‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 159 sur 293 · I. Lavishe et Rameau D, Histoire générale^ t. v, p · texte numérisé non relu

I. Lavishe et Rameau D, Histoire générale^ t. v, p

des assemblées purement civiles, et par conséquent politiques, mais encore retendit, puisqu'elle admit au dessus des assemblées générales, des assemblées dites « de cercle » * où seuls siégeraient la noblesse et le tiers état, à Texclusion des ministres : ces assemblées ne devaient se réunir que dans les cas exceptionnels où il s'agirait de négocier avec le gouvernement, et leurs membres s'engageaient à ne jamais rien révéler de leurs délibérations.

Les protestante se trouvaient ainsi placés dans la situation bizarre d'une nation qui serait pour ainsi dire disséminée à l'intérieur d'une autre nation ; certes, le mot de république, qu'on a si souvent prononcé, était un peu exagéré, puisqu'en somme, les réformés n'en restaient pas moins les^ sujets de la monarchie, et puisque leurs privilèges avaient simplement pour but d'obvier aux persécutions dont ils devaient nécessairement souffrir, à cette époque de fanatisme , lorsqu'ils se trouveraient en contact direct avec les catholiques. Mais,d'autre part, il est indéniable que cette organisation spéciale et cette possibilité de s'assembler fréquemment et librement sans crainte de représailles pouvaient favoriser l'esprit d'indépendance politique qui, par suite peutêtre des circonstances, mais aussi parce que beaucoup d'esprits libres optaient pour la religion nouvelle, avait toujours été la caractéristique des réformés. Leur nombre était d'ailleurs considérable ; les troupes qui constituaient les garnisons de leurs villes fortes pouvaient aisément se grouper en armées pour lesquelles les nobles, hostiles à l'absolutisme monarchique qu'ils prévoyaient déjà, étaient des chefs tout indiqués. Lorsque, vers 1615, les protestants, inquiets du rapprochement toujours plus étroit entre les cours française et espagnole, se décidèrent à venir en aide aux seigneurs mécontents, ils constituèrent, sous les ordres de Rohan et de Condé, une armée assez forte pour que la régente, épouvantée, jugeât bon d'acheter la paix onéreuse et humiliante de Loudun.

1. Lo cercle était constitué par la réunion de trois provinces.

Les protestants, en tant que parti poIitique,se trouvaient ainsi conduits à se donner une organisation militaire permanente ; et de là à rêver d'indépendance complète, ce n'était qu'un pas à franchir. Or, les réformés ne se contentèrent pas de vagues aspirations, car, le 10 mai 1621, l'Assemblée générale de la Rochelle vota cet Ordre et règlement général de milices et de finnnces, pour les églises réformées de France et souveraineté de Béarn, qui avait pour but de consacrer cette transformation d'une Eglise en Etat par la constitution d'une armée régulière, solidement hiérarchisée. Les réformés invoquaient d'ailleurs, et non sans raison, le cas de légitime défense : le jeune roi Louis XIII, en effet, mécontent qu'on ne mît pas à exécution l'édit de 1617, qui rétablissait le culte catholique en Béarn et ordonnait aux protestants de restituer les biens ecclésiastiques sécularisés par eux depuis un siècle, venait d'envahir cette province avec une armée ; les protestants, malgré l'avis contraire de Sully et de Duplessis-Mornay, avaient voulu relever cette provocation. Moralement et pratiquement, c'était une faute. Les réformés, n'ayant pas obtenu tous les concours qu'ils avaient espérés, ne purent tenir longtemps en échec les troupes du roi, et ils durent accepter d'abord la paix de Montpellier, qui leur refusait toute assemblée politique et ne leur laissait que deux places fortes, Montauban et la Rochelle, puis, après un nouveau soulèvement sous les ordres de Rohan et Soubise, et la prise de la Rochelle par Richelieu, ils perdirent, par la paix d'Alais, signée en 1620, tous les avantages politiques qu'ils avaient si péniblement obtenus.

