Montaigne, Essaie, 1. JI, ch. XVI I, in t. n, p
Un autre auteur contemporain traite également, et d'ailleurs d'une façon plus directe, kt question du pouvoir des souverains en matière de religion. Jean Bodin, en effet, dans sa République, laissait bien entendre qu'à son avis il vaudrait mieux ne pas provoquer de discussions de ce genre, en s' abstenant de raisonner sur la foi et les croyances (et c'est probablement ce qui le sauvegarda des persécutions coutumières); mais, d'autre part, il repoussait l'emploi de la contrainte, et citait à ce propos la pensée de Théodoric, roi des Goths : « Religionem imperare non possumtis, quia nemo cogitur ut çredai invitus V » Et Bodin basait ses affirmations sur les conséquences possibles de l'intolérance; car, d'après lui, les persécutions devaient nécessairement conduire à l'athéisme. Mais, s'il eût publié son bizarre Heptaplomeres, qui reste encore inédit à l'heure actuelle, on aurait vu qu'il était naturellement acquis aux idées de modération, puisqu'il professait sur les reli ions révéléesuneopinionassez proche de celle de Despériers, ou du moins de Rabelais ; pour lui, la religion naturelle est la seule rationnelle ; les religions, qui n'en sont que l'expression imparfaite ou inexacte se valent toutes, et, par conséquent, toutes ont droit à la même liberté *.
Telle était l'opinion que Bodin, à l'époque même où les protestants obtenaient une tolérance relative par l'avènement d'Henri de Navarre, n'osa pas rendre publique. Ce livre, en effet, aurait eu plus de retentissement, momentané du moins, que les œuvres publiées dans la première moitié du siècle car, les guerres étant terminées, le problème religieux devenait moins aigu; le silence se faisait autour de ces questions, qui étaient reléguées au sec >nd plan, tandis que la question morale prenait la première place. Mais précisément, un penseur écrivait alors, qui, sur ce terrain nou-
1. Cf. Paul Janet, Histoire de la science politique, t. ii. p. 251-2.
2. Cf. Bacdrillard. Ptiblimates modemea, Paris, 1862. (J. Bodin et V Heptaplomeres. )
veau, et peut-être inconsciemment ou du moins involontairement, devait jouer un rôle très important dans la propagande en faveur de la liberté de conscience : ce philosophe, c'était Montaigne.
Montaigne, en toute circonstance, fut un homme prudent : il rétait physiquement, si l'on peut dire, comme on put l'apprécier lorsqu'il s'en alla prendre l'air à Liboume tandis que Bordeaux était ravagé par la peste ; mais il l'était aussi psychologiquement, et peut-être fut-ce pour cette raison qu'il ne fit jamais trop ouvertement l'apologie de la tolérance. Toutefois, s'il en fut ainsi, cette cause cependant fut la moindre, car il est étonnant que Montaigne, étant donnée son habitude de tout rapporter à sa propre personnalité et de se désintéresser de tout ce qui ne pouvait se plier à cet «égotisme», ait songé parfois à protester contre les crimes du fanatisme. C'est même là plutôt qu'en son chapitre im peu classique et trop littéraire sur l'amitié, que l'on peut trouver tous les éléments d'une réhabilitation sentie mentale, si l'on peut dire, de Montaigne ; car ces protestations démontrent qu'en lui, derrière l'observateur absorbé par l'étude et l'analyse de sonwiof, il y avait un homme capable de sentiment désintéressé, aussi désintéressé du moins que peut l'être un sentiment humain.
Montaigne, nous l'avons vu, a dit quelques paroles élogieuses au sujet de Castellion et de La Noue,mais il ne les a pas examinés particulièrement au point de vue de la tolérance- Au contraire, c'est sous cet aspect qu'il a étudié et réhabilité l'empereur Julien. Il s'ap:toie sur le sort des juifs en Portugal, et rappelle, d'après le récit de l'évêque Osorius,les mesures cruelles prises à leur égard par le roi Emmanuel, qui les avait bannis et leur enlevait leurs enfants ' . Cependant, son récit semble un peu froid : le scepticisme de Montaigne ne lui permettait pas de s'indigner outre mesure. Le célèbre jésuite Mariana,danssonfl^?>toire d' Espagne, slbm