MiCHELET, foc. cit., p
le gouvernement à adopter des mesurea extrêmes, ce fut, comme l'a fait remarquer, le premier, MîcheleL, parce que beaucoup de commerçants devaient s'emichir par l'exil de leurs concurrente. * On était loin de la Saint- Barthélémy et même de \n guerre de Trente ans. Pourqu'U y eût une grande persécution, il fallait que beaucoup de gens y trouvaseent leur compte et y eussent leur intérêt, enfin que ce fût une affaire '. * Si la nation avait tout à perdre dans cet exode de citoyens laborieux et scrupuleux, le roi.par contre,y trouvait un double avantage moral et pécuniaire, puisqu'il donnait un gage aux fanatiques et bénéficiait des biens confisqués aux fugitifs. Peu lui importait que cette iniquité, bien loin de terminer «ne guerre civile, la fît au contraire renaître. Depuis œ moment en effet jusqu'à la fin du XVIII'' siècle, une nouvelle lutte, mais absolument légitime cette fois de la part des protestants, va ensanglanter le Midi de la France. Ëcoutons Fléchier peindre la désolation de son diocèse de Nîmes : • Nous sommes, dit-il, dans une ville où nous n'avons point de repos ni de plaisir, non pas même de consolation. Quand les catholiques sont les plus forts, les autres craignent d'être égoi^és ; quand les fanatiques sont en grand nombre près d'ici, les catholiques craignent à leur tour. Il faut que je console et que jerassuretant<ît les uns, tantôt les autres. Nous sommes ici bloqués, et l'on ne peut sortir de la ville cinquante pas sans crainte et sans danger d'être tué*. » Qu'importaient tous ce3 petits détails à la cour et au monarque? Ils vivaient en bon air à Versailles, tandis que, pour des hj'pothèses, on s'égorgeait dans les Cévennes.
La joie de Bosauet était donc compréhensible lorsqu'il s'écriait : « ToiicJiés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel nos acclamations et disons k ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne
ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi, vous avea exterminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage de votre! règne, c'en est le propre caractère '. ^ Mais, ajouterons-nous,! c'est pourquoi aussi le siècle de Louis XT V, qui fut peut-être notre grand siècle littéraire, fut certes moins glorieux au point de vue du dévelopement de la civilisation et de l'évolution de la pensée humaine. Après l'admirable élan du XVI<^ siècle, une telle période, si l'on se place surtout au point de vue de la tolérance et plus généralement même au point de vue du principe de liberté, constitue, à vrai dire, le siècle le plus triste et le moins honorable de notre histoire.
iri
Après nous être rendu compte de ce que fut le fanatisme des persécuteurs, il nous reste à examiner quelles étaient les idées et les tendances des persécutés. « Nos protestants, dit Michelet, le peuple laborieux de Colbert, étaient les meilleurs Français de France. C'étaient généralement des gens de travail, commerçants, fabricants à bon marché qui habillaient le peuple, agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces braves gens tenaient excessivement à leurs maisons. Ils ne demandaient rien qu'à travailler là tranquilles, y vivre et y mourir *. » Et c'était précisément cet amour du foyer, ces mœurs simples et patriarcales, qui avaient suggéré à Louvois l'idée des dragonnades ; nul procédé de persécution, sauf peut-être l'exil, ne devait être plus terrible pour les protestants que cette invasion du foyer familial par des soudards à qui tout, sauf L'assassinat, était permis, depuis les vexations anodines jusqu'aux supplices les plus cruels, au viol des femmes et au rapt des enfants.
1 Bossu ET. Oraison funèbre de Le Ttllier.
W Michelet, foc. cit., p. 280-1.
Dès ces mesures préalables, Témigration avait commencé, et redit de révocation ne fit que hâter cet exode.
La foule des fugitifs se partagea en deux courants : les uns allèrent s'installer en Suisse et en Allemagne; les autres préférèrent gagner la Hollande. C'est en ce pays, où ils vivaient libres, où ils pouvaient à leur tour choisir entre la tolérance et le despotisme religieux, que l'opinion des protestants en ce qui concerne la liberté de conscience, devient pour nous intéressante.
