C. Cantu, op, cit., p. 33 L
dans la chevalerie et la vie monastique : les conteurs ne se sont-ils pas chargés de nous montrer en particulier des moines et des ecclésiastiques bons vivants ? D'autre part, les nombreuses fêtes reUgieuses et aristocratiques n'étaientelles pas là pour fournira tous ime gaité saine et fréquente ? Quant aux humbles, quantité négligeable, Thistorien convient cependant que leurs joies avaient pour principe la résignation. « Les petits vivaient heureux, dit-il en effet, parce qu'il n'ambitionnaient pas de satisfactions plus grandes,et parce qu'ils considéraient les souffrances inséparables de la vie comme la conséquence inévitabledu péché, mais une conséquence qui emportait avec elle une expiation,un mérite '. » Ainsi, cette religion, fondée pour la consolation des pauvres, devenait précisément une excuse pour les opprimer: puisque la masse se résignait, confiante en une vie future, à ne pas vivre en ce monde,pourquoi tolérer ceux qui ne témoignaient pas de la même résignation ? Pourquoi tout le monde ne vivrait-il pas sans penser, puisque la pensée libre n'est pas indispensable au bonheur ? C'est par de tels sophismes que l'Eglise s'autorisait à entretenir l'ignorance et la superstition, et même à en favoriser au besoin le développement ; car elle avait intérêt à maintenir les esprits dans cet état intermédiaire entre la barbarie primitive et la véritable civilisation.
La forme la plus intéressante de la superstition au moyen âge, c'est la croyance aux sorciers, à la magie. « Vous auriez vu, dit Voltaire, des milliers de misérables assez insensés pour se croire sorciers, et des juges assez imbéciles et assez barbares pour les condamner aux flammes. Vous auriez vu ime jurisprudence établie en Europe sur la magie, comme on a des lois sur le larcin et sur le meurtre ; jurisprudence fondée sur les décisions des conciles *. » Le D' Funk, dans son Histoire de V Eglise, donne à ce sujet des détails très précis,
•2. VoLTAinE, Eeeai sur les mœurs, Introd., XXXV
et montre comment les ecclésiastiques favorisèrent euxmêmes le développement et la persistancede ces superstitions. « Le populaire, dit-il, admettait d'instinct la possibilité d'entretenir des relations suivies avec « le malin »; nous avons des exemples de cette inclination dans l'histoire des hérésies, dansl'affaire de Bonif ace VIII et dans le procèsdes Templiers. Il n'était pas facile de la déraciner. Nous la voyons, au contraire, gagner de plus en plus dans cette période. On finit par croire que les sorcières (sagœ) avaient des rapporte sexuels avec le démon. La Sorbonne eut beau publier vingtsept articles contre la sorcellerie pour instruire le peuple (1398) , la foi superstitieuse, loin de diminuer, augmenta encore et reçut enfin une sorte de consécration officielle, quand Innocent VIII, par la bulle Suvimis desiderantes (1484) donna pleins pouvoirs aux dominicains Jacques Sprenger, Henri Institoris et Jean Gremper, pour rechercher les crimes de magie. Sprenger et Henri Institoris pubUèrent le « Marteau des Sorcières » — Maliens maleficarum — où ils déduisaient les raisons de la croyance à la magie, indiquaient les moyens d'échapper à l'influence des sortilèges, et exposaient les pénalités encourues par les auteurs des maléfices (1489). La persécution contre les sorciers prit des proportions de plus en plus vastes. Elle dura pendant tout le XVII^ et le XVIII^ siècle, sans distinction d'Etats, catholiques ou protestants. — Ces croyances superstitieuses rencontrèrent, il est vrai, des adversaires déterminés dans les premiers temps qui suivirent le moyen âge. Le médecin Jean Weyer écrivit pour les combattre le De prœstigiie dœmonum (1563), et le jésuite Frédéric de Spee la Cautio criminalis seu de jjrocessibvs contra sagis {IQ31). Mais leurs racines dans les esprits étaient profondes, et les hommes qui luttaient contre les préjugés avaient des dangers à courir. C'est ainsi que Spee jugea prudent de garder l'anonyme *. »
1. D' FuxK, Histoire de V Eglise (trad. Hemmer), t. ii, p. 97-8.
Dans le peuple, la croyance aux sorciers était sincère et certaine ; peut-être avait-elle pour cause les manœuvres d'imposteurs ou de simples prestidigitat'Curs, renouvelées des mages chaldéens ; mais ce qui évidemment motivait avec beaucoup plus d'autorité cette superstition, c'était cette forme de délire que l'enthousiasme religieux provoquait à cette époque dans la plupart des cas de folie : le délire des possédés ou des démoniaques *.
