‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 283 sur 293 · Let, à Damilaville (1" mars 1766), in t. XLin. p · texte numérisé non relu

Let, à Damilaville (1" mars 1766), in t. XLin. p

hommes puissent apprendre enfin que la religion ne doit pas faire des tigres ^ »

C'est sincèrement qu'il a consacré toute son existence à cette œuvre', c'est sincèrement aussi qu'il pleure avec le jeune Donat Calas à la nouvelle que la réhabilitation est accordée ^. Au surplus, la sincérité de Voltaire est suffisamment démontrée par les approbations et les encouragements de ces protestants graves et rigides qui l'aidaient dans son œuvre. Moultoului écrivait, en un jour d'enthousiasme : «Je m'obstine à penser que celui-là seul peut faire une révolution dans le gouvernement qui en a fait une si prompte et si étonnante dans les esprits. Ce n'est donc pas assez d'avoir attaqué le fanatisme et l'intolérance, il faut les proscrire ; après nous avoir appris à ne plus nous haïr, apprenez-nous à aimer, et qui sait mieux que vous parler à nos cœurs * ? »

On rencontre évidemment, dans l'œuvre immense de Voltaire, des contradictions portant surtout sur des points de détail,mais qu'on ne saurait cependant passer sous silence. Toutefoi8,il ne faut pas s'étonner qu'entre laHenriade

ou même V Essai sur les mœurs et le Traité sur la tolérance ou la Bible enfin expliquée, les idées de Voltaire aient plus ou moins évolué. D'ailleurs, c'est peut-être surtout le mépris de la tradition chez ce philosophe d'une hardiesse croissante avec l'âge, qui déroute et exaspère ses détracteurs. Il est

L Let. à CidevilU (21 juillet 1762), in t. xm, p. 180-81.

'2. DaDS une lettre à la duchesse de Saxe-Gotha, après s'être félicité de la fin de la guerre de Sept ans. Voltaire ajoutait: « Il ne nous reste plus (jue les petite fléaux ordincûres. L'aventure des Calas est de œ nombre et j'espère qu'on réformera ce détestable arrêt d'assassins en robe. J'y travaille du fond de ma retraite et malgré mes infirmités. Je ne veux point mourir que je n'aie vu la fin de cette affaire. » {Let. à la duchesêe de Saxe- Gotha, 5 sept. 1762, in t. xlii, p. 227.) De même, il écrit à Debrus : « Il faut tirer la vérité du puits toulousain. Il faut soulever l'Europe entière, et que ses cris tonnent aux oreilles des juges. Je n'abandonnerai cette affaire qu'en mourant. » {Let. à DebruSy juillet 1762, in Let. inéd, sur la toi., p. 97. — Cf. Let. à MouUou, 23 déc, 1767, ibid., p. 243.)

3 Let. à Tronehin (de Lyon) (20 mars 1765), in t. XLin, p. 406.

4. Let. à Moultou (s. d.), in Let. inéd, sur la toi., p. 160.

indéniable, d'autre part, que Voltaire fit parfois preuve d'intolérance spéculative, soit en usant d'interprétations historiques au moins douteuses, soit en brodant sur des thèmes qui excitaient sa verve. Mais c'est là, pour tout écrivain militant, une inéluctable nécessité : il doit demander l'excès pour obtenir l'indispensable. Seul, le dilettante peut songer à l'impartialité. Enfin^ on a reproché également à Voltaire ses flatteries à l'adresse des souverains et, dès le XVIII« siècle, Walpole disait : « Voltaire me fait horreur avec sa Catherine ^» Mais il ne faut pas oublier que le philosophe reconnut ses erreurs à l'occasion, et que la souplesse de son caractère contribua pour une bonne part au succès de sa campagne : s'il n'avait été courtisan (et d'ailleurs dan? une mesure très raisonnable pour l'époque), s'il n'avait su se ménager des intelligences dans tous les partis, enfin s'il n'avait eu l'art d'utiliser Rome tout en la bafouant avec scn fondamental irrespect^. Voltaire n'eût agi que sur l'opinion publique; il n'eût pas exercé sur les pouvoirs civils cette influence qui lui permit de mener rapidement à bien son œuvre pratique.

Mieux vaut donc négliger les insinuations de certains critiques moderne3,et plutôt se rappeler comment VoltPrire lui-même, franchement et sans fausse modestie,exposait les résultats généraux de sa propagande :

J'ai fait plus, dans mon temps, que Luther et Calvin.

On les vit opposer, par une erreur fatale.

Les abus aux abus, le scandale au scandale ;

Parmi les factions ardents à se jeter,

Ils condamnaient le pape et voulaient T imiter.

L'Europe, par eux tous, fut longtemps désolée.

Ils ont troublé la terre et je Tai consolée '*.

Et il faut également se souvenir que Diderot, après r* voir résumé tous les griefs que pouvaient invoquer les matéria-

Page 1