Cf. J. Simon, op. cit., p
Or on ne peut reprocher à une religion de croire à la vérité de ses dogmes et de les mettre en pratique, pouvn toutefois qu'ils ne constituent pas un danger pour les baa^s mêmes de TEtat ; d'autre part, on ne peut lui reprocher d'exclure de son sein les dissidents, à la condition qu'elle n'attente jamais à la liberté des sectateurs d'autres religions, et qu'elle ne prononce envers ses fidèles aucune peine temporelle. C'est précisément parce qu'elle se conformait à cettedouble obligation envers la liberté humaine que la doctrine personnelle de Jésus ne peut être regardée comme véritablement intolérante.
Il semble en effet que le réformateur n'ait manifesté aucune préoccupation politique. Comme l'a fait remarquer Locke : « Content d'enseigner aux hommes comment ils peuvent, par la foi et les bonnes œuvres, obtenir la vie étemelle, il n'a institué aucune espèce de gouvernement, et il n'a point armé le magistrat du glaive, pour contraindre les hommes à quitter leurs opinions et à recevoir sa doctrine ' . » Non seulement il « n'a pas proféré une seule parole contre le culte des Romains dont sa patrie était environnée «> -, si ce n'est ses vagues imprécations contre tout le paganisme, mais encore les peuples, en adoptant le christianisme, n'ar valent pas à adopter une nouvelle forme de gouvernement. Bien plus, Jésus prêchait explicitement le respect des pouvoirs établis, la soumission aux lois locales, qu'elles fussent hébraïques ou romaines. « Lorsqu'ils arrivèrent à Capernaoum, dit l'Evangéhste, les percepteurs du didrachme s'approchèrent de Pierre et lui dirent : « Votre maître ne paie-t-il pas le didrachme ? — Oui, dit-il ». Quand Pierre entra dans la maison, Jésus le prévint et lui dit : « Que t'en semble, Simon ? Sur quoi les rois de la terre lèvent-ils des impôts ou des contributions ? Sur leurs fils ou sur les étran-
1. Ix)rKE, Lettre sur la tolérance, in Œvv. philoê., éd. Thiirot, 1825,
t. vu, p. 196.
2. Voltaire, ffoméliea prononcées o Lonarcs en 1703 (II, De la 9U-
perstition).
l'antiquité et lk christianisme 45
gers ? — Sur les étrangers, répondit-il. — Ainsi donc, dit Jésus, les fils en sont exempts. Mais, pour ne pas les scandaliser, va-t'en à la mer, jette l'hameçon, prends le premier poisson que tu tireras de l'eau, ouvre-lui la bouche et tu y trouveras un statère. Prends-le, et donne-le-leur pour moi et pour toi *. » Et rien ne démontre mieux la distinction que Jésus voulait maintenir entre le spirituel et le temporel que sa réponse bien connue aux questions insidieuses des pharisiens et des hérodiens : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu *. » Cette doctrine du christianisme primitif justifie ces paroles que Voltaire prêtait à un soldat romain , adepte de la religion nouvelle :
Un sujet gouverné par l'honneur Distingue en tous les temps l'Etat et sa croyance. Le trône avec l'aute] n'est point dans la balance. Mon cœur est à mes dieux, mon bras à l'empereur '\
C'est pourquoi d'ailleurs Hérode se refusait à voir en Jésus un rebelle ou un chef de parti dangereux ; c'est pourquoi Pilate, lui aussi, se refusait à l'envoyer lui-même au supplice, et laissait à la populace ameutée par les prêtres la responsabilité de cette condamnation ; c'est pourquoi enfin la doctrine de Jésus, qui plaisait aux miséreux à cause de la haine des riches, et peut-être aussi aux plus mystiques d'entre les Hébreux par ses tendances spéculatives et poétiques, déplut souverainement à la majorité de la population. Celle-ci, en effet, admettait bien l'universalité future de sa religion, grâce à une rénovation politique d'Israël, mais elle trouvait un antagonisme absolu entre sa doctrine étroitement nationale et le christianisme universellement humain. C'est à peine si les Hébreux pouvaient