P. Stapfer, Rabelaif, 3' éd., Paris, 1888, p
lui, il fut en outre philosophe dans la plus large acception du mot,
Rabelais eut encore ceci de commun avec Erasme qu'il vécut, lui aussi, parmi les moines avant de leur décocher les traits les plus vigoureux et les mieux dirigés. On doit s'en féliciter, car c'est grâce à cette connaissance personnelle de la vie monastique qu'il put frapper juste et bien; mais, d'autre part, on comprend aisément que ce genre d'existence n'ait pu lui plaire longtemps. Lui-même, en effet, a chargé Pantagruel d'avouer combien il était rebelle à l'ascétisme : « Ne suys toutefoys, dit-il, en l'opinion de ceulx qui, après longs et obstinez jeusnes, cuident plus avant entrer en contemplation des choses célestes '. » D'ailleurs, la règle de saint François devait gêner son avide désir de science. Quant au mysticisme des cénobites, il n'y croyait guère, s'il est vrai que frère Jean des Entommeures fut pour lui le prototype du moine ; en outre, Textase n'était-elle pas incompatible avec la santé intellectuelle, exubérante et forte de Rabelais ? Avant tout, il est humain et il aime tout de l'homme, et ceci peut suffire à expliquer pourquoi sa philosophie fut anthropocentrique. Si l'on ajoute à cette caractéristique fondamentale certains points de détails, tels que ses relations avec Marot et Dolet *, et ses lectures, en particulier, les œuvres de la Renaissance italienne et, pour la Réforme, les Epistolœ d'Ulrich de Hutten ^, on a, semble-t-il, tous les éléments nécessaires à la compréhension ou, si l'on préfère, à l'interprétation de l'œuvre de Rabelais.
C'est d'ailleurs à un double point de vue que Rabelais doit trouver place dans une histoire de la tolérance : il nous intéresse pour sa philosophie et sa critique d'abord, mais
1 . liABELAis, Livre 111, c)i. XIII, éd. du bibliophile» Jaoob, Paris 1873, p. 225.
2. On truuve parmi les poésies latines de Dclet une pièce adressée à Ralwloie et intitul'-e: De rniHua inter ee et Clementem Maroium amicitia.
3. Cf. Rabelais, Livre II, ch. VII, p. 117, et Livre III, ch. XVI. p. 233.
aussi pour Taccueil qu'il trouva auprès des deux partis religieux, l'orthodoxie et la Réforme.
Lorsque Rabelais publie ses deux premiers livres, il n'en est encore qu'à la Renaissance. C'est un humaniste doublé de médecin, heureux d'avoir secoué le joug de la contrainte monastiqucqui expose librement et sans arrière-pensée,sous une forme peu nouvelle,il est vrai,mais que lui seul sut vivifier, ses idées sur toutes choses, et en particulier sur la morale et la pédagogie : il en résulte une double satire des moines et de la scolastique, et par suite une apologie de l'indépendance physique et intellectuelle. Il ne faut pas oublier quaces deux livres paraissent en 1533 ; la question de la Réforme ne s'est pas encore posée en France dans toute son acuité, et Calvin n'a pas publié V Institution chrétienne. Cependant, François 1^^ a déjà hésité quelque peu entre l'indifférence et le fanatisme ' Berquin a été brûlé à Paris en 1523, et Jean de Caturce à Toulouse en 1532. Rabelais se contente de faire une brève allusion à ce dernier supplice, en disant que Pantagruel ne demeura guère à Toulouse « quand il veit qu'ilz faisoyent brusler leurs régens tous vifz comme harans soretz, disant : Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis assez altéré sans me chauffer dadvantaige » * . Puis, en 1 535, le vent tourne décidément à l'intolérance, et Rabelais, sur le moment, s'épouvante. Faut-il le lui reprocher ? « On rencontre, dit M. Stapfer, à notre époque tolérante et pacifiée, des braves qui éprouvent quelque honte pour Rabelais de sa prudence plus grande que son courage ; transportez- les en 1635, peut-être bien qu'ils auraient eu pour *. » Rabelais n'avait ni la bravoure d'un héros, ni Tardeur d'un martyr; il n'était pas surhumain, et peut-être n'en a-t-il que plus de charme; quoi qu'il en soit, il faut convenir qu'il prit immédiatement toutes les précautions nécessaires. Aidé par de puissantes amitiés habilement culti-