Mais, par cet « édit de grâce », Richelieu leur confirmait du moins l'égalité civile et la liberté de culte que leur avait accordée Henri IV. Et d'ailleurs, il les traita toujours aussi équi^ablement que s'ils eussent été :^ catholiques : il les employa même soit à la magistrature, soit aux finances, soit à l'armée ; et, sous son ministère, les protestants jouirent d'une liberté de conscience tout au moins légale. N'eût été la perte des privilèges politiques dont ils avaient pris

l'habitude, ils auraient pu s'estimer non moins heureux que sous le règne précédent. D'ailleurs, en admettant même que l'abolition de ces privilèges ait toujours paru indispensable à Richelieu, elle ne lui parut du moins immédiatement néoessaire qu'au jour où les protestants songèrent à développer ces institutions politiques et à les appuyer sur une oigani> sation militaire dangereuse pour le pouvoir royal. Us avaient eu le tort, poussés d'ailleurs par leurs chefs et influencés par les circonstances, de transporter la question du terrain religieux sur le terrain politique. Richelieu eut la magnanimité de ne s'attaquer qu'à la faction, au parti politique, et de laisser libre l'EgUse. C'est là, il est vrai, une interprétation que les catholiques ne voulaient pas admettre, car il leur semblait que l'intolérance fût un titre de gloire. On sait ce qu'écrivait Voiture : « Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu V hérésie, et que par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente

ou quarante de ses villes pour une fois , s'ils ont quelques

gouttes de sang françois dans les veines, quelque amour pour la grandeur de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui ' ? i)

Or ce qui, au contraire, peut inspirer quelque sympathie pour le ministre habile mais implacable de Louis XIII, c'est précisément qu'il ne voulut pas détruire l'hérésie, c'est que sa sévérité se justifia par sa justice, c'est qu'enfin, comme il l'écrivait lui-même au roi, « il voulait seulement oter la faction du milieu de ses sujets ; le reste (la foi) étant un ouvrage qu'il faut attendre du ciel, sans y apporter aucune violence que celle de la bonne vie et du bon exemple » '. Richelieu, d'ailleurs, était avant tout un politique; rien n'est plus douteux que sa ferveur religieuse. « Il est hors de

1. Cf. la prétendue lettre de 1636 à un ennemi supposé du cardinal, laquelle n'est en réalité qu'une apolope.

2. Cité par Lavisse et Rambaud, Histoire générale, t. v, p. 341.

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doute, a dit Perrens, qu'en matière de religion et même de moiale. ce despote, « qui n'avait rien d'un apôtre », fut du moins un apôtre de la tolérance. Il le fut hors du royaume et dans le royaume. Au dehors, rien de plus naturel et de plus traditionnel : l'hérésie ne l'y gênait point ; nos rois avaient toujours suivi d'un œil sans colère les hérétiques de tout pays et les infidèles ottomans. Au dedans, il y eut plus de mérite, puis qu'il dut soutenir contre le protestantisme une lutte acharnée. Tyrannique en administration, il est parfois libéral en doctrine, forçant les contradictoires à vivre d'accord, coupant court, par un ordre formel, aux querelles des Jésuites avec le Parlement, et les faisant attaquer par les gallicans, en même temps, assure-t-on, que les jansénistes par les sceptique3. Il est chez nous un des fondateurs de la liberté de conscience, et c'est à son grand honneur, parce qu'il est un prince de l'Eglise et qu'il dut résister à la poussée populaire dans le sens opposé *. » Ce que pensait encore Richelieu à la fin de sa vie, il l'avait déjà dit au début de sa carrière : lorsqu'il avait été ministre pour la première fois, sous les ordres de Concini,il avait publié en janvier 1617 un manifeste où en particulier il se déclarait déjà partisan de la tolérance, « la diversité des religions pouvant bien créer des divisions en l'autre monde, mais non en celui-ci *. Les historiens protestants eux-mêmes ont rendu justice à la modération de Richelieu ; mais ce qu'ils n'ont pas mis en relief, c'est que le cardinal, en distrayant la question de la Réforme de toute complication politique, en obligeant les protestants à se maintenir, pour les revendications ultérieures, sur un terrain exclusivement religieux, leur avait rendu au point de vue moral un service plu important que toutes les concessions de ses prédécesseurs. Grâce à lui, le bien fondé de leurs réclamations, en cas d'atteinte à la liberté de conscience, devint à nouveau incontestable. C'est pourquoi il n'y a rien de paradoxal à déclarer que celui qui prit la Rochelle, celui, en un

1. Periiicns, Les Itbertina en France au XVI I^^ sièchy p. 99.

mot, qui ruina les aspirations politiques des protestants, sauva par là même la Réforme en tant que i-eligion ; car c'est grâce à lui que la révocation de l'édit de Nantes apparut nécessairement comme une mesure inique à tout esprit, non pas même tolérant, mais simplement impartial.

