Voltaire, Essai sur les mœurs, cli. CLXXXIV
23i HISTOIRE DE LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE
nées de guerres civiles, plus d'un guerrier, lettré ou philosophe, élever la voix en faveur de la modération et proclamer le droit à la liberté de conscience.
Il faut tout d'abord mettre hors de pair François de la Noue, figure éminemment originale et sympathique. La Noue « Bras-de-Fer » fut à la fois un guerrier courageux et loyal et un partisan déclaré et irréductible de la tolérance; il fut donc le prototype, à un point de vue plus spécial, il est vrai, des « pacifistes * modernes. Chose curieuse, il n'y eut jamais en lui véritable incompatibilité entre son métier de soldat et ses idées de modération. Par exemple, il écrit une apologie de la guerre, mais il se hâte d'ajouter cett« restriction : « Tout cela, a la vérité, est digne de rémunération et de louange, mesmement (c'est-à-dire surtout) quand ceux qui marchent par ces sentiers, et souffrent ces travaux^ maintiennent une cause honneste, et en leurs procédures, se montrent pleins de valeur et de modestie.» Ce qui le navre en effet, c'est de voir combattre Français contre Français, et souvent même amis contre amis. Plusieurs passages de ce qu'on a coutume d'appeler ses Mémoires * sont, à ce sujets très caractéristiques. Il décrit, par exemple, l'entrevue qui eut lieu à Toury pendant une trêve, et montre les effusions amicales entre protestants et catholiques, qui ne songent pour le moment qu'à se donner des conseils réciproques. « Les catholiques, dit-il, qui imaginoient que ceux de la religion fussent perdus, les exhortoientde penser a eulx, et de ne s'obstiner pas a donner entrée a ceste misérable guerre, en laquelle il faudroit que les propres parents s'entretuassent . Eux respondoient l'avoir en detestation, mais qu'ils estoient asseurez, s'ils n'avoient recours à la défense, qu'on les traiteroit de la mesme façon que plusieurs aultres de la religion, qui avoient esté cruellement occis en plusieurs endroits de la France. Bref, chacun s'incitoit a paix, et a persuader les
I. C'est en réalité le vingt-septième de ses Discours politiques %t militaires ; on les trou\ era in collection Petitot, l^ série, t. xxxiv.
grands d'y entendre. Aucuns, qui, un peu a l'escart, consideroient ces choses plus profondément, deploroient le discord public, source de maux futurs ; et quand ils venoient encore a repenser en eulx mesmes que toutes les caresses qu'on s'entrefaisoit seroient converties en meurtres sanglans, si les supérieurs donnoient un petit signe de combattre, et que, les visières estant abattues, et la prompte fureur ayant bandé les yeux, le frère quasi ne pardonneroit à son frère, les larmes leur sortoient des yeux. » C'est parmi ceux-ci qu'était sans doute La Noue ; il ajoute d'ailleurs : « Je me trouvois là du costé de ceux de la religion, et puis dire que j'avois, de l'autre part, une douzaine d'amis que je tenois chers comme mes propres frères, et qui me portoient une affection semblable )>. Le récit qu'il fait de la bataille de Dreux produit une impression analogue ; voici, en effet, comment il en dépeint les préliminaires : « Chacun alors se tenoit ferme, repensant en soi-mesme que les hommes qu'il voyoit venir vers soi n'estoient Espagnols, Anglois ni Italiens, mais François, voire les plus braves, entre lesquels il y en avoit qui estoient ses propres compagnons, parents et amis, et que dans une heure il faudroit se tuer les uns les aultres, ce qui donnoit quelque horreur du fait, néanmoins sans diminuer de courage. »
Les convictions relisrieuses de la Noue et son loyalisme étaient si incontestablement étftblip^ qu'au moment du siège de la Rochelle, en 1 572, il se trouva dans une situation presque invraisemblable. Sa réputation d'impartiaUté lui ayant valu d'être chargé par le roi de négocier la paix, en qualité de neutre auprès des Rochelois, il trouva d'abord un accueil assez froid auy»rè8 de ses coreligionnaires, mais bientôt se vit offrir le commandement de la place. « La Noue n'hésita plus, dit Guizot, et devint sous l'autorité du maire, Jacques Henri, le chef militaire de la Rochelle, où Charles IX l'avait envoyé pour faire la paix. Le roi l'autorisa à accepter cette singulière situation. La Noue s'y conduisit si loyalement, et tout le monde était si convaincu de sa bonne foi comme de sa
bravoure, que pendant trois mois, il commanda, dans la Rochelle et présida aux préparatifs de la défense, tout en tâchant de faire prévaloir les chances de la paix A la fin de février 1 573, il reconnut l'impossibilité de sa double mission, et il sortit de la Rochelle, laissant la place en meilleur état qu'il ne l'avait trouvée, sans que le roi ni les Rochelois se crussent en droit de se plaindre de lui *. » C'est de 1580 à 1585 que, prisonnier des Espagnols et nécessairement désœuvré.le guerrier se fit écrivain; non seulement il raconta ses campagnes, non seulement il versa dans son œuvre toute son expérience des choses de la guerre,mai8 encore il justifia la seconde épithète dont il qualifiait ses Discours^ et traita la question de la politique religieuse. La Noue redoutait pour son pays les conséquences néfastes de l'intolérance. « La France, disait-il, s'en va peu a peu versant, et est prochaine de faire une lourde chute. » Il ne comprenait pas qu'on s'obstinât à lutter entre chrétiens, alors que, dans l'empire romain, les païens, les juifs, les chrétiens, les ariens avaient longtemps vécu côte à côte et sans guerroyer les uns contre les autres, et alors que l'Europe centrale donnait elle-même l'exemple de la paix. La Noue s'illusionnait évidemment sur la vie véntable de l'ancien empire chrétien et sur l'apparente pacification de la Suisse et de l'Allemagne ; mais, si les exemples par lui choisis étaient inexacts, du moins le principe était-il juste et utile. Il s'irritait aussi de voir les catholiques attribuer calomnieusement de mauvaises mœurs aux hérétiques, et adjurait ses contemporains de ne pas confondre la haine du prochain avec le zèle religieux *. Il n'était donc pas étonnant qu'il appelât L'Hospital : « notre Caton » ^ ; et, d'autre part, c'était à bon droit que Montaigne considérait comme un des plus « remarquables evenemens » de son temps « la constante bonté, doulceur de mœurs, et