtemps incomprise. Ce n'est qu'au XIX* siècle qu'Eloi Johanneau d'abord, puis Charles Nodier en fournirent une interprétation vraisemblable, sinon exacte. Ils remarquèrent d'abord que ces dialogues sont dédiés par Thomas « du Clenier » {incrédule) à Pierre «Tryocan » (croyant), et de plus que les deux patrons du livre, Didyme et Apion étaient, l'un, l'apôtre Thomas l'incrédule, l'autre un pamphlétaire romain qui écrivit contre les Juifs et mérita le premier l'épithète de « cymbalum mundi » ; on découvrit en outre une analogie ironique entre le Mercure des dialogues et Jésus ; en Rethulus, on vit, non plus comme au XVI® siècle, l'obscur Thurel, mais bien Luther lui-même ; quant à Drarig, on le traduisit par Girard, et l'on trouva plusieurs représentants du parti catholique à qui pouvait s'appliquer l'anagramme ; enfin, Trigabtts était étymologiquement le « moqueur » qui méprise et renvoie dos à dos tous les dogmes *. Ces découver-

1. Cf. Cymbalum mundi, é'I.Frank, Paris, 1873, Introduction, p.

tes rendirent à l'œuvre de Despériers toute la portée qu'elle n'avait eue jusqu'alors que dans l'esprit de son auteur. On comprit ce que signifiaient les affirmations contradictoires de Rethulus et de Drarig sur la pierre philosophale *, et l'on devina ce que voulait dire Despériers lorsqu'il déclarait, par la bouche d'un de ses personnages, que les protestants ne lui semblaient guère sages « de chercher ce que à l'adventure il n'est pas possible de trouver, et qui (peult-estre) ny est pas » *.

La conclusion du Cymbalum, c'était donc, somme toute, qu'il est impossible de raisonner la religion, comme le veulent faire les réformés ; car introduire le Ûbre examen dans des doctrines toujours fondées sur l'ignorance, la superstition, ou du moins sur une hypothèse invérifiable et d'ailleurs improbable, c'est en rendre la ruine inévitable et prochaine. C'est là ce que Rabelais, par les tendances générales de son œuvre immense, et dans quelques passages bien caractéristiques, va développer à son tour, moins explicitement, il est vrai, mais avec plus de génie, d'habileté et de prudence que Bonaventure Despériers.

« Dans un siècle tel que le XVI® dit M. Stapfer. c'est vraiment une bénédiction de rencontrer une âme qu'on puisse appeler sceptique ^. » Ceci est dit à propos de Marguerite de Navarre, mais s'appliquerait avec plus d'exactitude peut-être à Rabelais. Cependant, Rabelais eut une religion. Ipj seule, à vrai dire, qui soit toujours compatible avec la tolérance et puisse même en favoriser l'avènement : le culte de l'humanité ; c'est par là, d'ailleurs, qu'il fut supérieur à son précurseur immédiat, Erasme : humaniste et ironiste comme

1. ♦ RtthuluB, — Or, vous avez beiiu dire, ce n'est que fable tout co qutï vous autres avez amassé. — Drarig. — Vous mentez par la gorge, en >'oyla une pièce, qui est de la vraye pierre philosophale, mieulx que la vostre. » {Cymbalum, édit. ïrank, dial. II, p. 18.)

Page 1