‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 54 sur 293 · Letoubneau, op. cit.^ p · texte numérisé non relu

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l'antiquité et le christianisme 75

science. La plus connue de ces protestations est la requête de Symmaque, préfet de Rome, pour le rétablissement de la statue de la Victoire ; Gratien avait refusé de la recevoir, mais Valentinien II, plus modéré, voulut bien l'écouter, quitte à ne lui accorder aucune satisfaction. Symmaque rappelait surtout le grand rôle qu'avait joué la religion nationale aux époques glorieuses de l'histoire romaine. Il se demandait s'il était prudent, au moment où de tous les côtés les Barbares menaçaient l'empire , de changer de religion au risque de commettre une erreur et d'irriter la divinité suprême, et s'il n'eût pas mieux valu, au contraire, régler sa conduite présente sur l'expérience des siècles passés. Puis, tout à coup, dans une magistrale prosopopée, il faisait parler la ville de Rome elle-même : « Excellents princes, disaitelle, pères de la patrie, respectez mes longues années, et la religion à laquelle je les dois.... Blâmer la vieillesse, c'est s'y prendre trop tard et l'outrager. C'est donc pour les dieux de nos pères, pour les dieux indigètes que nous réclamons la tolérance (pacem rogamus). Il est juste de croire que tous les cultes ont rapport à un seul et même objet. Nous contemplons les mêmes astres ; le même ciel nous est commun, le même univers nous entoure. Qu'importe la méthode suivant laquelle chacun recherche la vérité ? Par un seul chemin, on ne saurait parvenir jusqu'à ce but mystérieux. Mais cette discussion est inopportune; maintenant, c'est à la prière, et non pas aux controverses que nous voulons nous consacrer \ » On voit par là à quelle large conception religieuse les païens étaient déjà parvenus * ; ce n'était rien moins que le théisme du XVTII® siècle. Mais les chrétiens y virent surtout une apologie du paganisme ; et le résultat le plus certain de cette requête, ce fut le bannissement de Symmaque sous Théodose, qui n'en étaitpas à une proscription près. Cej)endant, l'Eglise attacha beaucoup d'importance à cette ultime

1. Symmaque, RekUio (éd. Soeck), 1883, III. - ^- Cf. G. Boi8Si£R, La fin du paganiême, p. 332.

tentative du paganisme : l'évêque de Milan, Ambroise, écrivit à Valentinien une sorte de pétition où il réfutait méthodiquement tout ce qui précisém.ent n'était pas l'exposé du principe de tolérance '. Orose compoFa, un peu plus tard, une Histoire contre les païens^ où il s'efforçait de démontrer que le monde romain avait été bien plus malheureux au temps du paganisme. Puis, de son côté, saint Augustin chercha à établir que la religion chrétienne offrait tout au moins la compensation d'une vie future, d'une cité du ciel où seraient oubliées les tristesses de la vie terrestre. Mais tout ceci ne nous intéresserait guère, si l'un des contradicteurs de Symmaque, l'éloquent Salvien, prêtre de Marseille, ne s'était placé à un point de vue spécial, en déclarant, nouveau Jérémie, que les dérèglements des chrétiens eux-mêmes, non moins que les excès des païens, avaient autorisé Dieu à permettre cette destruction du monde romain par les Barbares ; on trouvait d'ailleurs dans son ouvrage, et à propos des Ariens, une page où l'idée de la tolérance apparaît si nettement que nous nous ferions un scrupule de ne pas la citer : « Les ariens, dit Salvien, sont hérétiques, mais ils ne le savent pas ; ils sont hérétiques chez nous, mais ils ne le sont pas chez eux, car ils se croient si bien catholiques qu'ils nous traitent nous-mêmes d'hérétiques. Nous sommes persuadés que leur idée de la génération divine est sacrilège, en ce qu'ils disent que le fils est moindre que le père. Ils croient, eux, que nousavonsuneopinioninjurieuse pourle père.parceque nous jugeons le père et le fils égaux ; la vérité est de notre côté, mais ils croient la posséder eux-mêmes. Nous rendons à Dieu l'honneur qui lui est dû, mais ils prétendent aussi le lui rendre en pensant ainsi. Ils ne s'acquittent pas de leur devoir, mais le point même sur lequel nous les trouvons en défaut constitue, d'après eux, le plus gi*and devoir de la religion. Ils sont impies, mais en cela même ils croient manifester la véritable piété. Ils se trompent donc, mais c'est

l. Cf. saint Ambroise, EpHres, I, 18.

par amour envers Dieu ; et, quoiqu'ils n'aient pas la vraie foi, ils regardent celle qu'ils ont embrassée comme le véritable amour de Dieu. Seul le souverain juge de l'univers sait comment ils seront punis de leurs erreurs au jour du juge- • ment '. * Par conséquent, cet ecclésiastique posait la question de la relativité des religions, et la résolvait par l'affirmative, tout au moins dans le domaine pratique.

