‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 61 sur 293 · Cf. Voltaire, Essai sur les mœnrs^ ch. XXL · texte numérisé non relu

Cf. Voltaire, Essai sur les mœnrs^ ch. XXL

évêciiies, qui rexercent sous le contrôle de sa suprématie ; et quant à la temporelle,il la confie à l'empereur qu'il a sacré. Suivant la coutume ecclésiastique, l'empereur n'est pas héréditaire, mais élu chaque fois, et chaque fois couronné Si

l'empereur viole la loi de Dieu et les pactes qui le lient au peuple qui l'a choisi, le pape le déclare déchu, et le sépare même de l'assemblée des fidèles au moyen de l'excommunication. Dans les litiges entre l'empereur et le peuple, ou entre les rois et l'empereur, le pape prononce en arbitre suprême et donne à sa sentence une sanction spirituelle *. » Ainsi, selon l'Eglise, tout devait aller pour le mieux dans la meilleure des théocraties possibles.

A vrai dire, l'empire de Charlemagne était assez fortement consolidé par les succès militaires du souverain et l'organisation administrative et gouvernementale instituée par lui, pour que l'Eglise, durant son règne, n'ait agi sur l'Etat que par son influence spirituelle sur l'empereur ; mais, sous ses faibles successeurs, Rome put songer à l'application intégrale de sa théorie sur l'origine divine des pouvoirs terrestres.

La papauté ne put conserver sans des luttes incessantes sa domination sur le temporel. En efifet, si l'incapacité des successeurs de Charlemagne à maintenir l'unité de l'immense empire d'Occident donna pour quelque temps à l'Eglise une suprématie absolue, elle fut l'origine même de cette libération progressive du pouvoir civil, qui, pour certains Etats, devait être consacrée par le grand mouvement religieux du XVI^ siècle. La scission entre le rovaume de France et les pays de l'Europe centrale fut durable, et la papauté, ne pouvant toujours, quelle que fût son envie d'y réussir, conserver son rang d'arbitre suprême entre les nations belligérantes,

1. C. Cantu, La Réforme en Italie^ les précuraeurt* (trad. fr.), Parii^

90 Hl:> D.^IRE DE LA TOUbtAXi^ REUGIEUSE

dut parfois renoïK'i^ à soumectre TEtat à l'Eglise. Une puissance $ élerait d^aiUeors , qai« en bien des circonstances, devait entraver W projets de la pi^Moté : cette vaste nation allemande.que Cliaikfnagne avait c<»stitnée, ne resta pas longtemps en efFet an pouvoir de see successeurs; dès la fin du I X' siècle, lorsque Cliarles le Gros eut été déposé par la diète de Tribur, la Germanie élut bien encore de kûntains descendants de Chariemagne. mais TEglise n'avait plus sur eux rinfluence qu'elle avait eue sur un empareur couronné par elle. Bientôt, d'ailleurs, F Allemagne choisira des souverains nationaux, qui songeront plutôt à conquérir l'Italie qu'à assurer la domination temporeUe des papes. En 962, Otton le Grand, qui déjà s'était proclamé roi d'Italie, se fit couronner empereur à Rome, s'engagea à maintenir les donations faites au Saint-Siège par Charlemagne, mais s'arrogea, pour lui et ses successeurs, et malgré l'opposition des Romains, le droit de nommer les souverains pontifes : l'Eglise devenait à nouveau la servante de l'Empire, car la similitude entre l'idéal pontifical et l'idéal impérial leur interdisait précisément toute conciliation.

« Au XI* siècle, a dit Miehelet, la querelle est entre le saint pontife romain et le saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion des Barbares, prend son nom pour lui succéder ; non seulement elle veut lui succéder dans la domination temporelle (déjà, tous les lois reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore une suprématie morale ; elle s'intitule le Saint- Empire ; hors de l'Empiré, point d'ordre ni de sainteté. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de cérémonies : son chancelier appelle les autres souverains les rois provinciaux ; ses jurisconsultes le déclarent la loi viiHinte ; il prétend établir sur la terre une sorte de paix perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe entre les nations *. »

l. MiCHSUET, Hisioirt de France^ 1. IV, ch. TL (éd. Flammarion I. U), p. 227.

