‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 67 sur 293 · Cf. Voltaire, Essai sur les mœurs^ ch. XLV · texte numérisé non relu

Cf. Voltaire, Essai sur les mœurs^ ch. XLV

4. Michelet, Hisi. de France, 1. IV, ch. V, (éd. Flammarion), t. ii,

la doctrine pour entraîner la damnation étemelle ; l'habitude invétérée d'appuyer le ministère spirituel sur le pouvoir civil ; l'ignorance alors commune à tous les peuples de la grandeur et des droits de la liberté ; l'ambition naturelle à toute hiérarchie de conserver et de fortifier ses privilèges *. » Ce que Jules Simon n'a pas indiqué, c'est le rôle du pouvoir politique dans l'organisation de l'intolérance ; le régime monarchique ou impérial, au moyen âge, favorisa toujours l'exclusivisme religieux, bien qu'il s'efforçât d'autre part de soustraire le pouvoir temporel à l'ambition des papes.

Peut-être, par suite de ces influences multiples, le despotisme de l'Eglise lui parut-il à elle-même si naturel, qu'elle n'eut bientôt plus conscience de ce qu'il y avait d'illégal dans cette tyrannie sanguinaire ; peut-être, en un mot, les organisateurs des pei'sécutions furent-ils plutôt des fanatiques sincères que des politiques sans scrupules.Ce qui tendrait à

le prouver, ce sont les excès mêmes de ces persécutions et l'étonnement que causaient aux orthodoxes la persévérance des hérétiques dans leurs croyances et leur intrépidité devant les supplices ; il semblait que l' EgUse ne se souvînt plus de ses martyrs. On peut trouver un exemple assez frappant de cette inconscience des bourreaux dans le fait suivant, dont le récit nous a été transmis par les chroniqueurs contemporains de la répression des hérésies en Lombardie. « Le défaut qu'on s'accordait le plus généralement à reprocher aux Patarins, c'était l'obstination. Au milieu des massacres et des tortures,en face d'une mort ignominieuse, non seulement ils ne songeaient pas à se convertir,mais ils s'endurcissaient contre la souffrance, faisaient entendre leurs protestations d'innocence, et expiraient en chantant les louanges du Seigneur, avec l'espérance d'aller bientôt se rejoindre dans de doux embrassements. En Lombardie, on conserve la mémoire d'une jeune fille dont la jeunesse et la beauté excitaient partout la passion et le désir de la sauver. C'est pourquoi on

l. J. Simon, op, cit., p. 120.

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voulut qu'eUe assistât au supplice de son père, de sa mère, de ses frères, qui furent brûlés sur un bûcher, dans l'espoir que la terreur l'aurait amenée à se convertir : il n'en fut rien ; lorsqu'elle eut contemplé pendant quelque temps cet horrible spectacle, elle s'échappa des mains des bourreaux, et courut se précipiter dans les flammes, afin de mêler son dernier soupir à celui de ses parents *. 3> On croirait presque lire une page ironique et vigoiu'euse de Voltaire, et cependant, c'est là le récit naïvement cynique d'un apologiste moderne des persécuteurs.

Nous admettons que rEglise,en exterminant les hérétiques,au lieu de les frapper simplement d'une excommunication dépoiu-vue de sanction matérielle, abusait déjà du droit légitime d'exclusion que possède toute association religieuse. Mais la question était encore plus grave lorsqu'il s'agissait, non plus des hérétiques, mais bien des juifs. Il faut rendre cette justice à l'Eglise que,personnellement,elle eut la pudeur de ne pas traiter avec la même sévérité qu'une hérésie cette religion dont provenait le christianisme lui-même. Ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que les juifs obtinrent, à proprement parler, la tolérance civile, ni que l'Eglise les considéra comme des hommes semblables aux chrétiens, bien loin de là. En effet, Montesquieu * nous apprend que la loi des Wisigoths était déjà singulièrement injuste à l'égard des Israélites; les lois des souverains européens ne devaient guère leur être plus favorables par la suite. Comment expliquer cette haine des Occidentaux pour le peuple hébreu ? On peut comprendre à la rigueur qu'à Toulouse, ville tristement célèbre dans les fastes de l'intolérance, on ait pris plaisir à les souffleter trois fois par an, et qu'à Béziers, la coutume de les poursuivre à coups de pierres pendant la semaine sainte ait persisté

