Ibid., p
Au moment où nous parvenons au début d'un nouveau siècle, dont la tendance principale consistera en une incessante et multiple réaction contre les tentatives et les résultats, incomplets d'ailleurs, du siècle précédent, il n'est peutêtre pas inutile de résumer dans ses grandes lignes le rôle si important de ce XVI* siècle dan& l'évolution de l'idée de tolérance et de chercher à synthétiser les résultats acquis en une formule unique et générale.
La Renaissance littéraire et esthétique, l'humanisme et le réveil de l'art anti(j[ue. marque la fin du moyen âge et, de plus, provoque un premier mouvement de réaction modérée et peut-être inconsciente contre les tendances fondamentales du Christianisme, en modifiant les mœurs et en instituant un nouvel idéal moral dans les pays en apparence les plus orthodoxes et particulièrement en ItaUe.
Puis, par une influence directe de cette rénovation du rationalisme antique, et en même temps par une influence indirecte du paganisme moral des philosophes italiens et du clergé romain, se manifeste dans l'Europe septentrionale un mouvement religieux qui devient bientôt une véritable révolution, et qui constitue à la fois une appUcation des théories rationalistes à la théologie et une réaction contre l'immoralité des ecclésiastiques et des moines et contre le scepticisme qui en est et la cause et la conséquence. C'est ainsi que se posait, à l'aube du XVI^ siècle, et sous de multiples aspects, la question religieuse.
Enfin, grâce à l'imprimerie, les doctrines nouvelles progressent, favorisées au début par une certaine inertie du parti orthodoxe. Des stoïciens, des épicuriens, voire même des panthéistes, mais surtout des sceptiques et des partisans de la Réforme,secouent ouvertement le joug de la domination romaine. Les persécutions commencent alors, et malgré l'intervention de penseurs tolérants et modérés, la répression
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devient sans cesse plus sanguinaire et plus dangereuse. Ne pouvant justifier les crimes que par de nouveaux crimes, les fanatiques de tous les partis rêvent, dans les pays où respectivement ils dominent, une extermination générale des dissidents.
C'est ainsi que se pose en Europe, avec plus d^acuité et d'urgence qu'elle n'en eut jamais, la question de la tolérance. Les tentatives de Castellion en Allemagne, de Marguerite de Navarre, Despériers ei Rabelais en France, ne réussirent qu'à favorisa les progrès des idées d'indépendance, sans qu'il en résultât pour le moment aucune conséquence pratique. D'ailleurs, la question se déplaçait légèrement, et, d'exclusivement religieuse, elle devint bientôt à demi politique.*
Par suite,les persécutions et les massacres cédèrent la place aux guerres de religion; de celles-ci, il résulte bien, à vrai dire, et grâce à la diplomatie et au scepticisme du chef de la Réforme, un premier succès en faveur de la tolérance. Mais, comme on l'a vu, cetédit de Nantes, étant la conclusion de guerres civiles et non l'aboutissement d'une évolution morale, n'avait pas la portée que lui attribuèrent les contemporains. Ce fut simplement ime trêve incomplète et momentanée que signèrent les fanatiques des deux partis.
Cet acte imparfait et bientôt caduc peut apparaître comme un résultat bien faible pour cette formidable poussée d'idées indépendantes, pour ces révolutions multiples et ces guerres incessantes, qui firent du XVI® siècle en Europe un des moments les plus caractéristiques dans l'évolution de l'humanité. La conséquence la plus réelle, ce fut que désormais, en France du moins, et après quelques fluctuations au temps de la Ligue, le libéralisme, et l'on pourrait presque dire le répubUcanisme poUtiques se trouvèrent nécessairement liés à l'opposition anticatholique : c'est de cette époque que date ime fusion intime entre les idées reUgieuseset les idées poUtiques. Ce résultat qui, de prime abord, ne semblait pas devoir favoriser la propagande pour la liberté de conscience, joua cependant à ce point de vue un rôle considérable, puis-
que par là, même sans Voltaire, la Révolution se fût probablement estimée moralement obligée de proclamer la tolérance, et même la liberté religieuse.
Pourtant, au milieu de ce bouleversement général de l'édifice social, une direction s'était nettement dessinée : on peut dire que cette révolution s'était effectuée en faveur du principe de liberté ; et elle avait obtenu, quoi qu'il en semble, un véritable succès dans cet ordre d'idées. «La liberté de conscience ne doit pas être considérée seulement comme le droit de croire librement, elle doit être aussi regardée comme le fait de penser par soi-même d'une manière indépendante * . i> C'est la liberté de la pensée en ce sens bien spécial, c'est-àdire l'habitude de penser par soi-même et en outre la sympathie pour toute pensée humaine, qu'on la juge exacte ou inexacte, que le XVP siècle a donnée en quelque mesure à l'humanité.
Par conséquent, les résultats généraux du XVI<^ siècle pourraient se formuler ainsi : dans la première période, plaidoyer en faveur de la tolérance par Castellion, et Ubération « psychologique » de la pensée par les œuvres d'Erasme, Rabelais et peut-être ses amis; puis,dans la seconde moit?é du siècle, avec L'Hospital et Henri IV, avantages appréciables obtenus au point de vue légal en faveur de la liberté de conscience. De plus, dans cette seconde période, toute la conclusion philosophique du siècle, tout le scepticisme qui nécessairement devait résulter des conflits et des contradictions entre les divers dogmatismes, vint se centraliser dans la doctrine de Montaigne. Mais le peu d'importance que celui-ci attachait au problème religieux, et la prépondérance en son esprit des questions morales et même métaphysiques indiquait déjà l'évolution nouvelle de la pensée, qui allait après une période d'hésitation, et pendant plus de cinquante années, annihiler l'œuvre du XVI*' siècle. Le rationalisme
1. Marillier, La liberté de conscience (Rapport), p. 100-7. (Extrait (lu uicnioiro de M. B. Bourdon, professeur à rUnivereito de Rennes.)
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cartésien ramènera par la métaphysique au dogmatisme : les sceptiques ne seront plus que les libertins, et c'est à peine si la notion de la nécessité de la tolérance et du droit à la liberté de conscience survivra en quelques esprits d'élite.
Cependant, l'œuvre ne fut pas stérile, car le XVI* siècle avait eu le mérite de proposer tout ce qu'exigea le XVIIP ; ce fut le premier grand siècle dans l'histoire de la civilisation moderne : il fut parfois aussi généreux que le siècle de Voltaire, et, s'il n'eut pas la joie de la victoire, il eut du moins l'honneur de rinitiative.