Au XVI I*^ siècle, la Hollande apparaissait aux esprits indépendants comme la terre classique de la Uberté ; elle jouissait en effet d'un rare privilège : la liberté d'écrire *. Il n'était donc pas étonnant que les victimes de Louis XIV et du catholicisme français eussent choisi pour refuge cette république protestante, d'où elles poumiient librement répondre aux calomnies de leurs persécuteurs. Les réformés n'avaient d'ailleurs pas attendu l'exil pour protester contre l'intolérance de leurs adversaires. Jurieu avait publié, en 1680, sa Politique du clergé de France, et, l'année suivante, cette même année I68I où il quitta la France pour s'installer à Rotterdam, Bayle avait apporté aux protestants l'appui de son génie critique par une réfutation du fameux Maimbourg, l'apologiste des persécuteurs*. Déjà d'ailleurs, dans ses Pensées sur la Comète, bien qu'il attaquât spécialement la crédulité et la superstition, il avait présenté des arguments en faveur de la tolérance ; il était même plus hardi que ne le furent la plupart de ses prédécesseurs^ et successeurs, puisqu'il parlait en faveur des athées. « L'athéisme, disait-il, ne conduit pas nécessairement à la corruption des mœurs. <^ Une société d'athées pourrait fort bien vivre sous des lois honnêtes ; si l'on songe que l'athéisme a eu ses mar-
1. Cf. Louis Ulbach, La Hollande et la liberté de penser aux XVII^ et XVI Jl'^ sièrles. (Rapport), Paris, 188 L (Cf en partie'.:lier lo mémoire flo M. Hora-Siccamft, p. 97-101.)
2. Bayle, Critique générale de Vhiatoirt du Calvinisme, de M Jl/aimbourg, Villefi anche, 1681.
LE XVir SIÈCLE 277
tyrs, tels que Vanini, on ne doute plus « que les athées ne se fassent une idée d'honnêteté qui a plus de force sur leur esprit que l'honnête et que l'agréable '». C'étaient là évidemment des opinions très audacieuses pour l'époque.
Dans sa Critique de Vhistoire du Calvinisme, Bayle se demandait de quel droit on peut justifier la maxime selon laquelle « il ne faut souffrir qu'une religion dans un état ». * C'est, diront-ils (les fanatiques), parce que nous sommes la bonne religion. Dites plutôt, repartirai- je, parce que nous croyons être la vraie religion, et ainsi votre maxime se réduirait à celle-ci : il ne faut, dans un royaume, qu'une religion, et cette religion doit être celle que Von croit la bonne *. p Or ceci lui semblait insuffisant à justifier les atrocités des persécutions religieuses. Et il ne trouvait pas plus décisif cet autre argument de Maimbourg, suivant lequel on ne faissdt qu'exercer des représailles contre l'intolérance des protestants. « Il me semble fort, déclarait-il avec une feinte naïveté, qu'on ne peut pas être équitable quand on imite ceux qui
font des injustices -La véritable religion étant faite pour
éclaircir les autres et pour leur fournir un modèle de perfection, doit leur donner un exemple de ce qu'il faut qu'elles fassent, et pratiquer par conséquent toute la première cette débonnaireté qu'elle croit que les autres sont obligées d'avoir à son égard ^. » Puis il écrivait un véritable réquisitoire contre l'Eglise catholique et son incorrigible fanatisme *. « Une longue suite de siècles, disait-il, nous montre qu'elle s'est toujours servie de la cruauté des supplices pour abolir ce qu'elle appelait des sectes et des hérésies ^. » Le protestantisme, au contraire, lui semblait digne de tolérance, parce qu'il était lui-même tolérant. On n'avait à reprocher aux réformés que le meurtre de Servet ; or Servet était un athée, du moins
1. Cf. Liv ijjn Dc7BOiSy Bayle et la tolérance, Paris, 1002, p. 60-S.
'.*. Cf. Bayle, ibid., ir. Œuvres div., La Hay», 1737, t. il, p. 71-2.