‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 160 sur 293 · VoLTAïRK, La Pucelle, cliant IIl · texte numérisé non relu

VoLTAïRK, La Pucelle, cliant IIl

2o8 HISTOIRE DE LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE

chez des gens qui se croyaient instruits : ne vit-on pas, en 1624, le Parlement, sur la requête de TUniversité, faire bannir deux chimistes contempteurs d'Aristote, ordonner que leurs ouvrages fussent lacérés, et défendre qu'on publiât aucune thèse sans l'approbation préalable de la Faculté *.

« L'histoire des persécutions auxquelles furent exposés, dans cette époque, les défenseurs de la vérité, dit Condorcet, ne sera point oubliée. Nous verrons ces persécutions s'étendre des vérités philosophiques ou politiques jusqu'à celles de la médecine, de l'histoire naturelle , de la physique et de l'astronomie Dans le huitième siècle, un pape ignorant avait persécuté un diacre pour avoir soutenu la rondeur de la terre contre le rhéteur Augustin. Dans le dix-septième, l'ignorance bien plus honteuse d'un autre pape livra aux inquisiteurs Galilée, convaincu d'avoir prouvé le mouvement diurne et annuel de la terre.... Cependant, l'absurdité des théologiens était si palpable, que, cédant au respect humain, ils permirent de soutenir le mouvement de la terre, pourvu que ce fût comme une hypothèse et que la foi n'en reçût aucune atteinte *. » La condamnation de Galilée, plus encore que celle d' Abailard, car il s'agissait de vérités scientifiques et non pas seulement d'une théorie philosophique, restera toujours l'exemple typique de l'obscurantisme ecclésiastique. Il semble bien, à vrai dire, que l'Eglise ait constamment regretté cette imprudente démarche ; en effet, on a cru pendant longtemps que c'était la publication, par le nonce résidant à Liège, d'une circulaire relative à cette condamnation qui avait épouvanté Descartes et l'avait décidé à ne pas publier son traité du Monde ; or, la découverte assez récente d'un original de cette circulaire a ruiné cette hypothèse, car on a pu voir que le nonce, malgré l'ordre qu'il en avait reçu, ne notifia pas la menace de peines semblables contre les imitateurs de Gahlée.Cette pièce est d'ailleurs devenue

\. Voltaire, Hifit. du Parlement, XLIX.

2. Condorcet, Esquisse... du progrès de r esprit humain, p. 112.

excessivement rare, ce qui tendrait à prouver qu'on s'est efforcé de faire disparaître cette nouvelle preuve d'intolérance '.

Et, puisque nous avons prononcé le nom de Descartes, comment ne pas rappeler que, dès 1663, les jésuites le dénoncèrent à la congrégation de l'Index, et que sa doctrine fut condamnée « donec corrigcUur », et interdite dans tout le royaume par un arrêt du Conseil rendu sous la pression du Parlement et de la Sorbonne ?

Mais ce sont là douces violences, si Ton songe aux bûchers de Giordano Bruno et de Vanini. Bruno s'était attiré la haine de l'Inquisiteur de Venise; comme, par ailleurs, il était moine défroqué, hérétique, philosophe, et qu'il dédaignait Aristot^, on trouva contre ce précurseur de Spinoza plus de motifs qu'il n'en fallait pour une condamnation à la peine capitale : on ne jugea même pas nécessaire de le calomnier ; on le brûla sans phrases.

Il en fut autrement lorsque, en 1619, on fit subir le même sort à Lucilio Vanini. Tout fut mis en œuvre pour se débarrasser de ce penseur plus hardi qu'original, à vrai dire. On fit d'abord courir le bruit qu'il avait été chassé d'un couvent pour ses mœurs déplorables ; mais le fait n'était rien moins que certain, et c'était d'ailleurs là un motif insuffisant pour envoyer un moine au bûcher. On eut alors recours à un procédé plus efficace et plus expéditif : on l'accusa d'athéisme. Et, même après sa mort, comme si les bourreaux eussent senti la nécessité d'une justification, ils rééditèrent sans cesse les accusations de ce genre. Le fameux jésuite Garasse, dont,chosecurieuse,laSomme<Aco/og'?^/6devaitêtre plus tard censurée par la Sorbonne, écrivit : « Ce méchant bélître, étant venu en Gascogne en 1617, fesait état d'y semer avantageusement son ivraie et faire riche moisson d'impiété, cuidant avoir trouvé des esprit* susceptibles de ses propo-

1. Cf. G. MoNCHAMP, Notification de la condamnation de (ialilée, daté de Lièfjp (20 sept. 1633). chez Moreflu-Schovberoolits, »i Saint -Tromi, 1803.

sitions. Il se glissait dans les noblesses effrontément pour y piquer Tescabelle aussi franchement que s'il eût été domestique, et apprivoisé de tout temps à Thumeur du pays ; mais il rencontra des esprits plus forts et résolus à la défense de la vérité, qu'il ne s'était imaginé *. » De même, comme nous l'apprend Voltaire, « le minime et très-minime Mersenne a poussé la démence jusqu'à imprimer que Vanini était parti de NapleSy avec douze de ses apôtres, pour aller convertir toutes

les nations à V athéisme Personne, avant le père Mersenne

n'avait avancé une si énorme absurdité. Mais, après lui, on l'a répétée; on en a infecté les journaux, les dictionnaires historiques, et le monde, qui aime l'extraordinaire, a cru cette fable sans examen»*. MaLs, ce qui est plus grave, c'est la signification de cette'condamnationetla cruauté du supplice. <' C'est en France, dit J. Simon, et par arrêt du Parlement de Toulouse, qu'un philosophe est publiquement condamné pour le crime d'à voir pensé sur la nature deDieuautrement que ses juges. On le traîne sur la place du Salin ; on l'enchaîne au bûcher ; on lui ordonne de tirer la langue pour que le bourreau puisse l'extirper jusqu'à la racine ; il refusa, il fallut lui enfoncer le forceps jusqu'à la gorge pour cette exécution sanglante; puis, les flammes dévorèrent ce corps mutilé, et ses cendres furent jetées dans l'air 3. »

La condamnation de Vanini constitue pour ainsi dire une transition entre la question de l'intolérance scientifique ou philosophique et celle de l'intolérance religieuse. Or, rien de plus soUdaire que ces deux forme du fanatisme : elles s'accompagnent, se soutiennent et se renforcent mutuellement. Il n'est donc pas étonnant que l'intolérance religieuse ait été florissante au début du XVII® siècle dans toute l'Europe, aussi bien chez les réformés que chez les orthodoxes.Ainsi, les catholiques demeuraient à Genève par souffrance, et leurs

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