Dictionnaire encyclopédique, loc. cit
pas moins vaste : il se rattache en effet à ces deux grandes questions de la liberté et de la religion, qui ont provoqué t^nt de polémiques et fait verser tant de sang, depuis les lointaines origines de la ciTilisation. Ce serait entreprendre une tâche ingrate et peut-être impossible que de vouloir résumer, même brièvement, toutes les luttes soutenues, par la plume ou par l'épée, pour et contre le principe de la Uberté de conscience.
En quoi donc peut consister l'historique de l'idée de tolérance, et, tout d'abord, pourquoi, dans cette étude, ne paa se placer de préférence au point de vue dogmatique T Répondre que des penseurs contemporains (et des maîtres, tant par l'érudition que par le talent Uttéraire) ont déjà envisagé la question sous cet aspect, serait exact mais insuffisant : s'il est vrai, en effet, que les sujets d'une telle généralité ont tous été abordés, il n'est pas moins certain, d'autre part, que nul ne peut se flatter de les épuiser.
En réalité, si nous avons choisi la méthode historique, c'est, en premier lieu, parce que la doctrine est en elle-même infiniment simple, car elle est l'expression d'une de ces lois naturelles ' qu'on ne saurait soumettre à une démonstration rigoureuse, sans en atténuer pour ainsi dire la portée et le dogmatisme ; le principe consacré par la tolérance n'est pas autre chose en effet qu'un des paragraphes d'une loi fondamentale, la Uberté. Or cette loi se réduit à cette unique disposition : tout homme a le droit d'agir librement dans la mesure où il ne cause aucun dommage à autrui ', et Voltaire n'a trouvé, pour la caractériser, qu'une pure et simple affirmation : * C'est la seule loi contre laquelle rien ne peut prescrire, parce que c'est celle de la nature ^ » ^
1. C'eit à quoi Bon^eait probablement Volney, torequ'il disait que Is lui naturelle est paci/iqiit et loléranle. })ar(« que. selun eon principe, • tous les hoinineB étant frères et égaux en droits, elle ne leur oonaeille à tous i|iie paix et tolérance m^me pour leurs erreurs >.
~- Cf. à ce sujet, Mahuxieh, La tiberléde contcifnce.Fat'm, IB90,p.lS. B C (dialogue), 13e entretien.
La tolérance, d'ailleurs, ne l'oublions pas, pour être naturelle en droit, c'est-à-dire indispensable à la morale sociale, n'en doit pas moins, en fait, être enseignée, car elle n'est pas un instinct, mais bien une discipline. N^est-il pas alors plus intéressant et surtout plus instructif de rechercher comment l'idée de tolérance, qui, aux premiers âges de l'histoire, n'a probablement pas existé en tant que notion morale distincte, s'est lentement élaborée, puis a conquis progressivement et après une lutte séculaire, ses droits de cité parmi les peuples civilisés, grâce à l'action, parfois politique, mais surtout morale, d'une élite de penseurs dont le rôle, à ce point de vue, n'a peut-être pas été suffisamment élucidé ou mis en relief.
D'ailleurs, c'est surtout en vue de délimiter ainsi nôtre sujet que nous avons adopté ce terme un peu vague et inexact de tolérance. Il était juste, le mot du pasteur Rabaud-Saint-Etienne, s'écriant à la tribune de la Constituante : « Ce n'est pas la tolérance que je réclame, c'est la liberté »; car « tolérer » c'est plutôt une mesure de grâce facultative et révocable que la reconnaissance et le respect d'un droit imprescriptible. Pourtant, le mot de tolérance méritait de fixer notre choix, ne fût-ce d'abord que pour sa brièveté, mais aussi et surtout pour les souvenirs qu'il évoque : il fut comme le mot d'ordre et le signe de ralliement de tous ceux qui, depuis l'aube du XVI® siècle jusqu'à la conclusion victorieuse du XVIII®, furent les artisans parfois obscurs de l'avènement de la liberté de croyance. De plus, ce mot pouvait encore nous séduire par sa valeur significative, car il indique précisément quelle fut la part d'une large et universelle bienveillance dans l'éclosion de ce principe : pour conseiller, avec Voltaire, de « ne persécuter jamais personne pour ses sentiments sur la religion » ', ne faut-il pas en premier lieu éprouver pour l'homme en général une ins-
1. Voltaire, Fragments des instructions pour le prince royal de ***,
IIISTOIUE I>K LA TOLÉRANCE RELIGIEISE
tinctive et profonde sympathie, qui seule pourra pallier notre hostilité rationnelle à l'égard de certaines idées humaines ?
