‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 204 sur 293 · Frédéric II, Lettre à Dalembert, du 20 janvier I77*i · texte numérisé non relu

Frédéric II, Lettre à Dalembert, du 20 janvier I77*i

3. Cf. VoLTAiRK. Lettres ftur Rabelais le t. Vî. — E pitre L (au

roi de Pnisw»).

LK XVIIl* SIÈCLE 326

rite des esprits cultivés en Europe au temps de la Régence et de Louis XV. C'était la période où les philosophes français luttaient déjà pour toutes les libertés ; c'était aussi le moment où les idées de modération cherchaient à pénétrer dans la législation pénale, où Beccaria publiait son Traité des délits et des peines. Il semblait donc que tout fût favorable à l'établissement de la liberté de conscience, et cependant les soixante premières années du siècle ne furent guère moins fertiles que la période précédente en exemples de superstition grossière et de fanatisme cruel.

En effet, ce n'étaient pas seulement, comme disait Dalembert, les « ténébreuses querelles théologiques * qui achevaient de ruiner la religion dans les esprits cultivés, c'étaient aussi les croyances absurdes par lesquelles la foule manifestait son sentiment religieux, comme, par exemple, l'admiration ridicule qu'elle éprouvait pour ces exaltés qui, pendant cinq années, se contorsionnèrent sur le tombeau du diacre Paris, à l'église Saint-Médard. Du moment où le jansénisme, c'est-à-dire le rameau le plus austère du christianisme, s'abandonnait à de telles pratiques, quelle devait être l'attitude du clergé catholique, qui fut toujours plus sévère pour les doctrines que pour les mœurs? D'ailleurs, on aurait pu croire que la science était restée stationnaire depuis le moyen âge, ou du moins n'avait pas pénétré jusqu'au peuple, car les préjugés de celui-ci, selon le mot favori du XVIII® siècle» si l'on préfère, ses superstitions n'avaient nullement disparu et témoignaient toujours d'une égale férocité. Il semblp.it même qu'en certains pays réformés on les encourageât à plaisir. Voltaire, en commentant le livre de Beccaria, a protesté vigoureusement contre ces coutumes barbares et il est fort probable que son intervention, s'a,joutant à celle du philosophe italien, contribua pour une bonne part à l'abolition de ces usages. Il rappelait en particulier qu'en 1652, à Genève, on avait estimé suffisamment humain d'étrangler, avant de la brûler, une prétendue démoniaque. « En 174î>, disait-il encore, on brûla, une femme dans l'évê-

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ché de Wurtzbourg, convaincue d'être sorcière. C'est un grand phénomène, dans le siècle où nous sommes. Mais est-il possible que des peuples qui se vantaient d'être réformés et de fouler aux pieds les superstitions, qui pensaient enfin avoir perfectionné leur raison, aient pourtant cm aux sortilèges, aient fait brûler de pauvres femmes accusées d'être Rorcières,et cela plus de cent années après la prétendue réforme de leur raison. '»

Cette forme d'intolérance se manifestait encore par les persécutions dont les philosophes étaient victimes,et, pour prendre un exemple célèbre, par les entraves que les jésuites firent apporter à la publication de V Encycln pédie. Non contents d'avoir fait interdire l'ouvrage, et voyant combien Malesherbes était irrité, ils ne trouvèrent rien de mieux que de lui proposer d'achever eux-mêmes l'œuvre de Dalembert et de Diderot ^. L'offre était plaisante ; Malesherbes sourit peut-être, mais il ne fut pas désarmé : les jésuites devaient s'en apercevoir dix ans plus tard. Il ne faut pas oublier non plus que l'enseignement, au XVIII® siècle encore, était aux mains du clergé. Voltaire n'exagérait pas sensiblement lorsqu'il exposait dans une épître à l'empereur de Chine Kien-Long, auteur d'un poème récemment traduit en français, l'intolérance persistante de l'Université :

La Sorbonne en latin (mais non sans solécisme) Soutiendra que ta muse a besoin d'exorcisme ; Qu'il n'est de gens de bien que noua et nos amis ; Que l'enfer, grâce à Dieu, t'est pour jamais promis. Dispensateurs fourrés de la vie éternelle, Ils ont rôti Trajan et bouilli Marc-Aurèle, Ils t'en feront autant^ ...

1. VOLTAIBE, Commentaire sur le li^re des délits et des peines, IX.

2. On trouvera des détails sur le rôle des jésuites en cette affaire in Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, t. vn (Paris 1865), en particulier p. 110-12, et p. 223. Il se désole d'ailleurs que cette association néfaste soit protégée par son propre frère, le comte d'Argenson, ministre de la guerre. (Cf. ibid., p. 197.)

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