Perrens, op. cit., p
2. Mme du Depfand, Lettre à Horace WalfKth, du '21 octobre 1760.
que Rabelais. Sainte-Beuve a dit de Montaigne qu'il n'avait jamais été « entamé » par le christianisme * ; c*est probablement là une exagération, et peut-être serait-il plus exact de dire simplement qu'il n'eut pas le sens de l'idéal, et, en particulier, n'éprouva pas une profonde sympathie pour l'idéal chrétien. Elevé dans la religion catholique, comme, par amour de la tranquillité ,il jugeait nécessaire de conserver les croyances coutumièree, il n'eut aucune envie de renoncer à la foi de ses ancêtres. D'ailleurs, il était parfaitement hostile au protestantisme, qui, par ses affirmations orgueilleusement dogmatiques sur une question des plus incertaines, avait éveillé le fanatisme et provoqué des guerres eiviles.Comment Montaigne aurait-il pu admettre qu'on s' égorgeât pour de tels motifs ? La diversité des reUgions ne lui semblait-elle pas la plus belle preuve de la vanité des faibles humains ? « Ce qui le dirige dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, dit Prévost-Paradol, c'est l'idée que les mouvements incertains et douloureux de l'humanité ne peuvent guère améliorer son sort, c'est un réel dédain pour le sujet même de la querelle ; c'est enfin un mécontentement involontaire contre ceux qui prennent sur eux de troubler inutilement le monde '. » Cependant, du moment que la Réforme a eu lieu, il n'admet pas qu'on cherche à la noyer dans le sang de ses fidèles. C'est même à ce seul point de vue qu'il se permet de critiquer ouvertement le catholicisme. Sur la doctrine ellemême, il ne risque aucune affirmation dangereuse ; s'il en fait la critique, c'est d'une manière tout indirecte, par sa morale hédoniste et par son apologie incessante de la nature ; c'cHt aussi lorsqu'il rappelle et approuve les doctrines si tolérantes des Alexandrins : « De toutes les opinions humaines <ii anciennes touchant la religion, dit-il, celle-là me semble
1. Hainte-Beuvb, PoH'Royal, 2* éd., Paris, 1860, t. m, p. 204. — Cf. ^Kitlenient tome ii.
2, Prévost- PABADOii, Etudes sur les moralistes français, 9^ éd., Paris, 18W, p. 7.
avoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'homme et la révérence que les humains lui rendoyent sous quelque nom et en quelque manière que ce fust '. » Peut-être même dépassait-il cette conception, et croyait-il plus certainement encore à la divinité indifférente des épicuriens ; c'est là une impression qui résulte de la lecture de son œuvre ; elle explique que les libertins du XVII® siècle soient nés de la doctrine des Essais, « leur livre cabalistique » * ; mais il faut avouer qu'on ne la pourrait appuyer sur aucun passage décisif ou suffisamment explicite.
Il en est tout autrement lorsqu'il s'agit de la lutte contre le fanatisme. Ici, Montaigne se sent sur un terrain plus assuré, psychologiquement parlant, quoique tout aussi dangereux en fait, et il se permet quelques audaces. Il constate combien la guerre est injuste de la part de l'une et de l'autre Eglise. « La justice, dit-il, qui est en l'un des partis, elle n'est que pour ornement et couverture ; elle y est bien alléguée, mais elle n'y est ny receue, ny logée, ny espousée : elle y est comme en la bouche de l'advocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu doit son secours extraordinaire à la foi et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs et s'y servent de la reUgion : ce devrait estre tout le contraire '^. » Il ne craignait pas de faire remarquer qu'on avait vu récemment le catholicisme lui-même affirmer cette grave proposition : « Il est permis au subject de se rebeller et armer contre son prince pour la défense de la Religion *. » Les guerres de religion n'étaient donc qu'une occasion de lâcher la bride aux passions les plus