Mais, si nous avons préféré à tout autre le mot de « tolérance *, c'est surtout parce qu'il était seul à correspondre nettement aux recherches que nous nous proposions.
En effet, aurons-nous choisi comme point de départ la question de 'a liberté de conscience, nous devions alors étudier aussi bien l'intolérance en elle-même que les «tolérants * et leurs doctrines. C'est en vain que J . Simon déclare au début de son cours : « Je n'essayerai pas de faire l'histoire de l'intolérance : ce serait faire l'histoire du monde *. * Il n'en consacre pas moins la majeure partie de son étude à résumer les abus et les crimes des institutions politiques et religieuses à l'égard de la hberté de penser.
Certes, il nous faudra parfois aborder la question de l'intolérance, et en particulier l'histoire de son avènement, car le fanatisme contribua toujours dans une large mesure à la manifestation des doctrines tolérantes, et, par suite, l'historiquequ'on en peut faire est àmême de fournir des renseignements précieux sur la psychologiede la tolérance.Cependant, nous nous efforcerons de laisser l'intolérance au second plan et de ne l'étudier qu'en tant qu'elle favorisa, d'une façon lointaine ou immédiate, le cours des idées dans telle ou telle direction.
A plus forte raison, ce travail ne sera-t-il pas une histoire de la libre-pensée. Mais, parfois, les tolérants furent des libres-penseurs avoués ; souvent aussi, ils le furent secrètement; souvent enfin, les adeptes de la libre-pensée, sans avoir parlé explicitement de la tolérance, aidèrent néanmoins au développement de ce principe particulier en prêchant en faveur de la liberté. D'ailleurs plus d'un tolérant faillit subir le sort réservé, jusqu'au XVIIP siècle, à la plupart des penseurs véritablement indépendants, à savoir, le bûcher
l. J. Simon, La liltrii' de contcUnce, Pars, 4 c^dition, 1807, p. 101.
-« purificateur ». Ils ressemblaient tous plus ou moins à ce licencié Zapata, dont Voltaire nous traduit les propositions peu orthodoxes, par lui présentées à la /?i?^to des docteurs de rUniversité de Salamanque. «Zapata, dit-il en manière de -conclusion *, n'ayant point eu de réponse, se mit à prêcher Dieu tout simplement. Il annonça aux hommes le père -des hommes, rémunérateur, punisseur et pardonneur. 11 dégagea la vérité des mensonges et sépara la religion du fanatisme ; il enseigna et il pratiqua la vertu. Il fut doux, bienfaisant, modeste, et fut rôti à Valladolid Tan de grâce 1636. »
Aussi bien, il nous faudra parfois effleurer,ne fût-ce qu'en passant ,rhistoiredes idées scientifiques et surtout philosophiques,car souvent elles infiuèrent sur l'évolution du prin- ■cipe de la liberté de croyance,ce qui, d'ailleurs, explique suffisamment pourquoi « l'intolérance est si sûre d'elle-même, qu'elle ne se renferme pas dans les choses de la foi, et qu'à •chaque instant, elle empiète sur le domaine des sciences et des lettres » ^.
Mais , jusqu'en ces indispensables digressions , nous nous efforcerons de ne jamais perdre de vue le but de •ce travail, qui doit toujours rester l'histoire de la notion de tolérance et de ceux qui en furent les apôtres et les propagateurs.
D'ailleurs, une histoire de la liberté de conscience serait nécessairement incomplète : cette liberté, en effet, renferme et implique « plusieurs libertés nécessaires à son existence et à son exercice » ^, à savoir, le droit de penser, de prier et d'enseigner Ubrement. Or seul le droit de penser, ou plutôt de croire, et de manifester individuellement sa croyance, est supérieur à toute objection. Quant au droit de prier, dont le corollaire politique serait la liberté des cultes, il doit se