La modération de Richelieu était d'ailleurs d'autant plus méritoire qu'il lui fallut résister à la poussée des préjugés populaires et des haines ecclésiastiques.

A cette époque, en effet, aussi bien dans les pays protestants que chez les catholiques, l'intolérance religieuse et la superstition régnaient à outrance dans les basses classes delà société ; les pouvoirs politiques et ecclésiastiques trouvaient un grand intérêt à favoriser, non sans machiavélisme, la persistance de l'ignorance et du fanatisme populaires, et ne craignaient pas de les utiliser en certaines circonstances délicates. Un des exemples les plus remarquables de ces croyances superstitieuses, ce sont les procès de sorcellerie qui se perpétuèrent en tous pays jusqu'au temps où Voltaire écrivit . Dans la seconde moitié du XVII' siècle, le marquis Isaac de Feuquières, ambassadeur en Suède, dépeignait, dans une curieuse lettre au roi *, un procès de ce genre avec des détails qui démontrent amplement que, si,au temps de Bossuet,on

1. « 11 y a, Sire, en cette ville (Stockholm). 1rs parents de plus de 500 enfants de douze ans, et au-dessous, qui demandent justice contre les sorciers et sorcières qui les mènent au sabbat. Ces petits enfants accusent les mêmes personnes et les figiu-ent, quelques-uns sans les avoir jamais vues, à ce qu'on dit.... Depuis quatre ou cinq jours, ils donnent avis qu'il (lo diable) doit brûler trois vaisseaux, le château, et finalement, la plupart de la ville, ce qui met tout le monde en alarme, et il y a plus de 10.000 hommes en parde toutes les nuits. 11 y a des gens qui assurent avoir vu, la nuit, des feux en l'air, qui venoient. contre le vent, s'attacher à la flotte. Le peuple cependant, qui est persuadé que les enfants soutïriront toujoius jusqu'à ce que les sorciers soient morts, demande qu'on en brûle quelques-ims qui sont accusés, et crie : « Leur sang soit sur nous et sur noç^ erfaiits», ce qui embarrasse fort les juges, parce qu'ils ne trouvent rien de convainquant ni de justifiant, et on croit, avec cela, qu'il en faudra expi'dier quelqu'un pour fairecesser le bruit.» {Lettre au ro», 26 avril IG7<i.)

ne croyait pas toujours à Dieu et à ses bienf aits,on croyait du moins au diable et à ses maléfices. On comprend mieux par là qiie le clergé, cherchant à se débarrasser d'Urbain Grandier, ait réussi à le faire brûler sous l'accusation de sorcellerie : ce fut d'ailleurs là une affaire très obscure : il v eut peut-être une vengeance personnelle de la part du cardinal de Richelieu', mais néanmoins, il est bien évident que les préjugés populaires favorisèrent la condamnation du prêtre accusé par les Ursulines démonomanes '. C'est là un des crimes dont Voltaire place le récit sur les murs du palais de la Sottise :

yiurs de Loudun, C|uel nouveau fou s'allunio ? C'o3t un curé que lo })riclior consume :

l^ouze faï{uin.s ont dôdaré sor^ior Et fait erriller Messire Urbain Grandier.

Puis il poursuit :

Galitîaï, nia eln'-n' niam.hale.

Du ])arU'n\ent é])aulé de maint pair I^a Compagnie itrnorante et vénalo Te fait clianfler en ffu brillant et clair Four avoir fait j)aete avec. Lucifer.

Ah î (pi'aux savants notre France (*st fatale ! Qu'il y fait bon croire au pape, à IV^nfer, Kt se borner à savoir son l*ater ^

Vengeances politiques, inimitiés personnelles, inciuiétudes orthodoxes, telles étaient en général les causes ré(»ll(M et cachées des prétendus procès de sorcellerie.

Cependant, l'ignorance et, s'il faut dire le mot exact, la sottise n'avaient guère diminué depuis le moyen âge, môme

1. Cf. Aubin, Histoire des diables de Loudun, ou cruels effets de la vengeance, de Richelieu, Ani-sterdain, 1776. (Il faut n<)t<)r toutifois <n.o l'auteur est protestant.)

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