‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 74 sur 293 · J. Simon, op. cit., p. l · texte numérisé non relu

J. Simon, op. cit., p. l

que, condamnant avec une apparence de régularité les opinions religieuses comme on condamne les crimes de droit commun,qui montre à quel point de cynisme,ou plutôt d'inconifcîence,était parvenu l'exclusivisme chrétien à cette époque déjà proche du XVI^ siècle.

C'est en vain que l'on a cherché à établir que l'Inquisition fut un tribunal surtout pohtique ; elle fut instituée par la papauté, elle jugeait des délits spirituels et se prononçait elle-même sur la culpabilité, ce sont là des faite suffisamment significatifs : peu importe que l'Etat ait conservé le pouvoir fictif de prononcer et d'exécuter lasentence.Et cependant, on trouve une synthèse de toutes ces excuses subtiles dans un article écrit par Lamennais, lorsqu'il était encore att€w?hé au catholicisme orthodoxe. « Si l'Inquisition, dont on fait tant de bruit, dit-il, prononçait des peines corporelles, et quelquefois la peine capitale,c'est que rinquisition,dans laquelle le clergé n'intervenait que pour constater le délit spirituel, était essentiellement un tribunal politique qui punissait, en cette qualité, selon les lois de la société politique, et peutêtre aurait-on dû, pour être juste, observer que l'intervention de l'Eglise était toute en faveur du coupable, puisqu'il suffisait d'avouer sa faute pour éviter le châtiment, ce qui n'existe ni ne peut exister dans aucun tribunal purement civil. Assez d'autres ont fait remarquer ce qu'on veut néanmoins oubUer toujours : que l'Espagne est redevable au tribunal de l'Inquisition d'avoir échappé aux calamités horribles des guerres de religion, qui désolèrent le reste de l'Eiurope pendant près de deux siècles. Elle lui dut la paix intérieure, et c'est bien quelque chose. Au surplus, nous ne prétendons pas que l'Inquisition soit entièrement exempte de reproches, que sa sévérité n'ait pas été quelquefois excessive , quoiqu'il soit peut-être difficile de déterminer exactement la juste mesure de rigueur et de clémence que pouvait exiger ou permettre l'intérêt du pays, sa législation,ses mœurs et le caractère national. Et, après tout, il ne sera pas fort étonnant qu'on retrouve dans une institution humaine les erreurs

et les faiblesses de rhumanité *. » Lorsqu'on a rectifié les erreurs, remis au point les interprétations douteuses, que reste-t-il de ces sophismes ? Rien de favorable à l'Eglise ; elle était àla fois, dans ce tribunal, le juge d'instructioft qui fait l'enquête et le jury qui condamne ou absout; on ne pewt donc l'excuser par le fait que le pouvoir royal, tel le juge de nos jours, se chargeait simplement de sanctionner et d'exécuter ses ordres impératifs.Quant àlaquestion de la liberté de conscience, elle est prudemment laissée à l'écart par les apologistes modernes de l'Inquisition ; ils sont moins hardis que cett« Eglise du moyen âge dont ils s'intitulent les défenseurs, car elle avait du moins le courage d'accepter toutes les responsabilités, car, en un mot, elle marchait vers son idéal de domination universelle sans songer même à vérifier s'il était légitime, tant son bon droit lui paraissait, incontestable.

Cependant , les hérésies se multipliaient ; après les massacres du Languedoc, l'orthodoxie, semblait-il, pouvait se croire tranquille pour quelque temps. Il n'en fut rien : les dissentiments entre le pape et Philippe le Bel forcèrent les pontifes à venir s'établir à Avignon. Cet exil provoqua à son tour le grand schisme d'Occident, qui fut lui-même une cause de scandales et de troubles interminables. Tandis que papes et antipapes se querellaient, tandis que les intrigues politiques, le goût du faste et de la débauche se partageaient le haut clergé romain, tandis que les moines, voués à la vie humble et contemplative, s'abandonnaient à toutes les passions humaines, accumulaient les richesses et rêvaient de domination universelle, ce qu'il restait de légitime et de moral dans la religion chrétienne se manifestait en explosions de foi individuelle, plus dangereuses peut-être pour l'orthodoxie que l'irréligion elle-même. Ainsi naissait le mysti-

1. Lamennais, De la tolérance, in le ConêtiêtUionnel, H juillet 1825. — 11 semble d'ailleurs sHnspirer en ce passage des Lettres à un gentilkommf: russe do Joseph de Maistre.

ciame en Allemagne, dans l'Europe centrale et même en Italie, tandis que d'autre part l'esprit d'indiscipline était également favorisé par le rationalisme moderne s'éveillant au spectacle des excès et des faiblesses du monde ecclésiastique. Le supplice de Jean Huss et le massacre méthodique de ses partisans montrent combien l'Eglise songeait peu aux dangers de cette tyrannie qui ne pouvait toujours rester victorieuse. Rien, en effet, ne sera épargné pour soutenir la domination du christianisme orthodoxe. En Espagne, dès que les Maures furent repoussés, on installa l'Inquisition ; chez ce peuple qui, de tout temps, avait haï juifs et musulmanSjCette institution devait prospérer.* Christophe Colomb, traînant le cordon de saint François dans les rues de Séville, consacrant à la guerre contre les mécréants d'Asie les richessea qu'il espérait trouver dans le nouveau monde et désirant que son sol n'eiit jamais été foulé par d'autres pieds que ceux des chrétiens catholiques, apostoliques et romains, était un type du caractère espagnol à l'époque où il vivait *. P

Ce fut précisément le contraste entre la sévérité de l'Eglise à l'égard des idées indépendantes et son indulgence pour les désordres et les scandales ecclésiastiques qui fut la cause principale des tentatives du seizième siècle en faveur d'une réforme religieuse, mais aussi et surtout en faveur de la liberté de conscience.

« Le fanatisme, a dit Marillier, est fait surtout d'ignorance : nous nous indignons contre ce que nous ne comprenons pas, et bien souvent, ne pas comprendre n'a qu'une raison, c'est que l'on connaît mal ". » Voilà une opinion généreuse :

1. 2kL\GNABAL. Histoire de la littérature espagnol f^ d'après G. Tiok nor. t. I, Pari», 18(>4, p. 403.

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