Malheiu'eusement, l'opinion de Salvien ne devait pas prévaloir ; déjà, nous avons cité le nom de celui des Pères de l'Eglise latine qui fut, au point de vue ecclésiastique ou, si l'on préfère,théorique,le véritable fondateur de l'intolérance, l'évêque d'Hippone, saint Augustin. Paul Janet a fort bien mis en relief le rôle de ce prêtre chrétien dans l'avènement de l'intolérance. Après Constantin, dit-il, « l'Eglise a conquis son propre droit : accordera-t-elle le mêmedroitaux doctrines qui lui sont contraires ? Dans les premiers temps, on ne peut dire que l'Eglise ait renoncé à ses principes de patience et de douceur. On peut trouver encore, dans saint Chrysostome, de belles paroles en faveur de la liberté de conscience. Mais la lutte des catholiques et des ariens, et, en Afrique, la lutt-e des catholiques et des donatistesrépandii'ent l'intolérance et la persécution. Sont-ce les hérétiques eux-mêmes qui en ont donné le premier exemple ? Cela est j>o8sible. Mais, bientôt, on vit le plus grand docteur de l'Eglise latine, saint Augustin, en donner la théorie. Grâce à l'autorité de son nom, cette théorie a passé dans toutes écoles du moyen âge ; elle a alimenté le fanatisme du XVP siècle et a été invoquée aussi bien par les protestants que par les catholiques ; enfin, dans le XVII* siècle encore, le nom de saint Augustin a été mêlé aux discussions du temps sur le droit de contraindre les consciences.On ne peut donc nier l'importance historique de l'opinion de saint Augustin dans cette question *. »

1. Salvianus, De gubematione Dei (trad. duP. Maroiiil, 1734), 1. V, ch. II.

2. Paul Janet, Histoire de la science politique, 2"' éd., 1872, t. II, p. 332-3.

Augustin, en offet,était né dans une famille païenne de Tagaste en Nuinidie ; longtemps, il hésita entre la philosophie, le manichéisme et le christianisme : ce fut même grâce à la protection de Symmaque qu'il vint à Milan pour enseigner la rhétorique. Ses Rétrcuiationa et ses Confessions nous ont révélé la jeunesse aventureuse de ce « libertin », et les idées tolérantes qu'il manifesta dans les premières années après sa conversion en paraissaient d'autant plus justifiées. 4 Persécuterons-nous ceux que Dieu tolère ' ? » disait-il : et il écrivait aux manichéens : « Nous nous gardons de vous traiter avec rigueur; nous laissons cette conduite à ceux qui ne savent pas quelle peine il faut pour trouver la vérité, et combien il est difficile d'éviter les erreurs.... Pour moi, je dois vous supporter comme on me supportait autrefois, et vous traiter comme on me traitait moi-même lorsque j'étais dans l'égarement*. » Il a déclaré d'ailleurs lui-même n'avoir pas été tout d'abord favorable à la contrainte : « Ma première opinion, dit-il, était que personne ne peut être contraint par force à entrer dans l'unit^é du Christ, qu'il fallait agir par la parole, combattre par la discussion, vaincre par le raisonnement, de peiu* de transformer en faux catholiques ceux que nous avions connus comme hérétiques déclarés '. »

Mais, bientôt, il abandonna radicalement ces doctrines tolérantes, et non seulement, dans plusieurs de ses ouvrages, il réédita, non sans contradictions, les calomnies coutumières siur le compte des dissidents, et en particulier des manichéen8,mais encore on a pu trouver sans des lettres une véritable apologie de l'intolérance.

Augustin déclare en effet lui-même que l'influence des lois impériales sur l'hérésie donatiste (c'est-à-dire le massacre à coups de massue — car l'Eglise abhorrei a sanguine —

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