ISAÏE, I.V
l'antiquité et le christianisme 3d
vent suspectes des évangiles, il est permis de se demander jusqu'à quel point Jésus s'est posé lui-même en réformateur religieux.
Cependant, cette conformité n'était qu'apparente, à vrai dire, car l'essence du christianisme, ou plus exactement de la doctrine de Jésus, contrastait étrangement avec les principes de la religion qui lui avait donné naissance. La comparaison établie par Voltaire entre Socrate et Jésus ne man^ que pas en efifet d'exactitude, car tous deux furent plutôt moralistes que métaphysiciens : c'est là un fait que l'exégèse moderne a tout particulièrement mis en relief. Ce côté moral et non plus politique de la religion constitue la différence la plus importante entre le christianisme et le judaïsme. D'autre part, et par suite précisément de cette première différence, c'est dans la doctrine de Jésus que se révéla un ensemble de phénomènes psychologiques inconnus de l'antiquité païenne, la conscience religieuse ' . Mais, du jour où la religion devint un cas de conscience, il lui fut permis d'exiger, sinon pour le culte, du moins pour la croyance, la liberté absolue : eji un mot, la question de la liberté de conscience se posait d'office, et la religion nouvelle devait logiquement être la première à trancher en un sens libéral cette question qu'elle avait rendue actuelle et même urgente. Or c'est précisément sur ce point qu'apparaît la contradiction entre la doctrine du fondateur et les interprétations de ses disciples et sectateurs.
On peut dh-e qu'il y a même contradiction au sein de la doctrine de Jésus; et peut-être l'hypothèse de Guizot estelle justifiée dans une certaine mesure, qui croit pouvoir expliquer ces préceptes souvent incompatibles par une opposition fondamentale entre la sévérité des dogmes israélites et la douceur du caractère (c'est-à-dire les tendances moralisatrices) du prophète gaUléen '. Toutefois, il ne faut ja-
1. PIuB encore que les prophètes, ses précurseurs, bien qu'Osée oit dit : « J'aime la piété et non les Raerificcs, et la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. » (Osék, VI, 8.)
2. Cf. Guizot, Méditations sur V essence de la religion chrétienne, Paris, 1864, p. 274.
mais oublier, comme le faisait remarquer Clémence Royer *, que toute supposition sur le véritable caractère de Jésus, sur ses idées,et sur sa vie même, est toujours une induction basée sur des documents d'une valeur douteuse et ne doit par suite être admise que sous réserves.
Quoi qu'il en soit, parcourons les Evangiles, et nous nou» apercevrons que, la plupart du temps, ils justifient cette remarque de Bayle sur Jésus : « La qualité pour ainsi dire dominante de sa personne a été l'humilité, la patience, la débonnaireté... Apprenez de moi, disait-il à ses disciples, que je suis débonnaire et humble de cœur ^. * Quel était en effet l'objet de ses incessantes prédications ? Le Sermon sur la montagne n'est qu'un appel à la douceur, à la modération, à ce qui aurait pu devenir la charité chrétienne. « Heureux.
dit Jésus, ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre
Heureux les miséricordieux,carilsobtiendront miséricorde... Heureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu *. » Non seulement il ne faut pas tuer son frère, mais encore ne faut-il pas s'irriter contre lui *. Et ceci n'est rien, car Jésus ajoute: « Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis ; Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et il répand sa lumière sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritezvous ? Les publicains mêmes n'en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites vous d'extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant ' ? » Pourquoi d'ailleurs faut-il éviter les jugements téméraires?
1. Dans la préface k sa traduction de : Darwin, L'origine des esprceff.
2. Bayle, Commentaire philosophique, cb. F»", in Œuv. div., t. ii. p. 373.