1. C. Cantu, op. cit., p. 156-7 (d'après une relation de Moneta de Crémone).

2. MoNTESQUiKU, De Veeprit des lois, 1. XXVIII, ch. VII, in O.C, , Londres, 1772, t. ii, p. 175.

In4 lUsroUŒ 1>E LA TOLKRANCK RELIGIEi:SE

ius<.iu'à ce qu^ib s>n soient rachetés, en T 160 ; l'hostilité du luidi de la France pouvait en eflFet s'expliquer par le fait que leK juiK si nombreux en cette région, étaient accusés, non sauî* vraiîsemblance, d'avoir favorisé Finvasion des Sarrasins : un tel soupçon est plus que suffisant pour éveiller le fanatisme. Toutefois, ce ne furent pas là des manifestations Isolées. «Au moyen âge, dit le D' Funk, les juifs furent à plusieurs reprises victimes des fureurs populaires. Tout ti abord, les croisés, emportés par un zèle singulier, exercèivnt SI» eux toutes sortes de cruautés, sans se laisser toujo\irs arrêter par les remontrances du pape ou de saint Bernanl.... Souvent aussi, le zèle des convertisseurs sévissait à régt\l de la persécution. C'était particulièrement le cas en Kspagne où, de tout temps, les juifs avaient été très nouihreux *. » Ce fut, en effet, surtout en Espagne et après Tctablissement de l'Inquisition que la persécution contre les juifs prit un cai-actère nettement religieux. Mais il y avait, dès le X»^ siècle, deux raisons pour que le peuple détestât les Uiaélites : tout d'abord, ceux-ci avaient voulu conserver, ni>u seulement leur religion, mais encore leurs coutumes nationales ; d'autre i>art, lorsque toute industrie leur eut été iutei'ilite» ils devinrent usuriers, par goiit peut-être, mais aussi et À coup sûr par nécessité. « Au moyen âge, a dit Muh^let, celui qui sait où est l'or, le véritable alchimiste, le Mai svwv it*r, c'est le juif, ou le demi-juif, le I/)mbard. Le juif, [ hvvaaae immonde, l'homme qui ne peut toucher ni denrée »M utumi^ qu'on ne la brûle, l'homme d'outrage sur lequel iv'iu Iv Uà<.^nile i-rache, c'est à lui qu'il faut s'adresser*. » Le ».»v',»yOv vH^r\>uvait donc, à l'égard des juifs, ce mélange de X • ♦ 'Us \^t de mépris, d'envie et de préjugés dont se compo- .. , K\> h \auv* U^^ plu« tenaces. Quant à leur situation civile, ,... '.K v^vH^vv vK'|>t^inte par Voltaire dans son Essai s^iir les

\\ ^N VN »'* ^<'^'"^ *'«' ''*'V'«><' (trad. Henimer), t. ii, p. 55. \ M»xH-\* ^^ *^ ^ *^' K^iMCf» 1. V, ch. III (éd. Flammarion), t.rv%

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mœur8\et l'on peut ici, plus que partout ailleurs, se fier à la sincérité du tableau, car le contempteur du christianisme n'oubliait jamais que l'exclusivisme de l'Eglise lui venait en partie d'Israël. En France, le mobilier des juifs appartenait aux barons, comme le déclarent les Etablissements de saint Louis. Bien plus, dans l'ordonnance de 1230, il était dit : « Que personne de notre royaume ne retienne le juif d'un autre seigneur ; partout où quelqu'un retrouvera son juif, il poura le reprendre comme son esclave (tanguam proprinm servum), quelque long séjour qu'il ait fait sur les terres d'un autre seigneur. * Peu à peu cependant, le juif, de propriété des seigneurs, devint propriété royale, et Michelet fait remarquer que ce fut en qualité d'instrument fiscal. De même, en Allemagne, la servitude des juifs était affirmée par une constitution de Fi-édéric II, et chaque seigneur eut bientôt aes juifs *. Dans les grandes villes, on leur faisait acheter par une forte indenmité le droit de résider et d'ouvrir des synagogues, ce qui n'empêchait pas de les maltraiter à tout propos. Enfin, en 1215, le canon 63 de ce quatrième concile de Latran,où l'on excommunia Vaudois et Albigeois, décréta que tous les juifs de la chrétienté devaient porter sur le poitrine, comme signe distinctif, une petite roue jaune ^. « Ces marques changèrent avec le temp8,dit Voltaire,mais partout on leur en faisait porter une à laquelle on pût les reconnaître. 11 leur était expressément défendu de prendre des servantes ou des nourrices chrétiennes, et encore plus des concubines ; il y eut même quelques pays où on faisait brûler les filles dont un juif avait abusé et les hommes qui avaient eu les faveur» d'une juive, par la grande raison qu'en rend le grand jurisconsulte Gallus, que c'est la même chose de coucher avec un juif que de coucher avec un chien \ » D'ailleurs,

1. Cf. V01.TAIRE» E8êai sur les ma'urs, oli. LUI. — Michelet, HiêL de France, loc. cit., p. 8, noto 2.

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