L'Eglise semblait d'ailleurs justifier la sévérité des empereurs allemands à son égard : l'hérédité y succédait à l'élection ; il s'établissait une véritable féodalité S€U)erdotale. En 1046, SOUS le règned'HenrilIIdeFranconie, le concile de Sutri avait lui-même reconnu aux empereurs le droit de veto dans les élections pontificales et épiscopales. Mais un réformateur survint, qui voulut arrêter cette décadence du pouvoir pontifical ; c'était un de ces moines chez qui l'esprit de la primitive Eglises'étaitconservésous une forme plus ou moins mystique, tandis que le sacerdoce avait subi l'influence du matérialisme ambiant. Du jour où Hildebrand, cet obscur cénobite de l'abbaye de Climy, fut à la cour pontificale, et longtemps avant qu'il pût rêver pour lui-même la papauté, il agit sur ses protecteurs successifs en vue deréaUser un triple idéal : la régénération de l'Eglise, d'abord ; puis,ce qui devait enêtre à son avis la conséquence, la conquête de l'Italie sur les Allemands ; enfin et surtout la suprématie universelle du Saint-Siège, tant sur le spirituel que sur le temporel. Tout d'abord, il profita de l'inaction forcée de l'Allemagne pendant la minorité du nouvel empereur Henri IV pour faire décréter par le pontife Nicolas II un nouveau mode d'élection des papes qui ne laisserait à l'empire qu'un droit illusoire de confirmation; il fit aussi refuser aux laïques le droit d'investir les clercs d'aucun bénéfice ecclésiastique. C'était déjà, non seulement la proclamation de l'indépendance du pape vis-à-vis de l'empereur, mais encore la libération du domaine temporel de l'Eglise, qui constituait un tiers du territoire impérial, et n'était guère moins important en France et en Angleterre. Mais l'Eglise était encore trop laïque, trop féodale, pour qu'il ne se trouvât pas quelques évêques hostiles à cette autocratie pontificale ; il y eut des luttes, même en Italie. Cependant, Hildebrand fut vainqueur : en 1073, il devint pape sous le nom de Grégoire VII, et, par ses premiers actes, il se posa hardiment en suzerain de tontes les puissances temporelles de l'Occident.

Dés lors, la lutte va se prolonger, acharnée, entre l'empire et la papauté jusqu'à la fin du XIII« siècle. Puis, à peine sera-t-elle apaisée, qu'un conflit analogue éclatera entre le Saint-Siège et le roi de France.

L'historique même de ces longs débats serait pour nous fastidieux et superflu. Nous avons dû nécessairement rechercher f^vec quelque précision les causes principales du triomphe de l'Eglise en Occident, jmis étudier la genèse du mouvement politique hostile à la suprématie pontificale. Il ne nous reste plus maintenant qu'à déterminer quelle pouvait être l'influence respective de ces deux conceptions opposées au point de vue de la liberté de conscience. C'est même là, à vrai dire, le seul aspect intéressant de la lutte entre Guelfes et Gibelins, et celui sur lequel on a le plus discuté. D'ailleurs, il ne s'agit pas simplement de la Uberté de conscience, mais bien do la liberté au sens le plus large du mot.

Dans toutes ces luttes qui ensanglantèrent l'Italie pendant deux siècles, trois acteurs sont en présence :1a papauté, l'empire et le peuple romain. Au début, le conflit se localise entre Grégoire VII et l'empereur Henri IV; mais déjà se pose la question : du pape ou de l'empereur, quel est le véritable défenseur de la liberté ? Pour les historiens favorables à l'Eglise, la réponse n'eâtpas douteuse : le sacerdoce est * le soutien des libertés naturelles >>, tandis que l'Empire représente « les pouvoirs politiques usurpés ». « Si la source du pouvoir est Dieu même, et si Dieu a pour représentant sur la terre le pape, celui-ci doit être supérieur aux rois. Si la société, dans sa corruption, ne peut se régénérer que par l'Eglise, il faut, de toute nécessité, que cette Eglise domine les trônes. C'était déjà en vertu de cette supériorité que Grégoire VII veillait aux intérêts même temporels des trônes '. » Ce qui donne une fausse apparence d'exactitude à cette interprétation, c'est que dès lors l'Eglise encourageait

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