Quant à la question de savoir jusqu'à quel point l'Eglise s'illusionnait elle-même en matière de sorcellerie, certainement, elle est plus complexe. En bien des cas, l'accusation de sorcellerie ne fut pour les souverains et le pouvoir ecclésiastique qu'un prétexte de se débarrasser d'individus dangereux, soit par les secrets qu'il avait fallu leur confier, soit par la hardiesse et l'originalité de leur pensée. Lorsque Louis le Hutin, ou plus exactement son oncle, Charles de Valois, jugea nécessaire défaire disparaître Enguerrandde Marigny, qui avait aidé Philippe le Bel dans ses falsifications de monnaies, il choisit ce procédé infaillible, et fit accuser l'ancien < eoadjuteur et recteur du royaume » et sa famille d'avoir cherché à envoûter le roi : Marigny fut pendu, mais on se contenta d'emprisonner sa femme et sa sœur *. D'ailleurs, dans le procès des Templiers, organisé parce même Marigny, l'accusation sous laquelle il devait succomber à son tour avait déjà exercé une grande influence sur la condamnation de l'ordre. De même, lorsque l'Eglise s'était inquiétée des idées matérialistes et déterministes du savant Cecco d'Ascoli, elle profita des éloges maladroits de l'astrologie dont cet indépendant avait semé son poème didactique VAcerbo, pour faire condamner au bûcher le livre et l'auteur. Mais
1. On peut trouver en particulier cl'int<^res8ante8 remarques à to 8iijet dans Touvraj^e suivant : Calmeil, De la folie considérée au poînt de vue pathologique^ philosophique^ historique et judiciaire^ 2 vol., Paris,
2. Cf. MiCHELET, Hist. de F., l V, ch. V, in t. iv, p. 129. — Ibid., 102-6 et ch. m, p. 5-7.
12i> HISTOIRE DE LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE
seule la justice séculière connaissait du délit simple de sorcellerie ' : il fallait que l'Inquisition prit un détour pour condamner elle-même les sorciers ; or il lui était facile de les convaincre d'hérésie ; aussi bien était-ce en général le motif primitif des poursuites. C'est donc pour ce double chef d'accusation que Cecco d' Ascoli et ses œuvres furent brûlés à Florence, le 17 juillet 1327.
Mais il est du moins fort probable que l'Eglise était absolument sincère en condamnant les démonomanes ; on peut considérer comme parfaitement justifié ce que Voltaire a dit à ce sujet : « On a compté que, depuis Grégoire le Grand, on a brûlé en Europe plus de cent mille sorciers ou possédés, soit exorcisés, soit non exorcisés. Plus les tribunaux en condamnaient, plus il s'en reproduisait.Cette propagation est naturelle : les malheureux qui avaient entendu parler toute leur vie du pouvoir immense de Satanas, de ses dévots et de ses dévotes voyageant dans les airs, et conmiandant à la nature entière, devaient penser que rien n'était plus vrai, puisque les juges, qui passaient pour les esprits les plus sensés et les plus éclairés, ne doutaient pas du pouvoir de ce Satan et des grâces qu'il répandait sur ses favoris Ceque ces misérables se figuraient, les juges se le figuraient aussi.Âu lieu de discuter l'affaire à l'hôpital des Petites-Maisons ou de Bedlam, on l'examinait dans les cachots ou dans la chambre de la question, on la finissait au miheu des flammes ^. » Il faut avouer, par conséquent, que l'ignorance absolue de ce qu'il y avait de morbide dans ces phénomènes psychologiques et de la cause réelle à laquelle il fallait les rattacher .ignorance qui, dans l'antiquité déj à,avait provoqué bien des crimes, fut
L En effet, la MaeatruzzQy qui servait de code aux Dominicains, après avoir déclaré que les deWns et sorciers deveûent, selon les circonstances, être décapités ou brûlés vifs (ch. 42), disait ailleurs : Les inquisiteurs ne peuvent et ne doivent point s^ occuper des sorciers, s'ils ne sont manifestement suspects de quelque hérésie. Cf. Cantu, op. cit., p. 102- 3.
2. VoLTAiBE, Prix de la justice et de Vhumanité {Gazette de Berne, 15fév. 1777), art. IX.
pour rSglise une excuse à ces erreurs, qui se perpétuèrent jusqu'au XVIII<^ siècle. Mais encore faut-il se demander si elle n'eut pas la principale responsabilité dans la persistance des préjugés,qui s'expliquait évidemment par la lenteur des progrès scientifiques. « D'où venait, dit Voltaire en parlant de la sorcellerie, ime erreur si funeste et si générale ? De l'ignorance : et cela prouve que ceux qui détrompent les hommes sont leurs véritables bienfaiteurs *. * Or, quoi qu'on en ait dit, l'Eglise n'a jamais joué, volontairement du moins, ce rôle civilisateur.
Dans les premiers siècles, en effet, lorsqu'elle s'occupait à constituer un empire chrétien, elle se souciait peu de faire des ériidits ; il lui fallait des soldats et, en l'espèce, des fanatiques : lutter contre les hérésies, enseigner uniquement les dogmes chrétiens, tel fut son système. Mais elle voulut du moins conserver pour eDe l'acquit des civilisations antiques. 4' Le moyen âge, dit Cantu, conserva toutes les connaissances de l'antiquité, et même il en ajouta un grand nombre d'autres ^ » Ceci n'est vrai que du clergé et surtout de certains ordres qui se firent de l'érudition une spécialité : l'Eglise confisquait la science à son profit. Comme l'avoue lui-même Cantu, « le clergé, pour peu qu'il l'eût voulu, pouvait éteindre l'antique flambeau de la civilisation, puisque lui seul l'avait en main » \ Or, si eUe ne supprima pas la science, l'Eglise veilla du moins jalousement à ce qu'elle ne se répandit pas en dehors du monde ecclésiastique. On sait qu'elle interdit longtemps l'étude du grec ; parfois même, comme il a été facile de l'établir, elle supprima les passages les plus hardis^ dans l'œuvre des philosophes anciens : un exemple des plus significatifs est la suppression de cet important chapitre du De natura deorum de Cicéron où l'épicurien Velleius développait ses théories contre la