‹ Histoire de la tolérance religieuse; évolution d'un principe socialChapitre 81 sur 293 · J. Simon, op. cit., p · texte numérisé non relu

J. Simon, op. cit., p

I3i HISTOIRE DE LA TOLERANCE RELltilKCSE

humaine qui réalisât à peu prèe la maxime de Térence et fit que, pour chaque homme, rien d'humain ne fût étranger.

Or. la première condition était déjà en quelque sorte véalisée, le rationalisme naissait : et il se développait à un tel point (jue faire son histoire, ce serait écrire tout un chapitre de la philosophie médiévale. Il apparaissait déjà dans la doctrine de cet Abailard, poursuivi en somme parce qu'il voulait soumettre la foi au jugement individuel, c'e-st-à-dire parce qu'il n'en admettait plus l'évidence absolue ; on en trouvait aussi une manifestation dans la doctrine de Roger Bacon, sous forme de <■ naturalisme * et de croyance au jïrogrès. puis enfin dans les doctrines de ces pliilosophes îta- Hens. enthousiastes de l'averroïsme, les Pierre d'Abano, les Jean de Gianduno, qui unissaient si étroitement le moyen âge à la Renaissance. I,es discussions mêmes qu'avait instituécK la scolastique conduisaient au rationalisme : on s'efforçait de prouver la religion comme on démontrerait une hypothèse métaphj'sique. N'était-ce pas un rationaliste', que ce Jean Clopinel de Meung, laïque tout nourri de science ecclésiastique, qui versa dans la seconde partie du Soitmn rfp la Hase son savoir encyclopédique, rai'ia la sottise et flagellarhvpoorisie,et professaune philosophie, non pas athée, mai'^ largement humaine, qui laissait pressentir Rabelais ! D'ai Heurs, les néo-platoniciens, sous l'inspiration desdoctrines morales d'Alexandrie, parvenaient aussi, mais parune voie toute difféi-ente.à la notion de tolérance. Marsile Ficin, dans ses conmientaires sur Plotin et ^ur Proclus, adn?et lui aussi que toutes les religions sont bonnes, et que Dieu les préfère toutes à l'irréligion. Peut-être même le scepticisme et son complément rationnel le positivisme apparaissaientils déjà : c'étaient bien des sceptiques et des positivistes que ce Frédéric II, pour qui la raison d'Etat primait toute chose, et qui fut « soupçonné d'être ce que nos prêtres du XVIIl» siècle ont appelé depuis un phHowi/ke » , et de même ces

L CoNDOBfET, Egquiise... dfg progrèi de Vcapiil humain, p I3j.

rois de France qui, depuis Philippe le Bel, avaient substitué l'esprit bourgeois à l'esprit chevaleresque de la féodalité. Un homme encore, que sans doute on s'étonnera de trouver ici, nous semble avoir été, au moyen âge, le représentant d'une tendance nouvelle, ou du moins ignorée de la philosophie chrétienne : c'est de Villon qu'il s'agit. Il fut le premier lyrique, depuis l'antiquité, dont l'inspiration n'ait pas pris naissance exclusivement dans le sentiment religieux : épicxmen par goût et aventureux par nécessité, sa foi en la vie future était assez faible pour qu'il eût le sentiment du néant où aboutissent toutes les joies humaines, pour qu'en un mot, il comprît la relativité de toutes nos jouissances.Sa promenade quotidienne ne se terminait-elle pas d'ailleurs au charmer des Innocente, près duquel venait alors s'ébattre la jeimesse, et ou il pouvait méditer sur le contraste entre les jeux exubérants de la vie et l'ossuaire, mélancoUque conclusion ? Il est loin d'être prouvé, il est vrai, qu'il eût lui-même cette bienveillance pom* ses faibles semblables, cette « humanité » à laquelle devait conduire une t^Ue conception de notre destinée ; mais, à défaut de la pratique, il fut, en théorie du moins, le précur<*eur de cett« philosophie anthropocentrique qui devait se révéler avec plus d'ampleiu* au moment de la Renaissance, mais ne s'imposa définitivement qu'au XVII1° siècle.

Quant aux luttes relatives au pouvoir temporel, nous les avons étudiées déjà au point de vue historique ; d'ailleurs, elles se rattachent plus spécialement à la question particulière des rapports entre l'Eglise et l'Etat. Toutefois, nous sommes tenus d'y revenir encore, car le seul écrivain médiéval dont on possède une page explicite en faveur de la tolérance, fut précisément un de ces GibeUns qui dénièrent au pape toute puissance temporelle, à l'époque où Ix>uis de Bavière luttait contre le pape Jean XXII. Cet écrivain, c'est le philosophe aristotélicien Marsile de Padoue *. Il faisait

1. En ce qui concerne Marsile de Podoiie, cf. : P. Labanca, Margilio

partie d'un groupe de penseurs tous également hostiles k la domination ecclésiastique, et dont les plus importants étai^t Dante, puis Tarchevêque de Bamberg, Léopald de Siebenburg, enfin et surtout les philosophes Jean de Jandun (ou Gianduno) et Guillaume d'Occam.

Dante, en son traité De fnonarchia \ qui fut d'ailleurs eondamné par l'Inquisition, déclarait en effet que Tempereur n'était soumis au pape que dans le domaine du spirituel, qu'en un mot, la théorie du pouvoir temporel des papes ne reposait sur aucun fondement rationnel '; c'est pourquoi il protestait contre ces Décrétales auxquelles Tk)niface VIII avait jugé nécessaire d'ajouter un sixième livre, et que Jean XXII augmentait encore des ConstitutioTis Clémentines et des Extravagantes. De son côté, l'archevêque de Bamberg refusait au pape le droit de «veto » dans les élections impériales. Mais d'Occam fut plus aggressif encore : déjà, il avait défendu Philippe le Bel contre les prétentions de Boniface VIII, et d'ailleurs, comme Dante, il protestait avec indignation contre les excès et les scandales de l'Eglise ; mais, de plus, il contestait l'infaillibilité du clergé, du pape et même des concilew généraux, et, bien loin d'accorder à la papauté le pouvoir temporel, il déclarait au contraire qu'en cas de nécessité absolue, il était légal que les rois eussent le droit d'agir par la force sur les pontifes ^ Guillaume d'Occam fut

da Padova^ Padoue, 18S2; — L. Joubdan, MarsiU de Padoue, Montauban, 1892, et surtout S. Rœzleb, Die liUerarischen Widersacher der Pàp§U mur Zeit Ladwig des Baiera, Leipzig, 1874, p. 30-41, et 193-233.

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